‹ Secrets d'ÉtatChapitre 11 sur 31 · X

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Un matin que j’étais en train de lire mes journaux français dans le petit bureau que m’avait fait aménager, à côté du sien, le baron de Herner, on frappa à ma porte, et l’on entra sans que j’aie eu le temps de dire: «Entrez!»

Un jeune homme en vêtement clair se tenait devant moi, me souriant d’un bon sourire. C’était Henry de Tolberg.

--Eh bien! monsieur le secrétaire particulier, il me semble que l’on oublie ses amis une fois qu’on est dans les grandeurs! C’est moi qui m’excuse, continua-t-il en souriant. Aussitôt mon arrivée... cette personne que vous connaissez est allée passer quelque temps chez une tante à elle qui habite un vieux château terrible à vingt lieues d’ici. Il se trouve que je ne suis pas trop mal vu dans la maison et que cette tante a bien voulu m’inviter aussi, de sorte que nous avons passé deux heureuses semaines qui, malheureusement, sont passées... Mais ce qui nous console, c’est que nos affaires avancent. Quelqu’un de très bien en cour a parlé à la belle-sœur du roi. Et le comte de Herrenstein a dû parler au roi lui-même, qui n’a encore rien dit mais qui, je crois, va souscrire au divorce. Je ne crois pas que le premier ministre fasse une forte résistance, étant donné les difficultés de l’heure actuelle, qui doivent primer pour lui toute autre préoccupation. Et sans aller jusqu’à prévoir sa disgrâce possible, nous sommes peut-être autorisés à penser que, pour le moment, il cherche à ménager son crédit auprès de Charles XVI, et qu’il ne se soucie pas de heurter la volonté royale pour une affaire qui n’intéresse pas la chose publique... Je sais les arguments dont il s’est servi jusqu’à présent pour justifier sa résistance. Il n’y a eu que deux divorces à la Cour depuis la nouvelle loi... Et ces deux divorces ont fait mauvais effet dans le public. L’un, c’est celui de la princesse Breimingen, qui, après s’être séparée de son mari, parce qu’il était infidèle, a trompé elle-même son second mari d’une façon encore plus scandaleuse, de sorte que le tribunal ne sait que faire de leurs petits enfants... L’autre divorce présente avec celui de mon amie une analogie d’espèce un peu grossière, en ce sens que le mari de la surintendante, avec qui elle a divorcé, était, comme le mari de mon amie, enfermé dans une maison de santé. On reproche à la surintendante d’avoir épousé un homme très riche, alors que les affaires de son premier mari étaient en fâcheux état. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’y a rien de semblable dans le cas de mon amie. Son mari a une fortune personnelle beaucoup plus considérable que la mienne. Cette fortune retournera tout entière, en cas de divorce, à la famille du malheureux interné. Le baron de Herner le sait bien; mais cela ne l’empêche pas d’exploiter auprès du roi le fâcheux effet des deux divorces précédents... Le roi ne se doute pas naturellement des véritables raisons du premier ministre. Mais on les a dites au comte de Herrenstein, et nous espérons bien que Sa Majesté en sera informée par lui...

--Je pourrai peut-être lui en parler aussi, m’écriai-je, sans trop penser à ce moment à la petite vanité de déceler mon intimité avec le roi.

Depuis quelque temps, sans que j’eusse contre le baron de Herner des griefs personnels, je me sentais moins lié à lui. Il était vraiment trop différent de moi, avec son énergie presque brutale, son tempérament vindicatif,--qui surtout offensait chez moi cette impuissance de rancune, cette tendance à chercher et à comprendre les raisons de l’adversaire, si funeste à un homme d’action qui a besoin au contraire, pour lutter, de toute la force de sa conviction.

Je savais très bien que le baron de Herner était un de ces êtres avec qui, dans certains cas, on ne peut pas s’expliquer. Les relations ne sont jamais sûres avec les hommes de ce genre. On est toujours sous la menace d’une rupture possible. Ce sont ces gens dont le vulgaire dit qu’ils ont un mauvais caractère. J’avais dans ma jeunesse un camarade plus âgé que moi, qui «se fâchait» pendant des mois pour un rien. Toute discussion avec lui me faisait trembler. Je craignais toujours qu’elle se terminât par une de ces brouilles si longues, et si pénibles pour mon cœur d’enfant.

Plus âgé, mais toujours aussi sensible, j’avais pris le sage parti de fuir ces sortes d’amis.

Je ne pouvais donc plus hésiter entre Tolberg et le baron, d’autant qu’il ne me semblait pas qu’il existât entre le baron et moi des liens de reconnaissance assez puissants pour que la démarche que j’allais faire auprès du roi, et qui contrecarrait les plans de Herner, pût être considérée comme un acte de trahison envers un bienfaiteur.

D’ailleurs, si j’avais pu avoir une hésitation sur la conduite à tenir, elle eût été dissipée le soir même, car j’eus l’occasion de revoir Bertha.

C’était au bal du ministre de l’intérieur. J’avais reçu une invitation et j’avais d’abord hésité à m’y rendre. C’était une des dernières soirées que le chef d’orchestre passait à Schoenburg avant son départ pour Vienne. Son engagement avec la Grande-Taverne avait pris fin. L’orchestre de dames s’était dispersé, et avait fait place à des Hongrois chanteurs qui criaient comme des malheureux, de sept heures du soir à une heure du matin. Le chef d’orchestre, qui n’avait pas eu une soirée à elle depuis trois ans, aurait voulu aller au théâtre de Schoenburg, où l’on jouait ce soir-là un drame émouvant. Je n’ai d’ailleurs jamais vu d’âme aussi naïve, et aussi simple que celle de cette dame voyageuse, qui depuis son adolescence avait vécu dans tant de villes, et joué de divers instruments dans une cinquantaine de cafés, sous des costumes les plus divers. Je lui expliquai en dînant avec elle que les exigences de ma profession m’obligeaient à me rendre à un bal. Elle avait une âme de fonctionnaire modèle, et comprit admirablement mes raisons.

A dix heures, vêtu d’un frac, d’une culotte de gala, et orné, Dieu me pardonne! d’une épée au côté, je me rendis au ministère de l’intérieur. Les réceptions de M. Von Müllen étaient justement renommées. Le ministre avait une fortune colossale et Mme Von Müllen passait pour une personne fort distinguée. C’était une grande blonde languissante, toujours un peu malade, et qui, assise dans un fauteuil comme dans un palanquin, régnait sur une foule d’invités dociles.

J’étais un peu préoccupé à l’idée de rencontrer Tolberg en présence du baron de Herner. Mais le premier ministre ne fit qu’une apparition très brève. Il paraissait absorbé. Il me serra la main en passant, et me dit: «Nous irons demain chez le roi. Nous avons une lettre importante à envoyer à Paris.»

Il me serra encore une fois la main, comme à son ordinaire, aimablement, mais sans trop d’expansion. Ce fut assez cependant pour me donner quelques remords.

Au moment où il sortait de la salle d’entrée,--je le suivais du regard,--je le vis se croiser avec Bertha, qui entrait. Il s’inclina devant elle. Elle le salua d’un léger signe de tête. Puis il sortit sans se retourner. Le cœur me battit. Je crois qu’à cette rencontre, j’avais eu plus d’émotion qu’eux-mêmes.

Je n’osai aller présenter mes hommages à la jeune femme avant l’arrivée de Tolberg: c’était par un vague souci de convenance, mais surtout par timidité. En attendant l’arrivée du jeune comte, je me promenai dans les salons. La première impression de luxe qui m’avait ébloui en entrant, se trouvait passablement modifiée quand on examinait en détail ces fonctionnaires étriqués et ces industriels à la forte encolure. Quant à l’aristocratie du Bergensland, elle n’était guère plus distinguée dans la majeure partie de ses échantillons, dont la noblesse était pourtant de vieille souche. Elle présentait cependant quelques beaux produits, comme Bertha et le comte de Tolberg. Mais Mme Horf, la femme du banquier, qui était la fille d’un marchand de bois, avait un visage extrêmement délicat, des gestes harmonieux, et des attaches très fines. Et le fils Kiéfer, dont le père avait débuté dans la vie en vendant des journaux dans les gares, le fils Kiéfer, gagnant du Prix des Habits-Rouges, au concours hippique, avait la noble dégaine d’un gentilhomme de race.

Bölmöller se cogna dans moi. Il portait une épée, ce qui me donna le désir de retirer la mienne. La devanture de son œil droit tombait de plus en plus, vu sans doute l’heure avancée. Mais son œil gauche redoublait de lumière. Il s’était fait friser les cheveux, et onduler la barbe; il avait emprisonné dans des bas de soie des mollets qui n’étaient pas, semblait-il, de la même dimension. Il se tenait dans les environs du buffet, qu’il butinait inlassablement, telle une abeille diligente.

J’eus également la satisfaction de voir le grand écuyer qui s’était assis dans la salle de jeu, auprès d’une table de whist. On ne savait toujours pas si ses yeux étaient fermés ou si quelque regard glissait à travers une mince rainure. Je ne l’avais jamais vu qu’à table; mais je pus constater que, même en dehors des repas, ses vieilles mâchoires obstinées continuaient leur lent travail de mastication. Il avait mis une culotte comme la plupart des invités; mais il n’avait pas cherché à dissimuler sa noble et invraisemblable maigreur. Et ses longs canons desséchés ne remplissaient point l’étui pourtant bien étroit de ses bas de soie blancs. De temps en temps, il passait sur son crâne et sur son visage sa longue main tremblante, claquait des dents deux ou trois fois, et recommençait à ruminer.

Comme j’étais en train de regarder les joueurs, quelqu’un me frappa l’épaule. Je vis, en me retournant, la figure souriante du jeune comte de Tolberg.

--On vous demande par là-bas.

Puis il m’entraîna doucement jusque dans un salon voisin, où Bertha nous attendait en compagnie d’une vieille parente. La jeune femme me sourit, en me voyant, comme à un véritable ami. Quand elle me souriait ainsi, aucune autre considération n’existait plus. Je crois que j’aurais trahi Herner, même si j’eusse été uni à lui par des liens de la plus inextricable reconnaissance.

Bertha vous souriait comme une compagne d’enfance. Il semblait qu’on l’eût toujours connue... Tolberg ayant pris à son bras la dame âgée et l’ayant menée pieusement vers le buffet, je restai seul avec l’amie de mon ami. J’étais heureux, au fond, de penser qu’elle était à un autre. Rien ne m’obligeait à me faire aimer d’elle. Je pouvais donc l’aimer en toute sécurité. Je m’abandonnais à la joie d’être séduit. Je l’écoutais parler, et lui parlais en toute confiance. Elle m’interrogea sur mes impressions de Schoenburg, et je lui contai avec une sincérité éperdue et heureuse, comme à un confesseur, tout ce que j’avais éprouvé depuis mon arrivée dans la ville. Je lui parlai du roi, du premier ministre, en lui disant, ce qui me soulagea beaucoup, tous les scrupules que j’avais éprouvés à l’idée que je serais peut-être obligé de trahir mon maître, même au profit d’un homme que j’aimais beaucoup, comme Henry de Tolberg. Toute réticence avec elle était impossible. Il me semblait, quand je lui parlais, que mon âme était de verre, et que rien ne lui eût échappé de mes plus secrètes intentions.

Elle me dit à son tour toutes ses préoccupations, et elle ne fut jamais plus charmante que pendant ces confidences. Elle apparaissait le plus souvent comme une personne très sage, très judicieuse et à d’autres moments, elle avait dans le regard l’ingénuité d’une petite fille de douze ans. Elle disait enfantinement: «N’est-ce pas? Je ne pouvais pas faire autrement?» Elle n’avait jamais l’air sûre d’elle-même. Et cependant elle ne donnait jamais l’impression qu’elle hésiterait, quand elle se trouverait en présence de certains devoirs... Je sais très bien qu’on se fait de belles illusions sur les vertus d’une femme quand on la voit pour la première fois, et qu’elle est très belle; mais je dois dire que rien dans la suite n’est venu infirmer cette bonne opinion que j’avais eue de Bertha.

Quand Tolberg revint, après avoir mis la vieille dans un lieu sûr,--à un baccara, je crois,--on décida que l’on souperait tous les trois à la même table. Ce n’était peut-être pas prudent à cause de Herner... Sans doute il se trouverait quelqu’un, à la suite de cette soirée, pour mettre le premier ministre au courant de notre intimité. C’était dangereux pour moi, et pour mon avenir à la Cour de Schoenburg. D’autre part, en affichant mon amitié avec Tolberg et Bertha, je me mettais en moins bonne position pour les servir utilement à la Cour. Mais ni l’un ni l’autre nous ne pûmes écouter les conseils de la prudence, tant nous étions contents d’être ensemble. Ce qui pouvait nous arriver de pis, semblait-il, c’eût été de nous quitter.

D’ailleurs, le baron ne sut jamais que j’avais passé la soirée avec son ennemi, et la femme qu’il aimait. Il paraissait inévitable qu’il l’apprît; nous fûmes aperçus par plus de cinquante personnes de son entourage, et il ne sut jamais rien de cette sorte d’escapade. Il est vrai que les événements graves qui se passèrent les jours suivants eurent de quoi détourner son attention.

J’étais allé, en entrant, présenter mes hommages à la maîtresse de maison. Elle m’avait salué avec condescendance, comme on salue un vassal ignoré. Mais je fus ramené à elle pour une entrevue plus sérieuse par son mari lui-même, le ministre de l’Intérieur et des Finances. J’ai honte de dire que cet homme d’État qui suivait un régime très sévère contre l’embonpoint, passait la soirée à conduire des dames au buffet, pour s’alimenter lui-même, tout heureux de pouvoir tromper, à la faveur de cette fête, l’attention de sa femme et de son médecin.

M. Von Müllen arrivait à s’exprimer en français, mais au prix d’efforts énormes, qui le mettaient littéralement en sueur. Sa femme savait certaines phrases plus coulantes. Mais je crois, d’après le long sourire monotone qu’elle avait en vous écoutant, qu’elle ne comprenait strictement rien de ce qu’on lui répondait. Une longue conversation était difficile entre nous. J’avais pris le parti de sourire comme elle, sans rien dire. Mais je ne savais pas comment m’en aller. Une dame passa en ce moment, qui ne sut jamais pourquoi la ministresse, dans son besoin de me quitter à tout prix, se précipita sur elle avec tant de bonne grâce.

On soupait par tables de huit et de quatre couverts; Tolberg, après s’être assuré une table de quatre, eut l’excellente idée de me procurer une compagne de souper, qui n’était vraiment gênante pour personne. C’était une jeune femme de Leipzig, vaguement cousine de Bertha, et qui ne parlait et ne comprenait que l’allemand. Je pus être galant avec elle à peu de frais, grâce à quelques épithètes aimables que j’avais apprises durant les dix stériles années d’allemand que j’avais tirées au collège. Quand mes souvenirs me faisaient défaut pour distraire la dame allemande, je me rattrapais en lui mettant le plus de victuailles possibles sur son assiette.

Nous nous étions attablés dans un salon, qui n’était pas le salon d’honneur, et où le personnel, composé d’extras, ne gênait pas les invités; ceux-ci se servaient eux-mêmes de deux ou trois plats froids, qu’on avait posés et laissés à leur discrétion sur la table.

Cette dame de Leipzig eût été assez jolie, si elle avait eu des sourcils moins larges et moins épais. Elle mangea beaucoup et but tout le champagne. «Soyez sage en la reconduisant chez elle», me dit Bertha, en regardant dans une autre direction, pour n’avoir pas l’air de parler d’elle. «Son mari, qui est un haut fonctionnaire allemand, n’est presque jamais chez lui. Je ne crois pas qu’elle tienne beaucoup à lui. Mais je suis sûre qu’elle ne pense pas à avoir des amants. Elle travaille constamment à des ouvrages de broderie. Elle ne sait pas ce que c’est de s’ennuyer, ni de se distraire. Quand elle a fini de broder des taies d’oreiller, elle commence un chemin de table. Ne la détournez pas de sa vie tranquille.»

Je me mis à rire, et je protestai de mes intentions pures. Et la vérité est que je ne songeais pas à mal avant que Bertha ne m’eût parlé de cela. Mais à partir de ce moment, je me mis à penser qu’il allait peut-être se passer quelque chose dans la voiture. Et je versai un peu de champagne à la dame de Leipzig, dont les bonnes joues rouges et les yeux animés brillaient à l’envi. J’écoutai un peu distraitement ce que me dirent mes amis, et je commençai à me demander jusqu’à quand durerait la fête... Je ne savais pas à quel hôtel était descendue cette dame. Peut-être était-ce tout près du ministère... J’étais toujours très distrait quand on se leva après souper. J’écoutai mal le rendez-vous que me donna Tolberg. Bertha dit en allemand à son amie que j’allais la reconduire. Puis elle me répéta en français: «Vous allez reconduire ma cousine à son hôtel.» Je ne pus m’empêcher de rougir et je m’inclinai respectueusement.

J’allai chercher au vestiaire le manteau de soirée de la dame de Leipzig et, avec beaucoup de trouble, je l’aidai à passer les manches.

Qu’allait-il arriver? Je préférais ne pas y penser, ne rien prévoir, attendre tout du hasard. Au cas où l’aventure irait assez loin, ça deviendrait tout de suite plus compliqué...

Je ne pouvais pas l’emmener au palais, et je n’avais pas de chambre en ville. J’étais peu familiarisé avec les hôtels du pays. Descendre à son hôtel avec elle me paraissait assez difficile. Elle y était sans doute trop connue: c’était compromettant. Le mieux était de se fier au hasard.

Nous trouvâmes à la porte du ministère une de ces calèches de forme surannée qui font à Schoenburg le service de nos voitures de remise. Je donnai au cocher l’adresse de Münscher Hof, où la dame me dit qu’elle habitait; je ne savais pas au juste si c’était loin ou près, et je n’osai le demander au cocher, avec les quelques mots que je savais de la langue du pays. Il fallait donc, dans le doute, ne pas perdre de temps, et mettre tout de suite à profit les instants disponibles. Je pris la main de ma compagne, et la lui serrai doucement. Puis je m’approchai d’elle, et je lui dis: «Ich liebe Sie», sans autre préparation; mais ma connaissance imparfaite de la langue allemande m’interdisait l’art savant des gradations et des nuances. D’ailleurs cette façon de brusquer les choses fut assez efficace, et je créai par cette prompte entrée en matière un trouble que ma délicatesse française, avec ses ménagements timides, n’aurait pas su provoquer. A la faveur de cette émotion, je m’approchai plus près encore: ma compagne me rendit mes baisers en soupirant.

J’avais passé mon bras derrière son dos quand elle se mit à sangloter. Je voulus lui dire tendrement: Ne pleurez pas!... Mais je ne savais plus du tout comment on dit; pleurer en allemand. Je me bornai à répéter: Nein!... Nein!... Elle commença à pleurer si fort que je la lâchai décidément. Et je ne sus que lui tapoter doucement les mains pour la calmer, en souhaitant désormais que le Münscher Hôtel fût très près de là.

La voiture s’arrêta enfin. Il me sembla convenable de prendre cette dame dans mes bras et de lui baiser les joues avec beaucoup de tendresse et de ferveur. Puis, je sus lui dire en allemand: «Je viendrai vous voir.» Je la fis descendre de voiture avec les précautions dont on entoure une personne très souffrante. J’attendis quelques instants que la porte fût ouverte. Puis je baisai la main de la personne avec tout le tact et toute la galanterie française.

Comme le cocher me ramenait au palais, je me pris à me demander si cette crise de larmes était, comme je l’avais pensé, une révolte ou bien simplement une manifestation nerveuse, qui n’atténuait en rien le consentement qu’on avait semblé me donner.

Il me fut insupportable de penser que je m’étais trompé, et que ma réserve discrète, au lieu de toucher cette dame, avait pu lui causer une certaine déception. Agacé par cette idée, et ne pouvant terminer la soirée sur cette impression fâcheuse, je donnai un contre-ordre au cocher, et je me fis conduire à l’hôtel où habitait le chef d’orchestre.

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