XXVI - L'ILE DE PLOMB.
En voyant maître Taillevent drapé dans un poncho péruvien, le chapeau à larges bords sur l'oreille, et se tenant à cheval aussi solidement que s'il eût été au bout d'une vergue, Camuset, accoutré de même, mais toujours sur le point d'être désarçonné, dit avec un accent admiratif:
--Eh! nom du nom d'une bouffarde! maître, vous savez donc aussi monter à cheval!... et vous n'en disiez rien à bord!...
--Le vrai moyen de ne pas trop parler, c'est de se taire; retiens ça, Camuset, ça peut servir.
--Pour ne pas déraper, maître, je n'en sais rien! Un voyage par terre, c'est amusant, je ne dis pas non, étant particulièrement charmé d'être de la compagnie, mais le cheval!... le cheval!... quel tangage!... Je croche les crins de l'avant et la queue, bah!... je ne suis pas solide pour deux liards!...
--Patience! on chavire une fois, deux fois et quatre aussi; j'ai connu la chose voici dix ans passés, du temps de nos anciens branle-bas dans ces montagnes; on tombe, on se ramasse, si tant seulement on ne s'est pas cassé le cou, et voilà!...
--Voilà!... merci! murmura Camuset, dont l'air emprunté faisait sourire la caravane.
Avant la troisième lieue, Camuset était tombé quatre fois; mais ensuite il lâcha la queue de sa monture, et ne s'en trouva que mieux assis.
--C'est tout de même amusant de naviguer par terre!... disait-il en dépit d'une foule d'autres inconvénients très douloureux pour un cavalier novice ou pour un novice cavalier, ce qui, cette fois, était tout un.
La lune éclairait la marche de la petite caravane divisée par groupes, dont le premier, composé de guides excellents, explorait le terrain et devait, en cas d'alerte, se replier sur le noyau central où Andrès, malgré son grand âge, exerçait le commandement.
Avant le jour, on se trouvait dans d'étroits défilés.
Les marins, pour la plupart, furent obligés de mettre pied à terre et de remorquer leurs chevaux, tandis que les Péruviens continuaient aisément leur route sur le versant des précipices.
--Malgré ça, disait Camuset, on serait plus commodément grand largue par une jolie brise dans une bonne embarcation.
--Bon! tu trouvais de l'agrément à louvoyer sur le plancher des veaux! dit Taillevent, qui, pour sa part, chevauchait en fumant sa vieille pipe.
--De l'agrément, maître, il y en a tout de même, répondit Camuset. Aïe!.... mon soulier est défoncé par ces cailloux sauvages.
--Connu!... sois calme, quand tu auras fait encore une couple de lieues, tu seras nu-pieds...
--Mais ça coupe pis qu'un rasoir.
--On ne les a pourtant pas repassés, mon gars! Tranquillise-toi, attends les ronces, les épines et les cierges du Pérou; tu m'en diras des nouvelles du charme de louvoyer dans les mornes.
--Vous voulez rire, maître; eh bien, là, sans mentir, j'y en trouve du charme. C'est que ça ne ressemble pas aux pommiers de Normandie, da!...
Sur ces propos, entremêlés de digressions de tous genres, on pénétra dans une gorge de rochers où l'on campa jusqu'à la nuit suivante. Une tente fut dressée pour Andrès et les femmes. Quichuas et matelots dormirent sur la mousse.
Sans-Peur avait organisé un service de vedettes. Elles signalèrent les rencontres fâcheuses et facilitèrent les moyens de les éviter, jusqu'à ce qu'on fût aux bords du lac de l'île de Plomb. La troupe s'arrêta enfin dans un canton habité par une tribu nomade d'Aymaras, dont le chef n'ignorait point qu'Andrès vivait encore.
Un messager lui remit, selon l'antique usage, une frange de la borla du vieux cacique.
Le chef aymara la reçut avec un profond respect.
--Qu'est-il ordonné au serviteur du grand chef des Condors? demanda-t-il.
--Le grand chef des Condors et le Lion de la mer, époux d'Isabelle, la fille des Incas, sont dans la vallée du Torrent.
--Dieu! l'heure est donc venue!
--Je l'ignore! Je suis chargé seulement de te dire de faire préparer des barques et d'envoyer des hommes fidèles à la garde de leurs chevaux.
Une heure après, la caravane, singulièrement réduite par le départ de messagers expédiés dans les divers cantons des alentours, voguait sur les eaux profondes du lac des Cordillères.
--A la bonne heure! ceci me connaît! s'était écrié Camuset en saisissant une rame.
Les barques montées par les compagnons du dernier successeur des Incas, les déposèrent bientôt sur l'île sainte, au milieu des ruines de l'antique temple du Soleil.
La nuit enveloppait les cimes des Cordillères et les eaux froides du grand lac. De toutes les rives, des pirogues se dirigeaient vers l'île de Plomb, berceau de la race des Incas, et maintenant son sépulcre.
Les pierres des tombeaux reflétaient les pâles rayons de l'astre des nuits.
Au milieu d'un silence funèbre, les barques touchaient les divers points de l'îlot sacré; un mot de passe était échangé entre les sentinelles et les rameurs. Les indigènes mettaient pied à terre; ils recevaient l'ordre de se coucher dans les ruines et d'attendre; puis les canots repartaient pour aller se charger d'autres indigènes des diverses tribus de la montagne.
Ainsi l'îlot solitaire se peuplait peu à peu.
Avant le jour, il fut couvert d'une multitude de chefs et de guerriers aymaras, chiquitos ou quichuas, dont quelques-uns avaient fait plus de cinquante lieues pour se trouver au rendez-vous national.
Le soleil, à son lever, éclaira une scène solennelle qui empruntait à son théâtre un caractère mystérieux.
Au centre d'une enceinte formée par des fûts de colonnes brisées, couvertes de végétation et ombragées par des arbres séculaires, se trouvait une tombe sur laquelle on lisait:
«Ici reposent les restes mortels d'ANDRÈS DE SAÏRI, cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors.--Dieu garde son âme!»
Or la pierre du tombeau ne le recouvrait plus.
Elle avait été dressée de manière à faire face au peuple; son inscription funéraire était devenue celle d'un vaste piédestal, au-dessus duquel s'élevait le trône du vieillard.
Quand il fut permis aux Péruviens de s'approcher, ils virent avec un étonnement religieux la tombe ouverte et vide aux pieds du successeur des Incas.
Drapé dans le manteau royal, couronné de la borla aux franges d'or, Andrès tenait à la main un sceptre d'une forme antique. Sur un siège moins haut, était assise à sa droite Isabelle, la fille de l'héroïque Catalina, telle maintenant qu'on avait autrefois connu la compagne du marquis de Garba y Palos. Un groupe de chefs respectés les entourait. Au premier rang, on remarquait, portant le drapeau du Soleil, celui qu'on avait si souvent vu à la tête des plus braves, pendant l'insurrection de Tupac Amaru, celui qu'on avait pleuré comme un frère, et dont la légende célébrait encore les grands exploits sous le nom de Lion de la mer.
Il semblait qu'une triple résurrection eut lieu dans l'île sainte où le premier des Incas[16], le fils du Soleil, était jadis descendu des cieux avec sa compagne[17], pour répandre la lumière parmi les nations sauvages du Pérou.
[Note 16: Manco-Capac.]
[Note 17: Mama-Oello.]
La vaste surface du lac étant absolument déserte, on pouvait sans crainte se livrer aux plus brillantes démonstrations, puisque aucun Espagnol ne surprendrait les mystères de l'assemblée. Des cris d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts.
Les indigènes réunis n'avaient pas été convoqués au hasard; la majeure partie d'entre eux ayant, douze années auparavant, combattu sous l'infortuné José-Gabriel Condor Kanki, la triple apparition dont ils étaient témoins n'était pour aucun d'eux une vaine parade. Les uns avaient fait le siége de Sorata, les autres avaient suivi la bannière de Catalina, la mère d'Isabelle; tous ils avaient connu le Lion de la mer.
Andrès fit un signe, le silence se rétablit.
Il étendit son sceptre, et montrant la fosse béante à ses pieds:
--Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux que vous avez pleurés vivent pour vous aimer, pour vous servir. Le sang des Incas coule dans les veines de la fille de ma fille, et les mers nous ont rendu leur Lion, leur Lion qui n'a cessé de vaincre les Espagnols. Il y a peu de jours, sur nos côtes, une frégate du Callao amenait pavillon devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le Lion de la mer vous dira lui-même quels sont ses desseins et ce qu'il attend de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, où je ne tarderai pas à descendre réellement, je viens vous dire qu'il est l'époux d'Isabelle, la nièce de Tupac Amaru, la fille des Incas!... Je viens, en votre présence à tous, ceindre la borla de nos ancêtre au front d'Isabelle, votre reine et votre soeur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y opposer, qu'il prenne librement la parole!
Les Péruviens répondirent par mille cris de dévoûment.
--Vive la fille de Catalina!--Vive la nièce de Tupac Amaru!--Vivent Isabelle et le Lion de la mer!...--Vive à jamais la race des Incas!...
Andrès ajouta lentement:
--Pour plonger nos tyrans dans une sécurité profonde, j'ai dû leur faire croire qu'Andrès de Saïri n'était plus, et les peuples du Pérou ont suivi son cercueil, et cette pierre funéraire a reçu l'inscription que vous lisez. Cependant, caché dans une retraite inconnue, votre dernier seigneur attendait, sur les bords de l'Océan, le retour de sa fille bien-aimée qu'avait juré de lui ramener le Lion de la mer. Le Lion de la mer, triomphant de tous les dangers, a tenu son serment par la permission de Dieu. Le grand Condor du Pérou étend sur vous ses ailes immenses. La généreuse tige de l'arbre des Incas n'est point desséchée; elle poussera des rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique indépendance vous sera rendue!...
--Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont le cri fut longuement répété.
Léon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, est celui de la république péruvienne, s'avança le front haut. Ses regards assurés augmentèrent encore l'enthousiasme des chefs et des guerriers.
La bannière qu'il leur montrait représente le soleil se levant sur les Andes, dont le pied est baigné par la rivière de Rimac. Cet emblème, entouré de lauriers, occupe le centre de quatre triangles en diagonale dont deux rouges et deux blancs.
--Enfants des Incas! s'écria le Lion de la mer, voici le drapeau de votre indépendance! Avant peu d'années, il remplacera les couleurs de l'Espagne sur toute la surface de l'empire péruvien. Vous ignorez peut-être que la vieille Europe est en feu; vos maîtres ne veulent point que vous sachiez qu'une révolution géante commence au delà des mers. Cette révolution métamorphosera le monde!... Elle vous rendra votre liberté!... Vivez dans l'espoir du grand jour de l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui l'éclairera se lève sur ces montagnes, secondez mes efforts. Je suis le précurseur de votre délivrance! aidez-moi à remplir ma tâche. Conservez, avec votre prudence admirable, les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le présent.
Isabelle, couronnée du bandeau royal, se leva et dit:
--Jurez de lui obéir comme à moi-même.
--Nous le jurons!
Et Sans-Peur ajouta:
--Les Espagnols vous condamnent aux travaux des mines; moi, j'ai condamné aux mines mes prisonniers espagnols. Vos maîtres vous obligent à retirer des entrailles de la terre l'or qui leur sert à forger vos fers; que mes captifs, gardés et surveillés par vous, arrachent de vos montagnes l'or qui doit servir à les briser!...
--C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de l'or! Nous garderons tes prisonniers. Nous connaissons des mines que les Espagnols ne découvriront jamais. Fermées pour eux, elle se rouvriront pour toi!
Léon continua:
--L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous oppriment, c'est sur mer que je combattrai l'Espagne. J'arrêterai ses convois, je prendrai ses navires, je transformerai ses soldats en mineurs que je vous livrerai. Mais, d'un autre côté, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes; que chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens alertes et courageux pour compléter mes équipages.
Les acclamations de la multitude furent favorables à cette demande.
Électrisés par les discours d'Andrès, de Léon et d'Isabelle, plus de deux cents indigènes se présentèrent d'eux-mêmes. Les caciques des divers districts promirent d'en envoyer successivement au Lion de la mer autant qu'il lui en faudrait.
Le double but du voyage se trouvait rempli.
Un festin patriotique, des cérémonies religieuses et des conférences auxquelles prirent part les principaux chefs de peuplades occupèrent ensuite la journée.
Faut-il dire comment maître Taillevent renouvela connaissance avec une foule d'anciens compagnons d'armes? Faut-il relater les faits et gestes de Camuset, qui, mettant les instants à profit, raccommoda ses souliers, non sans s'instruire des traditions du pays?
--Eh quoi! les ruines qu'il voyait étaient celles d'un temple jadis recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert! ça vous avait tristement changé de mine!... Et, lors de la conquête du pays par les Espagnols, les Incas avaient jeté au fond du lac tous leurs trésors, dont particulièrement une scélérate de chaîne d'or plus grosse que le grand câble de la frégate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de repêcher ces richesses?
--Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond.
--S'il n'a pas de fond, il a un drôle de nom tout de même, pour un lac sacré.
--Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent. Un nom qui n'est pas français t'étonne et te fait rire. Sais-tu ce que veut dire camuset chez les sauvages de Toyoa, où nous irons peut-être bien un de ces quatre matins?
--Eh bien, maître, qu'est-ce que ça y veut dire?
--Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver de cambuse.
--Merci!... Ils sont polis dans ce pays-là.
--Ici, titicaca veut dire île de plomb, voilà la différence, et l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'un camuset, en langage de Toyoa.
--Bon! maître!... assez causé! Malgré ça, je vois bien que vous blaguez à la coche.
--Ça se pourrait encore, dit gravement le maître d'équipage.