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Chapitre 12 Mon premier ami

La mère d’Arthur était anglaise, elle se nommait Mme Milligan. Elle était veuve, et je croyais qu’Arthur était son seul enfant ; – mais j’appris bientôt qu’elle avait eu un fils aîné, disparu dans des conditions mystérieuses. Jamais on n’avait pu retrouver ses traces. Au moment où cela était arrivé, M. Milligan était mourant, et Mme Milligan, très gravement malade, ne savait rien de ce qui se passait autour d’elle. Quand elle était revenue à la vie, son mari était mort et son fils disparu. Les recherches avaient été dirigées par M. James Milligan, son beau-frère. Mais il y avait cela de particulier dans ce choix, que M. James Milligan avait un intérêt opposé à celui de sa belle-soeur. En effet, son frère mort sans enfants, il devenait l’héritier de celui-ci.

Cependant M. James Milligan n’hérita point de son frère, car, sept mois après la mort de son mari, Mme Milligan mit au monde un enfant, qui était le petit Arthur.

Mais cet enfant, chétif et maladif, ne pouvait pas vivre, disaient les médecins ; il devait mourir d’un moment à l’autre, et ce jour-là M. James Milligan devenait enfin l’héritier du titre et de la fortune de son frère aîné, car les lois de l’héritage ne sont pas les mêmes dans tous les pays, et, en Angleterre, elles permettent, dans certaines circonstances, que ce soit un oncle qui hérite au détriment d’une mère.

Les espérances de M. James Milligan se trouvèrent donc retardées par la naissance de son neveu ; elles ne furent pas détruites ; il n’avait qu’à attendre.

Il attendit.

Mais les prédictions des médecins ne se réalisèrent point. Arthur resta maladif ; il ne mourut pourtant pas, ainsi qu’il avait été décidé ; les soins de sa mère le firent vivre ; c’est un miracle qui, Dieu merci ! se répète assez souvent.

Vingt fois on le crut perdu, vingt fois il fut sauvé ; successivement, quelquefois même ensemble, il avait eu toutes les maladies qui peuvent s’abattre sur les enfants.

En ces derniers temps s’était déclaré un mal terrible qu’on appelle coxalgie, et dont le siège est dans la hanche. Pour ce mal on avait ordonné les eaux sulfureuses, et Mme Milligan était venue dans les Pyrénées. Mais, après avoir essayé des eaux inutilement, on avait conseillé un autre traitement qui consistait à tenir le malade allongé, sans qu’il pût mettre le pied à terre.

C’est alors que Mme Milligan avait fait construire à Bordeaux le bateau sur lequel je m’étais embarqué.

Elle ne pouvait pas penser à laisser son fils enfermé dans une maison, il y serait mort d’ennui ou de privation d’air ; Arthur ne pouvant plus marcher, la maison qu’il habiterait devait marcher pour lui.

On avait transformé un bateau en maison flottante avec chambre, cuisine, salon et véranda. C’était dans ce salon ou sous cette véranda, selon les temps, qu’Arthur se tenait du matin au soir, avec sa mère à ses côtés, et les paysages défilaient devant lui, sans qu’il eût d’autre peine que d’ouvrir les yeux.

Ils étaient partis de Bordeaux depuis un mois, et, après avoir remonté la Garonne, ils étaient entrés dans le canal du Midi ; par ce canal, ils devaient gagner les étangs et les canaux qui longent la Méditerranée, remonter ensuite le Rhône, puis la Saône, passer de cette rivière dans la Loire jusqu’à Briare, prendre là le canal de ce nom, arriver dans la Seine et suivre le cours de ce fleuve jusqu’à Rouen, où ils s’embarqueraient sur un grand navire pour rentrer en Angleterre.

Le jour de mon arrivée, je fis seulement connaissance de la chambre que je devais occuper dans le bateau qui s’appelait Le Cygne. Bien qu’elle fût toute petite, cette chambre, deux mètres de long sur un mètre à peu près de large, c’était la plus charmante cabine, la plus étonnante que puisse rêver une imagination enfantine.

Le mobilier qui la garnissait consistait en une seule commode ; mais cette commode ressemblait à la bouteille inépuisable des physiciens qui renferme tant de choses. Au lieu d’être fixe, la tablette supérieure était mobile, et, quand on la relevait, on trouvait sous elle un lit complet, matelas, oreiller, couverture. Bien entendu, il n’était pas très large ce lit ; cependant il était assez grand pour qu’on y fût très bien couché. Sous ce lit était un tiroir garni de tous les objets nécessaires à la toilette. Et sous ce tiroir s’en trouvait un autre divisé en plusieurs compartiments, dans lesquels on pouvait ranger le linge et les vêtements. Point de tables, point de sièges, au moins dans la forme habituelle, mais contre la cloison, du côté de la tête du lit, une planchette qui, en s’abaissant, formait table, et du côté des pieds, une autre qui formait chaise.

Un petit hublot percé dans le bordage, et qu’on pouvait fermer avec un verre rond, servait à éclairer et à aérer cette chambre.

Jamais je n’avais rien vu de si joli, ni de si propre ; tout était revêtu de boiseries en sapin verni, et sur le plancher était étendue une toile cirée à carreaux noirs et blancs.

Mais ce n’étaient pas seulement les yeux qui étaient charmés.

Quand, après m’être déshabillé, je m’étendis dans le lit, j’éprouvai un sentiment de bien-être tout nouveau pour moi.

Si bien couché que je fusse dans ce bon lit, je me levai dès le point du jour, car j’avais l’inquiétude de savoir comment mes comédiens avaient passé la nuit.

Je trouvai tout mon monde à la place où je l’avais installé la veille et dormant comme si ce bateau eût été leur habitation depuis plusieurs mois.

Le marinier que j’avais vu la veille au gouvernail était déjà levé et il s’occupait à nettoyer le pont ; il voulut bien mettre la planche à terre, et je pus descendre dans la prairie avec ma troupe.

En jouant avec les chiens et avec Joli-Coeur, en courant, en sautant les fossés, en grimpant aux arbres, le temps passe vite ; quand nous revînmes, les chevaux étaient attelés au bateau et attachés à un peuplier sur le chemin de halage : ils n’attendaient qu’un coup de fouet pour partir.

J’embarquai vite ; quelques minutes après, l’amarre qui retenait le bateau à la rive fut larguée, le marinier prit place au gouvernail, le haleur enfourcha son cheval, la poulie dans laquelle passait la remorque grinça ; nous étions en route.

Quel plaisir que le voyage en bateau !

J’étais absorbé dans ma contemplation, lorsque j’entendis prononcer mon nom derrière moi.

Je me retournai vivement : c’était Arthur qu’on apportait sur sa planche ; sa mère était près de lui.

« Vous avez bien dormi ? me demanda Arthur, mieux que dans les champs ? »

Je m’approchai et répondis en cherchant des paroles polies que j’adressai à la mère tout autant qu’à l’enfant.

Mme Milligan avait installé son fils à l’abri des rayons du soleil, et elle s’était placée près de lui.

« Voulez-vous emmener les chiens et le singe ? me dit-elle, nous avons à travailler. »

Je fis ce qui m’était demandé, et je m’en allai avec ma troupe, tout à l’avant.

À quel travail ce pauvre petit malade était-il donc propre ?

Je vis que sa mère lui faisait répéter une leçon, dont elle suivait le texte dans un livre ouvert.

Étendu sur sa planche, Arthur répétait sans faire un mouvement.

Ou, plus justement, il essayait de répéter, car il hésitait terriblement, et ne disait pas trois mots couramment ; encore bien souvent se trompait-il.

Sa mère le reprenait avec douceur, mais en même temps avec fermeté.

« Vous ne savez pas votre fable », dit-elle.

Cela me parut étrange de l’entendre dire vous à son fils, car je ne savais pas alors que les Anglais ne se servent pas du tutoiement.

« Pourquoi me désolez-vous en n’apprenant pas vos leçons ?

— Je ne peux pas, maman, je vous assure que je ne peux pas. »

Et Arthur se prit à pleurer.

Mais Mme Milligan ne se laissa pas ébranler par ses larmes, bien qu’elle parût touchée et même désolée, comme elle avait dit.

« J’aurais voulu vous laisser jouer ce matin avec Rémi et avec les chiens, continua-t-elle, mais vous ne jouerez que quand vous m’aurez répété votre fable sans faute. »

Disant cela, elle donna le livre à Arthur et fit quelques pas, comme pour rentrer dans l’intérieur du bateau, laissant son fils couché sur sa planche.

Mais elle ne disparut pas ; au lieu d’entrer dans le bateau, elle revint vers son fils.

« Voulez-vous que nous essayions de l’apprendre ensemble ? dit-elle.

— Oh ! oui, maman, ensemble. »

Alors elle s’assit près de lui, et, reprenant le livre, elle commença à lire doucement la fable, qui s’appelait : Le Loup et le Jeune Mouton ; après elle, Arthur répétait les mots et les phrases.

Lorsqu’elle eut lu cette fable trois fois, elle donna le livre à Arthur, en lui disant d’apprendre maintenant tout seul, et elle rentra dans le bateau.

Aussitôt Arthur se mit à lire sa fable, et, de ma place où j’étais resté, je le vis remuer les lèvres.

Il était évident qu’il travaillait et qu’il s’appliquait.

Mais cette application ne dura pas longtemps ; bientôt il leva les yeux de dessus son livre, et ses lèvres remuèrent moins vite, puis tout à coup elles s’arrêtèrent complètement.

Il ne lisait plus, et ne répétait plus.

Ses yeux, qui erraient çà et là, rencontrèrent les miens.

De la main je lui fis un signe pour l’engager à revenir à sa leçon.

« Je ne peux pas, dit-il, et cependant je voudrais bien. »

Je m’approchai.

« Cette fable n’est pourtant pas bien difficile, lui dis-je.

— Oh ! si, bien difficile, au contraire.

— Elle m’a paru très facile ; et en écoutant votre maman la lire, il me semble que je l’ai retenue. »

Il reprit le livre et je commençai à réciter ; il n’eut à me reprendre que trois ou quatre fois.

« Comment, vous la savez ! s’écria-t-il.

— Pas très bien, mais maintenant je crois que je la dirais sans faute.

— Comment avez-vous fait pour l’apprendre ?

— J’ai écouté votre maman la lire, mais je l’ai écoutée avec attention, sans regarder ce qui se passait autour de nous. »

En moins d’un quart d’heure il la sut parfaitement, et il était en train de la répéter sans faute lorsque sa mère survint derrière nous.

Tout d’abord elle se fâcha de nous voir réunis, car elle crut que nous n’étions ensemble que pour jouer ; mais Arthur ne lui laissa pas dire deux paroles.

« Je la sais, s’écria-t-il, et c’est lui qui me l’a apprise. »

Mme Milligan me regardait toute surprise, et elle allait sûrement m’interroger, quand Arthur se mit, sans qu’elle le lui demandât, à répéter Le Loup et le Jeune Mouton. Il le fit d’un air de triomphe et de joie, sans hésitation et sans faute.

Pendant ce temps, je regardais Mme Milligan. Je vis son beau visage s’éclairer d’un sourire, puis il me sembla que ses yeux se mouillèrent ; mais, comme à ce moment elle se pencha sur son fils pour l’embrasser tendrement en l’entourant de ses deux bras, je ne sais pas si elle pleurait.

« Vous êtes un bon garçon », me dit-elle.

Si j’ai raconté ce petit incident, c’est pour faire comprendre le changement qui, à partir de ce jour-là, se fit dans ma position. La veille on m’avait pris comme montreur de bêtes pour amuser, moi, mes chiens et mon singe, un enfant malade ; mais cette leçon me sépara des chiens et du singe, je devins un camarade, presque un ami.

Quand je pense maintenant aux jours passés sur ce bateau, auprès de Mme Milligan et d’Arthur, je trouve que ce sont les meilleurs de mon enfance.

Arthur s’était pris pour moi d’une ardente amitié, et, de mon côté, je me laissais aller sans réfléchir et sous l’influence de la sympathie à le regarder comme un frère : pas une querelle entre nous ; chez lui pas la moindre marque de la supériorité que lui donnait sa position, et chez moi pas le plus léger embarras ; je n’avais même pas conscience que je pouvais être embarrassé.

Cela tenait sans doute à mon âge et à mon ignorance des choses de la vie ; mais assurément cela tenait beaucoup encore à la délicatesse et à la bonté de Mme Milligan, qui bien souvent me parlait comme si j’avais été son enfant.

Et puis ce voyage en bateau était pour moi un émerveillement ; pas une heure d’ennui ou de fatigue ; du matin au soir, toutes nos heures remplies.

Depuis la construction des chemins de fer, on ne visite plus, on ne connaît même plus le canal du Midi, et cependant c’est une des curiosités de la France.

De Villefranche de Lauraguais nous avions été à Avignonnet, et d’Avignonnet aux pierres de Naurouse où s’élève le monument érigé à la gloire de Riquet, le constructeur du canal, à l’endroit même où se trouve la ligne de faîte entre les rivières qui vont se jeter dans l’Océan et celles qui descendent à la Méditerranée.

Puis nous avions traversé Castelnaudary, la ville des moulins, Carcassonne, la cité du Moyen Âge, et par l’écluse de Fouserannes, si curieuse avec ses huit sas accolés, nous étions descendus à Béziers.

Quand le pays était intéressant, nous ne faisions que quelques lieues dans la journée ; quand au contraire il était monotone, nous allions plus vite.

Quand les soirées étaient belles, j’avais aussi un rôle actif ; alors je prenais ma harpe et, descendant à terre, j’allais à une certaine distance me placer derrière un arbre qui me cachait dans son ombre, et là je chantais toutes les chansons, je jouais tous les airs que je savais. Pour Arthur, c’était un grand plaisir que d’entendre ainsi de la musique dans le calme de la nuit, sans voir celui qui la faisait ; souvent il me criait : « Encore ! » et je recommençais l’air que je venais de jouer.

C’était là une vie douce et heureuse pour un enfant qui, comme moi, n’avait quitté la chaumière de mère Barberin que pour suivre sur les grandes routes le signor Vitalis.

Deux fois j’avais vu se briser ou se dénouer les liens qui m’attachaient à ceux que j’aimais : la première, lorsque j’avais été arraché d’auprès de mère Barberin ; la seconde, lorsque j’avais été séparé de Vitalis ; et ainsi deux fois je m’étais trouvé seul au monde, sans appui, sans soutien, n’ayant d’autres amis que mes bêtes.

Et voilà que, dans mon isolement et dans ma détresse, j’avais trouvé quelqu’un qui m’avait témoigné de la tendresse, et que j’avais pu aimer : une femme, une belle dame, douce, affable et tendre, un enfant de mon âge qui me traitait comme si j’avais été son frère.

Quelle joie, quel bonheur pour un coeur qui, comme le mien, avait tant besoin d’aimer !

Combien de fois, en regardant Arthur couché sur sa planche, pâle et dolent, je me prenais à envier son bonheur, moi, plein de santé et de force !

Ce n’était pas le bien-être qui l’entourait que j’enviais, ce n’étaient pas ses livres, ses jouets luxueux, ce n’était pas son bateau, c’était l’amour que sa mère lui témoignait.

Comme il devait être heureux d’être ainsi aimé, d’être ainsi embrassé dix fois, vingt fois par jour, et de pouvoir lui-même embrasser de tout son coeur cette belle dame, sa mère, dont j’osais à peine toucher la main lorsqu’elle me la tendait !

Et alors je me disais tristement que, moi, je n’aurais jamais une mère qui m’embrasserait et que j’embrasserais. Peut-être un jour je reverrais mère Barberin, et ce me serait une grande joie, mais enfin je ne pourrais plus maintenant lui dire comme autrefois : « Maman », puisqu’elle n’était pas ma mère.

Seul, je serais toujours seul !

Aussi cette pensée me faisait-elle goûter avec plus d’intensité la joie que j’éprouvais à me sentir traiter tendrement par Mme Milligan et Arthur.

Je ne devais pas me montrer trop exigeant pour ma part de bonheur en ce monde, et, puisque je n’aurais jamais ni mère, ni frère, ni famille, je devais me trouver heureux d’avoir des amis.

Je devais être heureux et en réalité je l’étais pleinement.

Cependant, si douces que me parussent ces nouvelles habitudes, il me fallut bientôt les interrompre pour revenir aux anciennes.

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