L'AMAZONE ET LE LION.
Sur la crête de la falaise à pic, l'éclair,--au milieu des brisants battus par les lames du large, le tonnerre, «le tonnerre à la voile» disaient les matelots.
Là-haut, au ras des précipices, la grâce, une jeune amazone se détachant en silhouette sur le ciel bleu d'Espagne;--en bas, dans le chaos, le courage, un hardi capitaine, le lion des ouragans, se confondant, lui, son léger navire et ses toiles ouvertes à la brise, avec les rochers noirs et leur écume irisée.
Dans le ciel, l'azur serein,--au ras des flots, des milliers d'arcs-en-ciel mouvants.
Pas un nuage. Le soleil flamboyait; et ses rayons se subdivisant à l'infini dans les jets de l'onde, le lion, qui semblait courir droit au naufrage, voguait à travers toutes les couleurs chatoyantes du prisme; tandis que l'amazone, sur son coursier emporté le mors aux dents, s'en allait fulgurante, rasant les bords escarpés de droite et de gauche, vers la pointe extrême de la falaise.
Deux catastrophes imminentes! Des éblouissements radieux! Splendide, mais horrible!
Quelles imprudences! Quelle témérité! Délire et démence!
· · ·
Des groupes sinistres ricanaient au bas du morne:
--Belles épaves tout à l'heure!
--Il est bien joli le brig corsaire français, et nous savons tous qu'il y a dans sa coque de riches affaires à cueillir.
--Par-dessus le marché, on tirera de jolis profits de la chute de la senorita et de son petit cheval du Pérou, tout caparaçonné d'ornements d'argent et d'or, à la mode des Incas.
--A-t-elle son beau collier de perles?
--A-t-elle sa ceinture royale?
--Elle va si vite qu'on n'en voit rien; mais on peut être sûr que bijoux de grand prix ne lui manquent pas.
--Le brig de Sans-Peur le Corsaire est bondé de trésors.
--Et cette nuit, il vient encore de piller des Anglais.
--Est-ce bien sûr?
--On a entendu le canon, voilà!
--La bague enrichie de diamants de dona Isabelle vaut bien au moins deux sacs de doublons?
--Oh! la belle journée qui commence!
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Délire et démence peut-être; double course vertigineuse!
Mais d'une part de nobles et de grands desseins, comme de l'autre d'abjectes convoitises.
Dans l'iris de l'écume saline, un héros sublime de sang-froid, et sur cette falaise abrupte une céleste créature digne d'être protégée par les anges de la Pureté, de la Piété filiale, de la Reconnaissance, de tous les sentiments généreux.
Belle, svelte, gracieuse,--belle d'une beauté inconnue même dans les Espagnes,--svelte comme le palmier indien,--plus gracieuse que l'oiseau du paradis,--dona Isabelle avait pour mobile l'amour de sa lointaine patrie, le souvenir pieux de son noble aïeul. La fille des Incas espérait, frémissante; elle avait tremblé pour celui en qui elle retrouverait un libérateur. Certes! elle obéit à un mouvement irréfléchi, lorsque après ses ferventes prières, réveillée en sursaut par le canon, elle s'élança de son prie-Dieu sur son coursier péruvien;--certes, ce fut avec une sorte de délire qu'elle prit l'abrupt chemin de la falaise, et qu'elle osa stimuler la vitesse de sa fougueuse monture, au point d'être ensuite incapable de la maîtriser;--mais rien dans cette âme pieuse qui ne fût louable. Son exaltation était la religion des ancêtres. Elle se souvenait du vieux cacique Andrès de Saïri, son aïeul, et l'image de l'héroïque Catalina, sa mère, lui était apparue disant:--«Oui! ma fille, c'est lui, c'est bien lui, c'est le Lion de la mer! vivant encore! Va donc! cours à sa rencontre!...»
Un brig corsaire, ou pour mieux dire un aigle des flots, fier, effilé, audacieux, menaçant,--fier comme le glorieux pavillon français qui fouette la brise au-dessus de sa poupe,--effilé comme le roi des airs dont il affecte la forme, dont il a le vol rapide,--plus audacieux qu'un démon,--plus menaçant que le lion dont il porte le nom sur son tableau d'arrière et l'image sculptée à son extrême avant, exécutait la plus hardie des manoeuvres que l'on puisse concevoir. Toutes voiles hautes, il brave la tempête qui siffle dans ses agrès, la mer qui rugit sous son éperon, les écueils qui se dressent écumants dans ses eaux.
--O mon Dieu! murmura l'amazone en voyant le navire gouverner droit sur un chenal que les vieux pilotes de la côte de Galice déclaraient impraticable. Il va se briser! Il va périr!...
--Elle! Isabelle! lancée de la sorte au-dessus du précipice!... Son cheval l'emporte! Elle est perdue!... disait à demi-voix le capitaine du brig le Lion.
Et celui que les plus hardis marins de l'Océan avaient, d'une commune voix, surnommé SANS-PEUR, Léon de Roqueforte, qui revenait du large, vainqueur d'une corvette anglaise, le modèle des corsaires de la république française proclamée depuis cinq mois, le héros de la nuit, le brave entre les plus braves,--épouvanté par la témérité de la jeune fille,--pâlit en commandant d'une voix terrible de jeter l'ancre et de carguer toutes les voiles à la fois.
Isabelle poussa un cri de terreur; la foule accourue sur le rivage y répondit par des clameurs bien diverses.
On entendit des rires moqueurs et des applaudissements barbares, des accents de pitié, d'admiration, d'enthousiasme, et des voeux impies pour un naufrage «infaillible.»
L'équipage du Lion obéissait aveuglément. Le brig mouillait au milieu d'un tourbillon entre les brisants et la côte. Ses voiles avaient été carguées avec une merveilleuse promptitude, et l'ancre ayant mordu sur une roche, il pivotait en reculant vers la falaise dont sa poupe passa si près que son pavillon la frôla et s'y colla un instant.
Alors,--en cet instant même,--de l'extrémité de la vergue basse qu'on nomme le gui, un homme s'élança, par un bond désespéré, sur une des aspérités de la côte à pic, il criait:
--Coupe le câble! Hisse le foc! Allez mouiller sous le château de Garba!...
Puis, d'un élan furieux, il gravit le roc, et se dressant devant le cheval de l'amazone, il en saisit la bride avec sa main ensanglantée.
Le cheval cabré ne s'arrêta point, mais fit un écart.
La bride s'était rompue.
Un corps lourd tombait dans l'abîme.
Mais Isabelle, adroitement enlevée de sa selle, était dans les bras du capitaine Léon, qui bientôt s'inclinant devant elle dit avec joie:
--Dieu soit béni, mademoiselle, je suis arrivé à temps.
--Pour me sauver, seigneur capitaine, vous avez tout exposé, votre navire, votre vie... Ah! combien j'ai tremblé pour vous!
--Merci de cette noble parole, dona Isabelle. Et vous me voyez trop heureux, maintenant, car j'ai pu agir avant de parler... Mais, ajouta le capitaine en souriant, vous êtes cause que je ne mérite plus mon surnom: J'ai eu peur.