XII
STRATAGÈMES ET RUSES DE GUERRE.
A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse la route suivie par le Lion.
Le lieutenant Roboam Owen, laissé libre sur parole, en fit la remarque, et le dit même à l'officier de quart.
--Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de prendre à l'avance des détours pour éviter le danger, il court droit dessus et prétend que c'est le vrai moyen d'y échapper.
--Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune déjoue à plaisir les combinaisons timides.
--Il doit à son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une goëlette de six canons. Il ne déviait pas de sa route pour la rencontre d'un vaisseau de ligne. Tantôt il déguisait le navire sous des masques en hissant pavillon étranger; tantôt il se bornait à ralentir sa vitesse de manière à laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance détournait les soupçons; quelquefois il courait droit dessus, le hélait en anglais, lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis que le croiseur, trompé par ses renseignements, prenait une autre route.
--Votre capitaine, je m'en suis aperçu, parle l'anglais avec une rare pureté. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir à des navires de guerre.
--Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux bâtiments marchands séparés de leur convoi par quelque accident de mer. Tout à coup, à l'arrière, on signale une frégate. Le capitaine, qui la reconnaît pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux bâtiments chassés. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous chargeons de toile à tout rompre, nous approchons à portée de voix. Pour ma part, je traitais notre capitaine d'écervelé; je m'attendais à être pris sans miséricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne à la frégate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrés en détresse sous le vent, prétexte une mission pressée qui l'a contraint à ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer à ce devoir d'humanité, salue et reprend chasse. La frégate aussitôt gouverne dans l'aire de vent indiquée. Elle nous laisse ainsi le champ libre, nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont été pour nous de très bonne prise.
--Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jouèrent de malheur.
--Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escorté par une grande corvette se montre à l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journée entière nous naviguons à petite portée de son canon. Elle nous prend pour un Anglais qui se joint au convoi. Tout à coup, vers le coucher du soleil, nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La corvette, où l'on n'a rien compris à notre manoeuvre, ne vire sur nous qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et bientôt s'arrête prise par le calme plat.
--Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'étais troisième lieutenant sur ce navire. Nous vous vîmes piller un trois-mâts, couler un transport, et mettre le cap sur les côtes de France. Sans le calme, pourtant, que seriez-vous devenus?
--Notre capitaine nous dit qu'il était sûr que le vent tomberait pour la tête de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous permettre de rallier Boulogne.
--Peut-on être sûr des variations du vent?
--Voilà ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque fois que le capitaine affirme que la brise fraîchira, mollira ou tournera, il dit juste. Nous ne l'avons jamais trouvé en défaut.
--Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutôt de la sagacité des sauvages qui voient des pronostics certains là où nous n'apercevons que de vagues indices.
--Notre capitaine ne se vante pas de prédire toujours à coup sûr; souvent il doute, il hésite tout comme un autre marin; seulement, chaque fois qu'il annonce positivement un changement de temps, ce qu'il a dit se réalise.
--Eh bien, il doit avoir beaucoup fréquenté des sauvages navigateurs.
--Ceci se pourrait.
--Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?
--Personne à bord ne la connaît à fond, à l'exception d'un seul homme qui n'en parle jamais.
--Dans vos ports, cependant, la curiosité a dû être excitée par l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le comble du ridicule s'il n'était mille fois justifié.
--Les traits que je vous ai cités, plusieurs autres non moins certains, notre combat de ce matin contre votre corvette, notre mouillage dans les brisants, son mariage plus téméraire encore, tout, jusqu'à la route que nous suivons, justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.
--J'ai vu par moi-même, dit Roboam Owen. Ne vous méprenez pas, de grâce, sur la portée de ma question. Serait-elle indiscrète?
--Elle ne peut l'être, puisque je suis incapable d'y répondre. Aucun de nous n'a de secrets à garder, et vous avez pu vous apercevoir que le capitaine, tout en nous laissant ignorer sa biographie, tient hautement les plus étranges discours. A bord d'un corsaire de la République, dont la cale était pleine de prisonniers ennemis, et qui traînait à sa remorque une barque de pilotes galiciens, vous avez entendu ce qu'il a osé dire. Ces franges de borla royal, ces titres nobiliaires, son pavois aristocratique et bizarre, le pouvoir mystérieux dont il paraît disposer dans le grand Océan, ses relations avec les indigènes du Pérou, sont pour nous des choses nouvelles et complétement obscures. Assurément, le passé de Sans-Peur le Corsaire a provoqué dans nos ports des bavardages de tous genres, qui font de lui un personnage de légende. Le faux et le vrai, le fantastique et le réel, le vraisemblable et l'impossible se mêlent dans ce tissu de récits contradictoires.
--J'admire l'imagination des Français! dit le lieutenant Owen en souriant.
--Sans-Peur est à la fois en Europe et dans l'Inde, au Mexique et aux terres australes. Il possède au pôle sud une île admirable où règne la température des tropiques.
L'officier anglais se prit à rire à ces mots.
--Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres encore sont à ses ordres. Des requins apprivoisés portent ses dépêches à la flotte sous-marine dont il serait l'amiral.
--De mieux en mieux.
--On raconte tout bas que, dépositaire de grands secrets d'État, il a reçu les confidences du roi Louis XVI. On dit que longtemps encore après la guerre d'Amérique, il faisait la course contre les Anglais.
--Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant Owen.
--On affirme qu'il a pris part à des festins de cannibales. L'on prétend même que, comme Nathan le Flibuste, il a été tué plusieurs fois, et s'en porte d'autant mieux, car chaque fois qu'il ressuscite, c'est avec dix ans de moins.
--A ce compte-là, dit Roboam Owen d'un ton léger, il n'aurait pas grand mérite à être Sans-Peur.
--Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson à la mamelle, puisque en trois fois, il en serait là.
--En effet, il ne paraît guère avoir plus de trente ans.
--Il les a d'aujourd'hui même, car notre rôle d'équipage atteste qu'il est né au château de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dépit des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le même cercle de fables, sa réputation parmi les gens éclairés est intacte; parmi les officiers de la marine marchande, elle est héroïque. Parmi nous, qui avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, sévère, loyal et chevaleresque au point d'en être suspect.
--Suspect? répéta Roboam Owen.
--Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations révolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la France et jusqu'au caractère de ses habitants...
--Et vous allez en France?
--Par ma foi, je n'en sais rien!...
Il était fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de quart ne se prolongea guère. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie:
Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entré tout jeune dans la marine britannique, médiocrement traité par les officiers anglais, ses collègues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgré d'excellents services de guerre en Amérique, des travaux hydrographiques très pénibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde, et plusieurs actions d'éclat récentes dont il parla sans jactance et sans fausse modestie.
--Le capitaine, qui se connaît en hommes, vous a bien jugé du premier coup d'oeil, dit à ce propos l'officier dont le service devait, sans autres incidents, se prolonger jusqu'à quatre heures du matin.
La route donnée était le nord; le Lion avait sensiblement dépassé la hauteur du cap Finistère, et se trouvait en latitude de la Corogne, sans que la Guerrera eût été aperçue.
Maître Taillevent, à califourchon sur la pièce à pivot, s'était remis à interroger l'horizon.
--Le capitaine a calculé juste comme d'ordinaire, ça y est. J'avais tort, et il a encore raison; voilà! Tandis que nous longions la côte de tout près, la frégate aura pris du tour et couru au large dans l'ouest; nous lui passons par derrière.
Le maître, en vertu de ce raisonnement, observait plus spécialement l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou surouâ, comme disent les marins. Au petit jour, il entrevit un point gris dans cette direction, et frappant sur l'épaule de l'homme du bossoir:
--La voilà! dit-il à voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...
Il courut vers la dunette, dit à l'officier de quart: «Voile dans le su-surouâ,» et il allait discrètement frapper à la porte de la chambre nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.
Le capitaine, en costume de combat, la referma sans bruit, et dit le premier:
--Tu l'as vue dans le su-surouâ?
Taillevent fit un signe affirmatif.
--Loffez sur tribord! commanda Léon, loffez!
L'objet de cette manoeuvre était de placer une pointe de terre entre la frégate et le brig; mais avant que le Lion fût caché, la Guerrera mit le cap sur lui.
Léon, qui l'observait à la longue-vue, prit le commandement de la manoeuvre, n'essaya plus de se dérober à la vue du chasseur, et gouverna grand largue, de manière à doubler le cap Ortégal.
--Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il après la manoeuvre à maître Taillevent, qui revenait son bonnet à la main.
--Capitaine, c'est à l'effet d'avoir vos ordres rapport à un certain Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart d'heure à l'échelle des haubans de misaine, étant l'auteur, primo, du branle-bas d'hier soir, et pareillement d'une petite invention pour nous mettre le feu dans la soute aux voiles... Aïe! aïe! fit le maître, s'interrompant lui-même, voiles droit à l'avant!...
La situation se compliquait.