‹ Sans-peur le corsaireChapitre 6 sur 50 · VI

VI

MARIAGE DE HAUTE LUTTE.

De part et d'autre les fusils étaient en joue. Les miquelets, les miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit peloton français, composé de Taillevent, de ses camarades et de Sans-Peur le Corsaire, qui reprit à très haute voix:

--Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens d'Espagne; car au premier coup de mousquet, mon brig ouvre le feu à boulets et à mitraille, mes lions de mer débarquent, et ceux de nous qui auraient péri seraient terriblement vengés.--Relevez donc vos armes sans maladresses... Tâchons de nous entendre!

--Par pitié pour vous-même, mon frère, soyez prudent, ajouta Isabelle.

Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son autorité privée, fit redresser les armes.

Taillevent l'imita aussitôt.

Don Ramon, découragé, abaissa son pistolet.

Léon de Roqueforte en fit autant, et dit:

--Au nom du sens commun, seigneur marquis, convenez que si j'avais l'intention de violer le droit des gens, je serais un grand fou! Venir frapper tout tranquillement à votre porte, au lieu d'emmener à mon bord mademoiselle votre soeur, de faire feu sur votre château sans canons et de descendre ensuite à la tête de mes gens pour piller ses ruines; parlementer au lieu d'agir, et s'aventurer presque seul sur vos domaines si bien gardés, mais ce serait de l'ineptie. Je ne suis et ne serai jamais pirate, don Ramon. Je ne souffre point qu'on m'assimile de près ni de loin à un écumeur de mer, à un pillard sans aveu. J'ai l'honneur d'être corsaire de la République française; je suis régulièrement pourvu de lettres de marque pour courir sus aux ennemis de ma patrie, je me sais en pays ami et n'ai garde de violer le territoire espagnol. La force est de mon côté, je n'en fais pas usage. Vous me menacez, j'attends patiemment l'effet de vos menaces. Vous semblez craindre que j'attaque votre domicile, soyez sans craintes. Je puis au besoin être téméraire, je ne suis pas sans raison.

Si les bohémiens, les naufrageurs de la côte et les bandits de la montagne, tout disposés à profiter des résultats désastreux de la bagarre ne furent point trop satisfaits de ce discours, en revanche, les paysans, les miliciens et les miquelets eux-mêmes se réjouissaient de la tournure des choses.

--Quel brave et loyal hidalgo français! disaient les femmes.

--Il a cent fois raison, murmuraient les gens pacifiques.

Don Ramon fronçait les sourcils avec humeur.

--Mais enfin, monsieur, dit-il, je suis bien libre, ce me semble, de ne pas vous recevoir.

--D'accord! fit Léon en souriant. Seulement, au nom du sens commun pour la seconde fois, je trouve que pour parler de nos affaires de famille, nous serions beaucoup mieux, mademoiselle votre soeur, vous et moi, autour du brasero, que vous sur un balcon et nous à cheval, par la froide brise qui souffle du large.

Don Ramon fit un geste maussade.

--Je ne veux pas entendre parler de vos prétendues affaires de famille. Que ma soeur rentre chez elle, et finissons-en...

Sur ces mots, il fit mine de se retirer.

--Comme il vous plaira! dit Léon de Roqueforte en haussant les épaules.

Sans plus se soucier de don Ramon, il descendit de cheval, aida Isabelle à en descendre aussi, et dit à son Galicien:

--J'épouse mademoiselle dans une heure; prends ces chevaux, va me chercher un tabellion et un prêtre... Cent piastres pour toi à ton retour.

--Mais, monsieur!... s'écria don Ramon stupéfait; de quel droit...

--Assez! interrompit Léon. Vous venez de mettre tout le pays en rumeur sans le moindre motif. Je ne vous répondrai plus que chez vous ou chez moi, c'est-à-dire à mon bord; choisissez! Eh! que diable pouvez-vous donc redouter en me recevant, quand c'est moi, au contraire, qui devrais refuser d'entrer dans votre château rempli de gens armés par vos ordres!... Assez, vous dis-je!

--Ah! monsieur le capitaine! s'écria Isabelle, il va ouvrir maintenant; mais, au nom du ciel, n'entrez pas!...

--Ma soeur! dit don Ramon avec colère, me prenez-vous donc pour un assassin?--Qu'on ouvre! qu'on ouvre à deux battants!

--Vous m'avez reniée et déshéritée; je ne suis plus votre soeur!

--De grâce, mademoiselle, n'envenimons pas la querelle; entrons! dit Léon de Roqueforte en lui offrant le bras et sans même se retourner pour donner ses ordres à maître Taillevent.

Mais celui-ci s'emparait de la position la plus convenable. Il postait ses compagnons à la garde du seul chemin qui conduisît au lieu de débarquement, se mettait en faction sur le perron du château, et se tenait ainsi prêt, en cas d'alerte, à donner au brig le signal du combat, tout en courant au secours de son intrépide capitaine.

· · ·

Le grand salon du château de Garba, situé au rez-de-chaussée au delà du vestibule, était une pièce sombre et sévère, de forme octogone, très haute de plafond, carrelée en pierre, et communiquant par des corridors avec les tourelles où les miquelets tenaient présentement garnison. Il était, du reste, assez mal meublé de siéges armoriés mais vermoulus, d'une longue table en bois de chêne et de quelques trophées couverts de poussière.

De vieux portraits de famille noircis par le temps en décoraient les murs, tapissés de velours bien déchiqueté par les vers.

Parmi les portraits, Léon remarqua ceux du marquis de Garba y Palos, ancien gouverneur de Cuzco, et de ses deux femmes: l'une, la mère de don Ramon, en costume espagnol du milieu du dix-huitième siècle; l'autre, la mère d'Isabelle, en costume de Péruvienne indigène de la classe supérieure, le manto noir rejeté sur l'épaule, la robe blanche, à demi-montante, sans garnitures, col ni fraise, les cheveux longs, bouclés, et retenus sur le front par un cercle d'or formant diadème.

L'infortunée Catalina était représentée avec des bracelets ornés de pierreries et un collier de rubis, un éventail chinois à la main, et souriant de cet irrésistible sourire qui charma le marquis de Garba y Palos dès le premier jour qu'elle lui apparut.

A l'époque où le fier hidalgo, devenu veuf, fut appelé à un gouvernement dans les possessions espagnoles du Pérou, une paix profonde y régnait entre les descendants des Indiens courbés sous le joug et ceux de la race conquérante; mais les abus des corregidores ou commandants de districts devenaient plus intolérables de jour en jour. Quelques plaintes étaient parvenues jusqu'en Espagne; le marquis, dont la cour connaissait le caractère juste, ferme et intègre, reçut la mission de les apprécier à leur valeur, pour y donner ordre si elles étaient fondées.

Dès son arrivée, il se mit donc en rapports directs avec les chefs des naturels, les caciques, comme l'on disait vulgairement, quoique le vrai nom péruvien fût curacas. La conquête du Mexique ayant précédé celle du Pérou, les Castillans importèrent les dénominations mexicaines dans leur nouvelle conquête, où le nom de cacique prévalut même parmi les indigènes.

José Gabriel, qui passait déjà pour être de la race divine des Incas, Andrès de Saïri, son neveu, père de Catalina, se présentèrent des premiers devant le gouverneur de Cuzco. Les premiers, ils lui firent entendre les doléances des malheureux habitants du pays.

--Seigneur gouverneur, dit Andrès, les corregidores chargés de nous fournir les objets qui nous sont nécessaires, abusent de leur privilége et forcent les plus pauvres à payer fort cher toutes sortes de marchandises inutiles.

--Expliquez-vous.

--Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent nu-pieds, ils sont obligés d'acheter des rasoirs et des bas de soie. Ils ont la vue excellente, on les contraint à s'approvisionner de lunettes.

--Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde qu'odieux.

--Ah! monseigneur, reprit José Gabriel, ces exactions ridicules sont encore peu de chose, car enfin les pauvres gens parviennent à revendre tant bien que mal ces genres d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter à prix d'or des mules moribondes, des vivres avariés, des articles sans valeur, on les ruine absolument. Ce régime dépeuple nos villages; on y meurt de faim et de désespoir. Que Votre Excellence prenne enfin pitié de nos maux!...

Le marquis de Garba y Palos, indigné de la rapacité de ses subalternes, prit énergiquement la défense des Indiens. Il cassa plusieurs des coupables corregidores; il conquit l'amour des naturels, qui le regardaient comme leur sauveur; il s'attira par contre-coup la haine des trafiquants et de tous les drôles qui profitaient antérieurement des abus.

Des plaintes furent portées contre le gouverneur de Cuzco, que les Espagnols accusaient de partialité en faveur des indigènes; elles demeurèrent sans résultats tant que la calomnie ne put s'appuyer sur aucun fait de nature à influencer le vice-roi.

Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique Andrès. Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils s'unirent publiquement aux pieds des autels, en l'église des Dominicains, bâtie sur l'emplacement de l'antique temple du Soleil.

Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien avec son mariage. En épousant une noble jeune fille de la race des anciens rois, il achèverait de s'attacher les indigènes et de leur rendre moins pénible la domination espagnole; en même temps il démontrerait à ses subordonnés, d'une manière éclatante, que leurs exactions ne seraient plus tolérées. Ce calcul était faux.

La calomnie trouvait enfin son levier.

On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les caciques pour s'enrichir au détriment du trésor royal; on représenta son mariage comme un pacte fait avec la nation vaincue; on ajouta qu'il s'était mésallié par avarice; on donna même à entendre qu'il visait à s'insurger contre la couronne. D'autre part, on ne manqua pas de prétendre que, loin de protéger les indigènes, il se servait de leurs anciens tyrans pour les pressurer à son profit.

Tous ses actes devaient être dénaturés par des rapports perfides.

Et la vice-royauté du Pérou venait d'échoir à un homme du parti opposé à celui du marquis de Garba y Palos.

L'oeuvre civilisatrice et paternelle qu'il avait entreprise, les fruits de sept années d'efforts incessants, tout fut perdu en quelques jours.

Le gouverneur de Cuzco, violemment arrêté dans son palais, fut conduit avec les fers aux pieds et aux mains à Lima, où on le jeta dans un cachot.

Alors dona Catalina, emmenant sa fille Isabelle, se réfugia chez le cacique de Tinta, son père.

Tous les abus réprimés à grand'peine recommencèrent avec une recrudescence qui les rendit plus sensibles. L'insurrection de 1780 éclata.

José Gabriel en fut le chef, Andrès l'un des héros.

Le marquis, étroitement incarcéré à Lima, ne fut point envoyé en Espagne comme il le demandait, mais soumis aux plus cruels traitements, tandis que Catalina, son enfant dans ses bras, parcourait le pays en criant vengeance, soulevait les populations et les conduisait au combat avec l'espoir de fondre un jour sur la capitale pour y délivrer son malheureux époux.

On sait comment périt cette femme digne à tous égards de son illustre origine; on sait comment elle fut vengée par Léon de Roqueforte, le Lion de la mer, qui, se trouvant tout à coup en présence de son image, dit avec une pieuse émotion:

--Isabelle, je prends a témoin votre infortunée mère de mon dévouement à votre aïeul Andrès et de mon attachement sans bornes pour vous.

Don Ramon entrait dans la salle par la porte opposée à celle du vestibule.

· · ·

Brun, pâle, maigre, à traits réguliers et qui ne manquaient pas de caractère, le jeune marquis de Garba y Palos était Espagnol de pied en cap. Élevé en Galice par ses vieux parents maternels, il avait appris dès l'enfance à blâmer tous les actes d'un père qu'il ne connut que fort peu, et dont la juste prédilection pour sa fille Isabelle irrita sa jalousie. Il avait les qualités de sa race ainsi qu'il en avait les défauts: le sentiment de l'hospitalité, par exemple, dominait son naturel ombrageux.

Du haut de son balcon il venait d'être rude jusqu'à la grossièreté; mais Léon était sous son toit maintenant, il se piqua de courtoisie envers cet hôte qu'il recevait de guerre lasse, et saluant sans roideur:

--Monsieur le capitaine, dit-il, que Dieu garde Votre Seigneurie!

Léon, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse castillane, répondit sur le même ton:

--Puisse Votre Excellence vivre de longues années avec la bénédiction de Dieu!

Isabelle, bien résolue à exiger la réparation des insultes publiques de son frère, observait en silence dans une attitude à la fois fière et réservée.

Don Ramon présenta un siége au corsaire; ils s'assirent, Isabelle resta debout, sa cravache à la main.

--Monsieur le marquis, dit Léon, mes instants sont comptés; avant le coucher du soleil, je veux être sous voiles; vous me permettrez donc d'aller droit au fait.

Après une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire ajouta:

--J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs de votre château, avec le dessein, bien arrêté dans mon esprit depuis deux ans, d'épouser mademoiselle votre soeur.--Qui je suis, pourquoi et comment j'ai formé cet espoir de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je devais m'assurer que le coeur et la main de dona Isabelle fussent libres, qu'aucune parole n'était donnée, et qu'en un mot je n'arrivais pas trop tard. J'espérais que le glorieux marquis votre père dont Dieu ait l'âme! vivait encore.

Don Ramon et Léon se levèrent, Isabelle s'inclina au souhait pieux de Léon; les deux cavaliers se rassirent, la conférence continua.

--Je voulais enfin me présenter d'une manière éclatante à celle aux pieds de qui je dépose mes voeux. J'ai eu le temps d'apprendre tout ce qu'il m'importait de savoir, et notre combat de ce matin m'a fourni l'occasion que je cherchais. Le Lion a pris à l'abordage et brûlé une corvette anglaise; ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est même un motif de plus pour que j'aie hâte de toucher en France, où je les déposerai; après quoi je donnerai suite à mes vastes projets, qui se rattachent d'ailleurs à mon mariage.

Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur qui n'échappa point à Isabelle.

--Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus braves entre les enfants de la mer,--l'égal des plus grands et des plus fiers, monsieur le marquis,--un citoyen français, avant tout citoyen du monde,--un homme dont la vie est chère à des peuples entiers,--un fléau pour les méchants et les traîtres,--un ami sûr et dévoué pour les gens de bien.

--Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don Ramon avec une nuance d'ironie, de ne pas bien comprendre ces titres nouveaux pour moi. Votre renommée n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes reculées, votre naissance et votre fortune seraient-elles à son niveau?

--Sous le rapport de la naissance, et même sous celui de la fortune, le comte de Roqueforte ne le cède point aux Garba y Palos.

--Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon.

--Je le sais, et je sais de même que dona Isabelle descend par sa mère des illustres souverains du Pérou.

--Pour Dieu! s'écria don Ramon, prétendriez-vous être issu de Charlemagne?

--De plus loin et de plus haut, avec la permission de Votre Excellence. Charlemagne portait la couronne du dernier Mérovingien, aïeul de ma race; les Roqueforte sont fils de Clovis, leurs titres de famille l'attestent.

Un sourire d'incrédulité rida les lèvres de don Ramon.

Léon de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse:

--Oh! tout ceci, mon cher hôte, n'est pas article de foi. Seulement la tradition de ma famille vaut tout au moins celle de la vôtre, avouez-le. Entre nous, je fais peu de cas de nos prétentions respectives et de nos parchemins. Je suis, je suis moi-même; voilà mon plus beau titre. Je suis, sur les mers d'Europe, SANS-PEUR LE CORSAIRE: ce nom, je ne me le suis pas donné par ma bouche, par mes actions à la bonne heure. Au Pérou et dans le grand Océan, je suis le Lion de le mer!

--Le Lion de la mer, vous!... s'écria don Ramon en se levant avec une évidente colère.

--Ah! ah! dit Léon, ce nom-là ne vous est plus inconnu. Tant mieux!... Je suis le Lion de la mer que dix nations de l'Océanie reconnaissent pour leur grand chef. Roi sur mon brig corsaire, je suis plus puissant encore à la Nouvelle-Zélande, à Tonga, aux Marquises... Je vois avec plaisir que le Lion de la mer n'est point étranger au fils du loyal gouverneur de Cuzco...

--L'insurgé! le rebelle! l'aventurier! dit avec dédain don Ramon, nourri dans la haine de l'homme qui avait préservé du massacre Isabelle enfant.

Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas entendu maudire le Lion de la mer! Ce nom résumait tous les griefs de sa famille galicienne. Sans l'intrépide inconnu qui le portait, Isabelle eût péri, et dès lors plus de vestiges de la prétendue mésalliance du marquis avec la Péruvienne, point de rivalités, plus de partage de la fortune, plus de tracas, plus d'ennuis, plus d'influence étrangère.

Aux qualifications d'insurgé, de rebelle et d'aventurier, Sans-Peur le Corsaire, loin de répliquer avec violence, salua galamment comme si don Ramon lui eût décerné des éloges; mais Isabelle s'écriait:

--Le vengeur de ma mère lâchement assassinée! mon sauveur à moi! le compagnon d'armes et l'ami de mon aïeul! le serviteur dévoué de la plus juste des causes!...

--Demonio! interrompit don Ramon. Taisez-vous, Isabelle. Cet homme ose se faire gloire d'être l'allié des José Gabriel et des Andrès de Saïri... Cet homme se fait un mérite d'avoir combattu les Espagnols...

--Oui, certes! s'écria Sans-Peur à bout de patience. Si le marquis votre père vivait encore, il m'accueillerait comme un fils et vous maudirait, vous, comme un enfant dénaturé. Notre cause était la sienne...

--Mon père fut un insensé qui épousa une femme barbare.

--Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez donc tous, vivants ou morts, tous, mon aïeul, ma mère, mon fiancé, moi, et jusqu'à mon père!... Vous l'avez appelé insensé, vous; eh bien! c'est moi qui vous renie maintenant... Osez regarder son portrait... osez lever les yeux sur sa fille!

Don Ramon voulut répondre à ce défi.

Il pâlit en voyant derrière sa soeur le tabellion et le prêtre amenés par le Galicien qui les avait mis au courant de la situation.--Ils avaient tout entendu; leur désapprobation se lisait sur leurs traits.

--Au nom de Dieu, marquis de Garba, rétractez-vous! dit le prêtre avec autorité.

Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli qu'il destinait d'abord au frère d'Isabelle, mais au seul nom de Lion de la mer, la conférence avait dégénéré en querelle; bien des explications regrettables faisaient ainsi défaut.

--Maître, disait Léon au notaire, lisez et procédez conformément aux lois.

L'acte rédigé en due forme était le consentement d'Andrès de Saïri, cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et unique héritière, Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de Roqueforte son ami. On y avait annexé l'état des biens laissés au Pérou par le défunt marquis, et la copie du testament déposé par lui à Lima avant de se rembarquer pour l'Espagne.

--Ces pièces sont parfaitement en règle, dit l'homme de loi. Prévenu par votre messager, j'ai apporté tout ce qu'il me faut pour dresser le contrat de mariage.

--Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci n'est pas pour moi une étroite question d'argent.

Léon rejoignit Isabelle.

--Votre frère va se rendre aux paroles de ce vénérable prêtre. Oubliez ses emportements, noble amie, daignez partager ma joie. Dans une heure, vous aurez à jamais rompu avec l'Espagne et avec la famille de votre frère; dans une heure, vous serez Française, et rattachée cependant par un lien nouveau à la patrie de votre mère, dont la cause fut la mienne.

Isabelle, doucement émue, se laissait captiver par les doux propos de Léon, qui bientôt ne lui parla plus que du passé:

--Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina était devenue jeune fille, et l'emportait par ses grâces même sur les grâces de sa mère. Je vous aurais reconnue à votre ressemblance avec elle. Vous m'apparaissiez radieuse comme le soleil dont vos aïeux se disaient les fils; je fus ravi en extase. Je revenais au Pérou, après dix ans d'absence, avec le dessein d'y rejoindre votre aïeul, mon vieil ami, et de m'y présenter à votre père qui ne m'a jamais connu que de nom. J'y revenais, non sans penser que vous étiez sans doute une charmante jeune fille, et que vous pourriez bien être celle qui s'associerait à mon étrange destinée; mais ce n'était là qu'une idée sans consistance. A votre seul aspect, elle se transforma en résolution inébranlable. Il y a deux ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous connaît le brave Andrès, et telle que vous êtes, Ô digne fille de Catalina!--deux ans que votre souvenir se marie à toutes mes pensées, se mêle à tous mes desseins et grandit avec mes plus grandes ambitions.

--Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi m'ayant vue avec mon père, vous ne nous avez point parlé?

--La fatalité m'en empêcha. Écoutez!... L'accès du Pérou m'était doublement interdit; j'étais étranger, j'étais proscrit comme ayant pris part à l'insurrection de José Gabriel. Votre aïeul fut amnistié en vertu d'une capitulation royale; votre père, délivré de prison, fut remis en possession de ses titres et dignités, avec la noble mission d'achever par la douceur la pacification de la contrée; mais moi, je n'étais amnistié, ni gracié; je ne pouvais même l'être, à cause de ma qualité d'étranger. Qu'on reconnût le Lion de la mer, il était pris et condamné au dernier supplice, comme le fut l'illustre José Gabriel.

--Et vous osiez revenir au Pérou, imprudent!

--J'abordai secrètement sur une plage isolée, où je me travestis en mineur. Je brunis légèrement mes cheveux et mon teint pour me donner l'apparence d'un métis aux yeux bleus[2]. Puis je me rendis à Lima, où je m'informai du marquis votre père. J'apprends qu'arrivé de Cuzco depuis peu de jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours à son hôtel, il en sortait.--Il en sortait entouré d'une foule de personnages que j'aurais bravés sans doute s'il ne se fût agi que de ma liberté ou de ma vie, mais une entrevue publique de votre père avec le Lion de la mer l'aurait compromis.--Il ne m'avait jamais vu, et d'ailleurs j'étais méconnaissable sous mon déguisement. Que faire? comment parler? Je vous suivis mêlé à la foule qui vous admirait, mon Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission du Ciel, la compagne de ma vie!

[Note 2: Métis, fils d'un blanc et d'une Indienne, généralement robuste, basané, mais glabre. Dans l'intérieur du Pérou, on trouve un grand nombre de métis; là, leur teint est moins foncé: pendant leur enfance, ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'âge, leurs yeux et leurs cheveux brunissent.]

--Léon, vos récits emplissent mon coeur d'une ineffable joie; tout ce que vous dites me pénètre et me charme.

--J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans pouvoir me nommer à votre père. Jusqu'au dernier instant, je fis des efforts inouïs; je m'embarquais dans un canot qui suivit le vôtre; je vis votre vaisseau mettre sous voiles, et pour me faire recueillir à bord, je me jetai à la nage en criant au secours.

--Dieu!... je m'en souviens!... mon père voulait qu'on allât vous sauver; mais le commandant du vaisseau dit que votre ruse n'était pas nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en servaient souvent pour se faire transporter en Espagne et devenir libres.--Mon père insista: «--Remarquez, seigneur marquis, répondit le commandant, que cet homme nage comme un poisson et qu'il peut aisément remonter dans sa barque.»--Et, en effet, on vous vit à la longue-vue regagner votre canot et puis vous diriger sur la terre.

--Ce n'était point ma liberté, mais mon bonheur qui s'enfuyait avec vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans l'âme; mais rien n'égale ma persévérance. Ce que je veux une fois, je le veux toujours; je sais lasser la fortune par ma ténacité. Aussi me voyez-vous à cette heure au château de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la Vierge pour y bénir notre union.

--Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de bonheur! dit Isabelle frémissante.

--Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aïeul Andrès qui m'avait cru mort et rendit au ciel des actions de grâces en me serrant dans ses bras. Votre destinée l'inquiétait; il pressentait que votre père ne vivrait que peu d'années; il devinait que sa chère Isabelle serait la malvenue dans la maison de Garba y Palos: «--Léo, mon cher fils, au nom de notre vieille amitié, promets-moi de veiller sur elle!...» «--Accordez-moi sa main!...» m'écriai-je alors.--Il se mit à genoux et remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bénit mes voeux.--Je repartis du Pérou très peu de temps après, ignorant encore la grande révolution de 1789. Ses conséquences qui ébranlent le monde retardèrent, comme vous le saurez, l'exécution de mes desseins. Ce que le gouvernement espagnol était parvenu à cacher dans ses possessions d'outre-mer, si habilement isolées du reste des nations, tous les peuples le savaient déjà. Il fallut que le Lion de la mer parcourût son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut se faire reconnaître et se signaler comme corsaire. Ce n'a point été sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, à la faveur de son surnom de Sans-Peur, à équiper le navire qu'il met à vos ordres. Voilà pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles années perdues pour notre bonheur, le noble Andrès nous attend. Dans peu de mois, Isabelle, il vous aura pressée sur son coeur.

--Mais les ports du Pérou sont toujours fermés aux navires des nations étrangères, objecta la jeune fille.

--Si Dieu me prête vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement à tous les pavillons.

--Mais vous êtes toujours dans ce pays un rebelle, un insurgé, un proscrit?

--Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi le Lion de la mer. Les côtes du Pérou n'ont pas de secrets pour moi. J'en ai sondé toutes les passes, j'en connais tous les écueils, tous les courants, tous les dangers, qui seront mes auxiliaires à l'heure du péril, et je sais dans quelle anse isolée nous attend Andrès de Saïri.

· · ·

Don Ramon ne s'était pas rendu aux ordres évangéliques du prêtre, l'un des plus vénérables ecclésiastiques du canton. Après avoir parlé au nom du ciel, le ministre de paix employa des arguments purement terrestres:

--Comment pourriez-vous désormais vous opposer au mariage de mademoiselle votre soeur? Regardez ce qui se passe autour de votre château. Les miquelets et les miliciens fraternisent avec les marins français; tout le pays prend un air de fête. Les jeunes filles apportent des bouquets; tous les gens du canton, convaincus de la générosité du capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir qu'il leur donnera des marques de sa munificence...

C'était à deux pas de la porte du vestibule, auprès de la fenêtre ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prêtre parlait ainsi. Don Ramon l'interrompit avec rage:

--Je ne suis donc plus maître chez moi!... Il faudrait subir la loi de cet étranger!... Non! non! je le tuerai plutôt de ma propre main!...

Le prêtre se plaça devant don Ramon qui essaya de le repousser, mais Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses mains vigoureuses, il avait saisi les deux bras de l'hidalgo:

--Voyons un peu, s'il vous plaît!... Tuez!... Allons! ne vous gênez pas!... disait-il en ricanant.

--Laisse donc le marquis! s'écria Sans-Peur.

--Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arrivé!

A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevés avec une dextérité charmante.

Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle s'ouvrirent à tous venants.

Et le tabellion commença la lecture du contrat de mariage, tandis que la chapelle du château était envahie par la foule.

Suivant les intentions de Léon de Roqueforte, et du consentement d'Isabelle, l'acte avantageait au delà de toute prévision le jeune marquis de Garba y Palos.

Don Ramon, confus, découragé, abattu et touché par les paroles du prêtre autant que par la magnanimité de Léon, céda enfin; il apposa sa signature sur l'acte notarié.

--Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions par être d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant la main.

Le jeune hidalgo y posa la sienne.

Isabelle était trop heureuse pour en exiger davantage.

La cloche de la chapelle sonnait enfin à toute volée, le brig le Lion pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et la moitié de l'équipage, en élégants costumes de fantaisie, prenait place à la droite de l'autel dont les miquelets et les miliciens, ravis d'un dénoûment si pacifique, occupaient la gauche.

La toilette de la mariée ne dura qu'un instant. Vingt couronnes de fleurs d'oranger lui étaient offertes; elle n'eut que l'embarras du choix.

Au moment où la bénédiction nuptiale fut donnée aux époux, sous le poêle tenu d'un côté par don Ramon et de l'autre par maître Taillevent, le fidèle matelot du capitaine, l'un des officiers du brig fit un signal.

Une double bordée ébranla les échos de la petite baie de Garba.

Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don Ramon en fit très convenablement les honneurs à son beau-frère, aux officiers et au maître d'équipage du brig français, ainsi qu'au notaire et au prêtre.

Ensuite, l'attente des riverains fut largement comblée; Taillevent défonça deux barils de piastres d'Espagne provenant de la prise faite le matin. Le Galicien, pour sa part, reçut le double de la récompense promise.

Mais après le dessert, tandis que, du haut du perron, Sans Peur le Corsaire et sa jeune femme présidaient à ces libéralités, un homme couvert de poussière s'approcha de don Ramon et lui remit avec mystère une dépêche du gouverneur de la Corogne.

Don Ramon se retira pour la lire secrètement.

La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les bois de chêne vert et les murailles du château garantissaient de la froidure l'esplanade où dardaient les rayons obliques du soleil.

Dans un ciel sans nuages, le disque enflammé descendait perpendiculairement au-dessus de l'extrémité de la falaise.

Un bohémien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait ainsi:

«En toutes saisons, sur la terre d'Espagne, Il est des heures dont le soleil fait son nid. Les grâces et la pauvreté se réchauffent à sa chaleur. En toutes saisons, sur la terre d'Espagne, On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mariées. Beaux époux qui donnez aux pauvres, Vous êtes le soleil et la fleur parfumée. On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice, Sans Peur, le capitaine des lions de la mer, Et la royale Isabelle du Pérou, la terre de l'or.»

Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la main, dansaient et chantaient.

On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.

Le brig avait fourni le vin de France, les caves du château et l'hôtellerie des Rois mages fournissaient le vin d'Espagne.

Les Galiciens criaient: «Vive le généreux capitaine Sans-Peur!... Vive le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur donne longues années!»

Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.

De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu d'instants un mariage rêvé, ambitionné, ardemment voulu depuis longtemps; en un clin d'oeil, à la baguette, il avait réalisé ses voeux. Au dire des matelots, Sans-Peur enlevait ce soir à l'abordage le contrat, la bénédiction nuptiale et la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise the Hope (l'Espérance), un nom d'heureux augure.

La dépêche remise au frère d'Isabelle était ainsi conçue:

«La guerre est déclarée à la République française. Une frégate de Sa Majesté Catholique appareille pour couper la route au redoutable corsaire mouillé sous votre château. Employez tous les moyens pour retarder son départ. Usez de ruse; attirez le capitaine chez vous; donnez-lui des fêtes. Il nous importe de délivrer les nombreux prisonniers anglais qu'il retient à son bord. Dès demain il vous arrivera des troupes et six pièces d'artillerie qui coopéreront avec les canots de notre frégate la Guerrera pour le surprendre au mouillage.

«Dieu vous garde longues années!»

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