‹ Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de versChapitre 10 sur 21 · PREMIÈRE PARTIE

PREMIÈRE PARTIE

On voit entrer les deux amies de Sacountalâ, cueillant des fleurs.

ANOUSOUYA.

Notre chère Sacountalâ s’est unie au roi selon le rite des Gandharvas; elle a un époux digne d’elle; elle est au comble de ses vœux, et cependant je ne suis pas tranquille.

PRIYAMVADA.

Pourquoi donc?

ANOUSOUYA.

Aujourd’hui même, à la fin du sacrifice, les religieux ont congédié le roi. Il retourne dans son palais; il va y retrouver toutes ses femmes; n’oubliera-t-il pas notre amie?

PRIYAMVADA.

Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre: son noble visage m’est un sûr garant de sa fidélité. Mais j’ai un autre souci: Cannva doit bientôt revenir de son pèlerinage; que dira-t-il quand il apprendra ce qui s’est passé?

ANOUSOUYA.

Tu veux savoir ce que je pense? Eh bien! il approuvera tout.

PRIYAMVADA.

Tu crois?

ANOUSOUYA.

Sans doute. Ne voulait-il pas la donner à un époux digne d’elle? Le destin s’est chargé de ce soin: son vœu est rempli.

PRIYAMVADA.

Tu as raison. (Regardant leur corbeille de fleurs.) Ma chère, je crois que nous avons assez de fleurs pour nos offrandes.

ANOUSOUYA.

Oui; mais il faut en cueillir aussi pour la divinité protectrice de Sacountalâ.

PRIYAMVADA.

C’est vrai. (Elles continuent à cueillir des fleurs.)

VOIX derrière la scène.

Holà! c’est moi.

ANOUSOUYA, prêtant l’oreille.

Ma chère, il me semble que c’est un hôte qui appelle.

PRIYAMVADA.

Sacountalâ est dans la hutte. (Après réflexion.) Il est vrai qu’aujourd’hui son cœur est ailleurs. Allons! arrêtons là notre cueillette. (Elles se disposent à partir.)

LA MÊME VOIX.

Ah! tu refuses de te déranger pour un ascète qui n’est riche que d’austérités! Eh bien donc!...

Toi qui fermes l’oreille à la voix de ton hôte Pour ne penser qu’à ton amant, M’entends-tu cette fois? Je te maudis! Ta faute Aura bientôt son châtiment. Ton roi va t’oublier: votre union secrète Sortira de son souvenir Comme un conte écouté d’une oreille distraite, Et c’est lui qui doit te punir!

(Les deux amies, en l’entendant, restent consternées.)

PRIYAMVADA.

Malheur à nous! ce que je craignais est arrivé: notre amie est restée perdue dans ses rêveries; elle a offensé quelque hôte vénérable.

ANOUSOUYA, regardant devant elle.

Plus vénérable que tu ne crois. C’est Dourvâsas, le plus austère et le plus irascible des religieux. Il s’en retourne à grands pas.

PRIYAMVADA.

C’est un feu dévorant: il la brûlera. Va donc, jette-toi à ses pieds; ramène-le. Je vais chercher l’eau et tout préparer pour le recevoir.

ANOUSOUYA.

J’y cours. (Elle sort.)

PRIYAMVADA. (Elle fait un pas et trébuche.)

L’émotion m’a fait trébucher, et la corbeille est renversée. (Elle ramasse les fleurs.)

ANOUSOUYA, revenant.

Ma chère, j’ai cru voir la colère incarnée. Qui se flatterait de l’apaiser? Cependant il m’a montré quelque pitié.

PRIYAMVADA.

C’est beaucoup pour lui. Parle vite.

ANOUSOUYA.

Il m’a été impossible de le faire revenir sur ses pas. Alors je me suis jetée à ses pieds, et je lui ai dit: «Bienheureux, tu sais le respect que ta fille a pour toi. Aujourd’hui elle n’a pas connu la présence de Ta Sainteté; c’est sa première offense: pardonne-lui.»

PRIYAMVADA.

Après?

ANOUSOUYA.

Voici ce qu’il m’a répondu: «Je ne puis reprendre mes paroles; mais je consens que l’effet de la malédiction cesse à la vue d’un anneau de reconnaissance.» Et il a disparu.

PRIYAMVADA.

Alors nous pouvons être tranquilles. Le roi, en partant, a lui-même passé au doigt de Sacountalâ l’anneau qui porte son nom, et il lui a dit: «Souviens-toi.» Ainsi elle a déjà sur elle le préservatif qui la sauvera de la malédiction.

ANOUSOUYA.

Viens donc! allons porter notre offrande aux dieux. (Elles font quelques pas.)

PRIYAMVADA, après avoir regardé.

Vois, Anousouyâ: notre amie est là, immobile, la joue appuyée sur sa main gauche; on dirait une peinture. Elle ne pense qu’à lui, et elle s’oublie elle-même: comment aurait-elle pris garde à un étranger?

ANOUSOUYA.

Priyamvadâ, il faut que la malédiction reste un secret entre nous deux: le cœur de notre amie est sensible; épargnons-lui ce coup.

PRIYAMVADA.

Sans doute; ce n’est pas avec de l’eau brûlante qu’on arrose le jasmin en fleur.

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