‹ Saint Michel et le Mont-Saint-MichelChapitre 15 sur 75 · V

V

LE MONT-SAINT-MICHEL ET ROBERT DE TORIGNI.

A la mort de Bernard le Vénérable, les moines bénédictins essayèrent de revenir aux anciennes coutumes en procédant à une élection sans recourir au suzerain; leurs suffrages se portèrent sur un religieux du Mont, appelé Geoffroy, homme de grandes qualités et fort estimé de tout le monde. Le nouvel élu, muni des bulles du pape Eugène III, alla recevoir la bénédiction de l’archevêque de Rouen; mais le duc de Normandie se crut lésé dans ses droits, et, sans égard pour les lettres du souverain Pontife et la fidélité que le Mont-Saint-Michel lui avait gardée dans les derniers troubles, il fit saisir le temporel du monastère et ne consentit à le rendre qu’en échange d’une forte somme d’argent. Geoffroy mourut l’année suivante, 1150, et reçut la sépulture au bas de la nef, à côté de son prédécesseur. Pour ne pas s’exposer une seconde fois à d’injustes vexations, les bénédictins demeurèrent un an sans procéder à une élection nouvelle; mais à l’instigation de Richard de Subligny, évêque d’Avranches, ils choisirent en 1151 le parent de ce dernier, Richard de la Mouche, religieux profès du Mont-Saint-Michel. Aussitôt Henri II députa des satellites pour piller l’abbaye et enlever les objets précieux dont Bernard avait enrichi le trésor de l’église; il fit chasser Richard de ses États et confia l’administration du mont Tombe à des laïcs et à des clercs dont la principale occupation fut de dilapider les biens qui restaient encore aux religieux. Dans une pareille extrémité, ceux-ci annulèrent l’élection précédente et portèrent leurs suffrages sur le favori du prince, Robert Hardy, cellérier de l’abbaye de Fécamp. Richard de la Mouche partit pour Rome, où il fit approuver son élection, revint en Normandie et reçut la bénédiction des mains de son ami, l’évêque d’Avranches, en présence d’un religieux qui l’avait suivi et lui était resté fidèle; de son côté, Robert Hardy, voulant plaider sa cause auprès du pape Eugène III, prit le chemin de Rome avec ses conseillers: «Et certes, dit dom Huynes, ces troubles n’eussent si tost finit si Dieu par l’intercession de son St Arcange n’y eust mis la main appelant de ce monde, sur la fin de l’an mil cent cinquante deux ces susdits abbez et l’évesque d’Avranches.» Comme Richard et Robert n’avaient jamais présidé au chœur, ni au chapitre, ni au réfectoire, ils furent rayés de la liste des abbés.

Ces actes de violence dont les suites avaient été si fâcheuses pour le Mont-Saint-Michel, inauguraient l’ère de persécution qui devait attirer tant de calamités sur la Normandie et l’Angleterre, et rendre le règne de Henri II si tristement célèbre; mais, selon la pensée de dom Huynes, l’Archange ne permit pas que son sanctuaire fût plus longtemps profané par les satellites du prince, et, au moment où le péril semblait plus difficile à conjurer, la Providence suscita un homme qui devait porter à son apogée la gloire du mont Tombe.

Le 27 mai 1154, les bénédictins procédèrent à une élection régulière dans la salle du chapitre; Robert de Torigni, ou Robert du Mont, fut élu à l’unanimité des voix. Il devait être le plus illustre des abbés qui ont gouverné le Mont-Saint-Michel: Dieu «le destinoit, dit dom Louis de Camps, pour reluire en ce Mont comme un soleil après tant de ténèbres, comme un astre favorable après une si furieuse tempeste, pour estre le restaurateur de cette abbaye, le miroir des prélats, et l’ornement de son ordre duquel les plus doctes escrivains de son temps ont pris plaisir d’escrire les louanges et particulièrement Estienne, évesque de Rennes, son grand amy et confrère de profession monastique, et cela certes avec beaucoup de raison veu qu’ayant en soy si parfaitement allié l’humilité religieuse avec la grandeur de la naissance, il mit en admiration tous ceux de son siècle tant pour l’excellence de son esprit et pour sa rare doctrine que pour sa prudence dans toutes ses entreprises qui le firent estimer des papes, chérir des roys, révérer des reines et généralement aymer de tous.»

Robert de Torigni, né de parents illustres appelés «Tédouin et Agnès,» se consacra jeune encore à la vie religieuse et revêtit en 1128 l’habit de Saint-Benoît dans l’abbaye du Bec, gouvernée à cette époque par le sage Boson, digne héritier des vertus de Lanfranc et de saint Anselme. Il se forma de bonne heure à l’étude des lettres divines et

[Illustration: Fig. 35.--Sceau de Robert de Torigni, conservé aux archives nationales.]

humaines, et fit des progrès si rapides que, dès l’an 1139, un historien anglais admira l’étendue de son savoir et le représenta comme un ardent chercheur de livres. Il remplissait la charge de prieur claustral quand il fut nommé à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Ce choix étant confirmé par le métropolitain et hautement approuvé du prince lui-même, le nouvel élu dit adieu à la chère solitude où il avait coulé les meilleures années de sa vie et se rendit à Saint-Philbert de Montfort pour y recevoir la bénédiction des évêques d’Avranches et de Séez, Herbert et Girard.

Dans le poste où la Providence l’avait placé, Robert «ajouta beaucoup à l’idée qu’on avait de sa capacité; en peu de temps il donna une nouvelle face à son abbaye, dont le temporel et le spirituel avaient également souffert des derniers troubles.» De toutes parts on accourut se ranger sous sa houlette paternelle, et le nombre des religieux s’éleva bientôt à soixante: «N’ayant trouvé que quarante religieux conventuels en ce Mont, dit dom Huynes, il en receut encor une vingteine, et eust soin que ce nombre de soixante ne diminuast, afin, par ce moyen, de satisfaire aysément aux dévotions des pèlerins et que le service

[Illustration:

Fig. 36.--Face ouest du Mont-Saint-Michel, construite par Robert de Torigni.--A droite figure un échafaudage de 62 mètres de hauteur, pour le montage des matériaux nécessaires à la restauration, commencée depuis 1872.]

divin y fut faict honorablement.» En effet, de nombreux étrangers venaient chaque jour invoquer l’archange saint Michel et admirer la science de Robert. Dès la seconde année de cette prélature, l’archevêque de Rouen et les évêques d’Avranches, de Coutances et de Bayeux visitèrent le Mont-Saint-Michel et y passèrent quatre jours, tant étaient grands les charmes de la conversation de Robert; dans ce voyage, Hugues, archevêque de Rouen, consacra l’autel érigé dans la crypte de l’Aquilon. Deux ans plus tard, en 1158, Henri II, dans son expédition contre la Bretagne, accomplit un pèlerinage au mont Tombe, en compagnie de l’évêque d’Avranches qui l’avait réconcilié avec son rival, Conan IV; le monarque dîna au réfectoire à côté des moines et combla Robert de ses faveurs; la même année, il retourna au Mont une deuxième fois avec le roi de France, Louis VII, quatre abbés, plusieurs personnages illustres et un grand nombre de pieux fidèles. Ce pèlerinage est un des plus imposants de tout le moyen âge. Ces deux monarques avec ces abbés et ces moines, cette foule de pèlerins qui se déroule sur les grèves, monte en spirale sur le flanc de la montagne et remplit la vaste enceinte de la basilique, présentent un spectacle que nous avons peine à nous figurer, même après les grandes manifestations de notre époque.

«La reine d’Angleterre, disent les auteurs de l’Histoire littéraire de la France, ne céda point à son époux en estime pour l’abbé du Mont-Saint-Michel. Elle lui en donna un gage bien marqué;» car, ayant mis au monde, «l’an (1161), à Domfront, une fille nommée comme elle, Éléonore, elle voulut qu’il la tînt sur les fonts de baptême avec l’évêque d’Avranches.»

A l’extérieur, l’influence des religieux s’étendit au loin. Henri II choisit Robert pour conseiller intime, et lui confia la garde du château de Pontorson, dont il avait destitué le gouverneur sur les plaintes des habitants du pays; quelques années plus tard, l’illustre abbé fit le voyage d’Angleterre pour assister à la translation des reliques de saint Edouard; et, après le meurtre de Thomas Becket, il joua un rôle important au concile d’Avranches, à la suite duquel Henri II se fit relever des censures de l’Église; il prit part également au concile de Tours et contribua sans doute par ses conseils à l’extirpation du schisme d’Octavien. De son côté le seigneur de Fougères venait alors rendre hommage à l’abbé du Mont, et chaque année, le jour de la Saint-Michel, il sonnait les premiers coups de cloche pour l’office solennel. Les bénédictins n’étaient pas moins honorés à la cour de Rome, et Alexandre III leur donna plus d’une marque de sa haute protection. En un mot, la renommée du monastère ne connut point de bornes. Il en fut ainsi de la prospérité matérielle; car, d’après les anciennes archives, Robert ne reçut pas moins de cent chartes de donation.

A l’intérieur du cloître, les sciences et les arts florissaient avec un éclat jusqu’alors inconnu, et saint Michel, l’ange de la lumière, le prince éthéré, comme on disait souvent, n’avait jamais compté un plus

[Illustration:

Fig. 37.--Moine présentant un manuscrit à saint Michel. Dessin colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel: Sancti Clementis recognitiones. Onzième siècle. Conservé à la bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.]

grand nombre de dévots serviteurs, ou plutôt d’ardents disciples. Dès le huitième et le neuvième siècle, avons-nous dit plus haut, les chanoines de Saint-Aubert s’étaient livrés à l’étude avec succès; dans les siècles suivants, le Mont-Saint-Michel possédait une école où l’on cultivait toutes les branches des connaissances humaines. L’Écriture Sainte et les principaux écrits des Pères, surtout de saint Grégoire le Grand et de saint Augustin, la physique et la philosophie d’Aristote, les œuvres de Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce, la grammaire, l’éloquence, le calcul, l’astronomie, l’histoire, la jurisprudence, la poésie, la musique, la peinture et l’architecture, la médecine elle-même et l’art de gouverner les peuples étaient étudiés et enseignés par les

[Illustration: Fig. 38.--Saint Augustin écrivant sous la dictée d’un ange.

Fig. 39.--Lettre B historiée.

Fig. 40.--Saint Michel terrassant le démon.

Dessins au trait coloriés d’un ms. du Mont-Saint-Michel: Sancti Augustini super psalmos. Onzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.]

enfants de Saint-Benoît. Tous, maîtres et élèves, vénéraient l’Archange comme leur guide et leur patron. C’est ainsi que, dès la plus haute antiquité, saint Michel exerce sa mission de protecteur des lettres et de propagateur des saines doctrines.

Parmi les moines du Mont-Saint-Michel, un grand nombre comme Hilduin, Scoliand, Gautier, Raoul et Fromond, transcrivaient et enluminaient les manuscrits précieux dont la révolution a dépouillé l’abbaye (fig. 37 à 44); d’autres composaient de pieux commentaires sur les livres saints, ou annotaient les ouvrages des Pères de l’Église et des philosophes de l’antiquité; au premier rang brillaient les Anastase, les Robert de Tombelaine, et les autres dont il a été parlé dans le cours de cette histoire. Les travaux exécutés par ces humbles religieux ont été dans ces derniers temps l’objet d’études sérieuses, et ont fixé l’attention de plusieurs érudits, en tête desquels nous pouvons placer M. l’abbé Desroches, Ravaisson, Bethmann, Taranne et Léopold Delisle. En parcourant ces vieux parchemins que le temps a épargnés, on voit revivre le moyen âge avec ses traits les plus saillants. La littérature est simple et naïve, comme il convient à son berceau; les récits historiques sont accompagnés de pieuses légendes où la poésie a une large part; la pensée a presque toujours quelque chose d’élevé, et, à chaque page, une note, une réflexion, une prière nous révèle les sentiments du copiste ou du lecteur. La méditation des saintes Lettres était la principale occupation des bénédictins; venait ensuite l’étude des Pères de l’Église et des auteurs profanes; les arts libéraux et la linguistique elle-même occupaient les moments de loisirs. Ainsi, pour en fournir des exemples, un manuscrit du dixième ou onzième siècle renferme des cantiques composés à la gloire de saint Michel et notés en musique; un autre du onzième siècle contient un passage intéressant sur les divers alphabets. Les couleurs employées pour les titres et les initiales, les miniatures dont les majuscules sont ornées, les dessins qui accompagnent les récits ou les controverses, l’écriture gothique avec ses variétés, nous fournissent des détails importants sur le progrès des arts à la fin du dixième siècle et dans le cours des deux siècles suivants. Les sujets qui sont choisis de préférence et représentés dans ces enluminures appartiennent le plus souvent à l’histoire du Mont; par exemple, c’est l’Archange saint Michel avec le dragon sous ses pieds (fig. 37 et 40). Nous trouvons aussi dans le volume des œuvres choisies de saint Jérôme, de saint Augustin et de saint Ambroise, une scène où l’évêque d’Hippone dispute avec un hérétique, pendant que Notre-Seigneur, placé au-dessus dans une tribune, semble assister à la discussion et y prendre un vif intérêt. Tous ces ouvrages avaient une grande valeur à une époque où les livres étaient rares; aussi les bénédictins les regardaient comme l’une de leurs principales richesses, vouaient à l’anathème quiconque oserait les dérober et les plaçaient sous la garde de l’Archange lui-même. Le volume de l’Exposition morale de saint Grégoire contient la note suivante: «Ce livre appartient à saint Michel;..... Si quelqu’un le dérobe, qu’il soit anathème. Amen. Fiat. Fiat. Amen dans le Seigneur.»

La construction de la basilique et les travaux entrepris par les Roger avaient favorisé ce progrès des sciences et des arts en attirant au

[Illustration:

Fig. 41.--Saint Augustin discutant contre Fauste. Miniature d’un ms. du Mont-Saint-Michel: Augustinus contra Faustum. Onzième ou douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.]

Mont des artistes habiles et des savants distingués; mais Robert de Torigni contribua plus à lui seul que tous ses prédécesseurs à la gloire littéraire du Mont-Saint-Michel. En effet, quelle plume fut alors aussi féconde que la sienne? Outre les manuscrits précieux dont la bibliothèque se trouva enrichie en peu d’années, plusieurs ouvrages furent composés par les bénédictins eux-mêmes. L’abbaye mérita le beau titre de cité des livres, et Robert, le plus savant, le plus laborieux de tous les moines, reçut le nom de grand libraire du Mont-Saint-Michel. On lui doit en particulier l’Histoire du roi d’Angleterre, Henri Iᵉʳ, qui est

[Illustration: Fig. 42.--Charte de donation de Gonnor.

Fig. 43.--Charte de donation de Robert.

Dessins à la plume d’un ms. du Mont-Saint-Michel: Cartularium monasterii montis sancti Michaelis. Douzième siècle. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.]

la continuation du travail de Guillaume de Jumièges sur les ducs de Normandie, l’Appendice à la Chronique de Sigebert, moine de Gembloux, un Traité sur les ordres religieux, une Histoire du monastère du Mont-Saint-Michel, un Prologue sur l’exposition des épîtres de saint Paul, d’après saint Augustin. Ces ouvrages et les autres du même auteur ont un mérite sérieux; la chronique surtout a obtenu un grand et légitime succès. Robert du Mont y corrige avantageusement les défauts de Sigebert de Gembloux; son style calme, grave, simple, naïf parfois, est plus en rapport avec la dignité de l’histoire; sa critique est plus impartiale, plus judicieuse, plus sûre, sans être pourtant à l’abri de tout reproche; il suit une méthode plus rigoureuse dans l’arrangement des faits, ce qui le rend agréable, clair et facile à suivre. Les auteurs de l’Histoire littéraire de la France en ont porté ce jugement: «C’est, depuis la mort d’Orderic Vital, le seul historien français que nous puissions opposer au grand nombre d’historiens anglais qui, à la même époque, écrivaient leurs chroniques.»

Sous la prélature de Robert du Mont, Guillaume de Saint-Pair, nommé «le moine jovencel» ou «la kalandre de la solitude,» composait son Roman du Mont-Saint-Michel. Il ne le cède pas à l’auteur du Roman de Rou pour l’exactitude historique, et comme poète il lui est supérieur. Rien n’est plus attachant que le récit des événements accomplis au mont Tombe jusqu’au règne de Robert Courte-Heuse! Le but qu’il se propose d’atteindre, son nom et celui de l’abbé sous lequel il écrit, nous sont révélés en tête du poème:

«Molz pelerins qui vunt al Munt, «Enquierent molt, e grant dreit unt, «Comment l’igliese fut fundée «Premierement, et estorée. «Cil qui lor dient de l’estoire «Que cil demandent, en memoire «Ne l’unt pas bien, ainz vunt faillant «En plusors leus, e mespernant. «Por faire-la apertement «Entendre à cels qui escient «N’unt de clerzie, l’a tornée «De latin tote et ordenée «Par veirs romieus novelement «Molt en segrei, par son convent, «Uns jovencels; moine est del Munt, «Deus en son reigne part li dunt! «Guillelme a non de Seint-Paier, «Cen veit escrit en cest quaier. «El tens Robeirt de Torignié «Fut cil romanz fait e trové.»

Robert du Mont ne travailla pas avec moins d’ardeur au progrès de l’art chrétien qu’au développement des lettres et des sciences divines ou humaines. Sous sa direction, les moines copièrent plusieurs volumes dont un certain nombre sont regardés comme des chefs-d’œuvre de calligraphie et renferment des enluminures précieuses pour l’histoire du Mont-Saint-Michel. Dans le beau Cartulaire qui remonte à cette époque, on trouve la troisième apparition de saint Michel au bienheureux Aubert; l’Archange aux ailes déployées s’incline vers le pontife et le touche à la tête, tandis que des personnages mystérieux jouent de divers instruments de musique en signe de réjouissance; le lit et la chambre de l’évêque, l’édifice qui est représenté au-dessous, la vivacité du coloris, les différentes ornementations des dessins nous offrent autant de particularités à la fois originales et instructives (fig. 42 à 44).

L’illustre abbé joignit à son titre de libraire celui d’architecte du Mont-Saint-Michel. D’après les indications de M. Corroyer, on lui doit, à l’extrémité de la façade romane de la basilique, les deux anciennes tours et le porche qui servait à les unir; à l’ouest, les bâtiments adossés aux substructions primitives; et, au sud, les corps de logis que les modernes ont désignés sous les noms d’hôtellerie et d’infirmerie du Mont-Saint-Michel. Ces édifices, dont les uns ont disparu et les autres sont restés debout comme des témoins éloquents de la puissance et du génie de nos pères (fig. 45 et 46), appartiennent à cette belle époque où le roman, parvenu à son plus haut degré de perfection, s’élance, se dégage en quelque sorte des entraves du plein-cintre pour se transformer bientôt en ogive élégante et gracieuse.

La carrière de Robert était remplie. Son âme, disent les annalistes, se détacha de son corps et alla jouir de la vie bienheureuse, avec le saint Archange dont «il avait si honorablement gouverné l’abbaye;» sa dépouille mortelle reçut la sépulture sous le portique de l’église, au pied de l’une des tours qu’il avait élevée lui-même pendant sa vie. Il était âgé de quatre-vingts ans, dont trente-deux s’étaient écoulés depuis sa nomination à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Les religieux l’inhumèrent

[Illustration:

Fig. 44.--Troisième apparition de saint Michel à saint Aubert. Dessin au trait colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel: Cartularium monasterii montis sancti Michaelis. Douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.]

avec sa crosse et ses ornements pontificaux, et placèrent dans le sarcophage un disque de plomb portant les inscriptions suivantes:

✠ HIC. REQVIESCIT. ROBERTUS. DE. TORIGNEIO. ABBAS. HVIVS. LOCI. ✠ QVI. PREFVIT. HVIC. MONASTERIO. XXX. II. ✠ VIXIT. VERO. LXXX ANNIS.

[Illustration: PLANS ET DÉTAILS DES BASES DE LA FAÇADE ROMANE.

Fig. 45.--Constructions de Robert de Torigni. Coupe longitudinale, de l’est à l’ouest.]

[Illustration: Fig. 46.--Constructions de Robert de Torigni. Coupe transversale, du nord au sud.]

Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce lieu. Il gouverna ce monastère trente-deux ans et en vécut quatre-vingts (fig. 47 et 48).

C’est au 23 ou au 24 juin 1186, qu’il faut rapporter la mort de l’illustre abbé. Le Mont-Saint-Michel perdait en lui un savant et un saint; Robert, en effet, était un théologien profond, un érudit remarquable, un historien consciencieux, un architecte habile, et par-dessus tout un moine régulier, pieux et zélé, en un mot l’une des plus belles figures du cloître à cette époque si féconde en grands hommes. Jamais cette double auréole de la science et de la vertu ne devait briller avec autant d’éclat sur le front des religieux qui portèrent la crosse dans la suite; cependant les hommes d’une telle valeur impriment à leurs œuvres une forte impulsion qui se ralentit d’ordinaire, mais ne s’arrête pas au moment où ils descendent dans la tombe; c’est pourquoi, après la mort de Robert, le Mont-Saint-Michel compta des années et même des siècles de prospérité.

Un religieux du monastère, dom Martin, désigné dans une inscription de l’époque sous le nom de Martin «de Furmendeio,» fut élu en 1187, treize mois après la mort de Robert de Torigni. Ce long délai prouve que les bénédictins, avant de procéder à une élection canonique, prirent toutes les mesures de prudence nécessaires pour ne pas éveiller les susceptibilités de Henri II. Leur choix ne pouvait tomber sur un sujet plus digne de succéder à Robert; Martin, en effet, gouverna l’abbaye avec sagesse, défendit énergiquement les droits de ses religieux et montra une grande habileté dans la gestion des biens temporels; mais sa prélature devait être de courte durée. Il mourut le 19 février 1191, et reçut la sépulture à côté de son prédécesseur; un disque de plomb fut aussi placé dans son sarcophage, avec l’inscription suivante:

✠ HIC. REQVIESCIT. DOM. MARTIN. DE. FVRMENDEIO. ABBAS. HVIVS LOCI:

Ici repose dom Martin «de Furmendeio,» abbé de ce lieu (fig. 49).

Dans cette dernière moitié du douzième siècle, le culte de l’Archange dut principalement son extension en France et chez les nations voisines à

[Illustration: Fig. 47.--Épitaphe de Robert de Torigni.--Face.]

[Illustration: Fig. 48.--Épitaphe de Robert de Torigni.--Revers.]

l’influence du mont Tombe, et aussi à l’institution de l’ordre de Saint-Michel en Portugal, sous le règne d’Alphonse Henriquez. Cet ordre fondé en 1167, avait pour but de combattre l’erreur et de défendre la foi; les membres devaient en outre réciter chaque jour les mêmes prières que les convers de Cîteaux, donner l’exemple de la douceur et de l’humilité,

[Illustration: Fig. 49.--Crosse de Robert de Torigni.]

[Illustration: Fig. 50.--Crosse de dom Martin.]

réprimer les superbes et protéger les faibles. Cette institution, si noble dans sa fin, était née sur un champ de bataille, à Santarem, où Alphonse Henriquez, à la tête d’une poignée de braves, tailla en pièces l’armée formidable d’Albrac, roi musulman de Séville, et reprit l’étendard du royaume que l’ennemi lui avait enlevé au plus fort du combat.

Robert et ses moines, en se livrant à l’étude avec ardeur, avaient honoré celui qu’ils appelaient leur maître et dont ils se disaient les disciples; leur maison était devenue «la cité des livres,» et leur école «un phare lumineux» qui jetait un vif éclat au milieu de la société féodale. A mesure que l’Église ouvrit de nouveaux asiles aux sciences et aux lettres, et posa les fondements de ces mille universités libres qui se disputèrent l’honneur de répandre en tous lieux le bienfait de l’éducation,

[Illustration: Fig. 51.--Épitaphe de dom Martin.]

l’Archange fut choisi pour veiller sur ces chères espérances de l’avenir; il partagea cette noble mission avec la sagesse éternelle, avec Charlemagne, sainte Barbe et sainte Catherine d’Alexandrie, avec saint Augustin, saint Louis, saint Thomas d’Aquin, le bienheureux Albert le Grand, et tant d’autres qui avaient allié le culte des lettres à l’amour et à la pratique de la vertu; les grandes villes, à l’exemple de Paris et de Bruxelles, bâtirent des collèges sous le nom et le vocable de saint Michel; dans les ordres militaires eux-mêmes, spécialement en celui de France, les dignités étaient souvent la récompense des travaux intellectuels. En 1771, les chevaliers, au nombre de soixante-dix-sept étaient presque tous des savants distingués; c’est sous le même patronage qu’une société s’est établie de nos jours pour la diffusion des bons livres.

Porte-drapeau du Christ et vainqueur de l’Islam, protecteur des lettres et propagateur des saines doctrines; tels sont les principaux titres que la piété donnait de préférence à saint Michel à la mort de Robert de Torigni. Des circonstances ménagées par la Providence allaient resserrer les liens qui unissaient l’Archange avec la France du moyen âge.

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