‹ Sans-peur le corsaireChapitre 37 sur 50 · XXXVII - L'OPINION PUBLIQUE A LIMA.

XXXVII - L'OPINION PUBLIQUE A LIMA.

La défiance de la police liménienne,--fort affairée d'ailleurs,--ne pouvait guère être éveillée par l'arrivée d'une centaine d'hommes vêtus comme les campagnards des environs et entrés dans la ville pêle-mêle avec ceux qui approvisionnaient le marché.--Ce n'était point aux portes de terre qu'on veillait, mais bien à celle qui conduit au Callao.

L'opiniâtre croisière des trois navires français, louvoyant bord sur bord devant les passes, défrayait toutes les conversations.

A midi, le vice-roi fut officiellement informé qu'une barque de pêcheurs, trompant la surveillance des chaloupes gardes-côtes, avait gagné le large et abordé la frégate française.

Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette alla porter sur-le-champ quinze jours d'arrêts forcés à tous les gardes-marines de service.

A deux heures, le vice-roi reçut un rapport du commandant de la citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se rapprochaient audacieusement, que les canonniers des forts étaient à leurs postes et qu'on s'attendait à une attaque.

Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna charitablement à tous les diables les insupportables navires qui, depuis quelques jours, l'empêchaient de prendre aucun repos.

A trois heures, le vice-roi fut averti que les Français, en panne devant les passes, déployaient à leurs mâts des pavillons de toutes les couleurs et paraissaient faire des signaux.

--A qui?... demonio de la damnacion! hurla Son Excellence, qui manda son secrétaire de police, l'accabla de reproches et n'en fut pas plus avancée.

A quatre heures, la sieste du vice-roi fut troublée par la nouvelle que les Français mettaient leurs chaloupes à la mer. On craignait un débarquement, et l'on supposait que l'ennemi avait des intelligences dans la place.

Son Excellence tonna, jura pis qu'un possédé, mit sous les armes toutes ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa par des ordres et des contre-ordres sans fin, mais en fut pour ses dispositions militaires, car les Français se bornèrent à garder à la remorque toutes leurs grosses embarcations.

Des dépêches de l'intérieur achevèrent d'exaspérer le vice-roi:

«Tous les villages indiens étaient abandonnés par leurs habitants, qui s'en allaient, caciques en tête, se grouper sous les ordres du Lion de la mer!...

«Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, commandée par le Lion de la mer, avait passé sur le corps à un escadron de chasseurs royaux.

«Dans la vallée de la Pinta, l'on avait vu courant au triple galop une bande de gauchos servant d'escorte au terrible Lion de la mer.»

Le gouverneur de la prison où était enfermé don Ramon se présenta chez le vice-roi. On venait de saisir entre les mains du prisonnier un document signé par le Lion de la mer.--C'était la copie de la note adressée au vice-roi lui-même.

Le secrétaire de la police entra et dit que cent copies de la même note circulaient dans Lima, que tous les conseillers royaux venaient d'en recevoir une, et que dans les cafés et autres lieux publics on se permettait de discuter hautement les mesures prises par Son Excellence.

Son Éminence le cardinal-archevêque descendit de carrosse à la porte du palais du vice-roi et, accompagnée des principaux membres de son clergé, annonça qu'elle venait de recevoir la nouvelle d'un pronunciamiento en faveur des Français. Tous les fidèles se proposaient de venir processionnellement demander qu'on fît la paix avec eux.

--Mais, monseigneur, d'où vient l'intérêt subit que l'on porte à ces bandits? s'écria le vice-roi[NT1].

L'archevêque dit que la victoire des corsaires sur les Anglais hérétiques avait rempli de joie tous les couvents. Mais il n'ajouta point que les frères, secrètement menacés de pillage et d'incendie, se souciaient fort peu de courir les dangers de l'expérience.

Un mois auparavant, lorsque la Firefly entra au Callao, tout le monde voulait qu'on agréât son concours pour exterminer l'exécrable pirate et cannibale se disant le Lion de la mer;--tout le monde, à présent, semblait vouloir qu'on l'accueillît en ami.--A la vérité, la double victoire de Quiron était connue.--Un officier irlandais, M. Roboam Owen, débarquant de la Lionne, en avait fait connaître les détails, et la réputation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la population. En outre, une liste des prisonniers retenus à bord circulait par la ville, et toutes les familles intéressées à leur délivrance demandaient qu'on traitât avec l'honorable comte de Roqueforte.

Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son illustre époux d'envoyer au comte Léon et aux principaux officiers de la division française un sauf-conduit avec une invitation pour le bal qui devait avoir lieu, le soir même, au palais du gouvernement.

--Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan d'enfer! s'écria le vice-roi crispé de fureur. Ma femme elle-même s'en mêle!... Eh bien! non! cent fois non!... mille fois non!... Je ne faiblirai point! je ne pactiserai jamais avec ce monstre!...

Sur quoi le petit bossu bronzé qui servait de bouffon à Son Excellence partit d'un éclat de rire moqueur en disant:

--Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait de ne jamais boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un seul verre au prix d'une once d'or?

--Le fouet à ce drôle! s'écria le vice-roi.

Le nain, fort peu intimidé, sortit en haussant les épaules, et Son Excellence, laissée à ses réflexions, reprit avec colère:

--Mais enfin, ce démon maudit ne peut être partout à la fois: aux bords du grand lac, en croisière devant Callao, dans la plaine, sur la montagne et jusque dans ma bonne ville de Lima!

Ceci était la version fantaisiste du barbier de monseigneur, qui fit, en la recueillant, un mouvement tellement brusque, qu'un morceau de taffetas d'Angleterre, taillé en croissant, figurait maintenant en guise de mouche au beau milieu de son menton.

Le bal faillit être décommandé.

Mais en de pareilles conjonctures, les hâbleurs n'auraient pas manqué de dire que Son Excellence, intimidée par les menaces des Français, n'osait plus même recevoir.

Le bal eut lieu.--Et tout d'abord, les belles Liméniennes s'empressèrent de demander à leur vice-reine si l'on y verrait le célèbre commandant de la division française, sa femme, l'illustre fille des Incas, et messieurs ses officiers.

--Hélas, non! mesdames, répondit-elle; mon mari n'a jamais voulu me permettre de leur adresser notre invitation.

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