X
DROITS DES PRISONNIERS.
L'état-major du corsaire le Lion était fort nombreux pour un état-major de brig du commerce.
Un corsaire, étant armé par des particuliers, ne fait point partie de la marine militaire;--tout belliqueux qu'il est, il se trouve donc rangé dans la catégorie des bâtiments marchands;--aussi les corsaires s'intitulent-ils en riant: Marchands de boulets.
A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqués en supplément, outre le premier lieutenant ou second, le lieutenant, le sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles de faire fonctions d'officiers.
Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des mousses attachés au service de la timonerie;--les pilotins du commerce sont des jeunes gens destinés à devenir lieutenants, et, plus tard, capitaines dans la marine marchande. Les quatre pilotins du Lion couchaient dans des hamacs suspendus au milieu du carré ou chambre du brig;--les domiciles des officiers et du chirurgien donnaient sur la même pièce, très long boyau partagé en deux par l'escalier d'arrière, et qui se prolongeait jusqu'à la chambrette échue en partage maintenant à la soubrette Liména.
Au bruit du coup de pistolet tiré sur le capitaine, toutes les portes s'ouvrirent;--les deux pilotins qui n'étaient pas de quart se jetaient bas de leurs hamacs;--déjà justice était faite.
Le matelot de faction, à qui le master avait arraché son pistolet, avait le sabre en main. D'un coup de manchette, il abaissa l'arme et le poignet du prisonnier; la balle se perdit dans le bordage. D'un coup de pointe, il l'étendit mort à ses pieds, en disant:
--Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a réveillé madame, il n'y a pas de ma faute.
Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans leur fureur les officiers et pilotins menaçaient aussi de leurs armes.
Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.
--Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue anglaise, vous êtes un homme comme je les aime.
Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais répondit en français:
--Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait pas tenté de se révolter sans chance de réussite.
--C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers de guerre ont toujours le droit de s'insurger pour redevenir libres; mais la question est de ne pas manquer son coup. Venez donc inviter vos malheureux compagnons à ne pas se faire égorger jusqu'au dernier.
D'un geste impérieux, Léon avait montré le faux-pont à ses officiers qui s'y précipitaient. Puis, il monta sur le gaillard d'arrière, emmenant avec lui le lieutenant Roboam Owen.
Isabelle, à leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir vers son époux, mais tomba défaillante entre les bras de Liména, que Léon seconda aussitôt.
Alors, pressant Isabelle contre son coeur:
--Monsieur! hâtez-vous!... dit-il à l'officier anglais.
Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une voix éclatante:
--Camarades, on vous a trompés! cria-t-il. La frégate espagnole n'est pas en vue, et les Français sont à leurs postes!... Bas les armes!...
--Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.
Puis il dit à voix basse à son premier lieutenant:
--L'appel général!... Les prisonniers aux fers sur le pont, au pied du mât de misaine!... Les cadavres à la mer!... et ensuite, à coucher qui n'est pas de quart!...
--Mais l'officier anglais?
--Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en vue, ou aux arrêts forcés, à son choix.
--Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen en bon français, et mille grâces!
--Très bien!... Bonne nuit, messieurs!...
A ces mots prononcés d'une voix ferme et douce, Léon emporta Isabelle dans la dunette dont la porte se referma. Comme une mère met son enfant dans un berceau, il déposa la jeune femme encore palpitante sur la couchette à roulis, et congédia Liména, qui descendit dans sa cellule par l'escalier intérieur.
--J'étais à genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prière du soir pour vous, mon ami, quand ce bruit affreux...
--Oubliez cela, interrompit Léon, mais laissez-moi me rappeler que mon bon ange priait pour moi!...
Les candélabres étaient éteints; la chambre nuptiale n'était éclairée que par la lampe de la boussole appendue au-dessus du chevet des nouveaux mariés.--Léon accrocha sa ceinture de corsaire à l'affût d'un canon voisin.
La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont la barre gémissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la voilure et le gréement. Mâts, vergues, échelles, cloisons craquaient aux balancements du roulis. Sur le pont, on entendait achever l'appel général.