XV
RELACHE DE TROIS JOURS.
Le premier jour, un courrier fut expédié au Havre, à l'armateur Plantier, afin qu'il eût à se rendre à Bayonne pour s'y occuper de la vente des prises; un contrebandier basque fut chargé des lettres adressées par Isabelle et Léon à don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le mariage civil du corsaire Sans-Peur fut affiché à la porte de la maison commune, avec demande de dispenses de publications appuyée comme d'urgence par le citoyen commissaire de la marine. L'équipage entier eut campo et mit sens dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le club des capitaines et des marins libres vota, en séance solennelle, qu'une ovation civique serait décernée au glorieux Sans-Peur, corsaire du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.
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Le second jour, des gens du port, payés à la journée, emmagasinèrent à bord cinq mois de vivres et autant de munitions qu'il était possible d'en embarquer.
A l'auberge où avait élu domicile le citoyen capitaine du Lion, Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, se rendit une députation de capitaines renommés pour la plupart. C'étaient: Soustra, qui, l'année suivante, commandant la corvette corsaire la Bayonnaise, enlevait à l'abordage la frégate anglaise l'Embuscade;--Bastiat et Dufourc, ses généreux armateurs;--Pellot et Jorlis, jeunes encore, et dont la renommée naissante n'atteignit son apogée qu'en 1811, à bord du Général Augereau et de l'Invincible Napoléon;--Dubédat, le capitaine, et Régal, son lieutenant, qui, avec la Citoyenne française de vingt-six canons, mirent hors de combat une frégate anglaise de soixante;--Darribeau, qui, en 1808, monta le corsaire Amiral Martin;--Brisson, Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits sont demeurés célèbres dans les fastes de Bayonne.
Tous les marins du pays les escortaient.
Les sans-culottes les plus exaltés trouvèrent qu'on rendait beaucoup d'honneurs à un aristocrate fort mal défroqué, s'il fallait en croire les gens de son propre bord: «Il s'était marié en Espagne, au pied des autels catholiques, avec la soeur d'un marquis, et pavoisait son navire d'armoiries nobiliaires.» Au club de l'Égalité, on parla de dénoncer fraternellement à la commune le capitaine du Lion.
Les festins et les plaisirs des corsaires continuèrent à mettre en rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet civique était offert à Léon, à Isabelle et aux officiers de leur bord, par toutes les notabilités maritimes de Bayonne. Quelques sans-culottes imprudents se firent rosser dans la rue des Cordeliers par les matelots du Lion, lesquels furent traités d'aristocrates et de suspects.
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Le troisième jour, en dépit de la mauvaise grâce du citoyen adjoint, Léon de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle de Garba y Palos furent unis, conformément aux lois de la République une et indivisible. Aux applaudissements de tous les marins, et malgré les murmures des clubistes ameutés qui n'osèrent plus faire des leurs, les jeunes et glorieux époux furent ramenés à leur bord, où Sans-Peur rendit un banquet splendide à ses amphitryons de la veille.--Le Lion devait appareiller après le dessert.
La vigie de la côte signala tout à coup, comme croisant au large, une frégate, une corvette et deux brigs, dont l'un paraissait de coupe anglaise.
--Eh bien! faisons escorte à notre frère et ami Sans-Peur! s'écrièrent les capitaines de Bayonne. A lui le commandement général!
--Frères, vous me comblez d'honneur! répondit Léon. A vos santés! au succès de nos armes, et vive la patrie!...
Après le banquet d'adieux, le feu d'artifice!...
--Chacun à son bord!... attrape à prendre le large!...
A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de sud-est, l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque navire traînait à sa remorque une grosse barque chargée de matières incendiaires.