VIII
LA CHAMBRE NUPTIALE.
Le brig corsaire le Lion, construit et approvisionné au Havre, par les soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant de Léon de Roqueforte, avait été emménagé avec une sollicitude toute spéciale par son valeureux capitaine.
Ses officiers et matelots remarquérent, dès leur embarquement, que la dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait près du double de l'emplacement réservé d'ordinaire à cette élévation,--qu'on supprime parfois, et qui le plus souvent ne couvre que quelques pieds du pont en arrière de la roue du gouvernail.
--Paraît que notre capitaine tient à être bien logé! dirent les corsaires.
Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui donna lieu aux plus étranges suppositions. Il s'était réservé, à l'extrême arrière de l'entrepont, une très petite cellule communiquant, il est vrai, par un panneau avec la chambre mystérieuse, où personne, si ce n'est Taillevent, n'avait encore pénétré.
L'indiscret Camuset, s'étant avisé de demander ce qu'il y avait dans la dunette, reçut, pour toute réponse, une taloche tellement magistrale, que les anciens eux-mêmes se gardèrent de questionner le maître d'équipage.
Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou des vitraux dépolis, les sabords fermés par des mantelets à jour derrière lesquels se croisaient d'épais rideaux, la dunette dont les gens du bord ignoraient le contenu, fournit aux bavards un thème inépuisable de contes ultra-fantastiques.--Les moins superstitieux admettaient que Sans-Peur en faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues et d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une escadre entière.
Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut pourtant d'ouvrir la dunette pour faire usage des quatre canons qu'elle contenait. Taillevent et le capitaine en avaient, pendant la nuit, retiré plusieurs coffres qu'on logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais ce déménagement ne pouvait être que partiel. Aussi les canonniers, en démarrant leurs canons, furent-ils bien surpris de voir, à l'arrière, au-dessus de la tête du gouvernail, un magnifique lit suspendu à double suspension, des meubles, des tentures, des tapis d'une élégance exquise et d'une richesse inusitée.
Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du luxe de l'appartement. Les affûts étaient en bois d'ébène incrusté d'ivoire, les roues en gayac poli, les pièces en bronze sculpté, les bragues et autres cordages nécessaires à la manoeuvre en fil d'une admirable blancheur, les caisses des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumière en argent relevé en bosses. Les refouloirs, écouvillons, boutefeux, pinces, anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, les énormes crocs, anneaux et pilons qui servent à l'amarrage des bouches à feu, devaient à l'art ou à la matière une physionomie qui les empêchait de déparer la chambre nuptiale.--On peut même dire qu'ils l'embellissaient.
L'ameublement de ce boudoir marin fut singulièrement mis en désordre pendant le combat; mais dès que l'action fut terminée, tout fut rapidement rétabli en l'état primitif.
Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait à bord trop d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers, on bouchait les voies d'eau, on lavait les ponts tachés de sang et de poudre, on réparait les manoeuvres courantes, on rétablissait les cloisons, et l'on jouait serré contre la fraîche brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.
En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins malicieux devinèrent:
--La dunette, parbleu, c'était la chambre de madame!...
· · ·
Léon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrépide amazone tremblait dans sa main:
--Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant à son trouble, puissiez-vous le trouver digne de vous.
Liména venait d'allumer les candélabres qui se balançaient au roulis et illuminaient l'intérieur de la dunette. La jeune fille attendait sa maîtresse.
--C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassurée par la présence de sa camériste. Quel luxe attentif! quelle délicatesse ingénieuse! Vous avez su rassembler dans ce petit palais de fée tout ce que peut désirer une jeune femme.--Dieu! s'écria-t-elle en se retournant, les portraits de mon père et de ma mère, ici!...
--Ces portraits ont été copiés au Pérou sur les originaux que possède le cacique Andrès.
--Je regrettais les images chéries de mes parents; vous avez voulu, noble ami, qu'aucun regret ne pût troubler mon bonheur!
--Cher ange, dit Léon, un capitaine vigilant a toujours quelque ronde à faire, quelques ordres à donner. Liména va vous servir; ensuite elle descendra dans sa chambrette située au-dessous de notre appartement. Permettez-vous que je revienne bientôt!...
Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement timide; Léon, dont le coeur battait, sut être mari et capitaine sans trahir aucune de ses émotions, sans négliger le moindre de ses devoirs. Le sang-froid devant le péril est moins admirable peut-être que le calme devant le bonheur. Léon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le même ordre, la même attention, la même activité méthodique qu'à l'heure la plus indifférente de sa vie d'officier de mer. Ses subalternes, harassés de fatigue par une journée de dangers, de travaux et de plaisirs non interrompus, attendaient peut-être, pour se relâcher, l'instant où il se retirerait auprès de sa jeune compagne. Il jugea nécessaire de se montrer plus vigilant que jamais.
Quand il reparut sur le pont, un murmure d'étonnement parcourut les groupes des gens de quart.
Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant de service; puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon qu'argentait la lune à son lever, chercha dans le lointain la frégate ennemie, et ne découvrant rien, il encouragea ses vigies du bossoir à faire bonne veille:
--Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on m'avertisse sans bruit.
--Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose dans le pertuis de l'oreille au lieutenant.
Après avoir pris ses mesures pour que la quiétude d'Isabelle ne pût être troublée, il se rendit au poste des blessés afin de s'assurer qu'ils étaient soignés convenablement. Il adressa quelques encouragements paternels à ceux qui ne dormaient pas encore. Il descendit ensuite à fond de cale, où les soldats et matelots anglais prisonniers étaient aux fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un silence profond y régnait.
Liména caquetait avec un entrain folâtre.
--Heureusement, chère maîtresse, disait-elle, nous sommes amarinées par nos grands voyages. Nous avons le pied marin; voyez comme je vais et viens malgré ce roulis. Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme voici deux ans passés, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante quand on a doublé le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. Quand je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu l'hiver en été avant de venir en Espagne, ils me traitaient de menteuse ou de folle.
--Menteuse, ils avaient tort; mais folle...
--Laissez-moi dire, belle petite chère dame, car vous voici dame et lionne de la mer, encore; vous souvenez-vous de mon rêve du mois passé? Je vous peignais, comme ce soir, et vos cheveux prenaient la couleur fauve...
--Si je suis lionne, tu peux te vanter d'être une fameuse pie.