‹ Sans-peur le corsaireChapitre 22 sur 50 · XXII

XXII

DERRIÈRE LE RIDEAU.

Au point du jour, moins de douze heures après le tremblement de terre de Quiron, Taillevent et Parawâ, tout en fumant la pipe sur le gaillard d'avant, feuilletaient leurs vieux souvenirs et parlaient de la fameuse journée de la baie des Iles.

--Quelle entrée!... Quel branle-bas!... Quels coups de feu!... Te rappelles-tu la chose, mon vieux sauvage?

--Quand j'entendis le canon, quand je vis le pavillon de LÉO l'Atoua, nous faisant à nous le signal du ralliement général à vos bords, je poussai le cri de guerre: «Pi-Hé!...» je me jetai dans ma pirogue...

Parawâ s'interrompit brusquement.

--J'entends le canon! murmura-t-il.

--Vrai? fit le maître.

--J'entends le canon, là-bas! répéta le Néo-Zélandais en désignant du geste le côté du sud-ouest.

Le maître d'équipage donna le coup de sifflet du silence; les matelots interrompirent leurs travaux du matin, le silence se fit.

Et chacun entendit fort distinctement le canon qui grondait au large, par delà les terres du sud-ouest.

--Ah! tonnerre du tonnerre! s'écria maître Taillevent, c'est notre pauvre frégate, je parie, qui est chassée par quelque croiseur espagnol. Un canot à la mer! Qu'on aille prévenir le capitaine!

Déjà une balse se détachait du rivage; Léon, qui la montait, faisait signe de lever l'ancre en larguant les voiles.

A peine était-il sur le pont que le brig prit le large.

Andrès, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur le Corsaire.

Du sommet du promontoire. Ils aperçurent bientôt la Lionne, qui fuyait chassée de près par une frégate espagnole. Le brig gouvernait sur elles.

--O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul! et je tremble... Pourquoi ne suis-je point à bord avec lui?

--Ma fille, tu m'oublies, répondit le vieux cacique d'un ton de doux reproche; tu ne m'as été rendue qu'hier, chère enfant, et je serais déjà séparé de toi, et tu partagerais leurs grands dangers!... Prends pitié de ma faiblesse; je frémis, moi aussi, mais au moins je puis te presser sur mon coeur.

Isabelle, d'un regard enflammé, suivait les mouvements des trois navires; digne compagne de l'habile corsaire, elle expliquait leurs manoeuvres aux Péruviens étonnés:

--Il ne veut que sauver sa frégate!... Il évitera un combat trop inégal!... Mais non!... Il s'avance toujours!... il se met en travers... L'espagnole court droit sur lui... elle va l'écraser!...

Une bordée éclata; un épais nuage de fumée enveloppait les trois combattants.

Le rideau qui s'épaississait à chaque bordée nouvelle, ne tarda point à cacher aux Péruviens les deux frégates et le brig le Lion. Aucun d'eux n'ignorait que la frégate espagnole, complétement armée en guerre, présentait une force bien supérieure à celle de Léon de Roqueforte. Les alarmes d'Isabelle s'étaient trahies; elle cessa de parler; alors le vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse:

--Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu'à ce jour, n'a cessé de protéger ton époux. Admire l'enchaînement des faits providentiels qui l'ont successivement conduit à toutes les extrémités du monde pour y accomplir de grands devoirs. Tantôt sa valeur honore et fait respecter le pavillon de sa patrie; tantôt il embrasse la cause d'un peuple malheureux dont il relèvera le courage. Ici, tu le vois apparaître en libérateur; là, il venge des offenses ou punit des crimes. En Espagne, il t'arrache à une sorte de servitude; il change, par ses nobles exemples, la jalousie de don Ramon en une amitié généreuse, il te rend un frère. En France, malgré les troubles civils, il se fait glorifier par tous les partis; un roi lui lègue une de ses plus grandes pensées; une République le compte parmi ses plus braves citoyens. Un jour, guidé par un sentiment pieux, il aborde sur ces rives inhospitalières dont l'Espagne bannit tous les pavillons étrangers; il m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse, en me ramenant la fille de ma fille;--hier, enfin, je t'ai serrée dans mes bras; et aujourd'hui, je tremblerais!... je douterais de la justice et de la bonté divines!

--Je suis pleine de foi, comme vous! interrompit Isabelle; mes espérances égalent les vôtres! Ce canon qui retentit dans mon coeur me dit: «Victoire! et salut!...» Mais aussi je ne puis oublier que le sort des armes trahit les plus braves!

--Ma fille, reprit le vieillard, étouffe ces craintes; ne te rappelle que le cri des peuples qui aiment ton époux: «Le Lion de la mer ne meurt pas!...»

--Les décrets de Dieu sont impénétrables, répondit Isabelle. José Gabriel périt ignominieusement, et le vainqueur de Sorata en est réduit à vivre caché dans des ruines!

Andrès courba le front en soupirant. Isabelle ajoutait à voix basse:

--Les revers, trop souvent, suivent les succès. Léon lui-même, après avoir eu sous ses ordres une escadre entière, a dû battre les mers avec une frêle pirogue.

--Sans cela, aurait-il jamais revu la France; aurait-il pu continuer son oeuvre en temps de paix, comme en temps de guerre?

Andrès faisait allusion à l'un des plus dramatiques épisodes de la carrière du héros de l'Océanie. Pour inspirer à sa fille une confiance qui, par moments, lui manquait à lui-même, il citait tour à tour les principaux événements d'une vie de périls, thème des entretiens héroïques de maître Taillevent et du Néo-Zélandais Parawâ.

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