III
LES RAVISSEMENTS, LES ILLUMINATIONS ET LE MARIAGE MYSTIQUE
Ces «grands ravissements», qui se multiplièrent après le miracle de la Transverbération, n’étaient pas une nouveauté pour sainte Thérèse. La première fois qu’elle entendit des paroles intérieures: Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges, ce fut en récitant les strophes du Veni creator. Au milieu de cette récitation, elle fut prise, nous dit-elle, d’un «ravissement», et c’est à ce moment qu’elle perçut les paroles surnaturelles. Depuis, toutes ses autres visions et révélations lui furent accordées soit dans l’oraison, soit dans l’extase commençante. Toutes s’achevèrent dans l’extase. Quand la Sainte nous parle de ses visions imaginaires, elle ajoute: «Pour moi, je dis que les visions de cette espèce sont douées d’une telle puissance, quand le Seigneur veut découvrir à l’âme une grande partie de sa gloire et de sa majesté, que je tiens pour impossible qu’aucune âme les puisse supporter, à moins qu’il ne lui accorde un secours très surnaturel, en la laissant dans le ravissement et dans l’extase. Et ainsi la vision de cette divine présence se perd dans la jouissance...»
Thérèse ne semble pas distinguer entre l’extase et le ravissement, ou ce qu’elle appelle «le vol de l’esprit». Pour elle ce sont des états de même nature, mais non de même degré, et c’est ce qui permet d’établir entre eux des différences. L’extase paraît bien n’être, pour la Sainte, que l’union mystique à la suprême puissance, quoiqu’elle s’en distingue «par l’intensité de ses effets et par un certain nombre d’autres opérations.» Elle est plus paisible que le ravissement. Le ravissement est, au contraire, d’une extrême violence. Il en est de plusieurs sortes. Tantôt il se produit sous l’action apparente d’une circonstance extérieure: à propos d’une phrase, d’un mot, d’une pensée brusquement surgie, qui bouleverse toutes les puissances de l’âme. D’autres fois, sans aucune cause extérieure, tout à fait à l’improviste, sans nulle préparation, au cours d’une conversation, quand on pense à autre chose, l’âme est subitement terrassée et le corps est pris d’une transe. Mais voyons d’abord les effets physiques de ce phénomène étrange.
«Dans ces ravissements, dit la Sainte, l’âme ne semble plus animer le corps. Et on sent ainsi d’une manière très sensible que la chaleur naturelle l’abandonne. Il va se refroidissant, quoique avec infiniment de douceur et de plaisir. Ici, il n’y a pas moyen de résister, tandis que, dans l’union (mystique) où nous sommes, en quelque sorte, dans notre pays, la résistance est possible. Il y faut de la peine et de l’effort, mais on le peut presque toujours. Dans le ravissement, il n’y a aucun remède, la plupart du temps. Souvent, prévenant toute pensée et toute préparation intérieure, il arrive sur vous avec une impétuosité si soudaine et si forte, que vous voyez, que vous sentez cette nuée ou cet aigle céleste vous enlever et vous emporter sur ses ailes. Et je dis que vous vous sentez, que vous vous voyez enlever, mais vous ne savez où. Car, malgré le plaisir, la faiblesse de notre nature nous fait craindre au début et il faut une âme résolue et déterminée, beaucoup plus que dans les états antérieurs, pour risquer tout, en dépit de tout, et s’abandonner entre les mains de Dieu et aller où il veut bien nous enlever, car il nous enlève, quelque peine que nous en ressentions. Et, dans une telle extrémité, il arrive très souvent que je voudrais résister et je lutte de toutes mes forces, spécialement quand cela me prend en public, et aussi, souvent, en particulier, dans la crainte où je suis d’être trompée. Parfois j’obtenais quelque résultat, mais avec une grande fatigue, comme quelqu’un qui lutte avec un fort géant: j’en demeurais, ensuite, accablée. D’autres fois c’était impossible: mon âme était enlevée et, après elle, habituellement, ma tête, sans pouvoir la retenir, et, quelquefois, tout mon corps, jusqu’à se soulever...»
C’est ce qu’on appelle, aujourd’hui, un phénomène de lévitation,--cas fort rare, paraît-il, et qui n’a jamais été «scientifiquement» observé. C’est pourquoi certains auteurs en ont contesté la réalité: les mystiques, nous disent-ils, sont alors victimes d’une illusion. Dans cette tension extrême de tout leur être, tant physique que moral, ils s’imaginent être soulevés au-dessus du sol. Mais il n’en est rien... A ces assertions on ne peut qu’opposer le témoignage très catégorique de sainte Thérèse elle-même: «J’ai été, dit-elle, rarement enlevée de cette manière. Cela m’est arrivé un jour que j’étais au chœur avec toute la communauté et prête à communier. Mais ma peine en fut très grande parce que cela me paraissait une chose extraordinaire et qui allait avoir tout de suite beaucoup de retentissement. Comme ce fait est tout récent et s’est passé depuis que j’exerce la charge de prieure, j’usai de mon pouvoir pour défendre aux religieuses d’en parler. En plus d’une circonstance, comme je commençais à voir que le Seigneur allait faire la même chose, et, notamment, une fois, comme des personnes de qualité se trouvaient présentes,--c’était pour la fête de la Vocation, pendant un sermon,--je me couchai sur le sol. Les sœurs accoururent pour me tenir le corps, et cependant on put voir la chose. Je suppliai beaucoup le Seigneur qu’il voulût bien ne plus me donner de ces grâces...»
Un peu plus loin, elle insiste encore sur l’étrangeté du fait: «Au commencement, je l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur. Et qui ne le serait, en voyant ainsi son corps enlevé de terre? Bien que ce soit l’esprit qui l’enlève après lui et cela avec une grande suavité, si l’on ne résiste pas, le sentiment ne se perd point. Pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte que je pouvais comprendre que j’étais enlevée de terre.» Si, à cette dernière affirmation de la Sainte, on peut toujours répondre qu’elle était le jouet d’une illusion, comment révoquer en doute ces deux faits matériels: que, dans une de ces transes, elle se coucha par terre et que les religieuses furent obligées de lui tenir le corps?... Dira-t-on qu’il ne s’agit ici que de convulsions? Mais des témoins oculaires, des religieuses de l’Incarnation ou de Saint-Joseph, les propres compagnes de la Sainte, ont affirmé, à plusieurs reprises, qu’elles l’avaient vue se soulever de terre au cours de ses extases. La Mère Marie-Baptiste «la vit deux fois»: ce qui est confirmé par le témoignage de la propre sœur du Père Gratien, la Mère Marie de Saint-Joseph. Une cousine de sainte Thérèse, la Mère Marie de Saint-Jérôme dit la même chose. Enfin le témoignage le plus frappant et le plus catégorique, c’est celui de Maria Pinel, dans ses notes sur le Couvent de l’Incarnation: «Dans le troisième parloir, dont la Sainte fit son cabinet, quand elle devint prieure (et, pour ce motif, on l’appelle «le parloir de Notre Sainte Mère»), en cet endroit, elle et Notre Père saint Jean de la Croix eurent de nombreux ravissements. De l’un d’eux fut témoin la Mère Béatrice de Jésus, nièce de la Sainte, qui était portière et qui venait lui demander quelque permission. La Sainte était à genoux, cramponnée à la grille et le Saint, avec sa chaise et le reste, tout contre le plafond, dans une pièce qui fait suite à la porterie, à l’intérieur de la clôture. Une autre fois, qu’ils étaient en conversation, pareille chose arriva, et le Saint se mit debout pour résister au transport de l’esprit. Ce fut à cette occasion que la Sainte dit ces paroles: «On ne peut pas parler de Dieu avec mon Père, le Frère Jean: tout de suite il entre en ravissement ou vous y fait entrer.» Malgré ces détails si précis (admettons même que les religieuses aient inconsciemment exagéré), il reste ce fait incontestable que, dans le ravissement, sainte Thérèse éprouvait comme un allégement de son corps et une inexplicable poussée de bas en haut: «Souvent, dit-elle, mon corps devenait si léger qu’il n’avait plus de pesanteur: quelquefois c’était à tel point que je ne sentais plus mes pieds toucher la terre.» Et ailleurs: «Lorsque je voulais résister, je sentais sous mes pieds des forces étonnantes qui m’enlevaient: je ne saurais à quoi les comparer.»
Mais cette attaque soudaine n’est que la première de toute une série de manifestations extérieures, que sainte Thérèse a minutieusement décrites: «Tant que le corps, dit-elle, est dans le ravissement, il reste comme mort et souvent dans une impuissance absolue d’agir. Il conserve l’attitude où il a été surpris: ainsi, il reste sur pied, ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l’état où le ravissement l’a trouvé. Quoique, d’ordinaire, on ne perde pas le sentiment, il m’est cependant arrivé d’en être entièrement privée: ceci a été rare et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble. Et, bien qu’on ne puisse agir à l’extérieur, on ne laisse pas d’entendre: c’est comme un son confus, qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière d’entendre cesse, lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je veux dire lorsque les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n’entend, on ne sent rien. Comme je l’ai dit précédemment, dans l’oraison d’union, cette transformation totale de l’âme en Dieu est de courte durée. Mais, tant qu’elle dure, aucune puissance n’a le sentiment d’elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère. Un tel état dépasse sans doute la faible portée de notre entendement dans cet exil: nous devons apparemment être incapables de recevoir une si haute lumière...»
Cet état et ceux qui précèdent sont extrêmement douloureux: c’est, dit la Sainte, un véritable martyre, mais un martyre où l’on voudrait passer tout ce qui reste de vie. Toutefois «il est d’une rigueur si excessive que la nature a bien de la peine à le supporter. J’ai été quelquefois réduite à une telle extrémité que j’avais presque entièrement perdu le pouls... De plus mes os se séparent et demeurent déboîtés; mes mains sont si raides que, souvent, je ne puis les joindre. Il m’en reste, jusqu’au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué...» Il arrive aussi qu’au moment de l’attaque on pousse de grands cris, et, pendant qu’elle dure, des gémissements plus ou moins forts. Les cris ont parfois quelque chose d’effrayant: «Dans le monde, dit sainte Thérèse, de tels cris sont si rares qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne pour des marques de folie.» Elle va même jusqu’à l’aveu que voici: «Si les ravissements ne produisaient pas dans l’âme de tels effets et si elle n’en tirait pas de si précieux avantages, non seulement je douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je craindrais plutôt que ce ne fussent de ces transports de rage, dont parle saint Vincent Ferrier...»
Il ne faut pas craindre de le confesser après sainte Thérèse elle-même: ces phénomènes externes du ravissement mystique ont quelque chose de choquant et, quelquefois, de répugnant, où la Sainte voit comme la rançon de la faiblesse et de la misère humaines. Incapable de supporter des états aussi prodigieux, notre pauvre nature en est bouleversée jusque dans ses régions les plus basses, celles qui nous sont communes avec l’animalité. Et c’est pourquoi elle était honteuse de ces crises, lorsqu’elles la prenaient en public. Elle essayait, tant qu’elle pouvait, de les dissimuler,--et d’abord aux autres religieuses. Mais celles-ci avaient fini par s’y habituer. Et c’est ce qu’affirme très explicitement sa cousine, la Mère Marie de Saint-Jérôme: «Bien qu’elle éprouvât une grande peine d’être ravie devant nous, finalement elle s’y résignait. Mais, pour les personnes du dehors, elle en souffrait beaucoup et elle dissimulait la chose, en disant qu’elle souffrait du cœur. Et ainsi quand cela lui arrivait devant quelqu’un, elle demandait qu’on lui donnât quelque chose à manger ou à boire, pour donner à entendre que c’était une nécessité de sa maladie.» Voilà donc ce que la Sainte concédait à la crainte de scandaliser le prochain. Mais, tout de suite, elle se hâtait d’oublier ces troubles physiques, si douloureux fussent-ils,--elle jetait un voile sur ces misères de la nature,--pour ne considérer que les effets intérieurs et les avantages durables du ravissement. Elle les jugeait d’un prix inestimable.
D’abord, elle sortait de ces crises avec un redoublement d’humilité et d’amour de Dieu: «Malgré nous, dit-elle, nous voyons que nous avons un maître et que de telles faveurs sont données par lui et que, par nous-mêmes, nous ne pouvons rien. Et il en résulte une grande impression d’humilité... Celui qui peut produire de tels effets se montre à nous avec une telle majesté que les cheveux se hérissent et qu’il en reste un grand effroi d’offenser un si grand Dieu. Mais cela s’enveloppe dans un immense amour, qui s’augmente encore à voir celui qu’Il accorde à un ver immonde, au point qu’Il ne se contente pas d’élever réellement son âme jusqu’à Lui, mais même aussi son corps, ce corps de mort et de boue, qui s’est souillé par tant d’offenses...»
Un autre effet, c’est «un détachement étrange, qu’il est impossible d’exprimer, dit la Sainte. Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il diffère des autres et qu’il l’emporte de beaucoup sur celui qu’opèrent des grâces qui n’affectent que l’esprit. Dans le ravissement, Dieu veut que le corps lui-même soit détaché de fait. On devient ainsi plus étranger aux choses de la terre, et la vie paraît une peine infiniment plus grande.» Ce n’est pas seulement parce que le mystique est comme allégé de son corps qu’il éprouve ce sentiment, mais parce que la souffrance a brisé et anéanti ce corps. Il voit vraiment alors l’envers de la toile, la duperie de l’apparence. Il devient étranger à ce monde, dont il sait le néant illusoire, à cette vie qui n’est qu’un perpétuel enfantement de douleurs. Mais alors, commence pour lui une nouvelle épreuve,--une peine terrible et inouïe, que sainte Thérèse a analysée et pénétrée jusque dans ses replis les plus secrets. «Il nous vient, dit-elle, une peine, que nous ne pouvons pas plus attirer sur nous que nous ne pouvons nous en délivrer quand elle nous est venue. Je voudrais essayer de faire comprendre cette grande peine, mais je crois que je n’y réussirai pas. Pourtant je vais en dire quelque chose comme je pourrai... Je le répète, nous n’y avons aucune part. Souvent même c’est à l’improviste qu’il nous vient, je ne sais comment, un désir, qui pénètre toute l’âme en un instant. Alors, elle commence à s’agiter si douloureusement qu’elle s’élève bien au-dessus d’elle-même et de tout le créé. Et Dieu la met dans un tel désert, si loin de toutes choses, qu’elle aurait beau faire tous ses efforts, il lui semble qu’elle ne trouverait au monde aucune créature pour lui tenir compagnie. Mais elle n’en voudrait pas avoir, elle ne voudrait que mourir dans cette solitude... Et bien que Dieu me paraisse alors très éloigné de cette âme, Il lui communique quelquefois ses grandeurs de la façon la plus extraordinaire qu’on puisse imaginer. Et ainsi c’est une chose inexprimable et je crois que ceux qui ne l’ont point éprouvée ni ne le croiront ni ne l’entendront: cette communication n’est pas pour nous consoler, mais pour montrer à l’âme qu’elle a raison de se tourmenter ainsi de l’absence d’un Bien qui contient tous les biens. Par elle, s’accroît ce désir de l’âme et cette extrémité de solitude où elle se voit avec une peine si délicate et si pénétrante... qu’elle peut dire au pied de la lettre ce que disait sans doute, étant dans la même solitude, le Prophète royal,--avec cette différence que le Seigneur le lui faisait sentir, à lui qui était un saint, d’une manière bien plus profonde: «Vigilavi et factus sum sicut passer solitarius in tecto...» Cela me console de voir que d’autres âmes,--et de telles âmes,--ont éprouvé cet infini de solitude. Dans cet état, l’âme ne semble plus être en elle-même, mais sur le toit, sur le pinacle d’elle-même et de tout le créé: car c’est dans sa partie la plus supérieure qu’elle habite alors...»
Cet affreux sentiment de solitude, tempéré par des visions ou des révélations consolantes, s’exaspère quelquefois à un tel degré,--l’âme se sent dans une telle détresse et dans un tel abandon,--qu’elle en arrive à se demander: «Où est ton Dieu? Ubi est Deus tuus?» Seul peut la consoler le souvenir des connaissances admirables et surnaturelles que Dieu lui donne au milieu de ces angoisses. Mais, certaines fois, l’intensité de sa souffrance est telle qu’elle lui fait perdre le sentiment. Alors, ce sont véritablement les affres de l’agonie: c’est l’affreux passage de la mort. «Mais cette torture, dit la Sainte, s’accompagne d’une telle jouissance que je ne sais à quoi la comparer. C’est un martyre à la fois cruel et savoureux... L’âme connaît bien qu’elle ne veut que son Dieu, mais elle n’aime rien de particulier en Lui. C’est Lui tout entier qu’elle aime, mais elle ne sait pas ce qu’elle aime. Je dis qu’elle ne le sait pas, parce que l’imagination ne lui représente rien et qu’à mon avis, pendant tout le temps que dure cet état, les puissances n’agissent plus. Elles sont ici suspendues par la peine, comme elles le sont par le plaisir dans l’union et le ravissement...»
Il y a enfin une souffrance pire que toutes celles-là: c’est, dans certains moments de détresse et de désespoir, d’éprouver comme un sursaut de l’instinct de conservation, de vouloir se rattacher à la vie, de chercher autour de soi une autre âme, un vivant qui nous aide et qui nous retienne sur la pente. Sainte Thérèse compare l’âme qui se débat ainsi, dans son agonie, au supplicié, qui «ayant déjà la corde au cou et se sentant mourir, cherche à reprendre haleine». Mais cette lutte suprême ne fait que trahir la faiblesse de notre nature: «C’est l’horreur naturelle qu’ont l’âme et le corps de se séparer qui leur fait demander secours afin de respirer. S’ils cherchent à parler de leur souffrance, à s’en plaindre, à faire diversion, c’est pour conserver la vie: tandis que, par un désir contraire, l’esprit ou la partie supérieure de l’âme ne voudrait pas sortir de cette peine...»
Cette extrémité de la peine mystique, sainte Thérèse nous avertit qu’elle n’y arriva pas tout de suite. Quelques années s’écoulèrent entre ses premiers ravissements et cet état hyperaigu. Et elle ajoute: «Ce chemin paraît le plus sûr, parce que c’est celui de la Croix. Le bonheur que l’âme y goûte est selon moi de très grand prix: le corps n’y a point de part, il en a seulement la peine et l’âme savoure seule les délices de cette souffrance. Je ne comprends pas comment cela peut se faire. Je sais seulement qu’il en est ainsi. Et je n’échangerais pas, je l’avoue, cette faveur que Dieu me fait (et qui est bien de sa main et non acquise par moi, car elle est très surnaturelle) contre toutes les grâces que je vais dire ensuite...»
Au cours de cette subtile et si difficile analyse, il arrive que la Sainte s’arrête, prise de scrupule, et qu’elle se demande: «Est-ce bien ainsi? Me suis-je bien expliquée?» Elle désespère d’y être parvenue. Elle sent bien qu’elle n’a pas tout dit, qu’elle n’a pas pu tout dire. Néanmoins elle en a dit assez pour nous faire entrevoir ce que peut être cette étrange «peine»: d’abord le sentiment de l’agonie et de la mort physiques (le pouls devient imperceptible), et, avec ces affres du corps, une souffrance inexprimable de l’âme,--le sentiment que le monde s’écroule, qu’il n’y a plus rien (où est ton Dieu? Ubi est Deus tuus?) Tout s’est aboli, les images, les formes, les sensations elles-mêmes (on perd le sentiment). C’est le désert, et, comme elle le dit, l’extrémité de la solitude. Et puis, dans ce paroxysme de la souffrance et de l’abandon, un sentiment de plaisir et de consolation. Après avoir été terrassée, après avoir perdu le sentiment, l’âme se sent revivre dans la douleur même, peut-être par l’excès de la douleur. Elle se sent égale à sa douleur, elle en triomphe par une aide qui ne peut être que surnaturelle, car cette douleur surpasse de beaucoup notre faculté de souffrir. Et enfin l’âme se console par les lumières soudaines que Dieu lui accorde, par ces révélations, qui, au plus fort de la souffrance, lui donnent le courage de la supporter, pour mériter ce Dieu, dont l’absence la tue.
C’est surtout dans «le vol de l’esprit», que ces illuminations sont accordées à l’âme avec une abondance et une clarté qui comblent tous ses désirs. Le vol de l’esprit n’est qu’une autre sorte de ravissement, mais «plus intense et plus impétueux». Il est tel, dit sainte Thérèse, «qu’il semble véritablement séparer l’esprit du corps». Et, faisant allusion à elle-même, elle ajoute: «Néanmoins cette personne dont j’ai parlé plus haut n’en est pas morte. Mais elle ne sait, durant quelques instants, si son âme anime ou n’anime plus son corps. Il lui semble qu’elle est entrée dans une autre région très différente de celle où nous vivons. Là, elle a la révélation d’une lumière si différente de celle d’ici-bas, qu’elle pourrait passer toute une vie à s’en faire artificiellement une image, en mettant ensemble toute espèce de comparaisons, sans pouvoir y parvenir. Et elle se trouve instruite en un instant de tant de choses à la fois, qu’elle n’aurait pu, avec tous ses efforts, s’en imaginer, en plusieurs années, la millième partie...»
A la clarté de cette lumière incomparable, l’âme découvre un pays inconnu. Elle y entrevoit, dans un éclair, d’éblouissantes merveilles. Mais ces illuminations ne se produisent pas au suprême moment de l’extase. En ce moment-là, «Dieu est tellement uni à elle qu’elle n’est plus qu’une même chose avec Lui. Cette âme est ravie hors d’elle-même et se trouve si abîmée dans la joie de Le posséder qu’elle est incapable de comprendre les secrets qu’il expose à sa vue. Mais, lorsqu’il lui plaît quelquefois de la tirer de cette ivresse, pour lui faire voir ces merveilles comme en un clin d’œil, elle se souvient, après être entièrement revenue à elle, qu’elle les a vues. Elle ne saurait, néanmoins, rien dire en particulier de chacune d’elles, attendu que, par sa nature, elle ne peut rien voir de ce que Dieu a voulu lui montrer de surnaturel. Vais-je dire qu’elle voit réellement et que c’est, ici, une vision imaginaire (par images)? Pas le moins du monde. Il ne s’agit, ici, que de vision intellectuelle...»
Et pour faire comprendre cette espèce de vision rapide et illuminante, sainte Thérèse se sert d’une très jolie et toute féminine comparaison: «Entrez, dit-elle, dans un de ces appartements royaux ou princiers, qu’on appelle je crois «un cabinet» et où l’on garde un nombre infini de cristaux, de vases de tout genre et une foule d’autres objets disposés de telle sorte que le regard les embrasse presque tous, en entrant. Un jour, chez la duchesse d’Albe, on me fit entrer dans une de ces pièces (mes supérieurs, importunés par les instances de cette dame, m’avaient donné l’ordre de m’y arrêter pendant un de mes voyages). Dès le seuil, je fus saisie d’étonnement et, me demandant à quoi pouvait servir un tel amas de curiosités, je vis qu’on pouvait louer le Seigneur de voir une telle variété d’objets,--et maintenant je le remercie de ce que cela me sert pour m’expliquer en ce point. Bien que je fusse restée là un moment, il y avait tant à voir, que bientôt tout cela sortit de ma mémoire, de sorte que je n’ai pas plus souvenance de ces pièces que si je ne les avais jamais vues et qu’il me serait impossible de dire comment elles étaient faites. Mais, dans l’ensemble, je me souviens de les avoir vues».
Ces illuminations d’ensemble n’ont rien de vague ni de confus. Elles sont seulement, en grande partie, inexprimables. Et pourtant la Sainte arrive à nous en donner l’impression soit par des images, lorsque la vision est suffisamment imaginaire, soit simplement par des mots où elle a su faire passer un peu de son émotion ou de son éblouissement. Sa vision de l’Enfer, en particulier, est quelque chose d’extraordinaire non seulement par quelques traits descriptifs qui semblent sortis de l’imagination de Dante, mais surtout par l’intensité du sentiment et, si l’on peut dire, par la couleur et la signification intellectuelles du morceau: «Ce fut, dit-elle, une vision très brève, mais que je n’oublierai jamais, je le crois bien. L’entrée me fit l’effet d’une de ces petites rues très longues et très étroites, quelque chose comme un four très bas, très obscur et très resserré. Le sol me paraissait plein d’une boue immonde et pestilentielle, où il y avait une foule de reptiles venimeux. A l’extrémité se trouvait une concavité creusée dans la muraille, une manière de cachot très étroit où je me vis enfermée. Tout cela était délicieux à la vue en comparaison de ce que j’éprouvai alors. Mais je sens que ce que j’ai dit n’est pas exact. Ce qui va suivre me paraît inexprimable et incompréhensible. Je sentis dans mon âme un feu, que je ne puis m’expliquer, dont je ne puis dire ce qu’il est. Les douleurs corporelles si insupportables que j’ai subies en cette vie et qui sont, de l’avis des médecins, les plus cruelles que l’on puisse souffrir... ne sont rien en comparaison de ce que je sentis alors: le pire était de voir qu’elles ne devaient jamais finir ni diminuer. Et cela n’est encore rien en comparaison de l’agonie de l’âme: c’est une étreinte, une angoisse, une affliction si sensible, jointe à un tel abattement et à un tel désespoir, que je ne trouve pas de paroles pour le dire... Mais ce que j’affirme, c’est que le pire de ces supplices, c’est ce feu et ce désespoir intérieurs...»
Après avoir commenté cette vision terrible, la Sainte s’écrie: «Voilà près de six ans que j’ai vu cela, et j’en suis restée si épouvantée, et maintenant encore, en l’écrivant, là où je suis, j’en éprouve un tel effroi, que mon sang se glace dans mes veines...»
Redisons-le encore: l’âme tendre, le lumineux génie de sainte Thérèse répugnaient à ces images sombres et horrifiantes. En revanche ses visions célestes furent très nombreuses et très fréquentes. Elle eut des intuitions non seulement de la gloire surnaturelle et des êtres glorieux, mais des dogmes les plus profonds, des concepts les plus subtils de la science sacrée. A maintes reprises, l’intelligence du mystère de la Trinité lui fut miraculeusement accordée: «Un mardi après l’Ascension, dit-elle, je restai un moment en oraison, au sortir de la communion, que j’avais faite avec difficulté, car j’étais tellement distraite que mon esprit ne pouvait se fixer à une pensée, et je me plaignais au Seigneur de notre pauvre nature... Soudain, mon âme commença à s’enflammer. Je croyais véritablement avoir une vision intellectuelle de la présence en moi de la Très Sainte Trinité. Il fut donné à mon âme par une certaine représentation ou image de la vérité, de voir, autant du moins que ma faiblesse en était capable, comment il y a trois personnes en un seul Dieu.» Plus tard, relatant ces illuminations pour un de ses confesseurs, le P. Rodrigue Alvarez, elle lui disait: «Je vois clairement que les Trois Personnes Divines sont distinctes, comme je vous vis, hier, quand vous parliez au Père Provincial. Ainsi que je vous l’ai marqué, je ne vois rien des yeux du corps; je n’entends rien des oreilles du corps; les yeux de l’âme même ne voient pas: j’ai seulement une certitude extraordinaire que les Trois Personnes Divines sont là, et, quand leur présence cesse, je le comprends aussitôt. Le comment de tout cela, je l’ignore. Mais je sais très bien que ce n’est pas de l’imagination. J’aurais beau ensuite m’ingénier pour me représenter cette présence, je n’y réussirais pas. J’en ai fait assez souvent l’expérience... Depuis tant d’années que je reçois ces faveurs, j’ai eu le temps de constater cela pour en parler avec assurance.»
Vivant corollaire de cette vision, elle aperçut, une autre fois, la Très Sainte Humanité de Jésus-Christ contenue dans le sein de son Père: «A la vérité, dit-elle, je ne saurais expliquer de quelle manière elle y est. Il me parut seulement que, sans La voir, je me trouvais en présence de la Divinité. Mon âme en resta si frappée d’étonnement que je passai plusieurs jours sans pouvoir revenir à moi: il me semblait que j’avais sans cesse devant les yeux cette majesté du Fils de Dieu, mais non pas comme la première fois: cela je le voyais bien. Néanmoins, si rapide que soit une telle vision, elle se grave si profondément dans la mémoire qu’elle ne peut plus l’oublier...» Après le Verbe, elle voit toutes choses contenues en Dieu: «Je ne les apercevais pas, dit-elle, dans leurs propres formes et néanmoins la vue que j’en avais était d’une souveraine clarté... Ce spectacle fut bien sous mes yeux, mais dans quelle lumière m’apparaissait-il? Je ne saurais le dire. Cette vue est si subtile et si déliée que l’entendement ne la saurait atteindre. Ou bien c’est que je ne sais me comprendre moi-même dans les visions qui n’offrent à l’âme aucune image, quoique cependant, dans certaine, il y ait quelque chose d’imaginaire...» Outre le dogme et les idées métaphysiques les plus élevées, ou les plus délicates, certaines vérités de détail contenues dans l’Écriture, les sens cachés de certains versets prennent tout à coup, pour elle, dans l’oraison, ou dans l’extase, une évidence, une intensité, ou une profondeur éblouissante. En voici un exemple éclatant: «Me trouvant un jour en oraison, je sentis mon âme si unie à Dieu et perdue en lui que le monde semblait disparaître pour moi. Il me fut donné alors de comprendre, d’une manière telle que je ne saurais oublier, ce verset du Magnificat: «Et exultavit spiritus meus...»
Cette joie indicible accompagnant de telles illuminations exaltait à un tel degré toutes les puissances de son âme, que Thérèse, à de certains moments, se sentait élevée au-dessus de toute la création: «Quel empire est comparable à celui d’une âme qui de ce faîte sublime où Dieu l’a élevée, voit au-dessous d’elle toutes les choses du monde sans être captivée par aucune. Qu’elle est confuse de ses attaches d’autrefois! Comme elle s’étonne de son aveuglement!...» Et ailleurs: «Cet état qui tient ainsi l’âme élevée au-dessus de tout le créé est une espèce de souveraineté si haute que je ne sais si on peut la comprendre à moins de la posséder...» Et la Sainte conclut en ces termes: «Ces vérités font que je crains peu la mort, moi qui la craignais tant autrefois. A présent, elle me paraît la chose la plus facile du monde pour quiconque sert Dieu, puisqu’en un moment l’âme se voit libre de sa prison et mise au lieu du repos. Il existe, selon moi, une grande ressemblance entre l’extase et la mort... Laissons de côté les douleurs de l’arrachement, dont il faut faire très peu de cas car ceux qui auront vraiment aimé Dieu et rejeté les choses de cette vie, ceux-là doivent mourir très doucement...»
Ainsi l’âme est délivrée de toutes ses craintes, en même temps que de toutes ses attaches. Elle méprise la mort, comme toutes les vaines contingences de ce monde. Elle est visiblement souveraine, d’une souveraineté bien supérieure à celles de tous les rois de la terre. Et quand Thérèse écrit ces affirmations superbes, qui ne se comprennent que par la profondeur de son humilité devant Dieu, elle songe manifestement au tout-puissant Philippe II, solitaire et inaccessible dans son Escorial, alors que Dieu recherche la société et l’amour des hommes et qu’Il se fait tout à tous.
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Mais cet état sublime, avec ses transports violents, est encore dépassé par un état plus paisible et, en tout cas, d’une dignité plus haute: c’est le mariage spirituel, union constante avec Dieu, autant, du moins, que le permet la faiblesse humaine.
Tous les états mystiques qui précèdent peuvent être considérés comme les fiançailles de l’âme avec son créateur. Un moment vient où l’union s’accomplit. Thérèse en fut avertie par la vision que voici: «La seconde année de mon priorat à l’Incarnation, le jour de l’octave de saint Martin, j’étais sur le point de communier, quand le Père Jean de la Croix, qui me donnait la Sainte Hostie, la partagea en deux, pour en donner la moitié à une sœur. Je pensai que ce Père agissait ainsi, non parce qu’il n’y avait pas assez d’hosties, mais parce qu’il voulait me mortifier, car je lui avais dit que j’aimais beaucoup recevoir de grandes hosties: je savais bien que cela importait peu et que le Seigneur est tout entier dans la plus petite partie. Pour me faire comprendre que cela importait peu, en effet, Sa Majesté me dit: «N’aie pas peur ma fille, que personne te sépare jamais de moi!» Et alors le Seigneur m’apparut dans une vision imaginaire, comme d’autres fois, au plus intime de mon âme, et Il me donna sa main droite et me dit: «Vois ce clou! C’est le signe que, à partir d’aujourd’hui, tu seras mon Épouse. Jusqu’à présent, tu ne l’avais pas mérité: à l’avenir, non seulement tu verras en moi ton Créateur, ton Roi et ton Dieu, mais tu auras soin de mon honneur comme ma véritable Épouse: mon honneur est le tien, et ton honneur est le mien.» Cette grâce fut si puissante que j’étais comme ravie hors de moi, et, dans ce transport, je dis au Seigneur: «Ou transformez ma bassesse, ou ne m’accordez pas une telle faveur!» Il me semblait, en effet, qu’elle était excessive pour ma faible nature. Je demeurai ainsi tout le jour profondément ravie. Depuis lors, j’ai éprouvé les effets merveilleux de cette grâce, et, d’un autre côté, je suis plus confuse et plus affligée que jamais, quand je vois combien je suis loin d’y répondre...»
Quelque temps après, elle obtint une confirmation de cette haute faveur: «Étant un jour, dit-elle, au couvent de Veas, Notre-Seigneur me dit que, puisque j’étais son Épouse, je pouvais tout lui demander et qu’il me promettait de m’accorder tout ce que je lui demanderais. Et, en signe de cela, il me donna un bel anneau avec une pierre semblable à l’améthyste et d’une splendeur bien différente de celle d’ici-bas et Il me la mit au doigt. J’écris cela, pleine de confusion, en voyant la bonté de Dieu et, d’autre part, ma vie misérable...»
Toutes ces visions, imaginaires ou intellectuelles, ne sont que des preuves, pour ainsi dire tangibles, de l’union. Le mariage spirituel proprement dit est tout autre chose: «Dans les autres grâces, affirme sainte Thérèse, dont j’ai dit que Dieu favorisait l’âme, les sens et les puissances étaient comme les portes par lesquelles l’âme entrait dans ces demeures... Mais, dans l’accomplissement de ce mariage spirituel, le Divin Maître procède d’une manière fort différente: il apparaît dans le centre de l’âme, non par une vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle plus délicate encore que les précédentes et de la même manière que, sans entrer par la porte, il apparut aux apôtres, lorsqu’Il leur adressa ces paroles: La paix soit avec vous. Ce que Dieu, dans ce centre, communique à l’âme, en un instant, est un si grand secret, une si haute faveur et transporte l’âme d’un si inexprimable plaisir que je ne sais à quoi le comparer. Tout ce que j’en puis dire, c’est que Notre-Seigneur veut lui faire voir, en cet instant, la grandeur de la gloire qu’il y a dans le Ciel, et cela par un mode sublime, dont n’approche aucune vision ni aucun goût spirituel. Ce que je comprends, c’est que l’esprit de l’âme, comme je l’appelle, devient une même chose avec Dieu. Ce grand Dieu, qui est esprit, afin de montrer combien il nous aime, a ainsi voulu faire connaître à quelques âmes, par une connaissance expérimentale, jusqu’où va cet amour... Malgré sa Majesté infinie, Il daigne s’unir de telle sorte avec sa créature que, comme ceux qui ne peuvent plus se séparer, Il ne veut plus se séparer d’elle.»
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Voilà donc le sommet de l’union mystique: c’est le sentiment paisible et permanent d’une union intime avec Dieu, sentiment dont l’âme ne peut être distraite ni par ses occupations ni par les choses extérieures.
Ce qui frappe dans ces états,--visions, révélations, illuminations, extases,--de sainte Thérèse, c’en est d’abord le caractère hautement intellectuel. Pour cette raison, ils ne sauraient être comparés au psychisme inférieur du rêve et de l’hallucination. La Sainte elle-même a prévu les objections qu’on peut lui adresser, les rapprochements tendancieux qu’on peut faire entre ces états et d’autres d’un caractère nettement pathologique. Ici encore, il faut s’émerveiller de la vigueur dialectique de son esprit, de la prudence, de la finesse, de la pénétration de sa critique. Elle fait remarquer la fréquence, pour ne pas dire la continuité de ces visions, qui finissent par devenir, chez elle, des phénomènes en quelque sorte normaux. Et ainsi elle a pu se livrer à des expériences répétées. Elle les a comparées, examinées et critiquées en détail: de là le ton d’assurance qu’elle ose prendre. Elle sait ce qu’elle dit, lorsqu’elle prononce une affirmation. Elle insiste intentionnellement sur ce fait que ses visions imaginaires sont relativement rares: la plupart sont de l’ordre intellectuel, c’est-à-dire sans mélange d’éléments sensibles. Or, dans l’hallucination, le malade est illusionné dans tous ses sens. Il croit à la réalité extérieure de l’image hallucinatoire: il la touche, comme il la voit. Sainte Thérèse n’a jamais eu d’hallucinations proprement dites, et voilà ce qu’il faut souligner fortement. Même dans ses visions imaginaires, elle sait très bien,--et elle ne cesse de le répéter,--que l’image est tout intérieure et n’a aucune réalité physique. Rappelons enfin un autre critère, dont elle-même s’est servie et qui semble bien péremptoire: c’est l’influence bénéfique, nourrissante et exaltante de l’extase, alors que celle de l’hallucination est déprimante, épuisante et stérile. Après ses extases, non seulement Thérèse se trouve augmentée d’âme et d’intelligence, débordante d’énergie et de désir d’action, mais elle, la perpétuelle malade, elle se sent mieux dans son corps. Après ses ravissements, elle entre dans une période plus ou moins longue de santé relative.
Cet accroissement d’être, cette introduction dans l’âme de la voyante de notions et d’idées nouvelles, qui paraissaient entièrement hors de ses prises, étrangères à ses préoccupations, tout cela permet de supposer l’action d’une puissance extérieure et supérieure à celles que nous connaissons. En tout cas, pour un esprit véritablement critique qui a examiné avec soin les états de sainte Thérèse ou de tout autre mystique qualifié, il est impossible de ne pas se poser la question de savoir si ces états n’auraient pas une cause extérieure et objective. Nier à priori cette question et tout expliquer par le subconscient, c’est ne rien expliquer du tout. Le moi humain n’est pas l’unique réalité. Combien il semble plus raisonnable d’admettre que ces états extraordinaires sont dus à une cause que nous ignorons et qu’ils traduisent dans un langage, proportionné à notre intelligence, des réalités que nous ignorons également!
En tout cas, personne ne nous aura donné, comme cette femme extraordinaire, le sentiment de la découverte. Autant et plus que ses frères, les «Américains», elle a conquis des continents inconnus. Mieux encore: elle a pénétré dans des régions fermées à la plupart des hommes, et elle nous en a rapporté des nouvelles, qui, comme le dit le P. Léonce de Grandmaison, sont comparables à «ces documents rapportés par les explorateurs de terres inaccessibles». Même aux incroyants nul n’aura donné, à un pareil degré, le sentiment de l’illumination et de l’éblouissement devant le mystère...