II
NOTE SUR L’ECCE HOMO ET LE CHRIST A LA COLONNE
Est-ce la vue d’un Ecce homo, ou d’un Christ à la Colonne qui détermina la conversion de sainte Thérèse? Étant donnée la prédilection qu’elle semble avoir toujours eue pour cette image du Christ à la Colonne, j’avais pensé que c’était elle qui fut la cause occasionnelle de ce grand bouleversement moral d’où sortit sa conversion. Il paraît que cette idée est contraire aux traditions du monastère de l’Incarnation.
Voici ce que m’écrit à ce sujet le T.R.P. Christoval de la Virgen del Carmen, actuel prieur du couvent des Carmes déchaussés d’Avila:
Avila, 1er juillet 1926.
... Les doutes que vous me soumettez sont au nombre de deux:
1º L’image de l’Ecce homo, qui est vénérée au couvent de l’Incarnation et devant laquelle, dit-on, sainte Thérèse prononça son vœu de perfection, en 1560 (vœu renouvelé en 1565 sous une nouvelle forme), est-ce la même image qui se trouvait accidentellement dans l’oratoire du couvent et devant laquelle la Sainte fut si profondément émue qu’elle versa des larmes amères sur ses fautes, comme elle le rapporte elle-même au chapitre IX de sa Vie?--A cela je réponds que, selon la tradition et les manuscrits qui se conservent dans la communauté, il semble que c’était la même. En effet, ces documents affirment que l’image en question se trouvait à l’infirmerie du couvent et que, de là, on la transporta à l’oratoire pour une fête religieuse que l’on préparait. Et c’est ainsi que la Sainte la rencontra à cet endroit (dans l’oratoire). Replacée à l’infirmerie, cette statue y resta jusqu’à l’époque où fut détruite, en même temps que l’oratoire, la première cellule occupée par la Sainte, avec d’autres dépendances du couvent, pour construire la chapelle de la Transverbération, où l’on accède par l’église.
Par la suite, on bâtit un autre oratoire, et c’est dans cet oratoire que se conserve actuellement l’image de l’Ecce homo. Le fait que cette sculpture n’a pas grande valeur artistique n’empêche pas que sa vue ait impressionné la Sainte et qu’elle en ait conçu une grande douleur et un grand repentir de ses péchés, car les impressions de ce genre dépendent bien plus des dispositions intérieures du sujet et de la grâce de Dieu qui meut les cœurs, que de la perfection esthétique d’une image.
2º Le second doute que vous me proposez est le suivant: La Sainte a-t-elle jamais eu une vision imaginaire du Christ à la Colonne?
A cela, je vous répondrai que, selon toutes les informations relatives à ce sujet, la Sainte eut une vision imaginaire du Christ à la Colonne, tandis qu’elle s’entretenait avec un cavalier, dans le parloir du couvent de l’Incarnation, aux environs de 1540. Dans son autobiographie (chap. VII, nº 6), la Sainte dit que Notre-Seigneur lui apparut et qu’elle le vit avec les yeux de l’âme (vision imaginaire). Et, bien qu’elle ne dise pas sous quelle forme elle le vit, tous ses biographes, dont quelques-uns l’ont connue, affirment qu’elle le vit «attaché à la Colonne». Par exemple, don Diego de Yepès, biographe et confesseur de la Sainte: «Elle eut, dit-il, cette vision, dans la porterie du monastère, étant en conversation avec cette personne, dont elle nous parle. Alors Notre-Seigneur lui apparut attaché à la Colonne et avec de nombreuses plaies (muy llagado), particulièrement à un bras, tout près du coude, où un morceau de chair est arraché. Depuis, la Sainte Mère fit peindre cette vision dans un ermitage du couvent qu’elle fonda, à Saint-Joseph d’Avila...»
Je ne puis que m’incliner devant de telles affirmations. Toutefois, je conserve des doutes relativement au lieu où sainte Thérèse rencontra à l’improviste cette image de l’Ecce homo. On nous dit que c’est dans l’oratoire du couvent. Pour moi, j’incline à croire que ce fut dans son oratoire particulier: il semble que, dans ces conditions, la rencontre eut quelque chose de plus intime, de plus personnel et que la Sainte en fut plus frappée, que si le fait s’était produit dans un lieu ouvert à tous.
Le Père Christoval me répond: «J’ai conféré à ce sujet avec les religieuses de l’Incarnation, et, après leur avoir posé diverses questions, je me suis convaincu que l’affirmation du Père de Ribéra (sur lequel je m’appuyais) n’a pas de raison d’être. En effet, jamais les religieuses de l’Incarnation n’ont eu d’oratoire particulier. Et il n’y a pas lieu de supposer que sainte Thérèse faisait exception. Elle s’est toujours distinguée par sa soumission à la règle commune, laquelle n’autorisait pas les oratoires particuliers. Le texte de la Sainte elle-même ne permet pas de déduire que le fait ait eu lieu dans un oratoire privé...»
J’avoue qu’il m’est difficile de concilier ces conclusions avec d’autres textes, dont un, au moins, de sainte Thérèse elle-même. Elle dit, en effet, au chapitre III de sa Vie: «... On me voyait, si jeune encore... me retirer souvent dans la solitude, pour prier et faire de longues lectures. J’aimais à parler de Dieu, à faire peindre de Lui de nombreuses images, à avoir un oratoire, à y arranger des choses propres à exciter la dévotion... (tener oratorio, y procurar en él cosas que hiciesen devoción).»
D’autre part, Maria Pinel, dans un document reproduit par le P. Silverio (Obras de S. Teresa, t. II, p. 113), parle expressément de l’oratoire de la Sainte: «Lorsque la nuit, dans son oratoire (en su oratorio), elle faisait son examen de conscience...» Enfin, le célèbre historien du Carmel, le P. Jeronimo de San José, qui écrivait au commencement du XVIIe siècle et qui a pu interroger bien des religieuses contemporaines de sainte Thérèse,--confirme le fait dans un passage également cité par le P. Silverio (Obras de S. Teresa, t. II, p. 122): «Elle eut deux cellules dans ce monastère. Avant d’être prieure, elle passa vingt-sept ans dans l’une d’elles; dans l’autre, elle passa les trois années de son priorat, étant déchaussée. La première se divisait en deux appartements, l’un en bas, l’autre en haut. Dans l’appartement du bas, elle avait son oratoire (en el bajo tenia su oratorio); dans une niche, se trouvaient quelques images et, au-dessus, une inscription qui disait: Non intres in judicium cum servo tuo, Domine!...
Il semble donc bien assuré que sainte Thérèse avait, au couvent de l’Incarnation, un oratoire particulier. Est-ce dans cet oratoire, ou dans l’oratoire commun à toutes les religieuses qu’elle rencontra une statue représentant soit le Christ à la Colonne, soit l’Ecce homo,--la chose n’est pas absolument indifférente, comme nous venons de le dire. La rencontre, ayant lieu dans l’oratoire privé de la Sainte, pouvait passer, à ses yeux, pour une grâce plus spéciale. En tout cas, ce qui est certain, c’est que la vue de la statue, à cette place, fut, pour elle, quelque chose de fortuit, d’imprévu. On avait déposé accidentellement cette statue en cet endroit, et,--que la Sainte en ait été avertie ou non,--cette image ainsi placée était pour elle un spectacle insolite, dont elle fut vivement frappée. Si c’est dans son oratoire particulier que le fait se produisit, c’est-à-dire dans une étroite cellule, où elle put la contempler de tout près, on conçoit que l’impression ait été d’autant plus forte.
Le difficile est d’expliquer pourquoi on aurait déposé cette statue dans l’oratoire privé d’une religieuse, en vue d’une fête qui se préparait. Mais la même difficulté subsiste, si l’on suppose que ce fut dans l’oratoire de la communauté. C’est dans l’église du couvent que l’image aurait dû être placée, puisque c’est évidemment dans l’église que se célébrait la fête. Si l’on suppose qu’il s’agissait d’un paso, d’une statue mobile que l’on devait promener dans une procession, il est très simple de supposer qu’on l’avait placée dans l’oratoire de sainte Thérèse, en attendant la procession,--aussi simple que de supposer qu’on l’eût placée dans l’oratoire commun.
Mais, même si ce fut dans l’oratoire commun, pièce très probablement beaucoup plus exiguë qu’une église ou une salle d’infirmerie, la Sainte vit la statue de plus près que lorsqu’elle était à sa place ordinaire. Et cela me paraît être le point capital.