V
Où il est prouvé que les plaisirs simples sont aussi des plaisirs vrais, et où l'on trouvera de plus un incident triste.
La partie de dorure devait commencer au plus tard à cinq heures et demie, et, vers cette heure, je me mis en route pour la demeure du pâtissier de Groot, ou, comme disait toujours Henriette, des de Groot. Cette demeure était passablement éloignée de celle de monsieur Kegge, et je partis muni d'indications données par celui-ci, indications probablement très-claires pour un habitant de la ville, mais très-embrouillées pour un étranger.
Tout à coup je me trouvai dans une ruelle obscure au bout de laquelle une vive lumière semblait sortir de terre, et, sur ce fond lumineux, il me parut voir une masse sombre dont les contours se mouvaient en ondulant. A mesure que j'approchais j'entendis sortir de cette masse des voix qui semblaient appartenir à de petits garçons. Arrivé tout près, je vis en effet un groupe de gamins, se pressant de toutes manières les uns sur les autres, qui, à travers la croisée d'un souterrain, suivaient de l'œil les mouvements d'un maître pâtissier et de ses vassaux qui, vêtus de leur costume de toile blanche, pétrissaient, confectionnaient, façonnaient et cuisaient des merveilles analogues à celles auxquelles Henriette avait refusé de donner la dernière perfection. Je m'arrêtai un instant et pris plaisir à voir l'intérêt que portaient à l'affaire ces polissons des rues qui probablement n'auraient d'autre part aux largesses de saint Nicolas, que de voir préparer les friandises qui devaient rendre heureux ou malades, comme l'assurent des pessimistes, leurs frères plus favorisés.
--Allons, recule un peu! laisse-moi voir aussi! dit l'un des gamins qui appuya l'expression de son désir en jouant vivement des coudes.
--Oh! Jean, en voilà un beau! s'écria un autre, c'est bien sûr un Jan Klaas[1].
--Es-tu fou? s'écria un troisième; c'est une femme!
--Allons donc, si c'est une femme, je consens à ce que Pierre entre dans la cave.
--Ne joue donc pas des coudes comme cela, Gerrit, entends-tu?
--Prends garde, Pierre, ton sabot va tomber dans la cave.
--Regarde; en voilà un qui ouvre le four; voilà-t-il un feu.
--Que fait donc ce gros-là? il frotte ses mains dans la farine.
--Eh bien, faut-il pas que la pâte reste à ses doigts? Tu es bon, toi!
--Attends un peu! en voilà un fameux; celui-là coûte bien un daalder, sais-tu?
--Plus souvent que tu l'aurais pour un daalder!
--On t'en donnera des daalder.
Telles étaient les paroles et d'autres semblables qu'échangeaient les spectateurs attroupés devant les vitres de cet atelier.
Au coin de la maison pendait une grande enseigne sur laquelle était peinte l'histoire connue du Zoeten inval[2] et au dessous ces mots: H. P. De Groot. Toutes espèces de gâteaux et de pâtisseries. J'étais bien tombé. J'entrai dans la boutique; il y avait un tel brouhaha de voix féminines dans une chambre contiguë et fermée par une porte vitrée et garnie de rideaux verts, que je m'aperçus clairement que la partie était en train, et que je dus m'annoncer plusieurs fois à voix très-haute avant que quelqu'un se montrât.
La porte vitrée s'ouvrit et la jolie Sara parut, la figure haute en couleur comme si elle sortait d'une conversation très-animée ou d'une chambre très-chaude.
--Vous seul, monsieur Hildebrand?
--Au lieu de votre cousine Kegge, Mademoiselle. Je viens l'excuser auprès de vous.
--Mais vous entrerez, n'est-ce pas.
--Un instant.
Sara rouvrit la porte pour me faire entrer, et j'aperçus toute la compagnie.
Là se trouvait, toute fière d'un collier de corail, de boucles d'oreille de corail, d'une broche de corail, voire même d'une bague garnie d'une large incrustation de corail, mademoiselle Marie Dekker, fille d'un bon tailleur, et, à son côté, un large grain de beauté sur la joue et une boucle de cuivre qui rayonnait sur son abdomen comme un soleil carré, Catherine de Riet, fille de l'épicier voisin. Venait ensuite Pierrette Hupstra dont le père occupait l'importante charge d'huissier, qui s'imaginait qu'il n'y avait rien de plus coquet ni de plus gracieux qu'un léger tissu rose fixé au cou par un petit anneau. Suivaient Gertrude et Thérèse, rejetons de monsieur Opper, un boucher d'importance, dont l'une avait un chapeau garni de fleurs de pierre et l'autre un dito orné d'une plume de bois, mais qui se trouvaient tout heureuses d'avoir sur la tête respectivement une céphalide bleue et une rouge, fermement convaincues qu'elles étaient qu'il n'y avait pas au monde de coiffure plus charmante on plus à la mode. Après elles venait la maigre Marguerite Van Buren, la doyenne d'âge des invitées, et qui pouvait avoir trente et un à trente deux ans; elle vivait in otio curti dignitate, d'une petite rente viagère que lui avait faite une vieille fille chez qui elle avait été quelque chose de plus que femme de chambre et quelque chose de moins que demoiselle de compagnie; elle portait un petit bonnet garni d'une étroite dentelle et un tour qui ne ressemblait pas mal à deux petites grappes de raisins secs. J'aperçus aussi Barbe Blom dont le père tenait une grande boutique de charcuterie et qui elle-même portait au doigt du milieu un grand capuchon noir, parce qu'elle s'était blessée par accident au doigt susdit et que le froid était venu envenimer la blessure. Puis, comme contraste, Suzette Noiret, fille d'une veuve qui habitait un hospice et appartenait à la communauté française. Suzette avait un extérieur des plus gracieux et des plus charmants, et rivalisait en brun avec la blonde Sara à côté de laquelle elle était assise. Enfin au haut bout de la table trônait madame de Groot mère, une clame d'une quarantaine d'années, vêtue d'une robe de soie noire et portant un bonnet orné d'une grande quantité de rubans blancs, bonnet suffisamment haut et large et qui pourtant n'était sans aucun doute que l'ombre de la coiffure qu'elle arborerait le cinq décembre.
La répétition de mon message fit beaucoup d'effet sur madame de Groot qui avait espéré faire parade de sa cousine Henriette; cela contraria aussi beaucoup toutes ces demoiselles, selon leur dire, bien que je fusse convaincu que l'absence d'une dame pareille débarrassait d'un grand poids le cœur de bon nombre d'entre elles. Il s'ensuivit un chuchotement général, engagé par ces dames deux à deux et duquel se dégagea enfin le solo de Marguerite Van Buren qui déclara «que c'était triste pour mademoiselle Kegge; c'était un si gentil passe-temps que dorer.»
--J'espère, dit madame de Groot, j'espère inviter aussi la semaine prochaine les petits cousins et cousines. Je demanderai à la même occasion quelques enfants du voisinage.
--Mais vous ne les ferez pas travailler à des pièces aussi importantes que celles-ci, observa mademoiselle Van Buren, en imbibant son pinceau et en appliquant une longue bande d'or sur la flamme d'un vaisseau de guerre.
--C'est charmant, en vérité, dis-je à mon tour. L'eau me vient à la bouche de m'en mêler. Me permettra-t-on de me joindre à la partie?
Cette proposition provoqua des éclats de rire et une explosion de gaieté qui grandit encore quand on s'aperçut que j'avais parlé sérieusement.
Le noble art de dorer qu'on désigne aussi par le mot plaquer tenu pour injurieux par tous les pâtissiers, ce noble art, dis-je, requiert nécessairement quatre choses, savoir: le gâteau qui doit être doré, la dorure elle-même, un pinceau humecté et cette partie de la peau du lièvre ou du lapin que les chasseurs nomment la plume et le commun des mortels la queue; cette queue sert, dans le cas particulier dont-il s'agit, à presser et à fixer l'or appliqué sur le gâteau. Afin que le travail marchât régulièrement, à une extrémité de la table était assise la jolie Sara qui distribuait les différents gâteaux de saint Nicolas qui devaient subir l'opération: des hommes, des femmes, des vaisseaux, des paradis[3], des soleils, des cavaliers, des voitures, tous le plus souvent de première grandeur. A l'extrémité opposée, madame de Groot, qui versait aussi le thé, découpait des cahiers de feuilles d'or en bandes larges ou étroites, afin d'en pourvoir convenablement chacun. La table était couverte de tasses pleines d'eau et chaque invitée était armée d'un pinceau et d'une queue de lapin. On me munit aussi de ces deux objets; mais à chaque chose que je prenais en main, matériaux ou instrument, c'était un éclat de rire ou un cri de surprise.
--C'est vraiment dommage! dit Marie Dekker.
--De ma vie je n'ai vu chose pareille! déclara Catherine de Riet.
--Ces étudiants sont tous de drôles de corps, murmura celle qui portait la céphalide rouge.
--Monsieur s'en acquitte bien, dit celle à la céphalide bleue.
--Je suis curieuse de voir ce que cela deviendra, dit Marguerite Van Buren.
--Il faut que monsieur mange ce qu'il cassera, n'est-ce pas, madame de Groot? demanda Barbe Blom qui paraissait me vouloir du bien.
Mais Suzette Noiret et Sara m'expliquèrent et me montrèrent, par leur exemple, comment je devais m'y prendre.
Il ne faut pas que mes lecteurs, qui regardent peut-être du haut de leur grandeur le bel art de dorer les gâteaux, s'imaginent que le susdit art soit si simple et si facile. Sans doute chacun est capable de dorer un cochon de quatre duits [4]; une bande pour le sol et des losanges sur le corps, voilà l'affaire bâclée; un enfant ferait cela! mais dorer convenablement de beaux garçons et de belles filles de vingt-quatre stuivers, jusqu'aux plis du collet et au réseau du sac à tricot; dans une Eve auprès de l'arbre, n'oublier aucune pomme (car c'était un pommier) et ne pas donner aux replis du serpent une forme anguleuse; garnir de lignes d'or tous les agrès et tous les sabords d'un vaisseau de guerre, comme faisait mademoiselle Van Buren, et une voiture attelée comme mademoiselle de Riet, qui faisait serpenter le fouet si naturellement qu'on eût dit un tire-bouchon d'or, c'est une tout autre affaire! On a bientôt dit: Ce n'est jamais que dorer un gâteau! mais je vous assure qu'il y a dorer et dorer, et qu'il y avait, par exemple, une différence du tout au tout entre l'homme qu'avait doré Thérèse et celui qu'avait parachevé Gertrude, tellement que Thérèse elle-même dut avouer qu'elle ne savait comment Gertrude avait fait si naturellement le parapluie; sur quoi l'homme de Gertrude fit le tour de la table, et toute la société déclara à l'unanimité que c'était vraiment comme si le parapluie vivait.
Quant à moi je puis vous attester, en homme d'honneur, qu'après avoir d'abord essayé mes forces sur la selle d'un cheval que dorait mademoiselle Noiret, et m'être fait initier par elle aux principaux secrets de l'art; je puis vous attester, dis-je, que je sentis un frisson glacial parcourir mes membres lorsque je vis confier un grand, un majestueux soleil à ma propre responsabilité. Je ne puis me dispenser de faire ici une observation dans l'intérêt général. En matière de dorure de gâteaux, il est surtout de la plus extrême importance de bien mesurer la quantité d'eau qu'on étend avec le pinceau à la place où l'on veut appliquer l'or, car si l'on en prend trop peu l'or n'adhère pas, et si l'on humecte trop, l'or devient mat. Et que signifie un soleil mat?
Bientôt on s'accorda à reconnaître que je commençais à m'en tirer très-bien; j'espère qu'on ne verra pas de fanfaronnade dans une chose que j'attribue volontiers à la bienveillance de la critique; bientôt on ne fit plus attention à moi. La conversation devint aussi de plus en plus animée. Marie Dekker aux ornements de corail, Catherine de Riet et Pierrette Hupstra discoururent longuement sur les fripantes morts mentionnées par le journal de Harlem, dont trois entre autres frappaient des gens à la fleur de l'âge et deux étaient le résultat d'un malheureux accident. Elles parlèrent beaucoup ensuite du froid pénétrant, de voyages fatégants et de fièvres catérales. Elles effleurèrent aussi le sujet scabreux des vomatifs et des opérations, et en revinrent peu à peu au doigt de Barbe Blom. Celle-ci ne devait pas traiter trop légèrement la chose. L'une disait qu'elle devait faire venir le médecin, mais l'autre assurait qu'elle ne devait pas le faire venir et cela par la puissante raison que c'était un médecin qui avait gâté le doigt du beau-frère de son cousin; l'une voulait qu'elle appliquât un cataplasme sur son doigt parce que le froid était la grande cause du mal; l'autre conseillait l'emploi du lait doux pour en tirer le feu; une troisième, qui était visiblement sous l'influence du génie du lieu, estimait que rien n'était plus salutaire que la pâte de pain d'épice. Barbe Blom réfléchissait au moyen de concilier le mieux possible ces différents conseils. Après cela, Marguerite Van Buren prit le haut ton et raconta à la société des choses prodigieuses sur l'avarice de mademoiselle Troes dont elle tenait sa rente viagère.
--Oui, je vous le dis, quand on devait manger des pommes, elle en donnait vingt-quatre à la servante qui, après les avoir pelées et coupées en quatre, devait apporter la poële, et alors Mademoiselle comptait si... Combien cela fait-il déjà, quatre fois vingt-quatre? Si c'était quatre fois vingt-cinq cela ferait juste cent; c'est donc quatre de moins ou nonante-six,--elle comptait s'il y avait bien nonante-six quartiers, et puis elle recomptait encore quand les pommes venaient sur la table.
Les céphalides bleue et rouge exprimèrent, à ce sujet, la plus profonde surprise. Barbe Blom demanda s'il était vrai que mademoiselle Troes fût devenue si riche en ramassant et recueillant, dans sa jeunesse, toutes les aiguilles et les épingles qu'elle trouvait sur son chemin. Je saisis cette occasion pour raconter différentes anecdotes sur de célèbres avares anglais, anecdotes usées vis-à-vis de toutes mes connaissances; mais qui, dans ce milieu, tirent merveille, si bien qu'on commençait à me trouver très-gentil, tout en faisant pourtant la remarque que j'en contais un peu.
Mademoiselle Noiret était peu communicative, et je rapprochai son silence continuel de l'expression triste de sa bouche, qui me faisait supposer qu'elle n'était pas heureuse.
Sara était charmante, et bien qu'elle surpassât par son éducation toute la société, elle n'en était pas moins à sa place, très-simple et très-naturelle. Elle était sans cesse en course pour munir chacun de ce dont il avait besoin, et Marguerite Van Buren se mit à lui lancer des œillades significatives en souriant d'une façon mystérieuse, ce qui voulait dire qu'elle tourmentait la jeune fille à propos de moi, à la grande satisfaction de toutes les autres. Barbe Blom eut aussi son tour; on l'avait vue dernièrement, à la sortie de l'église, saluer très-affectueusement un certain Kees[5]; mais elle détourna la plaisanterie en la faisant tomber sur la céphalide rouge qui, à la dernière Kermesse avait été avec, ce même Kees sur les chevaux de bois; la céphalide bleue fut appelée à attester qu'il se mitonnait, comme on dit, quelque chose entre sa sœur et Kees; sur quoi la rouge dit que la bleue devait se taire. Marguerite Van Buren dit que chacun avait son tour, et Barbe Blom s'écria:--Eh! eh! Marguerite! je ne me fie pas à vous non plus! vous allez si souvent maintenant à Amsterdam; je crois bien qu'il y a aussi quelque chose là-dessous. Marguerite dit que Barbe était une méchante. Je remarquai que Suzette Noiret n'était tourmentée par personne.
À sept heures et demie entra un grand chaudron rempli de lait anisé qui fut trouvé déli [6] par toutes ces dames. Le créateur et modeleur des gâteaux artistement confectionnés que nous étions occupés à illustrer, sortit de la boulangerie et vint voir si l'on ne demandait rien. C'était un brave, débonnaire et joyeux bonhomme, qui eut grand plaisir à entendre Barbe Blom lui raconter en faisant un clin d'œil que Thérèse et Gertrude Opper avaient mangé au moins pour sept florins de gâteaux cassés. Thérèse répondit à cette imputation en faisant remarquer que Barbe ferait mieux de se taire vu qu'elle-même avait fourré dans sa poche tout un vaisseau de guerre; sur quoi le pâtissier menaça les dames de ne laisser franchir le seuil par aucune d'elles, sans qu'il eût préalablement inspecté ses poches. La gaieté s'éleva alors jusqu'au transport. De Groot bourra une petite pipe de bois qu'il tenait en main et retourna à sa boulangerie.
Sur le coup de neuf heures arrivèrent trois gaillards solides et bien découplés, trois bons garçons vêtus de leur meilleur habit et portant des cols qui dépassaient leurs oreilles. L'un, frère de Pierrette Hupstra, était commis à la maison de ville; l'autre, frère des demoiselles Opper, se destinait à l'ébénisterie; et le troisième, frère de Catherine de Riet, était sous-maître dans une école hollandaise; la raison de leur apparition n'était autre que de ramener à domicile leurs sœurs et quiconque voudrait se confier à leur protection.
Madame de Groot déclara qu'il fallait cesser notre travail, vu qu'on faisait toujours des sottises quand des messieurs s'en mêlent, et il fut décidé qu'on jouerait, avant de se séparer, un jeu innocent. Quand tout l'atelier de dorure, comme tel, fut transformé, on fit choix de Pigeon vole, et je n'ai jamais vu nulle part tant d'innocente joie que lorsque madame de Groot voulut faire voler un dromadaire. Barbe Blom fut prise au piège par l'autruche, et il s'éleva une contestation à propos de la chauve-souris que le sous-maître de Riet assurait ne pas voler mais voleter. Quoi qu'il en soit, il perdit un gage, tous les messieurs en perdirent, Sara en perdit, et nous tous en perdîmes.
Marguerite Van Buren fut choisie pour faire racheter tous les gages. Les bracelets de corail et l'épingle de corail de Marie Dekken, le fichu de Catherine de Riet et un étui de la même, un doigtier de madame de Groot, un canif du sous-maître de Riet, une ménagère de Barbe Blom, une clef de montre de l'ébéniste Opper, une clef de maison du commis Hupstra, une bourse de moi-même, en un mot, tout ce qui avait été mis sur table fut jeté dans le giron virginal de mademoiselle Marguerite; on étendit par-dessus un mouchoir de poche et alors commença l'appel sacramentel:--Que fera celui dont je tiens le gage?
Je ne parle pas des choses difficiles et paradoxales dont on nous ordonna l'exécution pour racheter nos bijoux, tels que gravir le mur à quatre pattes, briser le miroir d'un coup de pied, baiser le plafond et autres exploits semblables; je n'en dis pas davantage des pénitences douces telles que donner et demander la diligence, le puits, la cloche, la ruche et autres, à l'occasion desquelles il fut donné nombre de baisers et poussé tout autant de cris. Je ne vous peins pas la gaieté qui transporta toute la société quand Thérèse Opper proposa une chose très-difficile dans la ferme conviction que le gage de Barbe Blom allait sortir, tandis que ce fut son propre étui qui apparut; ou encore quand monsieur Hupstra pour la surprise espagnole qu'il n'avait jamais faite auparavant, fit choix avec une certaine prédilection de la jolie demoiselle Noiret, et n'eut en définitive à baiser que le mur, tandis que le baiser à la jeune fille échut à monsieur Opper. En un mot, c'était charmant, tout à fait charmant; on lisait la joie sur tous les visages et je m'amusai mille fois mieux au milieu de ces bonnes et joyeuses gens que je ne l'eusse fait si je fusse demeuré à la maison en compagnie du sublime piano de mademoiselle Kegge et du charmant violon du charmant Van der Hoogen.
Les dames, qui avaient toutes des couleurs comme des pivoines, furent partagées entre les messieurs, et je me chargeai de reconduire chez elle mademoiselle Noiret à laquelle je portais beaucoup d'intérêt. Les demoiselles prirent cordialement congé les unes des autres et de nous; les trois bons garçons me serrèrent la main d'une façon très-sensible, et je fus très-satisfait de cette amitié nouée d'une manière si inattendue.
Mademoiselle Noiret était embarrassée de ce que je prisse la peine de la reconduire.--C'était si loin! dit-elle.
Je répondis, comme il convenait, que plus longtemps je jouirais de sa société et plus cela me serait agréable.
--Ah! dit-elle, ma société, monsieur! n'est rien moins qu'agréable. J'étais honteuse an milieu de tout ce monde en joie. N'y faisais-je pas triste figure?
--Vous ne faisiez assurément pas autant de bruit que les antres. Mais cependant...
--Non, ne dites pas cela! ne dites pas que j'étais gaie! dit-elle en m'interrompant, cela me fâcherait. J'ai fait aussi bonne contenance que possible, mais pourtant mon cœur était ailleurs. Mon cœur était auprès de ma mère, se hâta-t-elle d'ajouter.
--Votre mère est-elle malade, ou...
--Elle est vieille, monsieur, très-vieille. Si elle ne se fût pas bien portée, vous ne m'auriez point trouvée là. Mais comment donner toujours pour excuse à d'excellentes gens qui vous aiment, cette raison qu'on a une vieille mère? Je dois dire aussi que ce soir elle avait quelqu'un pour lui tenir société et qu'elle a voulu absolument que j'allasse à cette fête.
Suzette soupira.
--Votre mère est-elle donc si vieille? demandai-je. Vous êtes, à ce qu'il me semble, très-jeune encore.
--J'ai vingt-trois ans, monsieur, répondit-elle avec franchise, et ma mère en a soixante-cinq, mais elle a eu beaucoup de malheurs. Mon père est mort avant que je fusse née. Elle avait alors neuf enfants; depuis douze ans je lui reste seule, et maintenant elle ne peut pas grand'chose sans moi ... ni moi grand'chose sans elle.
--Et votre père?
--Mon père était fils d'un pasteur suisse; mais son père ne pouvait le faire étudier. Il avait une petite place au bureau des accises, et laissa ma mère dans l'indigence. Mais nous travaillons toutes deux. Depuis trois ans elle est reçue à l'hospice et c'est un grand bonheur. Et pourtant...
--Je crois, dis-je, que nous sommes à la porte de l'hospice. Faut-il frapper ou tirer ce long cordon de sonnette?
--Hélas! ni l'un ni l'autre, dit Suzette du ton le plus triste et comme si elle avait les larmes aux yeux; ni l'un ni l'autre. Ma mère demeure bien à l'hospice, mais moi non.
--Pourquoi non? demandai-je.
--Personne ne demeure à l'hospice avant devoir soixante ans, poursuivit Suzette; j'y viens le matin de très-bonne heure, dès que la porte s'ouvre, et je passe toute la journée auprès de ma mère, et je ne puis y coucher. Je dois sortir avant dix heures et même je ne puis y entrer après sept heures. Oh! que ne donnerais-je pas pour pouvoir encore souhaiter une bonne nuit à ma mère!...
Et elle regarda la porte fermée.
--Ma mère couche là toute seule dans sa maisonnette, continua-t-elle; sa plus proche voisine est tout à fait sourde, et s'il lui arrivait quelque chose! Voyez-vous, c'est là ma plus grande inquiétude; cela me tourmente et me poursuit toujours et partout!
--Mais si votre mère tombait malade, vous pourriez pourtant...
--Si elle tombait sérieusement malade, le médecin de l'hospice écrirait une déclaration qu'elle ne peut rester seule, et alors je pourrais coucher dans sa maisonnette. Mais cela me pèse horriblement que ma mère bien aimée puisse mourir tout d'un coup et que cela puisse arriver la nuit! Oh! je prie Dieu sans cesse que cela arrive pendant le jour... Je n'y survivrais pas!
Nous continuâmes notre chemin en silence.
--Je demeure ici, Monsieur! dit mademoiselle Noiret en essuyant ses beaux yeux en arrivant devant une regratterie, je vous remercie de votre bonté...
--J'espère, dis-je, que vous conserverez longtemps encore votre mère, et cela sans angoisses.
Elle me tendit silencieusement la main, et lorsque la lumière qui sortait de la petite boutique tomba sur son visage, je vis combien elle était pâle et affligée. Nous nous séparâmes.
Je trouvai la famille Kegge sur le point de se mettre à souper. Van der Hoogen était là et faisait scandaleusement la cour à Henriette, qui mettait en œuvre tous les artifices d'une coquette émérite; c'est là une science innée. On évita de parler des de Groot en présence du personnage en question, et ce ne fut qu'après son départ qu'on me demanda comment je m'étais amusé. Je me déclarai simplement satisfait de ma soirée sans entrer dans aucun détail, parce que je n'eusse pas voulu, pour tous les trésors du monde, entendre railler par une Henriette Kegge, les innocents bonheurs des de Groot, des Riel, Dekker, Hupstra, etc.
[1] Nom populaire de polichinelle en Hollande et en Flandre.
[2] Mot à mot; Douce chute; nom d'une enseigne de prédilection des pâtissiers et confiseurs néerlandais, qui représente un homme tombé, la tête la première, dans un baril de sirop, et dont on ne voit que les jambes. Cette enseigne se retrouve dans toute ville flamande ou hollandaise.
[3] Le paradis représente l'arbre du bien et du mal avec Adam, Eve et le serpent.
[4] Le duit vaut le douzième du stuiver, ce dernier fait la vingtième partie du florin; le florin vaut deux francs et dix centimes environ.
[5] Corneille.
[6] Abréviation plus ou moins élégante du mot délicieux.