‹ Sans-peur le corsaireChapitre 24 sur 50 · XXIV

XXIV

LE SOMMEIL DE LA LIONNE.

Le front ceint d'un bandeau qui cachait une balafre faite par un éclat de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon nautique, le jeune Camuset demandait à son mentor Taillevent:

--Mais pourquoi donc laissons-nous là cette frégate espagnole au lieu de l'achever?

--Ta ra ta ta ta! fit le maître. Je vas te le dire, mon gars, par la raison qu'à bord du Soleil royal, ton vieux père m'expliqua de même le pourquoi-z-et le comment donc d'une manoeuvre de M. le bailli de Suffren, qui se contentait, cette fois-là, de mettre les Anglais en déroute sans leur prendre tant seulement un bout de fil de caret.

--Ah!... Eh bien?...

--C'est tout bêtement, comme disait ton père, vu que les petits poissons n'ont pas le gosier assez large pour avaler les gros.

Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'oeil droit était sous le bandeau, ouvrit l'oeil gauche comme un fanal de combat, et Taillevent alla fumer un calumet de consolation avec Baleine-aux-yeux-terribles.

--Quel guignon de n'être pas de force à vous amariner cette frégate! s'écria-t-il en néo-zélandais.

--Mes amis, disait de son côté Sans-Peur le Corsaire, l'équipage ennemi est par trop nombreux; au lieu de tenter l'abordage, j'ai dû me borner à faire diversion pour sauver notre frégate à nous!... mais notre dernier mot n'est pas dit. Dès demain nous aurons pris notre revanche.

La manoeuvre du Lion avait été magnifique.

Il commença par se mettre en travers à l'arrière de la frégate chasseresse, qui fut bien obligée de manoeuvrer pour lui présenter le côté. Avec une adresse merveilleuse, le Lion tournait en même temps, évitant son feu tout en lui envoyant des bordées qui gênèrent bientôt ses mouvements. Cependant, la prise, d'après les signaux du jeune capitaine, continuait à gouverner sur la baie de Quiron.

Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre frégate lui échappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont la fameuse pièce de bronze brisa son gouvernail et fit tomber son mât d'artimon.

Mais toute l'habileté de Sans-Peur ne l'empêcha point de recevoir à fleur d'eau une bordée entière au moment où il prenait chasse pour battre en retraite.

Or, c'était en faisant jouer les pompes que maître Taillevent répondait à l'intéressant Camuset; c'était en achevant d'établir les dernières voiles qu'il fumait la pipe avec son ami Parawâ-Touma.

La Santa-Cruz,--tel était le nom de la frégate espagnole,--une fois réparée, pouvait venir attaquer les deux navires français, à l'ancre dans la baie de Quiron. Mais on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut l'utiliser.

A bord du Lion, on pompe; on épuise l'eau de la cale avec tous les engins possibles; une voile est passée sous la carène, des plaques de plomb sont clouées sur les trous de boulets, on bouche les fentes et les éclats avec de l'étoupe et des coins de bois.

Cependant les balses péruviennes entourent la frégate la Lionne; elles transportent à terre les chevaux embarqués aux îles Malouines,--spectacle curieux qui transforme pour un instant les eaux de la petite rade en une sorte de cirque équestre.

Avant le coucher du soleil, tous les chevaux étaient parqués autour du vieux château. Mais ceux que possédait auparavant le cacique Andrès, montés par quelques fidèles serviteurs, se dispersaient le long du rivage, les uns courant vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur avait donné l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait en trouver dans les ports, les anses et les criques de vingt lieues à la ronde.

Tandis que les cavaliers péruviens partent pour remplir cette mission, le brig est remorqué au fond de la baie, par delà le banc de récifs, dans un bassin naturel où la mer est presque calme. On lui fait une ceinture de balses qui le soutiendront à flot. Puis, son équipage l'évacue et passe sur la frégate la Lionne.

--Eh quoi! s'écrie Isabelle, encore un combat!...

--Si la Santa-Cruz ose venir nous attaquer, il faut être prêt à repousser ses attaques, répond Sans-Peur; mais si elle s'éloigne, il faut la poursuivre pour qu'elle ne répande point l'alarme sur les côtes du Pérou et qu'on ne découvre pas notre asile.

--Eh bien, je veux y être cette fois!... reprend la jeune femme.

--Je vous accompagnerai donc, moi aussi! ajoute Andrès. Le Lion de la mer ne refusera point une place sur son bord à celui qui fut autrefois son général.

Les Quichuas demandent à embarquer avec leur cacique.

Léon y consent.

Les blessés, confiés aux soins des femmes, restent seuls dans le château de Quiron. Au point du jour, tous les préparatifs sont achevés.

Mais de son côté, la Santa-Cruz a établi un gouvernail et un mât de fortune. Les voiles hautes, elle s'avance vers la Lionne, qui, les sabords fermés, semble dormir sur ses ancres.

L'équipage espagnol est composé de quatre cents marins aguerris. L'équipage de la frégate française est formé d'éléments divers; mais la disproportion des forces a cessé. Cent vingt corsaires normands, bretons ou aventuriers, embarqués les uns à Port-Bail, les autres au Havre, une centaine d'autres Français de provenances diverses, recrutés par force majeure depuis Bayonne jusqu'au bas de la Plata, et enfin soixante ou quatre-vingts Quichuas, en partie pêcheurs, tous pleins de bonne volonté, sont rangés sous les ordres de Léon.

Un rôle de combat est improvisé. On saura utiliser les plus inhabiles au métier de marin.

Après avoir bien examiné la situation des deux navires, le commandant de la Santa-Cruz disait à ses officiers:

--Les Français ont espéré que leur demi-succès d'hier sauverait leur frégate. Ils ont supposé que nous n'oserions pas les relancer jusqu'ici. Leur insolente audace n'aura servi de rien; leur prise sera reprise sous leurs yeux. Quant à leur brig, qui s'est retranché derrière des récifs dont nous ne pouvons approcher, il a beau avoir pris la meilleure position possible, il ne nous échappera point. Nous lui coupons la retraite avec la frégate, et nous débarquons six pièces de gros calibre que nous établissons en batterie sur la hauteur pour le foudroyer.

A bord de la Lionne, embossée tout près du rivage, régnait un silence de mort.

Le pavillon n'était pas arboré, mais frappé sur sa drisse, dont le bout pendait à l'arrière le long de la fenêtre; les rideaux cachaient Sans-Peur aux gens de la frégate ennemie.

Andrès et Isabelle, assis sur le canapé de la galerie, le questionnaient tout bas:

--Le piége est bien tendu, répondait-il; l'ennemi y donne tête baissée. Ah! nous avons affaire au plus imprudent fanfaron de toutes les Espagnes!

Un garde-marine posté dans la hune de misaine de la Santa-Cruz annonça qu'il n'y avait pas un seul homme sur le pont de la frégate française, où chacun l'entendit fort distinctement.--Si bien que le jeune Camuset faillit éclater de rire, mais un regard menaçant de Taillevent le contraignit à se mordre les lèvres.

Les gens de la Lionne, rassemblés dans sa batterie basse, voyaient la Santa-Cruz qui s'avançait témérairement, jetait l'ancre, carguait ses voiles et s'apprêtait à mettre ses canots à la mer.

--Attention! dit Sans-Peur à demi-voix.

--Attention! répétèrent les officiers et les maîtres, espacés de canon en canon.

La frégate espagnole, pivotant sur elle-même, se présenta forcément dans le sens de sa longueur.

Au même instant, le pavillon français se déploie comme par magie à l'arrière de la Lionne.

Le commandement FEU! retentit.

Les quatorze canons de tribord de la batterie basse vomissent chacun un double projectile. Le pont se peuple, et les pièces des gaillards mariant leur feu à celui des canons de la batterie, la mâture de la Santa-Cruz s'écroule.

Le câble était filé par le bout, les focs hissés; la Lionne abordait la frégate espagnole, où corsaires et Péruviens se précipitaient avec furie.

Surpris par cette brusque attaque, les gens de la Santa-Cruz ont à peine le temps de se mettre en défense; le jeune Camuset, pour sa part, a l'honneur de faire capituler leur commandant, qu'il saisit au collet en lui présentant la bouche d'un pistolet d'abordage.

Parawâ et maître Taillevent se signalèrent comme de raison; les Espagnols mirent bas les armes.

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