CHAPITRE IV.
Appel à la femme aventureuse.
Nos voyageurs descendirent de la diligence pour se loger rue du Bouloy, grand hôtel du roi de Prusse. Leur premier soin, une fois installés assez convenablement dans la maison, fut de dresser leur plan.
Ils commencèrent par courir les filles pour leur propre compte, afin, disaient-ils, de tâter le terrain et de pouvoir se former des idées nettes sur ce qu'ensuite il conviendrait de faire dans l'intérêt du gouverneur.
M. Laurenfuite, croyant avoir trouvé une excellente ruse pour attirer à lui toutes les faciles beautés des lieux qu'il fréquentait, s'imagina de se faire passer pour un milord anglais.
Un soir il se rendit donc en cette qualité au Wauxhall d'été, accompagné du capitaine Sautard, qui modestement avait consenti à jouer pour quelques heures le rôle de l'homme d'affaires du personnage britannique. A la porte d'entrée on demande le billet du prétendu milord; celui-ci répond: What, what, what? C'était à peu près tout ce qu'il savait d'anglais.
On lui fait comprendre alors qu'avant de pénétrer dans l'établissement, il lui faut déposer sa carte à la porte; et aussitôt notre généreux gentleman tire brusquement de sa poche une poignée de guinées sur lesquelles le cerbère du jardin se contenta de prélever le double du prix d'entrée. Milord portait une canne. Un gendarme lui fait observer avec la politesse qui caractérise les agens de la force publique, qu'il est défendu d'entrer au bal champêtre avec un bâton. Le faux Anglais s'écrie encore: What? what? mais du ton d'un homme fort mécontent. L'homme d'affaires du personnage arrive, et il explique en assez bon français aux assistans que son milord ne connaît nullement les usages de Paris et qu'il est convenable d'avoir pour les étrangers les égards de l'hospitalité. On s'empare de la canne et les deux compagnons pénètrent sous les bosquets du Wauxhall, peuplés, comme on le sait, de tout ce que les boulevarts voisins ont de plus séduisant en fait de nymphes accommodantes et très-peu farouches.
Au bruit que la petite altercation du milord et du gendarme a produit dans les jardins parfumés d'huile à quinquets transparens, cent beautés sont accourues; quelques-unes d'entre elles, plantes vivaces transportées des rives de la Tamise sur les bords de la Seine, ont bientôt remarqué que le milord, quelque peu de mots qu'il ait prononcé, ne parle pas plus anglais qu'un membre de l'académie des inscriptions ne parle chinois. Mais ces dames parlent fort bien le français, et elles ont vu que notre jeune homme porte une forte chaîne en or autour du cou et un certain nombre de brillans aux doigts. Elles suivent en l'agaçant notre aimable et faux étranger. L'obscurité du fond des jardins favorise mille petites avances, provoque mille charmans larcins. Le bruit même de quelques baisers se perd dans le léger mugissement de l'orchestre lointain et du tumulte des contredanses à vingt-cinq centimes.
Une nacelle se présente sur les petits lacs artificiels pratiqués au milieu des bocages presque enchantés. Une des nymphes propose au milord une promenade sur l'Océan de quinze ou vingt pieds de long de cette autre Cythère. Le milord, fort expert en navigation et en amour, accepte la proposition, et le voilà agitant les rames de sa volage embarcation auprès de la beauté qu'il égare sur les flots... bien moins agités encore que son coeur et surtout moins impétueux que ses désirs naissans. A chacune des oscillations rapides de l'esquif, la beauté jette un cri obligé; une frayeur subite et très-habilement calculée s'empare de tous ses sens sur un élément si peu fait pour elle. D'effroi en effroi, elle finit par se cramponner au cou de son pilote qui rit à pleine gorge de l'épouvante qu'il a provoquée.... L'heureux couple aborde bientôt le rivage sur lequel est prudemment resté le capitaine Sautard, avec d'autres dryades moins aventureuses que celle qui a voulu accompagner le milord supposé.
--Eh bien! souffle à l'oreille de son subrécargue le gros capitaine, comment avez-vous gouverné votre barque dans cette espèce de baille-d'eau que ces Parisiens voudraient nous faire passer pour un lac?
--A ravir, mon bon ami! Cette femme est délicieuse et tout-à-fait désintéressée. C'est un amour avec la naïveté d'un enfant. Elle a peur de l'eau comme si elle n'avait que huit ans. Elle m'a donné rendez-vous pour demain, et je crois, dès que je ne serai plus astreint à jouer mon rôle de milord, que je finirai par la déterminer à venir avec nous à Sierra-Leone. Et vous, comment avez-vous employé votre temps pendant mon petit voyage au long cours?
--J'ai fait le quart dans les allées, escorté par une escouade de syrènes qui ont fini par m'ennuyer plus que ne le porte l'ordonnance. J'aime le naturel chez les femmes, mais je ne puis pas souffrir qu'elles se mettent en panne sur ma route, le grand hunier sur le mât, comme font toutes celles-ci; et si vous m'en croyez, nous retournerons à notre hôtel sans compagnie.
--Je ne demande pas mieux, mon cher ami, car pour ce soir je sens que j'emporte assez de bonheur du Wauxhall d'été, pour m'en passer jusqu'à demain. Eh bien! quand je vous disais que le rôle de milord anglais était bon à jouer à Paris, avais-je raison?
--Raison, oui pour vous, qui étiez le milord, mais pour moi qui faisais le sot personnage d'homme d'affaires, non.... C'est égal, la farce est finie, faisons route pour le grand hôtel du roi de Prusse, et qu'il n'en soit plus question.
Une vingtaine de beautés plus ou moins hardies, devinant l'intention qu'ont nos deux Anglais de contrebande d'opérer leur retraite, se mettent en tête de les accompagner jusqu'à la sortie en leur criant avec ironie et en anglemanisant autant qu'elles le peuvent l'accent qu'elles se donnent: A revouar, milord, jé vous souhaité biène lé bone souar! A votre bonne reviène!
Le milord et son compagnon se contentent de rire dans leur barbe de la ruse fort innocente qu'ils ont employée pour s'attirer l'attention et les faveurs des belles du Wauxhall. Ils appellent un des fiacres qui passent sur le boulevart et ils roulent vers leur hôtel.
Ce ne fut que là, en cherchant à savoir l'heure où ils venaient de se retirer, que le capitaine Sautard s'aperçut qu'il n'avait plus sa montre.
M. Laurenfuite se prit d'abord à rire comme un fou de la mésaventure et de la colère de son pauvre ami. Mais celui-ci trouva bientôt moyen de mettre un terme à l'hilarité du mauvais plaisant. Une seule question lui suffit pour cela.
--N'aviez-vous pas votre chaîne en or en entrant au Wauxhall? lui demanda-t-il en ouvrant de grands yeux d'un air moitié étonné et moitié goguenard.
--Parbleu si, lui répondit le subrécargue, et j'espère bien l'avoir encore....
--Pas du tout, mon ami; à moins que cependant vous ne l'ayez mise par prudence dans votre poche.
--Ah! mon Dieu! ma chaîne m'a été volée!
--Et vos bagues?
--Mais il me semble que les voilà....
--Où donc sont-elles? dans vos poches aussi sans doute?
--Grand Dieu! est-il possible.... Je ne les ai plus!
--Et vos guinées, milord? Oh! pour celles-là elles doivent au moins se retrouver dans votre gousset, car c'est bien là leur place.
--Mes guinées.... Attendez.... Il ne manquerait plus.... Elles sont aussi parties!!!!...
--Ah! ah! ah! C'est donc à mon tour de m'égayer sur votre compte.... Mais en conscience il n'y a guère de quoi. Cette gaillarde de la nacelle m'a par trop vengé des plaisanteries que vous étiez tout à l'heure disposé à faire sur la disparition de ma montre.... Un chaîne en or, trois ou quatre bagues et une dizaine de guinées, la leçon est en vérité par trop forte. Ces coquines-là n'ont pas de mesure.
--Quel vol! il est affreux!... mais le mal n'est pas sans remède. Je reconnaîtrai bien la misérable qui m'a soustrait tous mes bijoux et mon argent.
--Mais il y en a trente mille, dit-on, de cette espèce dans Paris; et comment reconnaître la vôtre au milieu des autres?
--Des bijoux que je tenais des quatre plus jolies femmes du globe, peut-être! Je retourne au Wauxhall pour retrouver ces infâmes scélérates.
--Oui; et vous vous imaginez peut-être qu'après avoir été assez fines pour vous dévaliser de la sorte, elles seront assez bêtes pour être restées à vous attendre dans le lieu où vous les avez rencontrées?
--C'est égal; dans une ville où il y a tant de voleurs et de voleuses, il doit y avoir une police bien faite, une police sûre....
--Une police plus alerte et plus sûre que les voleurs, n'est-ce pas?
--N'importe! je veux aller trouver le commissaire de police du quartier.
--Qui ne trouvera pas votre chaîne. Pour moi je vais me coucher par là-dessus, satisfait de la leçon que j'ai payée de ma montre à secondes fixes et indépendantes.
--Oh! il faudra bien que le gouverneur de Sierra-Leone nous paie argent comptant les objets que nous avons perdus en lui cherchant une femme.
--Ce n'était pourtant pas pour son compte, je crois, que vous en cherchiez une dans le bateau du Wauxhall?
--Bah! il n'y regardera pas de si près et il paiera. D'ailleurs cette femme, après m'avoir convenu, aurait bien pu lui convenir aussi en seconde main. Elle m'avait même donné un rendez-vous pour parler de cette affaire, la coquine!
--Rendez-vous! La chose était vraiment très-drôle! Et où devait avoir lieu ce fameux rendez-vous?
--Rue du Cherche-Midi.
--Voilà un midi que nous serons long-temps à chercher, mon pauvre Laurenfuite.
Croyez-moi, prenez votre guitare, chantez-nous une petite romance, si vous pouvez, et allons ensuite nous mettre au lit; c'est le plus sage parti, et quand la nuit aura passé par dessus tout cela, nous délibérerons sur ce que nous aurons à faire pour trouver une femme à frêt et retourner le plus tôt possible à la côte d'Afrique. Les beautés de ce pays-là sont un peu moins blanches et moins séduisantes que celles de Paris, mais elles sont au moins plus sûres.
Ils se couchèrent. On ne sait pas si ce fut après que M. Laurenfuite eut chanté, ou si ce fut sans que M. Laurenfuite eût rossignolé une romance, comme disait quelquefois son compagnon; mais comme le subrécargue, pour ce soir-là du moins, ne devait guère être disposé à faire le troubadour, il est très-probable qu'il se coucha sans avoir chanté.
Le lendemain les deux traficans se demandèrent quel moyen ils pourraient adopter pour réussir à ne pas quitter Paris sans avoir trouvé ce qu'ils étaient venus y chercher.
Le subrécargue prit la parole, ce qui lui arrivait assez souvent.
Il dit au capitaine:
Ce matin, en allant demander dans la loge du portier les bottes qu'il n'avait pas encore posées sur notre pallier, j'ai vu dans le fond de sa loge une liasse de feuilles imprimées sous le titre de Petites-Affiches.
J'ai parcouru d'abord avec distraction quelques-unes des pages de ce recueil intéressant. On y annonce toutes sortes de choses et on y publie une multitude de demandes et d'avis vraiment étonnans, dans un style aussi élégant que correct et bref.
Croiriez-vous, par exemple, que lorsqu'on a besoin d'un cheval, d'une servante, d'un cabriolet ou d'une douce compagne, on n'ait qu'à faire insérer dans ces Petites-Affiches: On demande un jeune cheval, un cabriolet d'occasion, ou une servante fraîche et jolie, pouvant servir à la fois de cuisinière et de compagne.
--Mais savez-vous bien que c'est là un usage charmant, s'écria le capitaine Sautard; trouver des femmes à deux fins, pour la cuisine et pour l'amour! C'est comme qui dirait une espèce de traite volontaire des blancs qui se pratique de la sorte. Faire afficher qu'on a besoin d'une femme fraîche et jolie, et la trouver disposée à se rendre à l'appel!... On n'a jamais rien fait de mieux à Paris.... Continuez, mon cher ami, je suis déjà enchanté de ce que vous m'apprenez là.
--J'ai pensé qu'en faisant un appel dans les Petites-Affiches à la femme que nous cherchons, au lieu de courir après elle aussi inutilement que nous l'avons fait jusqu'ici, nous pourrions commodément trouver notre affaire. Pour cela, il ne s'agirait que d'une insertion dans la feuille d'annonces. A Paris, voyez-vous, ce ne sont pas les femmes qui manquent.
--Les femmes voleuses surtout....
--Mais ce qui manque, ce sont les femmes convenables à tel ou tel projet, telle ou telle expédition. Notre pacotille n'est pas chose facile à trouver et à bien trouver surtout. La plupart des jeunes personnes un peu comme il faut ne se soucient guère de quitter leur famille pour se rendre, à la grosse aventure, dans un pays lointain dont elles ont à peine entendu prononcer le nom.
--Mais est-il bien nécessaire que nous mettions la main sur une jeune personne comme il faut? Cette condition n'est pas, autant qu'il m'en souvient, stipulée dans la charte-partie.
--Non; mais vous sentez bien que nous ne pouvons pas amener à notre gouverneur la première venue, un restant de fonds de magasin.
--C'est vrai; pour notre honneur et pour sa satisfaction personnelle, il faut que nous lui apportions quelque chose de propre, de présentable et de non avarié, en un mot; car il est amateur au moins ce diable d'Anglais. Allons voir l'écrivain des Petites-Affiches, pour qu'il nous arrange notre annonce en style du premier numéro, coûte que coûte.
--C'est ce que j'allais vous proposer. Allons aux Petites-Affiches!