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CHAPITRE III - I

LA MERVEILLE (XIIIᵉ SIECLE)

ORIGINE DE LA MERVEILLE

Les constructions gigantesques s’élevant au nord du Mont-Saint-Michel furent appelées dès leur origine: la Merveille.

«Les grands bâtiments, qui donnent sur la pleine mer au nord, peuvent passer pour le plus bel exemple que nous possédions de l’architecture religieuse et militaire au moyen âge; aussi les a-t-on nommés de tout temps la Merveille[7].»

Cette immense construction se compose de trois étages: celui inférieur comprenant l’aumônerie et le cellier; celui intermédiaire, le réfectoire et la salle des Chevaliers; celui supérieur, le dortoir et le cloître. Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments juxtaposés et réunis, orientés de l’est à l’ouest, et contenant en hauteur: celui de l’est, l’aumônerie, le réfectoire, le dortoir, et celui de l’ouest, le cellier, la salle des Chevaliers et le cloître.

La Merveille date des premières années du treizième siècle. Elle fut commencée vers 1203 (ou 1204) par Jourdain[8], à qui le roi de France Philippe II envoya «une grande somme de deniers» pour réparer les désastres de l’incendie allumé en 1203 par les Bretons, conduits par leur duc Guy de Touars; sa construction, continuée par les abbés successeurs de Jourdain, fut achevée en 1228.

Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent élevés d’un jet hardi, sur un plan savamment et puissamment conçu sous l’inspiration de Jourdain et que les successeurs de cet abbé suivirent religieusement jusqu’à la fin. Il faut rendre hommage à cette œuvre grandiose, et l’admirer, en songeant aux efforts énormes qu’il a fallu faire pour la réaliser aussi rapidement (c’est-à-dire en vingt-cinq ans), au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par la mer ou une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les difficultés du transport des matériaux qui provenaient des carrières de la côte, d’où les religieux tiraient le granit nécessaire à leurs travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste, était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de la grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour les mettre en œuvre après les avoir montés au pied de la Merveille, dont la base est à plus de 50 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des salles, il n’en est pas moins certain que les deux bâtiments composant la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit, pour en être convaincu, d’étudier leurs dispositions générales, surtout l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par une tourelle octogonale; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie, dessert la salle des Chevaliers à l’ouest, et aboutit au dortoir, à l’est, puis au crénelage au-dessus, au nord.

Presque tous les historiens modernes du Mont-Saint-Michel, affirment que la Merveille fut élevée par Roger II, au commencement du douzième siècle. L’un d’eux la fait même remonter au onzième siècle.

Nous avons vu quelle était la nature des ouvrages exécutés dans l’abbaye du temps de Roger II et quels sont ceux dont il fut l’auteur; nous pensons d’ailleurs avoir démontré péremptoirement qu’il n’est pas possible d’attribuer à cet abbé la Merveille, élevée un siècle plus tard, ce que nous croyons avoir prouvé en déterminant les diverses époques de sa construction.

Dom J. Huynes, dans son Histoire générale[9], donne sur l’origine de la Merveille d’intéressantes indications:

«L’an mil cent quatre-vingt-six, le vingt-quatriesme du moys de Juin, Robert de Torigni estant mort, les religieux esleurent, environ treize mois après, Martin, religieux de ce mont, pour estre leur seiziesme abbé, lequel gouverna honorablement ce monastère, ne dissipant aucune chose mais ostant quelques biens d’iceluy des mains de ceux qui s’en estoient emparez depuis la mort de son prédécesseur.

«Estant mort l’an mil cent nonante ou nonante et un, le dix neufiesme de febvrier, les religieux l’enterrèrent en cette église et eslurent pour luy succéder le douziesme du moys de mars ensuivant Jourdain, un d’entre eux, et fut le dix-septiesme abbé de cette abbaye, laquelle il gouverna tousiours prudemment et y fut demeuré fort content si les Bretons, conduits par Guy de Touars, leur duc, n’eussent mis le feu en ce Mont et brûlé la ville et le monastère..... Le roy de France Philippe second, qui lors conquit cette province sur Jean sans Terre, roy des Anglois, fut fort marry de cet incendie et, pour réparer la faute de Guy de Touars, il envoya une grande somme de deniers à cet abbé Jourdain qui, sous la faveur du dit roy, fit recouvrir l’église et les bastimens du monastère, lesquels il ne put faire parachever, la mort se venant saisir de luy l’an mil deux cents douze le sixiesme jour d’aoust».

Le texte latin cité (en note) par le même auteur[10] est plus explicite et constate les travaux considérables commencés par Jourdain: «Le 6 août 1212 mourut Jourdain, abbé du Mont; son corps fut enterré à Tombelaine (ou Tombelene). De son temps, l’église fut brûlée par les Bretons; c’est lui qui en refit la toiture et consacra à la construction de la tour et du réfectoire, du dortoir et du cellier, les deniers qu’il devait à la libéralité de Philippe, roi de France, qui, à cette époque, chassa les Anglais de Normandie.»

Selon dom Mabillon, le monastère fut reconstruit après l’incendie allumé par les Bretons[11].

L’incendie allumé par Guy de Touars en 1203 détruisit les toitures de l’église, ne laissant debout que les murs et les parties voûtées. Les bâtiments, ainsi que les galeries voûtées de l’Aquilon et du promenoir ou cloître, élevés par Roger II au commencement du siècle précédent, furent seuls préservés; le reste des bâtiments abbatiaux, qui s’étendaient alors au nord de l’église, fut détruit, sauf les murs. Jourdain, riche des libéralités de Philippe-Auguste, les reconstruisit en suivant les traditions bénédictines, mais sur un plan beaucoup plus grand, et, si l’on en croit la légende, pour la satisfaction de ses goûts fastueux, ce qui ne saurait lui être reproché, en admettant l’exactitude du fait, puisqu’ils ont produit un magnifique ouvrage qui fait encore l’admiration des temps modernes.

La figure 25, de la deuxième partie de ce volume, reproduit la vue d’ensemble de la face nord du Mont-Saint-Michel. Elle montre la façade septentrionale de la Merveille et ses chemins de ronde au pied; à droite du dessin s’étendent les constructions de Roger II et de Robert de Torigni; au-dessus, l’église avec sa nef romane réduite à quatre travées, son lourd clocher moderne et son chœur du quinzième siècle; à gauche, sur les escarpements du rocher, les remparts, au-dessus desquels se voient l’entrée de l’abbaye et quelques maisons de la ville; au bas du rocher, la chapelle Saint-Aubert; vers le milieu, les ruines de la tour fortifiée qui renfermait la fontaine Saint-Aubert; sur les rampes du rocher, les vestiges de l’escalier montant aux chemins de ronde.

Dès 1203 ou 1204, Jourdain commença la construction de la Merveille; il fit élever la salle de l’aumônerie, le cellier, le réfectoire (au-dessous de l’aumônerie), inachevé à sa mort, arrivée le 6 août 1212.

Son successeur, Raoul des Isles (1212-1218), continua ses travaux: «Radulphe, second du nom, surnommé des Isles, religieux de ce Mont, ayant esté esleu pour luy succéder, continua de faire réparer les édifices, entre autres le grand réfectoire (auquel son prédécesseur avoit desja commencé à faire travailler) qu’il fit faire presque tout de neuf....»

Raoul des Isles mourut en 1218 et Thomas des Chambres (1218-1225) lui succéda; c’est à ce dernier abbé qu’il faut attribuer la salle dite des Chevaliers et le dortoir. Le cloître fut commencé par lui et achevé, vers 1228, par son successeur, Radulphe ou Raoul de Villedieu: «Incontinant après la mort de Thomas des Chambres, les religieux esleurent Radulphe de Villedieu, l’un d’entre eux, pour luy succéder, lequel fit faire tous ces beaux piliers du cloistre et toutes les figures qu’on voit au-dessus avec cinquante huict roses toute diverses. Mais ce qui est de plus admirable, c’est qu’on voit là du costé de l’occident sainct François, patriarche des Frères Mineurs, représenté selon la forme et la figure que l’abbé Joachin l’avoit faict peindre dans Saint-Marc de Venise auparavant que ce sainct eût fondé son ordre. Au costé de cette image en bosse le dit abbé Radulphe fit mettre les paroles suivantes que nous y voyons encore: S. Franciscus canonizatus fuit anno Domini..... M.CC.XXVIII quo claustrum istud perfectum anno Domini. C’est-à-dire: «Sᵗ François a esté canonizé l’an de Notre Seigneur mil deux cens vingt huict, auquel an de Notre-Seigneur ce cloistre a esté parfaict[12].»

La Merveille fut donc achevée en 1228 par Raoul de Villedieu. Quelques autres travaux y furent faits ou commencés par Richard II, surnommé Tustin, qui fut élu en 1236, après la mort de Raoul de Villedieu[13].

On voit encore dans le cloître, sur le côté extérieur de la galerie de l’ouest, une porte à triple arcature[14]; c’est l’entrée du chapitre, lequel fut seulement commencé par Richard Tustin. L’état de ruine des substructions joignant la salle des Chevaliers et le cellier au-dessous ne permet pas de déterminer si les salles indiquées par le texte latin furent bâties, puis détruites, ou si elles ne reçurent qu’un commencement d’exécution. Richard Tustin fit de son temps des travaux importants sur d’autres points de l’abbaye.

Ces citations et ces notes donnent les preuves les plus certaines que l’abbaye, dans sa plus grande partie, sauf l’église et les salles voûtées au nord, fut reconstruite dans les premières années du treizième siècle. Elles attestent que les superbes bâtiments formant l’ensemble de la Merveille, debout tout entiers[15], furent conçus par Jourdain, commencés par lui en 1203 ou 1204, continués sur ses plans scrupuleusement suivis par ses successeurs, et achevés en 1228. Enfin, elles démontrent qu’il est impossible, après un examen sérieux, de les confondre avec les bâtiments infiniment plus modestes qui nous ont été également conservés et qui sont les témoins authentiques des travaux faits par Roger II dans le siècle précédent.

A défaut de tous ces précieux renseignements, l’architecture de ces divers édifices fournirait seule les documents, parlants pour ainsi dire, les plus sûrs et les plus incontestables pour rétablir les dates de leurs constructions respectives. Il suffit de comparer les dispositions architecturales des galeries de l’Aquilon et du promenoir avec celles des salles de la Merveille et d’en étudier les détails architectoniques, pour être convaincu que ces diverses constructions n’ont pas été élevées à la même époque.

L’examen de ces détails, ajouté à tout ce qui précède, prouve surabondamment que les salles superposées de l’Aquilon et du promenoir sont du douzième siècle et que la Merveille tout entière est du treizième siècle.

D’ailleurs, les caractères de l’architecture sont absolument différents dans ces divers bâtiments. Autant les constructions de Roger, lourdes, massives et presque grossières, se ressentent des difficultés et des luttes de toute nature au milieu desquelles elles ont été élevées, et sont le reflet des temps troublés où elles ont pris naissance, autant celles de Jourdain sont grandes, hardies et, alliant la force à la beauté, forment un admirable ensemble, créé, grâce aux largesses royales de Philippe-Auguste, pendant la période de prospérité où l’art du moyen âge avait pris un puissant développement et nous a légué un des plus magnifiques exemples de l’architecture française.

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