Chapitre 21 La famille dispersée
Il y avait des jours où, me trouvant seul et réfléchissant, je me disais :
« Tu es trop heureux, mon garçon, ça ne durera pas. »
Comment me viendrait le malheur, je ne le prévoyais pas, mais j’étais à peu près certain que, d’un côté ou de l’autre, il me viendrait.
Cela me rendait assez souvent triste ; mais, d’un autre côté, cela avait de bon que, pour éviter ce malheur, je m’appliquais à faire de mon mieux ce que je faisais, me figurant que ce serait par ma faute que je serais frappé.
Ce ne fut point par ma faute ; mais, si je me trompai sur ce point, je ne devinai que trop juste quant au malheur.
L’art pour un jardinier qui travaille en vue du marché est d’apporter ses fleurs sur le marché au moment où il a chance d’en tirer le plus haut prix. Or, ce moment est celui des grandes fêtes de l’année : la Saint-Pierre, la Sainte-Marie, la Saint-Louis, car le nombre est considérable de ceux qui s’appellent Pierre, Marie, Louis ou Louise, et par conséquent le nombre est considérable aussi des pots de fleurs ou des bouquets qu’on vend ces jours-là et qui sont destinés à souhaiter la fête à un parent ou à un ami. Tout le monde a vu la veille de ces fêtes les rues de Paris pleines de fleurs, non seulement dans les boutiques ou sur les marchés, mais encore sur les trottoirs, au coin des rues, sur les marches des maisons, partout où l’on peut disposer un étalage.
Le père Acquin, après sa saison de giroflées, travaillait en vue des grandes fêtes du mois de juillet et du mois d’août, surtout du mois d’août, dans lequel se trouvent la Sainte-Marie et la Saint-Louis, et pour cela nous préparions des milliers de reines-marguerites, des fuchsias, des lauriers-roses, tout autant que nos châssis et nos serres pouvaient en contenir ; il fallait que toutes ces plantes arrivassent à floraison au jour dit, ni trop tôt, elles auraient été passées au moment de la vente, ni trop tard, elles n’auraient pas encore été en fleur. On comprend que cela exige un certain talent, car on n’est pas maître du soleil, ni du temps, qui est plus ou moins beau. Le père Acquin était passé maître dans cet art, et jamais ses plantes n’arrivaient trop tôt ni trop tard. Mais aussi que de soins, que de travail !
Au moment où j’en suis arrivé de mon récit, notre saison s’annonçait comme devant être excellente ; nous étions au 5 août et toutes nos plantes étaient à point. Dans le jardin, en plein air, les reines-marguerites montraient leurs corolles prêtes à s’épanouir, et dans les serres ou sous les châssis, dont le verre était soigneusement blanchi au lait de chaux pour tamiser la lumière, fuchsias et lauriers-roses commençaient à fleurir ; ils formaient de gros buissons ou des pyramides garnies de boutons du haut en bas. Le coup d’oeil était superbe, et, de temps en temps, je voyais le père se frotter les mains avec contentement.
« La saison sera bonne », disait-il à ses fils.
Et en riant tout bas il faisait le compte de ce que la vente de toutes ces fleurs lui rapporterait.
On avait rudement travaillé pour en arriver là et sans prendre une heure de congé, même le dimanche ; cependant, tout étant à point et en ordre, il fut décidé que pour notre récompense nous irions tous dîner, ce dimanche 5 août, à Arcueil chez un des amis du père, jardinier comme lui ; Capi lui-même serait de la partie. On travaillerait jusqu’à trois ou quatre heures, puis, quand tout serait fini, on fermerait la porte à clef, et l’on s’en irait gaiement, on arriverait à Arcueil vers cinq ou six heures, puis, après dîner, on reviendrait tout de suite pour ne pas se coucher trop tard et être au travail le lundi de bonne heure, frais et dispos.
Quelle joie !
Il fut fait ainsi qu’il avait été décidé, et, quelques minutes avant quatre heures, le père tournait la clef dans la serrure de la grande porte.
« En route tout le monde ! dit-il joyeusement.
— En avant Capi ! »
Et, prenant Lise par la main, je me mis à courir avec elle, accompagné par les aboiements joyeux de Capi qui sautait autour de nous. Peut-être croyait-il que nous nous en allions pour longtemps sur les grands chemins, ce qui lui aurait mieux plu que de rester à la maison, où il s’ennuyait, car il ne m’était pas toujours possible de m’occuper de lui – ce qu’il aimait par-dessus tout.
Nous étions tous endimanchés et superbes avec nos beaux habits à manger du rôti. Il y avait des gens qui se retournaient pour nous voir passer. Je ne sais pas ce que j’étais moi-même, mais Lise, avec son chapeau de paille, sa robe bleue et ses bottines de toile grise, était bien la plus jolie petite fille qu’on puisse voir, la plus vivante. C’était la grâce dans la vivacité ; ses yeux, ses narines frémissantes, ses épaules, ses bras, tout en elle parlait et disait son plaisir.
Le temps passa si vite que je n’en eus pas conscience ; tout ce que je sais, c’est que, comme nous arrivions à la fin du dîner, l’un de nous remarqua que le ciel s’emplissait de nuages noirs du côté du couchant, et, comme notre table était servie en plein air sous un gros sureau, il nous fut facile de constater qu’un orage se préparait.
« Les enfants, il faut se dépêcher de rentrer à la Glacière. »
À ce mot, il y eut une exclamation générale :
« Déjà !
— Si le vent s’élève, dit le père, il peut chavirer les panneaux ; en route. »
Il n’y avait pas à répliquer davantage ; nous savions tous que les panneaux vitrés sont la fortune des jardiniers, et que, si le vent casse les verres, c’est la ruine pour eux.
« Je pars en avant, dit le père ; viens avec moi, Benjamin, et toi aussi, Alexis, nous prendrons le pas accéléré. Rémi viendra en arrière avec Étiennette et Lise. »
Le tonnerre roulait dans le lointain, et ses grondements se rapprochaient rapidement, se mêlant à ses éclats stridents.
Arriverions-nous avant l’orage ?
Le père, Benjamin et Alexis arriveraient-ils ?
Pour eux, la question était de tout autre importance ; pour nous, il s’agissait simplement de n’être pas mouillés, pour eux de mettre les châssis à l’abri de la destruction, c’est-à-dire de les fermer pour que le vent ne pût pas les prendre en dessous et les culbuter pêle-mêle.
Chose étrange ! au milieu des éclats du tonnerre, nous entendîmes un bruit formidable qui arrivait sur nous, et qui était inexplicable. Il semblait que c’était un régiment de cavaliers qui se précipitaient pour fuir l’orage ; mais cela était absurde : comment des cavaliers seraient-ils venus dans ce quartier ?
Tout à coup la grêle se mit à tomber ; quelques grêlons d’abord qui nous frappèrent au visage, puis, presque instantanément, une vraie avalanche ; il fallut nous jeter sous une grande porte.
Et alors nous vîmes tomber l’averse de grêle la plus terrible qu’on puisse imaginer. En un instant la rue fut couverte d’une couche blanche comme en plein hiver ; les grêlons étaient gros comme des oeufs de pigeon, et en tombant ils produisaient un tapage assourdissant au milieu duquel éclataient de temps en temps des bruits de vitres cassées. Avec les grêlons qui glissaient des toits dans la rue tombaient toutes sortes de choses, des morceaux de tuiles, des plâtras, des ardoises broyées, surtout des ardoises qui faisaient des tas noirs au milieu de la blancheur de la grêle.
Cette terrible averse ne dura pas longtemps, cinq ou six minutes peut-être, et elle cessa tout à coup comme tout à coup elle avait commencé ; le nuage fila sur Paris, et nous pûmes sortir de dessous notre grande porte. Dans la rue, les grêlons durs et ronds roulaient sous les pieds comme les galets de la mer, et il y en avait une telle épaisseur que les pieds enfonçaient dedans jusqu’à la cheville.
Nous ne tardâmes pas à arriver à la maison dont la grande porte était restée ouverte ; nous entrâmes vivement dans le jardin.
Quel spectacle ! tout était brisé, haché : panneaux, fleurs, morceaux de verre, grêlons, formaient un mélange, un fouillis sans forme ; de ce jardin, si beau, si riche le matin, rien ne restait que ces débris sans nom.
Où était le père ?
Nous le cherchâmes, ne le voyant nulle part, et nous arrivâmes ainsi à la grande serre dont pas une vitre n’était restée intacte ; il était assis, affaissé, pour mieux dire, sur un escabeau au milieu des débris qui couvraient le sol, Alexis et Benjamin près de lui immobiles.
« Oh ! mes pauvres enfants ! s’écria-t-il en levant la tête à notre approche, qui lui avait été signalée par le bruit du verre que nous écrasions sous nos pas, oh ! mes pauvres enfants ! »
C’était un désastre ; mais, si grand qu’il fût aux yeux, il était plus terrible encore par ses conséquences.
Bientôt j’appris par Étiennette et par les garçons combien le désespoir du père était justifié. Il y avait dix ans que le père avait acheté ce jardin et avait bâti lui-même cette maison. Celui qui lui avait vendu le terrain lui avait aussi prêté de l’argent pour acheter le matériel nécessaire à son métier de fleuriste. Le tout était payable ou remboursable, en quinze ans, par annuités. Jusqu’à cette époque, le père avait pu payer régulièrement ces annuités à force de travail et de privations. Ces paiements réguliers étaient d’autant plus indispensables, que son créancier n’attendait qu’une occasion, c’est-à-dire qu’un retard, pour reprendre terrain, maison, matériel, en gardant, bien entendu, les dix annuités qu’il avait déjà reçues. C’était même là, paraît-il, sa spéculation, et c’était parce qu’il espérait bien qu’en quinze ans il arriverait un jour où le père ne pourrait pas payer qu’il avait risqué cette spéculation, pour lui sans danger – tandis qu’elle en était pleine, au contraire, pour son débiteur.
Ce jour était enfin venu, grâce à la grêle.
Maintenant qu’allait-il se passer ?
Nous ne restâmes pas longtemps dans l’incertitude, et, le lendemain du jour où le père devait payer son annuité avec le produit de la vente des plantes, nous vîmes entrer à la maison un monsieur en noir, qui n’avait pas l’air trop poli et qui nous donna un papier timbré sur lequel il écrivit quelques mots dans une ligne restée en blanc.
C’était un huissier.
Le père ne restait plus à la maison, il courait la ville. Où allait-il ? je n’en sais rien, car, lui qui autrefois était si communicatif, il ne disait plus un mot. Il allait chez les gens d’affaires, sans doute devant les tribunaux.
Et à cette pensée je me sentais effrayé ; Vitalis aussi avait paru devant les tribunaux, et je savais ce qu’il en était résulté.
Un soir, le père rentra plus accablé encore que de coutume.
« Les enfants, dit-il, c’est fini. »
Je voulus sortir, car je compris qu’il allait se passer quelque chose de grave, et, comme il s’adressait à ses enfants, il me semblait que je ne devais pas écouter.
Mais d’un geste il me retint :
« N’es-tu pas de la famille ? dit-il, et, quoique tu ne sois pas bien âgé pour entendre ce que j’ai à te dire, tu as déjà été assez éprouvé par le malheur pour le comprendre ; les enfants, je vais vous quitter. »
Il n’y eut qu’une exclamation, qu’un cri de douleur.
Lise sauta dans ses bras et l’embrassa en pleurant.
« J’ai été condamné à payer, et, comme je n’ai pas l’argent, on va tout vendre ici ; puis, comme ce ne sera pas assez, on me mettra en prison, où je resterai cinq ans ; ne pouvant pas payer avec mon argent, je paierai avec mon corps, avec ma liberté. »
Il se fit un silence.
« Vous pensez bien que je n’ai pas été sans réfléchir à cela ; et voilà ce que j’ai décidé pour ne pas vous laisser seuls et abandonnés après que j’aurai été arrêté. »
Un peu d’espérance me revint.
« Rémi va écrire à ma soeur Catherine Suriot, à Dreuzy, dans la Nièvre ; il va lui expliquer la position et la prier de venir ; avec Catherine qui ne perd pas facilement la tête, et qui connaît les affaires, nous déciderons le meilleur. »
Bien que les paroles du père fussent vagues, elles contenaient pourtant une espérance, et, dans la position où nous étions, c’était déjà beaucoup que d’espérer.
Quoi ?
Nous ne le voyions pas, mais nous espérions. Catherine allait arriver, et c’était une femme qui connaissait les affaires ; cela suffisait à des enfants simples et ignorants tels que nous. Pour ceux qui connaissent les affaires, il n’y a plus de difficultés en ce monde.
Cependant elle n’arriva pas aussi tôt que nous l’avions imaginé, et les gardes du commerce, c’est-à-dire les gens qui arrêtent les débiteurs, arrivèrent avant elle.
Le père allait justement s’en aller chez un de ses amis, lorsqu’en sortant dans la rue il les trouva devant lui ; je l’accompagnais, en une seconde nous fûmes entourés. Mais le père ne voulait pas se sauver, il pâlit comme s’il allait se trouver mal et demanda aux gardes, d’une voix faible, à embrasser ses enfants.
« Il ne faut pas vous désoler, mon brave, dit l’un d’eux, la prison pour dettes n’est pas si terrible que ça, et on y trouve de bons garçons. »
Alors il embrassa Étiennette, Alexis et Benjamin.
Je me tenais dans un coin, les yeux obscurcis par les larmes ; il m’appela :
« Et toi, Rémi, ne viens-tu pas m’embrasser ? n’es-tu pas mon enfant ? »
Et vivement il sortit après avoir mis la main de Lise dans celle d’Étiennette.
J’aurais voulu le suivre, et je me dirigeai vers la porte, mais Étiennette me fit signe de m’arrêter.
Où aurais-je été ? Qu’aurais-je fait ?
Nous restâmes anéantis au milieu de notre cuisine ; nous pleurions tous, et personne d’entre nous ne trouvait un mot à dire.
Quel mot ?
Nous savions bien que cette arrestation devait se faire un jour ou l’autre ; mais nous avions cru qu’alors Catherine serait là, et Catherine, c’était la défense.
Mais Catherine n’était pas là.
Elle arriva cependant, une heure environ après le départ du père, et elle nous trouva tous dans la cuisine sans que nous eussions échangé une parole. Celle qui, jusqu’à ce moment, nous avait soutenus, était à son tour écrasée ; Étiennette, si forte, si vaillante pour lutter, était maintenant aussi faible que nous. Elle ne nous encourageait plus, sans volonté, sans direction, toute à sa douleur qu’elle ne refoulait que pour tâcher de consoler celle de Lise. Le pilote était tombé à la mer, et nous enfants, désormais sans personne au gouvernail, sans phare pour nous guider, sans rien pour nous conduire au port, sans même savoir s’il y avait un port pour nous, nous restions perdus au milieu de l’océan de la vie, ballottés au caprice du vent, incapables d’un mouvement ou d’une idée, l’effroi dans l’esprit, la désespérance dans le coeur.
C’était une maîtresse femme que la tante Catherine, femme d’initiative et de volonté ; elle avait été nourrice à Paris, pendant dix ans, à cinq reprises différentes ; elle connaissait les difficultés de ce monde, et, comme elle le disait elle-même, elle savait se retourner.
Ce fut un soulagement pour nous de l’entendre nous commander et de lui obéir ; nous avions retrouvé une indication, nous étions replacés debout sur nos jambes.
Pour une paysanne sans éducation comme sans fortune, c’était une lourde responsabilité qui lui tombait sur les bras, et bien faite pour inquiéter les plus braves ; une famille d’orphelins dont l’aîné n’avait pas dix-sept ans et dont la plus jeune était muette. Que faire de ces enfants ? Comment s’en charger quand on avait bien du mal à vivre soi-même ?
Le père d’un des enfants qu’elle avait nourris était notaire ; elle l’alla consulter, et ce fut avec lui, d’après ses conseils et ses soins, que notre sort fut arrêté. Puis, ensuite elle alla s’entendre avec le père à la prison, et, huit jours après son arrivée à Paris, sans nous avoir une seule fois parlé de ses démarches et de ses intentions, elle nous fit part de la décision qui avait été prise.
Comme nous étions trop jeunes pour continuer à travailler seuls, chacun des enfants s’en irait chez des oncles et des tantes qui voulaient bien les prendre :
Lise chez tante Catherine dans le Morvan ;
Alexis chez un oncle qui était mineur à Varses, dans les Cévennes ;
Benjamin chez un oncle qui était jardinier à Saint-Quentin.
Et Étiennette chez une tante qui était mariée dans la Charente au bord de la mer, à Esnandes.
J’écoutais ces dispositions, attendant qu’on en vînt à moi. Mais, comme la tante Catherine avait cessé de parler, je m’avançai :
« Et moi ? dis-je.
— Toi ? mais tu n’es pas de la famille.
— Je travaillerai pour vous.
— Tu n’es pas de la famille.
— Si, si, il est de la famille », dirent-ils tous.
Lise s’avança et joignit les mains devant sa tante avec un geste qui en disait plus que de longs discours.
« Ma pauvre petite, dit la tante Catherine, je te comprends bien, tu veux qu’il vienne avec toi ; mais vois-tu, dans la vie, on ne fait pas ce qu’on veut. Toi, tu es ma nièce, et quand nous allons arriver à la maison, si l’homme dit une parole de travers, ou fait la mine pour se tasser à table, je n’aurai qu’un mot à répondre : « Elle est de la famille, qui donc en aura pitié, si ce n’est nous ? » Et ce que je te dis là pour nous est tout aussi vrai pour l’oncle de Saint-Quentin, pour celui de Varses, pour la tante d’Esnandes. On accepte ses parents, on n’accueille pas les étrangers ; le pain est mince rien que pour la seule famille, il n’y en a pas pour tout le monde. »
La tante Catherine ne différait jamais l’exécution de ses résolutions ; elle nous prévint que notre séparation aurait lieu le lendemain, et là-dessus elle nous envoya coucher.
À peine étions-nous dans notre chambre que tout le monde m’entoura, et que Lise se jeta sur moi en pleurant. Alors je compris que, malgré le chagrin de se séparer, c’était à moi qu’ils pensaient, c’était moi qu’ils plaignaient, et je sentis que j’étais bien leur frère. Alors une idée se fit jour dans mon esprit troublé, ou, plus justement, car il faut dire le bien comme le mal, une inspiration du coeur me monta du coeur dans l’esprit.
« Écoutez, leur dis-je, je vois bien que, si vos parents ne veulent pas de moi, vous me faites de votre famille, vous.
— Oui, dirent-ils tous les trois, tu seras toujours notre frère. »
Lise, qui ne pouvait pas parler, ratifia ces mots en me serrant la main et en me regardant si profondément que les larmes me montèrent aux yeux.
« Eh bien, oui, je le serai, et je vous le prouverai.
— Où veux-tu te placer ? dit Benjamin.
— Il y a une place chez Pernuit ; veux-tu que j’aille la demander demain matin pour toi ? dit Étiennette.
— Je ne veux pas me placer ; en me plaçant, je resterais à Paris ; je ne vous verrais plus. Je vais reprendre ma peau de mouton, je vais décrocher ma harpe du clou où le père l’avait mise, et j’irai de Saint-Quentin à Varses, de Varses à Esnandes, d’Esnandes à Dreuzy ; je vous verrai tous, les uns après les autres, et ainsi, par moi, vous serez toujours ensemble. Je n’ai pas oublié mes chansons et mes airs de danse ; je gagnerai ma vie. »
À la satisfaction qui parut sur toutes les figures, je vis que mon idée réalisait leurs propres inspirations, et, dans mon chagrin, je me sentis tout heureux. Longtemps on parla de notre projet, de notre séparation, de notre réunion, du passé, de l’avenir. Puis Étiennette voulut que chacun s’allât mettre au lit ; mais personne ne dormit bien cette nuit-là, et moi bien moins encore que les autres peut-être.
Ils devaient partir à huit heures du matin, et la tante Catherine avait demandé un grand fiacre pour les conduire tous d’abord à la prison embrasser le père, puis ensuite chacun avec leur paquet au chemin de fer où ils devaient s’embarquer.
L’heure marchait vite ; encore un quart d’heure, encore cinq minutes, et nous allions être séparés. Lise ne penserait-elle pas à moi ?
Au moment où le roulement de la voiture se fit entendre, elle sortit de la chambre de tante Catherine et me fit signe de la suivre dans le jardin.
« Lise ! » appela tante Catherine.
Mais Lise, sans répondre, continua son chemin en se hâtant.
Dans les jardins des fleuristes et des maraîchers, tout est sacrifié à l’utilité, et la place n’est point donnée aux plantes de fantaisie ou d’agrément. Cependant dans notre jardin il y avait un gros rosier de Bengale qu’on n’avait point arraché parce qu’il était dans un coin perdu.
Lise se dirigea vers ce rosier auquel elle coupa une branche, puis, se tournant vers moi, elle divisa en deux ce rameau qui portait deux petits boutons près d’éclore et m’en donna un.
Ah ! que le langage des lèvres est peu de chose comparé à celui des yeux ! que les mots sont froids et vides comparés aux regards !
« Lise ! Lise ! » cria la tante.
Déjà les paquets étaient sur le fiacre.
Je pris ma harpe et j’appelai Capi, qui, à la vue de l’instrument et de mon ancien costume, qui n’avait rien d’effrayant pour lui, sautait de joie, comprenant sans doute que nous allions nous remettre en route et qu’il pourrait courir en liberté, ce qui, pour lui, était plus amusant que de rester enfermé.
Le moment des adieux était venu. La tante Catherine l’abrégea ; elle fit monter Étiennette, Alexis et Benjamin, et me dit de lui donner Lise sur ses genoux.
Puis, comme je restais abasourdi, elle me repoussa doucement et ferma la portière.
« En route ! » dit-elle.
Et la voiture partit.
Je passai la bandoulière de ma harpe sur mon épaule. Ce mouvement que j’avais fait si souvent autrefois provoqua l’attention de Capi ; il se leva, attachant sur mon visage ses yeux brillants.
« Allons, Capi ! »
Il avait compris ; il sauta devant moi en aboyant.
Je détournai les yeux de cette maison où j’avais vécu deux ans, où j’avais cru vivre toujours, et je les portai devant moi.
Le soleil était haut à l’horizon, le ciel pur, le temps chaud ; cela ne ressemblait guère à la nuit glaciale dans laquelle j’étais tombé de fatigue et d’épuisement au pied de ce mur.
Ces deux années n’avaient donc été qu’une halte ; il me fallait reprendre ma route.
Mais cette halte avait été bienfaisante.
Elle m’avait donné la force.
Et ce qui valait mieux encore que la force que je sentais dans mes membres, c’était l’amitié que je me sentais dans le coeur.
Je n’étais plus seul au monde.
Dans la vie j’avais un but : être utile et faire plaisir à ceux que j’aimais et qui m’aimaient.
Une existence nouvelle s’ouvrait devant moi. J’évoquai le souvenir de Vitalis, et je me dis en moi-même : « En avant ! »
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