XVIII
SALVES DES ÉLÉMENTS.
L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles, son casse-tête au poing, bondit sur le pont du brig corsaire, courut vers la dunette, en criant: PI-HÉ! puis, les bras croisés sur la poitrine, s'inclina religieusement devant LÉO l'Atoua.
Isabelle ne voyait que son vénérable aïeul, debout maintenant sur le rocher, d'où il lui faisait des signes de tendresse; elle n'entendait que les clameurs enthousiastes des Quichuas qui, des balses ou de la rive, criaient: «Vive la fille des Incas! Vive le Lion de la mer!» Des larmes baignaient ses yeux, tandis que la folâtre Liména battait des mains en riant.
Léon, cependant, ne craignit pas d'arracher Isabelle à ses émotions filiales, pour lui présenter l'intrépide Parawâ.
--Tu connais mes marins d'Europe, disait-il, regarde l'un de mes plus vaillants serviteurs sur la mer immense dont je suis le lion.
Isabelle put à peine réprimer un premier mouvement de dégoût à l'aspect du farouche cannibale; elle sut être gracieuse pourtant, et d'un ton de reine:
--Mon époux, dit-elle, m'a instruite des grands combats de Baleine-aux-yeux-terribles, son ami fidèle.
--Gloire à LÉO l'Atoua! Gloire au Lion qui sort de la mer! Et à vous, sa dame, bonheur sur les eaux et sur les terres, sous la lune et sous le soleil!
S'adressant ensuite à Sans-Peur dans une langue inconnue de tous, si ce n'est de Taillevent:
--Ton drapeau a été vu dans tes îles; partout il a été salué avec joie; mais partout aussi, les hommes de l'Angleterre menacent les peuples de la fureur des hommes terribles de la tribu de Surville et de Marion.
C'est sous ce nom redouté que les Français étaient et sont, encore de nos jours, désignés aux indigènes par les navigateurs anglais.
--Ah! brigands d'Anglais de malheur! dit maître Taillevent qui s'était rapproché de son ami Parawâ, ils n'ont pas manqué de gâter nos affaires par ici, pendant que nous courions un bord de l'autre côté du cap Horn.
--Et qu'a dit Parawâ-Touma? demandait Léon.
--Il a dit: «La langue des hommes de la tribu de Touté[9] est double; ils viennent pour nous acheter et nous vendre; LÉO l'Atoua est leur ennemi. LÉO l'Atoua est un grand guerrier, un chef juste et puissant, le père des hommes tatoués; son haleine est le courage; son oeil gauche est le soleil.»
[Note 9:--Les Anglais,--le nom du capitaine Cook, corrompu par la prononciation des Polynésiens, étant devenu Touté.]
Pendant quelques minutes encore, Léon interrogea Parawâ en sa langue;--puis, satisfait de ses réponses, il le regarda fixement et fit un pas vers lui.
Alors, avec une joie grave, l'indigène se rapprochant de même, appuya le nez contre le sien en aspirant son haleine.
Tel est le salut fraternel qui, à la Nouvelle-Zélande, équivaut à nos embrassements.
Après avoir bu l'haleine de l'Atoua, Rangatira-Rahi, ou chef des chefs, Baleine-aux-yeux-terribles, Rangatira-para-parao, c'est-à-dire chef de rang supérieur, ne dédaigna pas d'accorder un honneur semblable à son vieil ami Taillevent, bien que celui ci, d'après la hiérarchie néo-zélandaise, ne fût qu'un Rangatira-iti, ou sous-chef.
Le canot du capitaine déborda bientôt.
Escorté par les balses, il se dirigeait vers le rivage aux acclamations de tous les Quichuas fidèles à la fortune d'Andrès de Saïri.
Le brig le Lion fit une salve de trois bordées.
Isabelle aborda enfin et se jeta dans les bras débiles de son illustre aïeul, le vainqueur de Sorata.
Au même instant, une secousse de tremblement de terre se fit sentir; la mer gronda, les rochers gémirent, les rares arbres qui entouraient le vieux château se balancèrent comme ébranlés, et les condors qui planaient au-dessus des mornes poussèrent des cris aigus.
--Amis! s'écria Léon de Roqueforte, la terre et la mer du Pérou saluent le retour de votre reine!
--Pi-hé! pi-hé!... vie et mort! hurlait Baleine-aux-yeux-terribles.
--Attention! criait à bord maître Taillevent, tenons-nous parés à filer le câble par le bout.
Déjà le premier lieutenant rangeait son monde aux postes d'appareillage.