‹ Sans-peur le corsaireChapitre 3 sur 50 · III

III

RECONNAISSANCE.

Par un mouvement soudain qui n'était ni de la timidité, ni de la retenue, ni de la fierté, dona Isabelle, l'amazone péruvienne, s'était reculée. Immobile, silencieuse, plus troublée peut-être qu'à l'instant où elle s'était vue suspendue sur l'abîme, elle contemplait comme une vision d'outre-tombe le héros qui lui disait:

--Mademoiselle, ce n'est point un hasard qui m'a fait choisir cette crique pour lieu d'abri. J'étais au Pérou, il y a deux ans... il y a deux ans, quand vous en partiez...

La voix maternelle retentissait dans le coeur de l'intrépide jeune fille:--«C'est lui! c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...»

--Je vous revis alors, avec une joie et une douleur sans égales; votre noble père était rendu à la liberté, vous étiez à son bras, radieuse, profondément émue et fière des clameurs enthousiastes qui saluaient votre délivrance, mais une barrière infranchissable nous séparait...

--Oh! oui, c'est lui! c'est bien le Lion de la mer, vivant encore! murmurait dona Isabelle, qu'une réminiscence vague, mais constante, n'avait cessé de préoccuper depuis l'instant où elle s'était rencontrée, huit ou dix jours auparavant, avec le capitaine du brig le Lion.

Le corsaire, mouillé sous les murs du château, n'en était pas assez loin pour que, de sa fenêtre, dona Isabelle ne vît parfaitement Léon chaque fois qu'il était sur le pont de son bord.

Dès le premier jour, il s'inclina respectueusement à sa vue.

Elle se recula étonnée de la fixité de son regard et du geste éloquent qu'il fit comme pour remercier le Ciel de ce qu'elle lui apparaissait.

Le soir, une guitare péruvienne modula les airs qui avaient bercé son enfance.

Le lendemain, le capitaine français, de crainte de l'intimider, ne se montra point; mais il n'eut point de peine à voir avec quelle attention elle regarda plusieurs pavillons aux emblèmes, connus d'elle seule, que déroulèrent et replièrent successivement quelques hommes du bord.

Elle avait ressenti coup sur coup d'indéfinissables impressions.

Les airs du pays natal retentissaient dans le silence de la nuit, et en fermant les yeux, elle vit en ses plus lointains souvenirs d'enfance cet étranger à grands cheveux blonds, aux traits aquilins, au teint blanc et ardemment coloré, au sourire doux et fier, ce corsaire français qui l'avait saluée en levant les mains au ciel.

Les jours suivants, elle ne se permit même plus d'entr'ouvrir ses rideaux; mais attirée par un charme secret et puissant, elle ne cessait d'observer à la dérobée. Et toujours se reproduisait en elle la même impression, la même réminiscence mystérieuse qui se transformant en vision se traduisit en ces paroles de Catalina, sa mère:--«Oui! ma fille, c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...»

Et le canon retentissait, et tandis qu'agenouillée sur son prie-Dieu, elle demandait au Ciel comme un miracle que son rêve fût une réalité, et que celui pour le salut éternel de qui elle priait depuis sa tendre enfance fût à la fois Sans-Peur le Corsaire et le Lion de la mer,--tandis qu'elle délirait palpitante, son petit cheval péruvien hennit en frappant des pieds.

--Je voudrais garder le silence, mademoiselle, disait Léon, et pourtant il faut que je parle. Pour vous épargner une douleur, je donnerais ma vie, et cependant, il faut que j'éveille en vous d'affreux souvenirs.

Isabelle poussa un cri,--cri d'horreur, de reconnaissance et de joie:

--Ah!... mon Dieu!... C'est vous qui vengiez ma mère, c'est vous qui m'arrachiez aux assassins et me rendiez à mon malheureux aïeul... Vous êtes le Lion de la mer?

--Les Péruviens indigènes m'appelaient ainsi! dit l'aventureux capitaine.

--On nous fit croire que vous aviez péri; nous avons pleuré votre généreuse mémoire.

Isabelle s'était agenouillée; de pieuses larmes baignaient ses yeux. Elle invoquait sa mère Catalina, l'Indienne; elle remerciait Dieu de la mettre providentiellement en présence de celui qui l'avait, tout enfant, sauvée du massacre.

Léon s'unit de coeur aux saintes pensées de la jeune fille. De quelques instants, il ne rompit le silence.

Les gens du pays remarquaient, au sommet de la falaise, les mouvements du corsaire et ceux de la noble demoiselle. La curiosité en poussa quelques-uns à gravir le sentier par lequel descendaient enfin le corsaire français et la jeune fille appuyée à son bras.

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