‹ Scènes de la vie Hollandaise, par HildebrandChapitre 14 sur 25 · III

III

Ennuis de jeune fille.

Clara Douze était assise dans une chambre de la maison de monsieur et madame Vernooy, sur le banc établi dans l'embrasure de la fenêtre; elle travaillait à un cordon de sonnette pour la fête prochaine de son père, et levait de temps en temps sa jolie tête pour regarder dans la rue Haute, mais le plus souvent elle détournait les yeux d'un air désappointé et reprenait son ouvrage.

Clara Douze était une fraîche, joyeuse et charmante jeune fille de la Gueldre, qui n'avait pas encore atteint sa dix-huitième année. Elle avait des cheveux bruns, dont une partie tombait sur ses joues en boucles longues et abondantes, et dont le reste se rattachait sur sa tête en une épaisse tresse, un front blanc comme la neige, de grands yeux bleus pleins d'éclat et ayant une expression franche et ouverte, des joues vermeilles, et une petite bouche si séduisante qu'on ne savait ce qu'on aimerait mieux en recevoir, d'un baiser ou d'une douce parole.

Élevée à la campagne, Clara avait, depuis son enfance, vu chaque année s'épanouir la première verdure, nourri des poulets, des canards et des poissons dorés, couru à l'aventure sans souci de rien, et chevauché sur un poney tant qu'elle avait porté pantalon. Elle savait distinguer toutes les espèces d'arbres et connaissait de plus leur valeur. Tons les ans, à Pâques, elle recevait en présent un; jeune agneau et tenait sur le grenier d'une grange au moins vingt pigeons qui mangeaient dans sa main. Elle saluait les garçons du pays, non par l'apostrophe vulgaire et générique: amis! mais elle les appelait Jean, Henri, Pierre, en un mot, par leur nom quel qu'il fût. Elle ne regardait pas à un peu de neige ou de gelée, et cent fois, dans ses jeunes années, elle avait pêché à la ligne sous une averse.

Clara Douze était depuis quelques jours à Rotterdam, et logeait chez son oncle et sa tante Vernooy. Elle n'était jamais venue en Hollande et s'était fait une très-haute idée de son séjour dans une ville comme la seconde capitale de la Hollande. La sombre rue Haute l'avait passablement désenchantée, et elle ne s'imaginait pas non plus que des pavés ou des briques pussent être aussi sales que le sont ordinairement ceux de Rotterdam par le mauvais temps, alors qu'on dirait qu'il a plu du chocolat délayé, pour me servir de l'expression d'une charmante Rotterdarmoise elle-même. Elle était sortie deux ou trois fois. Le large Blaak[1], avec la multitude de ses boutiques; le Boomtjes[2] et le joyeux Wynharen[3], et leurs mille navires se mêlant les uns aux autres, avec leurs flammes de couleur et leurs pavillons numérotés; l'imposant Leuvenhaven[4], encadré de ses majestueuses maisons, lui plurent assez: mais elle ne trouva pas le Niewe-Werk[5] digne du nom de promenade, et elle compara le Plantädje[6] aux environs de Gorcum. La vaste vue sur les eaux intérieures qu'on découvre du Hoofd lui plut davantage, mais l'oncle Vernooy, qui l'en faisait jouir, trouva qu'il y avait trop de vent en cet endroit, et se vit forcé de tourner le dos au paysage aquatique, tandis que Clara exposait son visage riant au vent qui faisait battre les rubans de son chapeau sur la carcasse de ce même chapeau, et soulevait derrière elle la pointe de son châle. Au demeurant, elle s'estimait plus en sécurité derrière les chevaux dans l'écurie de son père ou au milieu des vaches dans les prairies du pays natal, que dans la presse des rues de Rotterdam, où elle perdait l'ouïe et la vue parmi la foule des chariots et des voitures, qui lui semblaient avoir l'intention expresse de lui passer sur les pieds. Elle trouvait la situation plus critique que quand ainsi que cela arrivait dans le Draai-Steeg[7], le sol se dérobait soudainement sous ses pieds, et que de sales garçons de magasin, en faisant rouler leurs tonneaux, la forçaient à tout instant de chercher un refuge sur le seuil d'une maison, ou que, de temps en temps on jetait d'en haut dans la me des choses peu agréables à recevoir.

Son oncle et sa tante aimaient beaucoup Clara; c'était d'excellentes gens qui avaient très-bon cœur; ils l'avaient invitée avec beaucoup d'instance à venir passer quelque temps chez eux, à l'occasion d'une visite qu'ils avaient faite à ses parents l'été précédent, en revenant d'un petit voyage à Clèves; mais, tout bons qu'ils fussent, ils ne prenaient pas grande part aux plaisirs de la ville. Clara avait appris qu'il y avait à Rotterdam un théâtre où jouaient tour à tour les acteurs hollandais et français de la Haye, et pas moins de trois salles de concerts; à la suite de ces renseignements, elle s'était imaginé que les établissements susdits, contribueraient puissamment à ses plaisirs et lui procureraient des amusements tout nouveaux pour elle. Monsieur Vernooy était bien le plus débonnaire négociant qui ait jamais été planté sur deux jambes, et jamais sa femme, aussi placide que lui du reste, n'avait entendu de sa bouche une parole dure ou désagréable; il était toujours jovial et de bonne humeur; mais le soir, quand il fermait son bureau, il se rendait à la société Amicitia, et y faisait sa petite partie; il rentrait à la maison sur le coup de dix heures, tout aussi débonnaire et aussi jovial qu'en sortant; mais, cependant, de théâtre ou de concert pas de nouvelles.

Ces contrariétés ne firent cependant pas perdre courage à la gentille Clara; elle garda sa gaieté naturelle, bien qu'il lui arrivât de souhaiter de temps en temps d'être à la maison paternelle, ne fût-ce que pour savoir si les pigeons la connaîtraient encore.

Au moment dont nous parlons, elle était donc assise à la fenêtre donnant sur la sombre rue Haute; elle songeait à la campagne, puis jetait un nouveau coup d'œil dans la rue, et s'étonnait qu'un allumeur de réverbères fût si souvent dérangé par la foule, dans l'exercice de ses fonctions. Il était environ midi, et les préparatifs du café étaient faits sur la table.

Madame Vernooy entra. C'était une grosse dame d'une quarantaine d'années, qui avait une figure rose tirant sur le rouge, et un imposant double menton, et qui découvrait, en parlant, une rangée de très-grandes dents blanches. Elle portait un tour très-blond sous son bonnet, et était vêtue d'une robe de mérinos écossais à carreaux immenses. Elle déposa silencieusement sur la table son petit panier à clefs [8] et se mit à faire le café.

--Eh bien! Clara, dit-elle, en versant l'eau, il y a de bonnes nouvelles. Nous avons une charmante perspective pour après-demain.

--Pour après-demain, ma tante? dit Clara, en jetant le cordon de sonnette sur le banc et la figure toute souriante.

--Oui, répondit madame Vernooy, devine un peu ce dont il est question?

--Nous allons au spectacle?

--Non, mon enfant, il n'y a pas de spectacle le jeudi.

--Au concert?

--Du tout! du tout! dit la tante, et craignant que des plaisirs du même ordre ne vinssent à se présenter encore à l'imagination mondaine de sa nièce, elle ajouta: Nous allons dîner en ville!

--Dîner en ville! répéta Clara, un peu désappointée, et chez qui?

--Ah! voilà la question! chez qui?

--Il m'est impossible de le deviner.

--Je te le dirai donc; c'est dans la famille Witse Gerrit; il est de retour... Allons, Clara ne rougis donc pas comme cela...

--Je ne rougis pas le moins du monde, ma chère tante, dit Clara en se levant, et se regardant dans la glace; je n'ai jamais vu ce monsieur de ma vie.

--Fort bien, mais tu en as assez entendu parler, reprit la tante avec un sourire, et il t'intéresse beaucoup.

Clara laissa jaser sa tante et reprit le cordon de sonnette.

En effet, il n'était pas vrai, que la charmante jeune fille eût suffisamment entendu parler du jeune Witse. Madame Vernooy était une excellente femme,--je crois l'avoir déjà dit,--mais elle ne péchait pas précisément par excès d'intelligence. Elle n'avait pas d'enfants, bien que sa prestance physique eût donné lieu à la plaisanterie qu'elle en avait eu, mais qu'à l'exemple de Saturne, de païenne mémoire, elle les avait dévorés; et comme elle avait deux servantes secondées de plus par une couturière, une femme de charge et un homme de peine, elle vivait très-commodément, ou pour mieux dire, elle n'avait rien à faire. Elle ne tenait pas particulièrement à la lecture, sauf lorsqu'elle était malade, ce qui arrivait très-rarement; et comme elle voulait un passe-temps qui l'amusât, elle s'appliquait à rechercher à Rotterdam et ailleurs, les personnes qui pourraient convenablement entrer ensemble dans les liens du mariage. Le plus souvent ses calculs n'aboutissaient à aucun résultat positif, mais comme elle avait chez elle en ce moment une jolie nièce, elle ne pouvait se dispenser d'en faire l'objet de ses vues spéculatives, et cette fois avec le ferme propos de réaliser, si c'était possible, le projet qui sortirait de ses méditations. Après avoir longtemps cherché dès avant l'arrivée de Clara, après l'avoir dix fois conduite à l'autel, chaque fois avec un nouvel époux, elle s'était enfin arrêtée à l'idée que le jeune étudiant Witse serait pour sa nièce un parti convenable. Gerrit avait trois ou quatre ans de plus qu'elle; ses parents possédaient une fortune raisonnable, et de plus comptaient parmi ses meilleurs amis, ce à quoi contribuait principalement cette circonstance, que dans toute la ville d'Erasme on ne pouvait trouver personne qui écoutât avec plus de patience et d'affabilité, les éloges de la perle des fils, que monsieur et madame Vernooy. Une fois ce mariage décidé dans son intérieur, il lui fut impossible de s'imaginer quelque bonheur dans l'avenir pour Clara, sans que le susdit mariage fût d'abord conclu devant l'officier de l'état civil, puis béni par son ministre favori, et par degrés elle en vint aussi à mettre au nombre de ses articles de foi, que les choses étaient ainsi décrétées dans le ciel. Elle ne doutait pas un instant non plus que Gerrit ne revînt pendant le séjour de Clara à Rotterdam, et se mettait l'esprit à la torture pour trouver comment au besoin, on pourrait amener ce retour. Oublieuse des paroles de son illustre contemporain Napoléon (à la mort duquel, soit dit en passant, elle ne croyait pas encore tout à fait), que rien ne glace les cœurs comme l'excès de zèle d'autrui, elle s'était mise à prôner tous les jours, et cela dans les moments les plus mal choisis, le mérite transcendant du jeune homme. Pour ce faire, elle avait fait usage de tous les éloges qu'elle avait recueillis de la bouche de monsieur et madame Witse, et comme ceux-ci tombaient admirablement d'accord sur l'apologie de Gerrit, et répétaient à l'envi, combien Gerrit était studieux, combien Gerrit se conduisait raisonnablement au milieu de la folle jeunesse de Leyde, combien Gerrit était bien vu de ses professeurs, combien Gerrit était fort dans toutes les sciences, il en était résulté que la joyeuse Clara n'avait pu se former d'autre idée du jeune homme tant encensé, que celle d'un intolérable pédant, espèce d'êtres qui, à ses yeux, devaient être estimés les plus ennuyeuses des créatures. D'après cela, elle s'était bien gardée de s'informer de l'extérieur de cette sorte de monstre, persuadée qu'elle était qu'il était impossible qu'il ne ressemblât pas d'une manière frappante au pâle sous-maître du village voisin de la campagne de son père. Madame Witse avait eu la sottise, sans que Gerrit le sût (car il ne soupçonnait pas que sa mère eût conservé de pareilles niaiseries), de répandre des copies de quelques pièces de vers que Gerrit avait faites à l'âge de douze ans, et qui, naturellement, étaient très-médiocres; mais ces vers, de même que la plupart de ceux que font les enfants, étaient écrits sur un ton si grave et si plein de mort et d'éternité, que Clara, à qui on les avait montrés, en avait ri de tout son cœur. Par tous ces motifs, la perspective de s'asseoir à la même table que cette merveille, n'excita nullement chez Clara le degré de satisfaction sur laquelle sa tante avait compté.

--Ce sera bien sûr toute une fête! poursuivit la digne dame, pour provoquer plus d'enthousiasme chez Clara; Gerrit vient d'être promu.

--Holà, holà, ma chère! dit monsieur Vernooy, qui entrait justement, il n'en est pas encore là!...

--C'est bien vrai! dit madame Vernooy qu'inquiétait toute restriction, oui, mon cher trésor, il est promu.

--Non vraiment, répondit-il en s'installant dans son fauteuil, mais il a fait un examen, un très-grand examen. Witse ma raconté que cela a duré deux jours; comment s'appelle cet examen, je l'ai oublié; mais ce qui est certain c'est que le premier jour il a disséqué un cadavre tout entier et le second, il a ... enfin! Il a fait autre chose, mais toujours parfaitement.

--Bah, dit Clara, un cadavre entier!

--Il a sûrement le plus haut? demanda madame Vernooy.

--Le plus haut quoi? demanda son mari.

--Le plus haut ... oh, comment donc cela s'appelle-t-il? je veux dire le plus haut, voyez-vous, tout ce qu'il y a de plus haut; c'est comme, pour dire, le primus à l'école latine. Il était primus tous les ans. Sais-tu ce que c'est primus, Clara?

--Non, ma tante! répondit de l'air le plus innocent Clara qui le savait parfaitement.

--Primus, reprit la tante d'une voix affable qu'accentua un ton doctoral, c'est quand on est le premier de sa classe mais à l'école latine, sais-tu. Alors, il y a distribution des prix à l'église française, et alors tous les primus font des gratias. Sais-tu ce que c'est qu'un gratias?

--Non, ma tante.

--Eh, mon Dieu, tu ne sais pas ce que c'est qu'un gratias? demandèrent en même temps madame Vernooy et son mari.

--Non, en vérité.

--Tu ne sais pas cela? poursuivit la tante; c'est un remerciement pour le prix qu'on reçoit. J'allais toujours avec madame Witse quand il y avait distribution, mais cela s'appelait alors proprement promotion. Mon Dieu, Gerrit faisait cela si gentiment; le cœur me battait quand son tour arrivait. J'ai su longtemps ce que disait le recteur: comment donc était-ce?

--Oui, dit Vernooy, comment était-ce? Acide Witse...

--Et excipe pryzia; oui, Clara, je sais aussi mon latin. Te rappelles-tu encore la dernière fois, Vernooy?

--Sans doute! répondit celui-ci avec aplomb, bien que les différentes fois n'eussent laissé dans sa mémoire que les souvenirs les plus confus.

--C'était le plus grand de tous les élèves, poursuivit sa femme. Oh, c'était si drôle de voir un si grand garçon au milieu de tous ces petits! Mais aussi c'était le seul qui eût un habit. Et ses gants neufs, t'en souviens-tu, Vernooy?

--Oui, dit Vernooy avec un sourire qu'il ne sut comprimer, oui, oui, ses gants neufs!

--On portait alors, continua sa moitié, de ces gants jaune clair; tu te le rappelles encore Clara, des gants couleur pattes de canard? Eh bien, il en avait aussi, comme cela lui allait bien! Comme à un vrai faraud, quoi! Mais on voyait bien qu'ils étaient neufs; ils avaient les bouts si plats, tu sais?

--Oui, de longs bouts si plats, dit Vernooy en riant; mais qu'arriva-t-il donc de ces gants?

Cette question était risquée. Monsieur Vernooy fondait sur la mention simple mais apologétique en quelque sorte d'une paire de gants couleur pattes de canard la supposition hardie qu'en réalité ils avaient joué un rôle historique, tandis qu'ils n'avaient été qu'un ornement passif, ruais absolument qu'un ornement passif du jeune Witse.

--Que voulez-vous dire, Vernooy? demanda sa femme avec surprise; il n'arriva rien pour autant que je sache.

--Si! si! répondit le mari qui devint tout rouge et vida sa tasse pour dissimuler son embarras; il arriva quelque chose de ces gants. Ne les laissa-t-il pas tomber bêtement ou quelque chose comme cela? j'ai là comme un souvenir confus...

Pendant l'évocation do ce vague souvenir la tante n'avait cessé de hocher la tête d'un air incrédule:

--Non, je ne sais rien de cela, dit-elle, je n'en sais vraiment rien; mais ce que je sais parfaitement c'est que c'était beau à voir; je n'y pouvais rien comprendre, comme bien tu penses, Clara, car c'était tout latin... N'y avait-il pas du grec aussi, Vernooy?

--Oui, dit Vernooy, en fronçant les sourcils d'an air significatif, si je me rappelle bien, je crois que c'était du grec.

--Cela n'y fait rien. C'était un plaisir de le voir. Il montra avec les mains la table où étaient assis les ... comment donc? les...

--Curateurs! acheva Vernooy.

--Et alors il mit la main sur son cœur, puis la leva en l'air, car il y avait quelque chose du ciel là-dedans, et tout cela si bien, si gentiment, avec tant de grâce ...

--Et tout cela avec des gants pattes de canard? demanda la malicieuse Clara.

--Tout cela avec des gants pattes de canard, répéta la tante avec ce zèle bienveillant qui portait à intéresser sa nièce au jeune Witse par toutes les paroles, tous les renseignements, tous les tableaux possibles; vrai, c'était un plaisir de le voir. Beaucoup de personnes disaient qu'il s'acquittait de sa tâche le mieux de tous. Cela allait aussi sans manquer un mot ...

--Mais qu'arriva-t-il donc avec ces gants? marmotta Vernooy; il me semble pourtant...

--Allons donc, dit Madame craignant que cette, histoire de gants rêvée ne vint encore jeter une ombre sur la séduisante peinture qu'elle venait de faire de Gerrit comme collégien; vous confondez avec autre chose.

--Je sais bien que nous avons ri de ce petit garçon qui, dès qu'il a eu son livre en main, a tourné le dos et oublié tout à fait le gratias.

--Ce sera cela, dit l'excellent mari tout content de pouvoir s'attacher à quelque chose qui couvrît son imprudente réminiscence. Oui, oui, ce petit garçon, je le vois encore.

--Mais, dites-moi, ma tante, demanda la jeune fille aussi naïvement qu'elle le put, monsieur Witse n'a pourtant pas remporté de prix maintenant, n'est-ce pas?

--Mais non, mon enfant! à l'université! allons donc! A moins que ce ne soit une médaille, se hâta-t-elle d'ajouter pour tirer parti de cet incident aussi, en avez-vous entendu parler, Vernooy?

--Non, dit Vernooy, non, ce n'est pas le cas, en pareille circonstance on reçoit un grade.

--Justement, un grade: voilà le mot que je cherchais tout à l'heure. Gerrit a sûrement le plus haut grade, n'est-ce pas?

--Certainement, certainement, dit monsieur Vernooy, oui, très-certainement. Oui, il a écrit cela aussi.

Le lecteur sait mieux à quoi s'en tenir, mais Vernooy qui donnait volontiers raison à tout le monde et surtout à sa femme, assurait le fait par bonté de cœur et sur une simple conjecture. Cependant, que cette circonstance donnât le dernier coup à la personne de Gerrit Witse dans l'estime de Clara à qui il était impossible de se le représenter autrement que comme un présomptueux pédant avec les gants jaunes de la promotion, cela va de soi, et c'est ce que sentira quiconque a une dent contre de jeunes pédants et des gants jaunes.

Longtemps elle avait su se contenir, mais maintenant elle dit avec une évidente ironie:

--En vérité, je désire extraordinairement voir cette merveille de science.

--Vois-tu bien que tu le désires? répondit sa tante qui prenait tout au mieux. Voilà que lu rougis encore. Maintenant du moins tu ne me soutiendras plus que lu ne rougis pas, ma fille. N'est-ce pas, Vernooy, ne rougit-elle pas terriblement?

--Le plus terriblement du monde! répondit Vernooy, et sans nul doute il devait en être ainsi; si le brave homme qui avait la vue mauvaise pouvait le remarquer, surtout si l'on songe que Clara était assise à l'ombre d'un rideau, le dos tourné à une fenêtre et cela à une fenêtre de la rue Haute à Rotterdam, où, d'après le témoignage des plus vieux habitants, le soleil n'a jamais pénétré.

--Clara, dit l'oncle qui aimait bien à tourmenter, prends garde, ma fille, qu'il ne prenne ton petit cœur dans ses filets!

--Il n'y a pas de danger, mon oncle.

--Hé! je suis curieuse de voir ce qui sortira de là, dit la tante, fais-y bien attention, mon enfant! Et elle espéra que pour la jeune fille cet avis signifierait: Jette-le bien vite ce cœur aux pieds du jeune homme.

Mais les chances étaient très-défavorables, car l'aversion de Clara n'avait fait que s'enraciner de plus en plus.

--Un Monsieur si savant ne fera pas attention à moi, dit Clara tout haut, et puis je ne suis pas faite pour autant de science.

Et elle songeait à part soi:

--Fût-il aussi sage que Salomon cela ne l'avancerait pas; je tournerai le dos à ce fou présomptueux.

On voit combien était peu dangereuse la manie de la tante Vernooy de marier les gens.

[1] Principale rue de Rotterdam.

[2] Superbe quai planté d'arbres.

[3] Port au vin.

[4] Port du Lion.

[5] Promenade récemment créée.

[6] Autre promenade.

[7] Ruelle tournante.

[8] Les ménagères hollandaises portent leurs clefs dans un petit panier.

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