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Chapitre 1

Tristan BERNARD

Secrets d’État

PARIS ÉDITION DU “MONDE ILLUSTRÉ” 13, quai Voltaire, 13

1908

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Mémoires d’un Jeune Homme rangé (roman), bibliothèque Charpentier, Eug. Fasquelle, éditeur.

Un Mari pacifique (roman), bibliothèque Charpentier, Eug. Fasquelle, éditeur, 1 vol.

Vous m’en direz tant (nouvelles, avec Pierre Véber).

Contes de Pantruche et d’ailleurs (nouvelles), F. Juven, éditeur.

Sous toutes réserves (nouvelles).

Citoyens, Animaux, Phénomènes (nouvelles), E. Flammarion, éditeur.

Amants et Voleurs (nouvelles), bibliothèque Charpentier, Eug. Fasquelle, éditeur.

Deux Amateurs de Femmes, Ollendorff, éditeur.

THÉATRE

Pièces détachées. Librairie théâtrale; Ollendorff; Calmann-Lévy.

1er Volume. Calmann-Lévy.

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Published November 30, 1908. Privilege of copyright in the United States reserved under the act approved March 3, 1905, by «Le Monde Illustré».

A Fernand VANDÉREM

--Il y a là ce monsieur qui est venu l’autre jour pour Monsieur, me dit ma vieille nourrice, qui me tutoie, mais à qui j’ai demandé de me parler le plus souvent qu’elle peut à la troisième personne. Et elle ajouta:

--Monsieur désire-t-il que je le fasse entrer dans ton cabinet?

--Monsieur, lui dis-je, désire que tu me fiches la paix!

--Bon! dit-elle, puisque tu le prends sur ce ton, Je vais le faire entrer. Vous vous débrouillerez ensemble.

Je vis donc entrer, pour la deuxième fois, ce petit homme roux, d’âge incertain, effronté comme un adolescent audacieux, ou décidé comme un vieil homme d’expérience. Il s’assit en face de moi, s’empara de divers objets de bureau: presse-papier, tampon-buvard, pot à colle, et, tout en me parlant, entreprit, en prenant comme soutien l’Annuaire des Téléphones, diverses petites constructions.

--Avez-vous lu les notes que je vous ai apportées la semaine dernière, et pensez-vous, comme je vous l’ai demandé, pouvoir vous en servir pour écrire un livre?

--Je les ai lues, lui répondis-je, et je dois dire qu’elles m’ont très vivement intéressé. Ces notes, n’est-ce pas, vous ont bien été communiquées par un jeune Français qui réside dans un état d’Allemagne?

--Oui, c’est un de mes camarades du quartier. Il me sait un peu tenace et se doute très bien que je parviendrai à les placer. Si, avec sa mollesse naturelle, il s’en occupait lui-même, ces notes risqueraient fort de rester à jamais inédites. D’ailleurs, les exigences de mon ami rendent l’affaire très faisable: il ne demande rien. Il lui plairait seulement que les notes en question fussent coordonnées, mises en ordre par un écrivain...

--Je suis très flatté d’avoir été choisi par votre ami pour accomplir ce travail, mais... suis-je bien l’homme désigné? Je vous accorde que dans cette histoire, la réalité paraît aussi capricieuse que de la fantaisie,--mais tout de même y a-t-il matière là-dedans à un livre gai? N’oubliez pas que celui à qui vous vous adressez aujourd’hui a la triste réputation d’être un écrivain gai...

--Alors, dit le petit homme roux avec une autorité véhémente, parce qu’on vous a enfermé dans un genre, vous n’en voulez pas sortir? Vous êtes l’esclave de votre clientèle?

--Non, monsieur, non. Ne croyez pas ça. Les écrivains ne sont pas esclaves de leur clientèle: ce ne sont pas eux qui la suivent, c’est elle qui s’attache à leurs pas. Ils peuvent lui faire parcourir beaucoup de chemin et suivre des routes non tracées, mais à la condition de ne pas l’essouffler et la troubler par des à-coups brusques, par des bonds imprévus qui les éloignent un peu trop, elle et lui, l’un de l’autre. Il faut que, si l’écrivain s’égare un instant, on puisse le retrouver un peu plus loin: «Ah! le voilà!» Vous voyez qu’il y a une imprudence assez grave à changer de genre. Or, le livre que vous me demandez d’écrire désorientera sans doute la petite troupe complaisante de mes fidèles lecteurs. Il vaudrait mieux, je vous assure, vous adresser à quelqu’un d’autre...

Mais j’avais affaire à un adversaire extrêmement endurant, et en parlant trop, en lui donnant trop de raisons, j’engageais le fer avec imprudence. Un seul bon argument vaut mieux que plusieurs arguments meilleurs.

Au bout de cinq minutes, le petit homme roux me tenait devant lui, pieds et poings liés... Le pis fut que, mon consentement acquis, il revint tous les jours pour exiger que je me misse au travail. Je l’avais en horreur! Il arriva presque à me faire détester la tâche qu’il m’imposait.

Alors, pour me débarrasser de lui, j’écrivis un matin délibérément sur la première page: Chapitre I, et pour ne pas m’ennuyer pendant trois cents pages, je résolus de m’amuser le plus que je pourrais, et je me mis à raconter cette histoire, ma foi! avec assez de plaisir...

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