‹ Sans-peur le corsaireChapitre 45 sur 50 · XLV

XLV

SÉPARATIONS.

Quand il eut achevé ses correspondances, Sans-Peur enferma dans un coffret d'ébène ce qu'il avait de plus précieux en valeurs et en diamants; il garnit d'or plusieurs ceintures et fit appeler Gabriel.

--Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais caché ta destinée. Tu appartiens aux peuples du Pérou, comme moi j'appartiens à ceux de l'Océanie, et avant tout à la France. Tu connais mes plus secrets desseins; tu sais que les idées étroites de José-Gabriel Condor Kanki et d'Andrès de Saïri, ton bisaïeul, ne doivent pas être les tiennes. La race espagnole ne saurait plus être expulsée du Pérou; tu descends toi-même des Espagnols; tu es né pour opérer la fusion entre les descendants des peuples conquis et du peuple dominateur. Il faut que les créoles prennent parti pour l'indépendance, qu'ils arborent à leur tour le pavillon péruvien, et qu'ils regardent les indigènes comme leurs concitoyens, leurs égaux, leurs frères.

--Mon père, j'ai été élevé dans cette pensée, répondit Gabriel. Le sang mélangé qui court dans mes veines en est l'expression. Vos sages desseins sont mes espérances. On me donne le titre de prince; je n'aspire point à la couronne d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux que marcher sur vos traces, être libérateur d'abord et ensuite pacificateur, s'il plaît à Dieu.

--C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent paternel:--Jusqu'à ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller à ton éducation. Le marquis ton oncle et ta mère m'ont suppléé pendant mes absences, mais l'instant est venu où tu vas être seul,--seul à ton âge!

--A mon âge, mon père, vous combattiez pour l'indépendance du Nord.

--Oui, Gabriel, mais comme simple élève de marine et sous les ordres du vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu vas être chef d'une nation à demi-barbare...

--Mon père, je suis attristé de notre séparation. Je m'y attendais, cependant, et j'y étais préparé. Ne craignez rien, je suis votre fils, je serai digne de l'être et ne manquerai, je vous le jure, à aucun de mes grands devoirs. Je n'étais qu'un jeune enfant quand on ceignit mon front de la borla péruvienne; les acclamations des peuples du grand lac retentissent pourtant encore dans mon coeur, et souvent, depuis, j'ai visité seul la tombe sacrée du cacique Andrès.

--Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit loué! s'écria Léon de Roqueforte.

Et après un instant de silence solennel:

--Maintenant, reçois mes ordres. Voici un coffret qui contient d'immenses valeurs destinées à ta mère, je t'en charge. Voici de plus des ceintures d'or pour toi, Liméno et maître Camuset, qui sont attachés à ta fortune. Mes instructions, mes mémoires sur toutes les affaires du Pérou, un trésor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis, tu le sais, dans la caverne du Lion.

--Je sais où, mon père.

--A nuit tombante, tu passeras sur l'Hirondelle avec tes deux compagnons.--Vous irez dans la baie de Quiron, où ta mère, ses enfants et ceux de Taillevent s'embarqueront pour aller en France; mais toi, mon fils, tu te retireras dans l'intérieur du Pérou.

A nuit tombante, les deux navires français se rapprochèrent l'un de l'autre; une longue amarre fut lancée par les gens de l'Hirondelle; Gabriel, Liméno, Camuset s'y accrochèrent, et changèrent de bâtiment sans qu'il eût été nécessaire de mettre en panne.

Après le coucher du soleil, le Lion hissa trois fanaux, l'Hirondelle n'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard, le paquebot prit les devants, de telle sorte que les quatre fanaux se confondirent pour les Anglais. Alors le Lion amena deux de ses feux, l'Hirondelle en hissa deux autres, et les navires prirent deux routes différentes.

L'Illustrious s'attacha, comme l'espérait Sans-Peur, à la poursuite de l'Hirondelle, qui se laissa gagner à dessein; mais aussitôt que le Lion fut hors de danger, le paquebot reprit son élan.

Au point du jour, le commodore Wilson s'aperçut avec rage que Sans-Peur lui avait échappé.--A midi, l'Hirondelle à son tour disparut.

Après un immense circuit, le capitaine Bédarieux, qui se conforma de tous points aux combinaisons de son commandant en chef, atterrit conséquemment dans la baie de Quiron, où Isabelle, de son côté, avait eu le temps d'arriver avec sa jeune famille.

Si Camuset mâchait sa moustache rousse, c'est qu'il savait, le digne contre-maître, qu'une seconde séparation était inévitable.

Les yeux baignés de larmes, Isabelle et Liména laissent chacune à terre leur fils aîné; l'Hirondelle met sous voiles; mais enfin, ô bonheur! le Lion de Sans-Peur paraît aussi.

Du rivage, une immense acclamation le salue.

Gabriel, Liméno, maître Barberousse et les Quichuas, rassemblés sur les roches qui servaient autrefois de belvédère au vénérable Andrès, battent des mains, agitent des drapeaux et crient avec enthousiasme: «--Gloire au Lion de la mer!»

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