‹ Scènes de la vie Hollandaise, par HildebrandChapitre 19 sur 25 · III

III

Combien elle était charmante.

Madame Deluw était non loin de là, occupée à gourmander Jeannette sur sa conduite. Elle ne concevait pas, disait-elle, l'œil fixé sur le jardinier, qu'il y eût toujours quelque chose à faire au jardin quand la famille s'y trouvait.

Deluw confia son ami à sa femme et voulut s'éloigner.

--Encore un mot! dit madame Deluw.

--Qu'est-ce, ma chère? dit le docteur.

--N'y aurait-il rien à faire à cela?

--A quoi?

--A ces gamins.

--Quels gamins? Willem et...

--Eh non! à ces gamins là-bas...

--Que voudrais-tu donc qu'on leur fît?

--Je voudrais que cela leur fût défendu! dit madame Deluw.

--Mais, ma chère, nous n'en avons pas le droit, répondit le docteur.

--Je trouve cela parfaitement indécent, et surtout pour Mina qui est toujours assise sous le cyprès... Ne pourrais-tu...

Le docteur n'écouta pas; il était déjà parti.

Cet entretien concernait cinq ou six petits garçons de huit à neuf ans qui étaient dans la prairie, à un quart de lieue de Veldzicht, et qui, par cette excessive chaleur, trouvaient l'eau du canal beaucoup plus fraîche que leurs vêtements.

--Votre fille aînée, dit Bruis quand il se trouva seul avec madame Deluw, votre fille aînée paraît aimer beaucoup la solitude...

--Oh oui, monsieur! Cette fille me donne beaucoup de plaisir. Elle est toujours dehors avec un livre ou l'autre; je vous assure qu'elle comprend le français encore mieux que moi; elle lit aussi l'anglais et l'allemand...

--Vraiment! dit monsieur Bruis; c'est en effet un plaisir. En Hollande les circonstances sont si favorables pour tout cela...

Madame Deluw crut que cette remarque diminuait les mérites de sa progéniture.

--Cela dépend beaucoup, monsieur, répondit-elle, de la façon dont on met à profit ces circonstances, et ma fille étudie toujours. Son plus grand plaisir est d'étudier, et elle ne se soucie pas non plus de toutes les choses auxquelles prennent plaisir les jeunes filles de son âge.

Monsieur Bruis n'aimait pas beaucoup les jeunes filles de cette espèce.

--Quel âge a mademoiselle votre fille? demanda-t-il.

--Seize ans! dit madame Deluw en relevant la tête avec une majesté toute maternelle.

--Ipsa flos! murmura monsieur Bruis.

--Et comme je vous disais, poursuivit madame Deluw, elle sait l'anglais, le français et l'allemand. Je pense qu'elle est encore sortie avec un livre anglais. Ne l'avez-vous pas vue?

--J'ai vu une dame, assise sous un arbre et occupée à lire, dit monsieur Bruis qui n'avait pas l'habitude d'appeler dame une jeune fille de seize ans; mais il songeait à l'anglais, au français, à l'allemand, puisa cette lecture continuelle!

--Oh! c'est sa place favorite! dit madame Deluw; nous irons lui rendre visite, si vous le voulez bien. Il y fait frais et nous pourrons nous y reposer un instant.

Ils s'approchèrent de la place favorite; la jeune fille se leva et inclina de nouveau la tête en l'honneur de monsieur Bruis.

Madame Deluw s'assit sur le banc à côté de sa fille et monsieur Bruis s'accommoda d'une chaise.

--Nous venons nous asseoir un instant auprès de toi, Mina, que lis-tu là, ma fille? est-ce encore de l'anglais!

--Oh non! maman, c'est un livre ... je ne savais que prendre ... j'ai trouvé cela sous la main ... Jeannette fait-elle encore des folies?

La physionomie de Mina était inquiète et décontenancée. A vrai dire ce n'était nullement une jolie fille; elle aussi était très-pâle et avait une vilaine expression dans les yeux qui regardaient toujours de côté; de plus des mouvements nerveux qui ne plurent pas à monsieur Bruis, tiraillaient ses traits.

Madame Deluw n'insista pas pour voir le livre. Pour autant que put le remarquer monsieur Bruis, le susdit livre ressemblait étonnamment à certain petit volume intitulé: Amours et amourettes de Napoléon, volume dans lequel une fille de seize ans peut, à coup sûr, apprendre bien des choses plus ou moins édifiantes.

Pendant quelques instants le trio demeura assis, et madame Deluw seule adressa à plusieurs reprises la parole à sa fille afin d'en tirer quelque phrase qui mît au jour son mérite transcendant; de temps en temps elle hochait la tête en regardant les petits garçons qui se baignaient à un quart de lieue de là.

--Oh! dit Mina, tandis que ses doigts se crispaient fébrilement sur le volume qu'elle mettait à la lettre en pièces... Oh! c'est affreux qu'on soit si peu chez soi ici!

En cet instant, une voix à demi contenue fit entendre son nom.

--On t'appelle, ma fille! dit madame Deluw.

--Non, maman! dit Mina, et elle faillit déchirer la couverture du volume.

Monsieur Bruis abattait avec sa canne les pissenlits et les pâquerettes qui émaillaient le gazon.

--Mina! cria la voix sur le même ton, pourquoi donc ne viens-tu pas? Le vieux est en ville, et Jeannette dit que ta chère maman est au pavillon avec un mufle étranger.

La chère maman regarda sa chère fille. Le mufle étranger fit comme s'il ne s'apercevait de rien, et se rapprochant du bord du canal, parut consacrer toute son attention à un trekschuit qui s'approchait et auquel il eût crié de tout son cœur: Voyageur! s'il eût eu avec lui son surtout et sa valise.

Les yeux de madame Deluw lançaient des étincelles; elle pinça le bras de Mina.

--Que signifie cela? demanda-t-elle à voix basse, car elle ne voulait pas faire une scène en présence de l'étranger.

--Ah ça! continua la voix, ne fais pas de façons! Je sais bien que tu es là, mais je n'ose y venir... Ta chaise de l'autre fois est encore ici, et personne ne peut m'y voir.

Il y eut un silence d'un instant.

--Après cela, peu m'importe, puisque le vieux est sorti!

Pouf! quelqu'un sauta par-dessus la cloison du n° 32; le feuillage des arbres frissonna, et sur la place favorite de la charmante jeune personne, apparut un garçon déhanché, de l'âge d'un écolier de gymnase, lequel portait une casquette bleue, une veste ronde, et avait une physionomie parfaitement stupide, brutale et en tout digne d'un vaurien.

--C'est différent! dit le garçon déhanché, dès qu'il aperçut maman Deluw et monsieur Bruis.

--Monsieur! dit madame Deluw, frémissante de colère.

--Willem n'est-il pas ici? demanda imperturbablement le garçon déhanché.

--Non, monsieur! répondit madame Deluw, et fût-il ici, Willem ne fréquenterait pas un jeune homme qui ose parler à ma fille comme ... comme ... comme vous venez de le faire!

--C'est différent! dit le garçon déhanché, mais si votre fille court après moi, je n'y puis rien. Sa chaise est là-bas contre la cloison, n'est-ce pas, Mina?

--Vous êtes un mauvais garnement! dit Mina, en se mordant les lèvres; je ne vous connais pas, ni ne veux vous connaître!

--C'est différent! riposta-t-il de nouveau. Cette locution était probablement à l'ordre du jour au gymnase, à cette époque, parmi les traducteurs d'élite de Tite-Live et de Virgile. Le personnage fit un demi tour en disant:

Mes compliments au docteur!

Et il se mit en devoir de quitter la scène en sifflant.

En cet instant, parut Willem, qui, comme on l'a vu, n'était pas homme à fréquenter des vauriens de cette espèce.

--Ah! dit le garçon déhanché, voilà ce cher ami qui fait trois fois par semaine l'école buissonnière. C'est différent! Willem, mon chéri, comment t'ont plu les œufs frais du poulailler de la laitière?

Et saisissant Willem par la main, le garçon déhanché se mit à rire de tout son cœur.

--Il est temps que je parte, madame! dit monsieur Bruis feignant de n'avoir rien entendu et de sortir d'une profonde préoccupation. Je vous prie de saluer cordialement votre mari de ma part; mais il se fuit tard. Je vous remercie de votre amicale réception! Votre serviteur, mademoiselle Deluw; bonjour, mes jeunes messieurs!

Et avant que madame Deluw, qui naturellement était horriblement confuse, pût dire un mot, monsieur Bruis avait quitté la place favorite de Mina.

Il se hâta de chercher son chemin parmi les sentiers étroits et tortueux.

--La panse! cria du haut d'un des pommiers voisins une voix qu'accentuait un rire insolent.

Monsieur Bruis sentit tout son sang lui monter à la tête; car c'était la voix du gamin de cinq ans qui, dès que son père avait tourné les talons, avait naturellement rompu son ban.

Monsieur Bruis se tourna de tous côtés pour découvrir le polisson, mais il ne l'aperçut pas. Il ne put toutefois s'empêcher de faire un mouvement avec sa canne, comme s'il lui en administrait un bon coup.

Il atteignit la porte, mais comme il n'était pas initié aux mystères de la serrure, il se passa assez de temps avant qu'il réussit à l'ouvrir, ce à quoi contribuaient, on le comprend, sa hâte et la surexcitation dans laquelle il se trouvait, tandis que le gamin ne se faisait pas faute de répéter sur tous les tons son sobriquet académique.

--Dieu soit loué! s'écria monsieur Bruis, du fond du cœur, quand il arriva au bout de l'allée de maître Moris, fermement résolu à gagner au plus tôt le premier logement venu dans la ville que je ne nommerai jamais. Justement il n'avait pas encore eu le temps de se refroidir.

--Eh bien! voire ami le docteur Deluw? demanda madame Bruis à son excellent époux qui, huit jours plus tard, se reposait des fatigues du voyage à côté de sa digne moitié, en se rafraîchissant au moyen d'un grand verre de vin du Rhin et d'eau gazeuse convenablement sucré.

--Avez-vous été parfaitement reçu? N'a-t-il pas été ravi de vous voir? A-t-il une gentille femme et de jolis enfants?

--Mon ami le docteur Deluw, ma chère, a un charmant jardin où l'on prend du thé, une femme, deux fils et deux filles qui lui donnent beaucoup de satisfaction, surtout la fille ainée...

Et il remua une fois encore son grand verre rempli de vin, d'eau gazeuse et de sucre, et le vida d'un seul trait.

FIN D'UNE VIEILLE CONNAISSANCE.

LA FAMILLE STASTOK

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