II
BELLE-CHAISE
C’est à Richard Tustin que l’on doit la construction de Belle-Chaire ou Belle-Chaise, à l’est de l’église.
Ce bâtiment se compose de deux salles superposées, entre lesquelles, dans la partie est de la salle des Gardes, a été ménagée une chambre pour le logement des portiers.
Au treizième siècle, l’entrée de l’abbaye se trouvait sur la face nord de Belle-Chaise, sur laquelle s’ouvre une magnifique porte composée de pieds-droits, ornés chacun de trois colonnettes, qui supportent les voussures de forme ogivale. Les bases, les chapiteaux sculptés simplement et surmontés de tailloirs circulaires, ainsi que les profils des moulures profondément refouillées, affectent les formes caractéristiques de l’architecture normande du treizième siècle.
Le tympan de la porte, soutenu par un arc en segment appareillé, est décoré de trois arcatures aveugles, dont les écoinçons sont ornés de trèfles gravés.
La porte était fermée par deux vantaux, intérieur et extérieur; de ce dernier vantail on voit encore, scellés sur les pieds-droits latéraux, les colliers en fer embrassant les montants, avec lesquels les deux vantaux pivotaient en s’ouvrant extérieurement.
On devait arriver à la porte par des rampes ou un degré; elle devait aussi être précédée d’un ouvrage défensif se reliant aux remparts que Richard Tustin éleva, en même temps que Belle-Chaise, au nord et à l’est du Mont.
La porte de l’abbaye s’ouvre au nord sur la salle des Gardes, d’où l’on ne peut pénétrer dans la cour de l’église, au sud, et dans celle de la Merveille, au nord, qu’en traversant cette salle, dont l’accès pouvait être facilement défendu. C’était dans la salle des Gardes que les arrivants devaient déposer leurs armes, avant d’entrer dans les bâtiments du monastère, à moins d’être dispensés de cette obligation par la permission spéciale du prieur de l’abbaye: «Adhæret huic portæ domus prima custodiarum, ubi ab ingressuris, si qua habeant arma, deponuntur, nisi ea retinere permittat monasterii prior, qui arcis prorector est[29].» Geoffroy de Servon[30] obtint ce privilège en 1364 et en 1365, par lettres patentes du roi Charles V, afin de préserver l’abbaye à une époque où, les pèlerinages étant très fréquents et très nombreux, l’ennemi pouvait, sous les habits du pèlerin, s’introduire dans la place et tenter de s’en emparer.
La salle des Gardes est voûtée et son architecture, simple et sévère, est conforme à sa destination; elle est éclairée à l’est par une fenêtre surmontée d’un oculus. Dans la deuxième travée au sud, une petite porte s’ouvre sur un escalier, pratiqué dans l’épaisseur du mur, qui monte à un des étages de la tour Perrine, à la chambre des Portiers et, par des détours, à la grande salle au-dessus. Dans la troisième travée au sud se trouve le passage oblique conduisant à la cour de l’église.
La salle des Gardes a été modifiée au quinzième siècle par Pierre Le Roy qui, après la construction du châtelet et de la courtine adjacente, perça une porte et une poterne dans la face nord sur la cour de la Merveille, nouvelle entrée du bâtiment projeté dont la courtine était la façade à l’est. Cet abbé construisit aussi la grande cheminée en face de la porte d’entrée de la salle des Gardes.
Au-dessus se trouve la grande salle, dite du Gouvernement, qui servait de lieu de réunion aux officiers de la garnison; elle communique avec la salle des Gardes par un petit escalier intérieur et détourné, avec la tour Perrine, l’église basse et les bâtiments abbatiaux. Elle est éclairée
[Illustration: Fig. 164.--Tour Perrine.--Façade sud et coupe.]
au nord et au sud par des fenêtres géminées dont une, au sud, a été bouchée à moitié par la tour Perrine, accolée à Belle-Chaise sans aucune liaison. Sur la face est s’ouvrent quatre fenêtres longues et étroites, encadrées extérieurement par des colonnettes supportant des arcatures reproduites intérieurement. On voit à l’extrémité ouest les soubassements de la chapelle absidale du chœur du quinzième siècle, lequel, bâti après Belle-Chaise, est venu la pénétrer pour se fonder sur le rocher qui forme une partie du sol de la salle.
Pierre Le Roy, un des plus grands abbés du Mont, fit faire de son temps de nombreux travaux sur plusieurs points du monastère; il modifia l’entrée de l’abbaye et compléta ses défenses extérieures. Il fit construire la tour carrée: «De l’autre côté de Belle-Chaise joignant icelle il fit bastir la tour quarrée qu’on nomme la Perrine, nom dérivé de cet abbé Pierre, et, tant dans cette tour que dans le dongeon, il y fit accomoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses soldats, car il estoit aussy capitaine de ce Mont.»