‹ Scènes de la vie de jeunesse: NouvellesChapitre 10 sur 12 · VI

VI

Ils allèrent dans un restaurant du quartier latin, où ils firent un robuste repas largement arrosé. Olivier, qui n'avait presque rien pris depuis trois jours, mangea non pas comme un amant désolé, mais comme un portefaix mis à la diète. Quant à Urbain, qui, dans l'état normal, avait toujours l'appétit d'un moine à la fin du carême, il mangea de façon à se faire faire des compliments par Gargantua. Seulement lorsqu'on apporta la carte, qui montait à une quinzaine de francs, il poussa un cri terrible, et recommença plusieurs fois l'addition, ne pouvant jamais croire qu'il fût possible d'atteindre ce chiffre fabuleux pour un seul repas.

Les deux amis quittèrent la table dans la position de gens qui se sont attardés avec les bouteilles.

En mettant le pied dans la rue, bien qu'il fût soigneusement enveloppé dans son manteau, Olivier se plaignit du froid; Urbain le sentait en effet frissonner sous son bras, et de temps en temps il entendait claquer ses dents:

--Es-tu malade? demanda le peintre; il faudrait rentrer et te coucher.

--Non, non, dit Olivier... pas encore... je voudrais que tu vinsses avec moi.

--Où cela? fit Urbain.

--C'est un peu loin, dit Olivier, mais il fait beau temps, cela nous promènera.

--Allons où tu voudras.

Et il se laissa guider par le poète, qui le mena jusqu'à la barrière de l'étoile.

--Mais, demanda Urbain étonné, quand ils furent au bout des Champs-Élysées, où diable me mènes-tu, chez qui allons-nous, si loin, à la campagne?

--Tu vas voir; nous arrivons, ce n'est plus bien loin, murmurait Olivier, qui tremblait de plus en plus.

En ce moment ils avaient laissé l'arc de triomphe derrière eux, et s'engageaient dans l'avenue de Saint-Cloud, qui conduit au bois de Boulogne. La neige glacée criait sous leurs pas, et un vent glacial courait des bordées dans ces lieux déserts et dégarnis de maisons.

--Ah! ça, dit Urbain un peu inquiet, où allons-nous, encore une fois? Nous allons nous faire égorger par ici; chez qui me mènes-tu?... je ne vois pas de maison....

Et le peintre s'arrêta un instant, comme s'il hésitait à aller plus loin.

Ils étaient alors dans une espèce de rond-point où viennent aboutir l'avenue de Saint-Cloud, celles de Passy, de Chaillot et deux ou trois autres routes. Au milieu de ce rond-point se trouve une petite fontaine entourée d'un grillage circulaire en bois, et en face, une habitation de fantaisie, moitié renaissance et moitié gothique.

--Est-ce que c'est là que nous allons? dit Urbain, en montrant la maison, dont la lune éclairait tous les détails: Qui diable peut loger dans ce joujou? N'importe, entrons, j'ai hâte de voir du feu, il me semble que je nage dans la Bérézina.

--Je ne connais personne dans cette maison, fit Olivier tranquillement.

--Mais alors, fit Urbain impatienté, où me mènes-tu? il n'y a point d'autres maisons. Cette fois je ne vais pas plus loin.

--C'est inutile, dit Olivier, nous sommes arrivés.

--Arrivés... où?

--À la fontaine, dit le poète, tu vas l'entendre chanter....

--Sacrebleu! dit Urbain, te moques-tu de moi? Me faire faire deux lieues, à dix heures du soir, pour me montrer une fontaine gelée, au risque de me faire assassiner avec toi!...

--C'est ici que je venais avec Marie, dit doucement Olivier, dans les beaux jours. Et, étendant sa main vers un immense espace, il ajouta: Voilà les champs et les arbres! Vois-tu, dit-il à Urbain, j'ai regardé de cette place de très beaux soleils couchants; le ciel était en feu derrière le calvaire, on eût dit une copie de Marilhat. Souvent nous allions jusqu'au bois de Boulogne en prenant par ce chemin bordé d'une haie; il y a aussi des acacias blancs, le chemin était tout blanc de fleurs tombées des arbres. C'était pendant l'été alors, maintenant c'est la neige qui blanchit le chemin. Ma pauvre plaine! Je l'ai vue si gaie au mois d'août dernier, il n'y a pas très longtemps, tu vois. C'était un dimanche, un jour de fête aux environs, j'étais couché dans l'herbe, près de ces peupliers, les blés venaient d'être fauchés, on entendait les cigales, et au loin les tambours et les violons de la fête, la fontaine coulait en chantant, et de bonnes odeurs couraient dans l'air comme des fumées d'encens. Marie est venue par ce chemin où il y a un grand noyer, je l'ai aperçue de loin; elle avait une robe blanche et une ombrelle bleue, et son voile flottait au vent; quand elle est arrivée, ses cheveux étaient défaits, elle avait déchiré sa robe aux buissons. Nous sommes restés ensemble jusqu'au soir. Ah! la belle journée! J'ai été bien heureux ce jour-là. Pourquoi me l'as-tu prise? acheva Olivier, qui, pendant ses ressouvenirs, avait oublié Urbain et le trouvait tout à coup devant lui. Non, reprit-il aussitôt, ne te fâche pas, ne parlons plus de cela.... Je ne veux me rappeler du passé que les bonnes choses. J'ai voulu revoir cet endroit. C'est bien triste, c'est comme un linceul, les cigales sont mortes et la fontaine est gelée. Mais c'est égal... je suis content d'être venu. Maintenant nous nous en irons si tu veux.

--_Si tu veux_ est joli, pensa Urbain, qui n'eut cependant pas le courage de railler tout haut.

Ils rentrèrent chez eux fort tard. Le tremblement d'Olivier avait redoublé. Urbain fit grand feu dans la cheminée, et comme son ami ne parvenait pas à se réchauffer, le peintre lui proposa de prendre un peu de punch chaud.

--Ah! oui, dit Olivier... oui, je veux bien. Fais vite! Comme cela je dormirai cette nuit, ajouta-t-il, pendant qu'Urbain était allé chercher de l'eau-de-vie.

Ainsi qu'il l'avait espéré, Olivier dormit cette nuit-là. Mais le lendemain il se réveillait avec une fièvre cérébrale. Urbain, effrayé, alla chez le père d'Olivier, qui le reçut très froidement et se borna à lui donner l'adresse de son médecin. Urbain y courut aussitôt, et, l'ayant heureusement trouvé, le ramena auprès d'Olivier. Le médecin fit un mauvais signe de tête, écrivit une prescription, ordonna les plus grands soins, et alla redire au père d'Olivier que son fils était en péril. Laissez-moi son adresse, dit le père au médecin; j'irai le voir. Il se mit en route en effet, mais à moitié du chemin il revint sur ses pas, et envoya seulement savoir de ses nouvelles par la bonne.

--M. Olivier est très mal, vint lui redire la servante. On a été obligé de l'attacher sur son lit; il passe son temps à mordre une grosse poignée de cheveux et crie à faire peur: Marie! Marie!...

--Ah! dit le père, Marie, c'est le nom de cette femme. Mal d'amour... ça n'est pas mortel. Qu'est-ce qui le soigne?

--Un de ses amis, répondit la servante, celui qui est venu ici, il est très inquiet....

Au bout de huit jours Olivier n'allait pas mieux. Urbain vint trouver le père et lui demanda de l'argent. Celui-ci lui en remit un peu, mais avec un air si maussade, qu'Urbain lui dit très sèchement:

--Le médecin ne répond pas de votre fils. En cas de malheur, devrai-je vous prévenir pour l'enterrement, monsieur?

--Sans doute, répondit tranquillement le père.

Lazare et les autres artistes ayant appris la maladie d'Olivier étaient accourus, et se relayaient pour venir auprès de lui la nuit. Urbain était désespéré; il avait raconté au médecin l'histoire d'Olivier et de Marie, la part qu'il y avait eue, et le long désespoir dont son ami avait été atteint quand il s'était trouvé séparé de sa maîtresse.

--Dès qu'il sera un peu mieux, dit le médecin, il faudra le retirer de cette chambre et l'éloigner de tout ce qui pourrait lui rappeler cette femme. Au bout d'une dizaine de jours le délire devint moins fréquent. On transporta Olivier au logement de Lazare, situé près de la maison d'Urbain. Les _Buveurs d'eau_ mirent leur habitation sens dessus dessous pour laisser une chambre libre au malade. Enfin le médecin commença à donner des espérances. D'après les conseils de Lazare, Urbain avait cessé de venir dès l'époque où Olivier avait commencé à retrouver un peu de raison. Quand Olivier, hors de danger, demanda après lui, Lazare répondit qu'Urbain était en voyage. Cependant avec la vie le souvenir de Marie commençait à renaître dans le coeur d'Olivier; mais ce souvenir n'était déjà plus la douleur ni le désespoir, c'était la mélancolie, muse rêveuse et caressante. La convalescence d'Olivier, hâtée par les soins fraternels de ses amis, fut entourée de toutes les distractions qui pouvaient éloigner son coeur d'une rechute. Enfin le jour de la première sortie arriva. C'était au commencement de mars; Lazare et Valentin conduisirent Olivier dans le jardin du Luxembourg. Des choeurs d'oiseaux, perchés dans les arbres verdissants, récitaient le prologue de la saison nouvelle, dont ce beau jour était comme le premier sourire.

En ce moment, à quelques pas du banc où ils étaient assis, un jeune homme passait avec une jeune femme, se tenant par le bras et riant tout haut. Leurs éclats de rire firent tourner la tête à Olivier. Avant que Lazare et Valentin eussent eu le temps de le retenir, il s'était levé de son banc et avait couru après Urbain.

--Olivier! s'écria Urbain en reconnaissant son ancien ami; et sur un signe que lui fit Lazare il ajouta: Je suis arrivé de voyage seulement hier: je devais aller te voir... mais je savais de tes nouvelles.

La compagne d'Urbain s'était retirée un peu à l'écart.

--Et Marie? demanda Olivier, dont le coeur avait tout d'abord tremblé en rencontrant le peintre son ami avec une femme.

--Mais, dit Urbain, j'ai été absent de Paris. D'ailleurs je ne m'en suis point inquiété. J'ai l'oubli prompt. Voici qui doit te le prouver, ajouta Urbain en montrant du doigt la jeune femme qui était avec lui.

--Oh! fit Olivier avec un éclair de regard qui trahissait la joie intérieure, j'étais bien sûr que tu ne l'aimais pas.

--Celle-là aussi s'appelle Marie, dit Urbain en indiquant sa nouvelle maîtresse, et je l'aime beaucoup depuis hier. Marie est morte, Vive Marie!

--J'irai vous voir, dit Olivier en quittant Urbain.

Cette rencontre le laissa calme, et il rentra à la maison presque gai. Le lendemain, accompagné de Lazare, Olivier alla pour voir son père et lui demander de l'argent qui lui revenait. Son père était absent, mais il trouva la servante.

--Ah! monsieur, lui dit-elle, je suis bien contente de vous revoir. Voici une lettre pour vous. C'est une dame qui l'a apportée pendant que votre père n'y était pas, heureusement! Car il l'aurait déchirée comme il a fait des autres. Il était bien en colère après cette dame, et il m'a menacé de me renvoyer si je lui donnais votre adresse.

Olivier avait déjà ouvert la lettre. Elle était de Marie et ne contenait que ces mots:

«Depuis quinze jours que je suis libre, je vous ai écrit trois fois: Vous ne m'avez pas répondu, Olivier! Vous avez cru comme tant d'autres, sans doute, en me voyant arrêtée, que j'étais coupable. Pourtant on ne voulait de moi que des renseignements sur mon mari. Je ne savais rien, je n'ai pu rien dire. On m'a remise en liberté. Voilà quinze jours que je vous attends. Vous ne m'avez pas pardonné sans doute. Je vous attendrai encore deux jours à mon ancien logement. Si je ne vous vois pas je quitterai Paris. Mon départ est arrêté: j'ai vendu mes meubles. Je voudrais seulement vous dire adieu, et après vous resterez libre. Je vous jure que je n'ai pas revu Urbain et que je ne l'ai jamais aimé. J'ai souvent attendu, bien avant dans la nuit, devant la maison de votre père, comptant vous voir rentrer.... Mais vous ne rentriez pas.... C'est la dernière fois que je vous écris, et dans deux jours je serai partie. Au revoir, ou pour toujours, adieu.

--Quand vous a-t-on remis cette lettre? demanda Olivier à la servante.

--Il y a cinq ou six jours, répondit celle-ci.

--Il est trop tard! s'écria Olivier. Oh! mon père! Cependant il força Lazare à l'accompagner à l'ancienne demeure de Marie.

--Madame Duchampy est partie depuis quatre jours, dit le portier.

--J'aime mieux ça! murmura Lazare; et il emmena Olivier.

--Au moins Urbain ne l'a pas revue, pensa Olivier, dont l'amour commençait à tourner à la poésie.

Un poète de gouttières

Il y a maintenant à Paris plus de poètes que de becs de gaz. Et si la police n'y met ordre, le nombre ira encore en croissant de jour en jour. Peu de maisons de la capitale sont privées d'un _vates_ quelconque. Perché dans les mansardes, il empêche ses voisins de dormir par les convulsions et les coliques d'un lyrisme nocturne. C'est dans le nid d'un de ces oiseaux de gouttière qui pondent, bon an, mal an, deux ou trois milliers de vers, que nous introduirons le lecteur.

Melchior (il s'appelait Melchior) habitait rue de la Tour-d'Auvergne une chambre de cent francs dans laquelle il faisait de la poésie lyrique. Cette chambre était meublée d'un de ces mobiliers qui sont la terreur des propriétaires, aux approches du terme surtout. Melchior avait dans un bureau une place qui lui rapportait quarante francs par mois, et ne lui prenait que trois heures par jour. Ce fut à la suite d'un premier amour très fécond en orages qu'il s'était décidé à prendre la lyre.

Ses amis encouragèrent sa déplorable manie en le comparant à Lamartine, et, dans le tête-à-tête, avec sa modestie qui, comme celle de tant d'autres, n'était que l'hypocrisie de l'orgueil, Melchior s'avouait, à part lui, qu'il pourrait bien un jour justifier la comparaison. Il avait, du reste, une foi inébranlable en lui-même, et croyait entièrement au _nascuntur poetae_ de l'orateur romain. Si parfois il lui venait quelques doutes sur sa vocation, il se hâtait de les dissiper par la lecture d'un de ses poèmes, et devant cette oeuvre de son coeur il entrait en des ravissements infinis. Il pleurait, il sanglotait, il battait des mains, il allait se regarder dans la glace pour voir s'il n'avait pas une auréole au front, et il en voyait une. Dans ces moments-là, Melchior aurait voulu pouvoir se dédoubler, afin qu'une moitié de lui-même s'inclinât devant l'autre. Et tout cela de bonne foi, sincèrement, réellement, croyant bien qu'il ne se rendait pas la moitié des honneurs qui lui étaient dus.

Au reste, ces ridicules n'étaient pas inhérents à la nature de Melchior. Ils lui avaient été inoculés par les amis au milieu desquels il vivait, et qui lui assuraient chaque jour qu'il était appelé à de hautes destinées poétiques. Si les personnes sensées qui s'intéressaient à lui essayaient de lui montrer dans quelle voie fausse il s'engageait aussi gratuitement, Melchior se récriait. Il répondait qu'il avait une mission à remplir, que les poètes sont les prêtres de l'humanité, et que, dût-il mourir en route, il ne renierait pas son culte, etc. Melchior avait d'ailleurs une idée fixe. Il voulait élever à la mémoire de son premier amour un superbe monument poétique au front duquel il placerait le nom de sa maîtresse, pour le faire passer à la postérité à côté des noms de Laure et de Béatrix. Depuis deux ans il travaillait à ce poème, et n'écrivait pas une strophe où il ne plantât deux saules et n'allumât une auréole. Chaque fois qu'il avait ajouté une centaine de nouveaux vers à son poème d'amour, il réunissait ses amis dans des soirées où l'on buvait de l'eau non filtrée, et il leur lisait ses nouvelles élégies qu'on applaudissait avec fureur.

Ces lectures étaient ordinairement accompagnées d'une mise en scène dont les ridicules étaient peut-être excusables à cause du sentiment profond et sincère où ils avaient leur source. Ainsi, Melchior lisait les fragments de son poème d'amour sur une table où il avait d'avance disposé symétriquement toutes les reliques qui lui étaient restées de cette grande passion. Des vieux gants blancs, des rubans sales, un masque de bal, des bouquets fanés, etc., tout cet attirail sentimental était ordinairement accroché au fond de son alcôve. Au milieu se détachait son masque à lui, moulé en plâtre et entouré d'un lambeau d'étoffe noire qui le mettait plus en saillie. Ces puérilités étaient du reste gravement acceptées par les amis de Melchior, qui, pendant plus de deux ans, pratiqua avec une scrupuleuse fidélité la religion du souvenir. Une des autres manies de ce singulier garçon était celle-ci: il achetait tous les volumes de vers à couvertures multicolores qui, deux fois l'an, au printemps et à l'automne, viennent s'abattre sur les rampes des quais. Il ne se publiait pas un seul hémistiche qu'il n'en eût connaissance; un de ses amis, garçon de bon sens, qui appelait ce genre de recueil les _Punaises de la librairie_, lui ayant demandé pourquoi il dépensait son argent à d'aussi bêtes acquisitions, Melchior lui répondit qu'il fallait bien se tenir au courant des progrès de l'art. Le fait est qu'il voulait simplement juger s'il était de la force des auteurs des _Soupirs nocturnes_, _Matutina_ et autres _Brises de mai_. Chaque fois qu'il paraissait un de ces abominables recueils, Melchior se le procurait et assemblait tout le clan des poètereaux de sa connaissance pour leur donner lecture du poème nouveau, et lorsque de son avis et de celui de ses admirateurs la comparaison tournait à son avantage, il était content et acceptait sans conteste la supériorité qu'on lui accordait. C'était un spectacle vraiment bien curieux que ces réunions où un tas de gueux, paresseux comme des lazaroni, jouaient sans rire avec les plus graves questions d'art et se drapaient prétentieusement dans le manteau de leur _sainte misère_: ces soirées se terminaient ordinairement par une lecture à haute voix du _Chatterton_ de M. Alfred de Vigny. C'est avec ce livre que Melchior avait achevé de se griser l'esprit; et combien de jeunes gens comme lui ont bu le poison de l'amour-propre dans ces pages brûlantes!

Le drame de _Chatterton_ est certainement une belle oeuvre, mais son succès a dû souvent peser lourd comme un remords sur la conscience de son auteur, qui aurait pourtant dû prévoir la dangereuse influence que ce drame pourrait exercer sur les esprits faibles et les vanités ambitieuses. _Chatterton_ est une de ces créations qui ont tout l'attrait de l'abîme, et cette pièce, qui n'est après tout, sous forme dramatique, que l'apothéose de l'orgueil et de la médiocrité, avec le suicide pour conclusion, a peut-être ouvert bien des tombes. Mais à coup sûr les représentations de _Chatterton_ ont créé cette lamentable école de poètes pleurards et fatalistes, contre laquelle la critique n'a pas sévi avec assez de violence. Je l'ai dit déjà, Melchior et ses amis faisaient partie de cette bande, et ils avaient inventé pour leur usage cette maxime singulière «que la misère est l'engrais du talent.» Bien que plusieurs occasions se fussent présentées qui auraient aidé Melchior à sortir de sa mauvaise situation, il s'obstinait à y demeurer; cette misère, disait-il, était une ombre où rayonnaient mieux ces deux pures étoiles: la poésie et le souvenir de son premier amour. Et puis la misère! la misère, cela prête si bien à l'élégie et au dithyrambe! cela fournit naturellement de si glorieux parallèles! Melchior, lui, ne trouvait même pas la sienne assez complète. Martyr, à sa couronne il manquait une épine, comme il le chantait quelquefois, en implorant la fatalité qui se montrait si clémente à son égard, après avoir été si rigoureuse pour ses frères. Enfin, le croirait-on, Melchior ambitionnait l'hôpital, et ne désirait rien tant qu'une bonne maladie qui lui permettrait d'aller à son tour chanter un hymne à la douleur sur un grabat de l'Hôtel-Dieu. Mais cette satisfaction lui était refusée par le sort, et malgré les privations de toute nature qu'il subissait, et s'imposait même parfois, sa robuste santé donnait un rubicond démenti à ses allures de poète élégiaque. Mais Melchior était obstiné, et voyant que le sort lui refusait la _gloire d'aller souffrir dans le lit de Gilbert,_ il imagina une combinaison aussi ridicule que périlleuse pour s'ouvrir la porte de _l'asile des douleurs._ Il se mit pendant quinze jours à un régime qui aurait rendu Atlas pulmonique. Et ayant pris un livre de médecine, il étudia, pour les simuler autant que possible, les symptômes d'une maladie qui, à son début, ne se manifeste que par un affaiblissement général accompagné d'une toux légère et fréquente. Lorsqu'il crut savoir assez convenablement son rôle de phtisique pour affronter l'examen de la science, Melchior résolut d'aller se présenter à la consultation de l'Hôtel-Dieu. La veille du jour qu'il avait choisi, il fit par un temps affreux une course d'environ dix lieues dans les environs de Paris, et lorsqu'il arriva à l'hôpital, la fatigue l'avait si bien grimé et le froid l'avait si bien enrhumé, qu'il avait l'air d'un poitrinaire authentique.... Quand son tour fut venu de passer à la visite, Melchior aurait bien donné cent de ses plus beaux vers pour cracher un peu le sang. Mais il avait une mine si épouvantable, et la peur de voir sa ruse découverte lui avait procuré une si belle fièvre, que le médecin lui signa sur-le-champ un bulletin d'admission.

--Quelle est votre profession? lui demanda-t-il à titre de renseignement.

--Je suis poète, monsieur, répondit Melchior en prenant une pose fatale; c'est-à-dire un de ces malheureux que la brutalité du siècle abandonne sans pitié à toutes les misères, et que....

--C'est bon! C'est bon! Allez vous coucher, mon ami; vous n'en mourrez pas cette fois-ci.

Un candidat académique qui vient d'être élu n'est pas plus heureux, en s'asseyant pour la première fois dans son fauteuil, que ne le fut Melchior lorsqu'il entra dans la salle de l'hôpital.

--Enfin, se disait-il en se couchant dans un lit bien blanc, me voilà donc sur cet affreux grabat des misères humaines, et sur-le-champ il commença une ode _À l'hôpital._ Voici quel était son but: une fois cette ode achevée, et il était bien convenu qu'elle serait sublime, Melchior la datait du _Lieu des douleurs_, et il l'adressait à la _Revue des Deux-Mondes_, qui s'empressait de l'imprimer, cela était encore convenu. L'ode imprimée excitait l'admiration générale. La presse, le public, tout le monde s'inquiétait de ce poète martyr, de cet autre Gilbert, de ce frère de Moreau, qui agonisait sur un _infâme grabat_, etc., etc. Et alors, cela était toujours bien convenu, on venait voir Melchior sur son _lit de souffrance_. Les femmes du monde arrivaient en équipage et voulaient jeter sur les blessures de son âme le baume de leurs consolations. La chambre des députés elle-même s'émouvait; le ministre était interpellé et donnait une pension à Melchior pour faire taire les criailleries des journaux libéraux qui hurleraient: _Encore un grand poète qui se meurt de misère!_ Les éditeurs accouraient en foule et se disputaient l'honneur d'imprimer les vers de Melchior. La célébrité chantait son nom dans tous les carrefours de l'univers, et il faisait renchérir le laurier. Tel était sérieusement le plan combiné par Melchior. Pendant huit jours il travailla donc à son ode, qui, lorsqu'elle fut terminée ne comptait pas moins de trois cents vers. C'était un ramassis de vulgarités et de prétentions, une élégie dithyrambique encadrée dans une forme poncive et écrite dans un style médiocre. Le poète l'adressa à une grande revue, et s'endormit, sûr de son affaire.

Mais les choses ne se passèrent point comme le poète l'avait espéré. La grande revue n'imprima point son ode; l'univers entier ignora qu'il était à l'hôpital; les femmes du monde allèrent au bois, à l'Opéra et au bal; les journaux ne publièrent aucun premier-Paris sur le nouveau Gilbert, et le ministère ne lui accorda aucune pension. Seulement, comme on était alors en hiver, époque où les malades sont plus nombreux et les lits d'hôpitaux plus recherchés, le médecin, voyant que la maladie de Melchior n'avait rien de sérieux, lui donna à entendre qu'il eût à demander son _exeat_, s'il ne préférait pas qu'on le lui offrît. Il retourna donc chez lui; mais, durant son séjour à l'hôpital, l'ennui, les drogues et les tisanes qu'il avait été forcé de prendre pour faire croire à cette fausse maladie, en avaient déterminé une vraie, et cette leçon le fit un peu revenir sur le bonheur qu'on éprouve à _souffrir dans le lit de Gilbert._ Lorsqu'il fut guéri il alla à la _Revue_ savoir ce qu'on pensait de son ode et à quelle époque on l'imprimerait. On lui répondit qu'on ne l'imprimerait pas, et il parut étonné.

Cependant cette mésaventure ne fit point renoncer Melchior à son système: il commença de nouveau à se _monter des coups_, comme on dit, et il ne se passait guère de jours où il ne s'ouvrît en rêve de radieux chemins qui le conduisaient aux astres, et plus que jamais surtout il caressait son idée fixe, qui était, comme on le sait, d'élever un monument poétique à celle qui avait eu les prémices de son coeur. Il ne lui manquait plus que cinq cents francs pour réaliser ce beau rêve, en faisant imprimer son volume d'élégies. Un beau matin il ne lui manqua plus rien: un oncle qu'il avait en Bourgogne mourut subitement, et une somme de douze cents francs dégringola avec un grand fracas du testament de l'oncle jusqu'au milieu de la misère du neveu, qui, sans faire ni une ni deux, courut chez un imprimeur s'entendre pour l'impression de son livre.

Le jour où il devait recevoir l'épreuve de la première feuille de son livre, Melchior convoqua ses amis à une grande soirée littéraire et les pria d'amener leurs maîtresses. Il avait, disait-il, besoin surtout d'un auditoire de femmes. Les amis ne se firent pas prier, et au jour et à l'heure convenus ils arrivaient, chacun suivi de sa chacune. Melchior était en habit noir et en cravate blanche à noeud mélancolique; il allait commencer, après une petite allocution aux dames, la lecture du poème, déjà lu tant de fois, lorsqu'un nouveau couple retardataire entra subitement au milieu de l'assemblée. C'était un ami de Melchior, accompagné de sa maîtresse de la veille.

En voyant cette femme Melchior poussa un grand cri: Il venait de reconnaître son idole, sa première maîtresse, qu'il croyait morte depuis deux ans en Angleterre, où l'avait entraînée un mari barbare et jaloux. La dame, en réalité, avait bien été en Angleterre; mais elle n'avait point tardé à jeter son contrat de mariage par-dessus les moulins, et après deux années de séjour parmi les brouillards de Londres, elle était depuis trois mois revenue faire de la bohème galante sous le soleil de Paris. Pour le moment elle n'était pas très heureuse, et donna clairement à entendre à son ancien amant, avec qui elle était restée seule, qu'elle préférait une robe et des bottines à tous les poèmes du monde.

Le lendemain Melchior alla retirer son manuscrit de chez l'imprimeur....

--Comment, mon pauvre chéri, tu as écrit tout cela pour moi... pendant... que.... Ah! ah! c'est bien drôle, fit la dame.

--Oui, dit Melchior, je t'ai aimée en vers pendant deux ans; maintenant je vais t'aimer en prose. Il l'aima ainsi pendant six semaines, après quoi il employa le reste de son argent à apprendre la tenue des livres, afin de pouvoir entrer comme commis chez un agent de change, où il est actuellement, aussi possédé de la fièvre des chiffres qu'il le fut jadis de la fièvre des rimes.

Le manchon de Francine