‹ Saint Michel et le Mont-Saint-MichelChapitre 6 sur 75 · II

II

LE MONT-SAINT-MICHEL AU PÉRIL DE LA MER.

Aux confins de la Bretagne et de la Normandie, l’Océan semble avoir franchi ses limites naturelles pour se creuser dans les terres un golfe profond. Souvent contrarié dans sa course par les falaises qui bordent le rivage, il s’arrête et paraît vaincu; mais il double l’obstacle, s’échappe de nouveau et s’enfonce dans le lit des rivières, qui sillonnent, comme autant d’artères, cette contrée à la fois si poétique et si riche en souvenirs. Ce spectacle est unique en Europe. L’Amérique seule nous en offre un autre exemple. A la marée montante, un bruit sourd et continu se fait entendre dans le lointain: c’est la vague qui s’avance avec majesté. Bientôt elle apparaît comme un cercle à l’horizon. On la voit glisser rapide sur le sable, se diviser tout à coup et former plusieurs courants qui s’unissent, se séparent encore, puis se confondent et laissent derrière eux des îlots à découvert. La voici déjà qui se précipite sur le rivage, et bat en écumant les digues que la nature ou la main des hommes lui ont opposées. Encore un instant et ses conquêtes seront achevées. L’œil n’aperçoit plus alors qu’une nappe d’eau, où voguent en liberté les petites barques qui, à la marée basse, étaient échouées sur les grèves. Attendez quelques heures, et à la place de ces flots agités vous n’aurez plus qu’une immense plaine de sable.

C’est au milieu de cette lutte des éléments que le redoutable Archange, appelé par nos pères la terreur de l’Océan, a voulu recevoir nos hommages et combattre pour nous. Le Mont-Saint-Michel est à l’extrémité de l’anse, là même où la Normandie se sépare de la Bretagne; il se dresse comme un géant qui défie les ennemis de la France et veille sur deux de nos plus belles provinces. La nature et l’art se sont concertés et ont uni leurs efforts pour en faire la Merveille de l’Occident. La base est flanquée de remparts et de tours inexpugnables, ou protégée par des roches escarpées; sur le versant, du sud à l’est, on voit échelonnées plusieurs habitations, dont les unes sont presque entièrement cachées derrière le mur d’enceinte et les autres assises sur les contreforts ou attachées aux flancs de la montagne; la cime est entourée d’une couronne d’édifices majestueux, qui dominent la grève à une hauteur prodigieuse. Deux fois le jour, dans les fortes marées, les flots se précipitent avec impétuosité contre cette masse de granit, et, ne pouvant la submerger, ils l’investissent et l’isolent complètement du littoral; puis ils se retirent et laissent paraître le lit de deux rivières qui coulent lentement sur la grève, le Couesnon, la Sée et la Sélune réunies. Que le pèlerin s’avance et gravisse la montagne pour pénétrer dans l’intérieur de l’abbaye, où l’attendent de nouvelles surprises. Il rencontre d’abord cette porte voûtée devant laquelle un visiteur ne pouvait retenir ce cri d’admiration: «Jamais le génie du poète ou de l’artiste n’a imaginé une entrée plus imposante et plus poétiquement mystérieuse.» De là, il peut monter dans cette superbe basilique dont la hardiesse et les proportions ont fait l’admiration des plus habiles architectes. Quel aspect pittoresque nous offre cet édifice, quelle grandeur austère dans ces nefs romanes, quelle exquise délicatesse, quelle harmonie, quelle élégance dans cette abside gothique! Si les cryptes obscures du Mont-Saint-Michel parlent des tristesses de l’exil, si le roman de ces nefs sévères rappelle la gravité du culte, ce gothique élancé transporte dans une sphère divine d’où l’âme ne voudrait plus descendre. Plus loin, c’est la Merveille assise sur son socle de granit; la Merveille, c’est-à-dire cette construction grandiose qui comprend les longues cryptes dites les Montgommeries, la salle des Chevaliers, le réfectoire, le dortoir et le cloître. Le cloître! quelle étonnante création du génie humain éclairé par la foi! On l’a nommé à l’envi l’habitation des Anges, une fleur éclose au milieu des granits sévères, le chef-d’œuvre le plus élégant de l’architecture gothique. C’est là qu’il faut se retirer pour voir le ciel de près et prier sans être interrompu par les vains bruits du monde. On l’a dit avec raison, ce cloître est un milieu convenable entre Dieu et les hommes: Dieu peut y descendre sans rien perdre de sa majesté; l’homme en y montant s’élève et se grandit.

A toutes les richesses de l’art et de la nature vient s’ajouter une histoire émouvante et variée; chaque édifice, chaque colonne, chaque pierre a son langage, et depuis les âges les plus reculés le Mont-Saint-Michel a été le théâtre de drames dans lesquels l’intervention du ciel s’est manifestée d’une manière sensible. Tour à tour les envahisseurs de la France et les ennemis de la religion sont venus se briser sur cet écueil, contre lequel leurs efforts n’ont pas eu plus de puissance que les fureurs de l’Océan. Mais si nous remontons le cours des siècles, que voyons-nous à l’origine? Quel aspect nous présente le Mont-Saint-Michel avant que l’Archange en eût pris possession et s’y fût établi comme dans sa demeure terrestre? Le berceau de cette histoire est-il entouré de ténèbres si épaisses que l’œil du critique ne les puisse dissiper? Que se passa-t-il sur ce rocher mystérieux, alors que le paganisme régnait en maître dans la Gaule celtique, et que saint Michel, l’ange de la lumière, n’avait pas encore triomphé de son ennemi? Nous sommes ici en présence d’une difficulté que les historiens ont résolue en sens opposé: les uns, trop crédules, prennent les fables et les légendes pour des faits authentiques; les autres, plus versés dans la critique moderne, affirment que les origines du Mont-Saint-Michel sont enveloppées d’un nuage si obscur, que les récits des annalistes ne méritent pas d’être rappelés, même à l’état de simples fictions. Il ne serait pas sage d’imiter la crédulité des premiers; mais il est permis de ne pas embrasser d’une manière absolue l’opinion des derniers.

Il paraît hors de doute que la mer a exercé des ravages sur les côtes de la Manche. Autrefois une épaisse forêt, nommée la forêt de Scissy, devait couvrir au moins une partie de l’estuaire compris entre Granville, Avranches, Pontorson, Dol et Cancale. Alors notre montagne, connue sous le nom de mont Tombe, était entourée d’arbres et se terminait à la cime par des rochers gigantesques. Les rivières qui se jettent dans la baie unissaient sans doute leurs eaux, coulaient entre Granville et Chausey, et allaient se perdre dans l’Océan. La mer s’avança peu à peu, et dès la fin du sixième siècle, d’après M. Maury, elle avait presque entièrement envahi la forêt; les tempêtes, si fréquentes sur ces côtes, et peut-être aussi la main des hommes l’aidèrent à consommer son œuvre de destruction. Dès lors, dit un poète du douzième siècle, les poissons habitèrent là où jadis on voyait «meinte riche veneison.» L’existence de cette forêt nous est attestée par le témoignage unanime des anciens auteurs, par la tradition universellement reçue au sein de nos populations riveraines, par les découvertes que des études géologiques ont amenées sur les côtes de la Manche, et enfin par les envahissements de même nature dont notre siècle est témoin.

Il semble également conforme aux inductions les plus sérieuses et les plus légitimes, que la forêt de Scissy et en particulier le mont Tombe furent autrefois souillés par des sacrifices offerts aux fausses divinités. Peut-être ce rocher sauvage servit-il pour accomplir les horribles mystères de la religion druidique, et Bélénus y fut-il adoré à l’époque où les Celtes étaient indépendants de la domination romaine. Plus tard, après la conquête des Gaules par Jules César, quand l’influence des druides s’affaiblit et que les bardes se virent supprimés, le culte de Jupiter dut succéder aux rites barbares des âges précédents. Des témoignages plus positifs paraissent confirmer cette assertion; en effet, les voies romaines, qui sillonnaient la contrée, fournissent autant de traces du passage et du séjour des Romains. Il est du reste remarquable de voir les vainqueurs de l’univers arborer leur étendard aux pieds du Mont, qui devait être surmonté plus tard par la croix de Jésus-Christ et le drapeau de saint Michel; cependant, les détails précis font défaut sur ces âges reculés. Les analogies, les rapprochements, les inductions sont les voies les plus sûres que puisse suivre l’historien. Les idolâtres aimaient à dresser des autels aux faux dieux sur la crête des montagnes; ce fut aussi sur les mêmes sommets que nos pères, après avoir embrassé l’Évangile, bâtirent plusieurs sanctuaires en l’honneur de saint Michel qu’ils regardaient déjà comme le prince de l’air et l’ange de la lumière, armé avec les célestes phalanges contre Lucifer et ses légions révoltées. Le mont Dol, le Mont-Saint-Michel près Saint-Paul de Léon, la montagne de Saint-Michel à Quimperlé, Saint-Michel de Carnac, une des montagnes d’Arrée, Noirmoutier, Saint-Michel-Mont-Mercure, Saint-Michel d’Aiguilhe, l’un des pics du mont Blanc, Roc-Amadour et tant d’autres points élevés de la France ont possédé ou possèdent encore des églises et des oratoires construits, pour la plupart du moins, à la place des autels consacrés jadis à Mercure, à Bélénus, et à quelque divinité semblable honorée chez les Celtes et les Gallo-Romains. Il dut en être ainsi pour l’église du mont Tombe, le principal sanctuaire dédié à saint Michel.

Longtemps avant que l’Archange prît possession de notre montagne, la forêt de Scissy avait été purifiée par le sacrifice et la prière: à la suite des Romains, des conquérants plus pacifiques y avaient arboré

[Illustration: Fig. 17.--Le Mont-Saint-Michel. Vue prise de la côte au sud-ouest.]

l’étendard de la croix et donné un coup mortel au paganisme. Dès les premières années de l’ère chrétienne, des prédicateurs de l’Évangile ayant abordé dans les Gaules, après saint Lazare et saint Denis, quelques-uns pénétrèrent dans les provinces armoricaines, et jetèrent les premières semences de la foi sur cette terre où devaient fleurir tant de vertus. Bientôt l’Avranchin lui-même posséda un bon noyau de chrétiens, et dès le cinquième siècle on y voyait un siège épiscopal illustré par saint Léonce. Les temples païens commençaient à disparaître et les mœurs s’adoucissaient peu à peu, sous l’influence salutaire de la religion. La forêt de Scissy, dont une assez grande étendue n’était pas encore détruite ni envahie par les empiétements périodiques de l’Océan, se peupla de solitaires qui fuyaient le monde pour vaquer librement aux exercices de la prière et de la pénitence; il y en eut même qui se distinguèrent par des vertus éminentes, et méritèrent une place dans le catalogue des saints que l’Église honore d’un culte spécial. Cette page de notre histoire nous révèle un des traits du culte de saint Michel. L’Archange a été le modèle et le protecteur de ces hommes qui, semblables à des sentinelles vigilantes, ont combattu aux avant-postes de la chrétienté, et n’ont cessé depuis l’origine de l’Église de répéter le cri de guerre: Qui est semblable à Dieu.

Parmi les solitaires qui ont cherché un asile dans la forêt de Scissy, saint Gaud, saint Pair et saint Scubilion méritent une place à part. Le premier quitta son évêché d’Évreux, et se retira auprès du bienheureux Aroaste pour se préparer à la mort. Il s’endormit dans le Seigneur en 491. Saint Pair, né à Poitiers vers l’an 480, se réfugia aussi sur les bords du Thar avec son ami Scubilion; après avoir vécu dans une solitude profonde, menant la vie d’un ange et se nourrissant «plus d’oraison que de pain,» il établit un monastère dans le village qui porte aujourd’hui son nom, et le gouverna jusqu’au moment où il fut arraché à l’affection de ses disciples pour être placé sur le siège épiscopal d’Avranches. Vers la même époque, «des ermites, embrasés d’une ardente piété, se fixèrent au pied du mont Tombe;» leur nombre augmenta rapidement et, au témoignage des anciens chroniqueurs, ce rocher isolé du commerce des hommes devint une véritable Thébaïde où les louanges de Dieu n’étaient jamais interrompues par le tumulte du monde. L’illustre évêque d’Avranches qui, avant et après son élévation à l’épiscopat, travailla sans cesse au développement de la vie religieuse à Saint-Pair et dans toute la contrée, dut avoir des relations avec les solitaires du mont Tombe; il est même permis de croire qu’il les réunit sous une règle commune et transforma l’ermitage en un monastère florissant, dont la conduite fut confiée à son ami Scubilion. Par là on explique facilement pourquoi ce dernier a été l’objet d’un culte particulier au Mont-Saint-Michel, et quelle origine il faut assigner aux rapports intimes qui ont existé entre la cité de l’Archange et le prieuré de Saint-Pair.

Après la mort de saint Pair et de saint Scubilion, les solitaires du mont Tombe persévérèrent pendant plus d’un siècle dans leur ferveur primitive et donnèrent au monde l’exemple des plus grandes vertus. La prière n’était pas leur unique occupation; car plusieurs se livrèrent à l’étude des sciences divines et se distinguèrent à la fois par leur savoir et leur piété. Ils contribuèrent ainsi à faire fleurir la religion dans l’Avranchin et sur les côtes de Bretagne, et ils exercèrent dans ces contrées la même influence que les moines de Scissy dans le Cotentin. A l’étude et à la prière ils joignirent aussi le travail manuel, selon l’usage établi dès l’origine dans tous les monastères d’Orient et d’Occident; ils construisirent des cellules et élevèrent à la gloire des martyrs saints Étienne et saint Symphorien deux oratoires qui sont restés longtemps debout, comme pour attester la foi et la piété de ces premiers âges. Il existe encore sur la grève, au bas des remparts, une petite fontaine qui porte le nom de Saint-Symphorien; preuve irrécusable que ce généreux confesseur de la foi, honoré dans toutes les Gaules à cause de son glorieux martyre, fut, sur le mont Tombe, l’objet d’un culte très ancien. Les autres traces de ces âges reculés ont disparu; mais le souvenir des pieux solitaires ne s’est point effacé. On aime toujours à visiter les lieux sanctifiés par leur présence et à lire le récit de leur vie héroïque.

Les origines de l’histoire du Mont-Saint-Michel nous offrent un intérêt d’un autre genre. Dans le cours du moyen âge, toutes les scènes de la vie de l’Archange, tous les traits de sa noble physionomie, ses luttes, ses victoires, ses fonctions, ses titres ont été traduits dans un langage figuré et rendus sensibles dans un grand nombre de fictions poétiques, dont la grâce et la naïveté charment nos loisirs, et dont le sens souvent profond nous révèle la sublime théologie de nos pères: telles sont, par exemple, les légendes du bouclier, de la plume et du Saint-Graal, qui seront rapportées dans la suite de cet ouvrage. Ces récits sont imaginaires, du moins dans les détails; mais ils renferment presque toujours une vérité ou un fait, que l’œil du critique peut découvrir et dégager de toute obscurité. Plusieurs de ces légendes enveloppent le berceau de notre histoire. L’une des plus célèbres est celle de l’Ane et du Loup.

Il est écrit: «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. «Fidèles à cette maxime, les anachorètes du mont Tombe avaient tout quitté et s’étaient ensevelis vivants dans un obscur désert; de son côté, la Providence qui prend soin de vêtir les lis de la vallée, leur vint en aide dans les moments de détresse et leur fournit la nourriture dont ils avaient besoin pour soutenir leur existence; elle voulut même leur épargner la peine de sortir de leur solitude pour aller au loin chercher le pain de chaque jour, et dans ce but elle inspira au curé d’un village voisin nommé alors Astériac, aujourd’hui Beauvoir, de leur envoyer les vivres nécessaires. D’après les anciens manuscrits, toutes les fois que le saint prêtre voyait une épaisse vapeur, semblable à un nuage de fumée, s’élever de la forêt, il regardait ce signe comme un avertissement du ciel, et aussitôt il chargeait des provisions sur un âne, qui se rendait sans guide au mont Tombe, et regagnait la demeure de son maître, après avoir été déchargé de son fardeau. Un jour, ajoute la légende, «un loup affamé se rua de grande furie» sur le fidèle messager et le dévora; mais Dieu «qui a soin de repaistre les petits des corbeaux», entendit les gémissements de ses serviteurs et condamna le loup à remplir l’office de l’âne, c’est-à-dire à porter lui-même la nourriture destinée aux solitaires. Cette légende, racontée par les chroniqueurs et les poètes du moyen âge, fut représentée au quinzième siècle dans une des verrières de la basilique du Mont-Saint-Michel.

Telle fut, d’après les documents les plus dignes de foi et les inductions les plus sérieuses, l’origine de l’histoire de notre sainte montagne. Les préparatifs étaient terminés; le prince de la milice céleste pouvait descendre pour accomplir sa mission providentielle, et présider comme envoyé de Dieu aux destinées de cette belle et grande nation qui, dès lors, commençait à s’appeler la France.

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