‹ Secrets d'ÉtatChapitre 21 sur 31 · XX

XX

Vraiment, on n’avait pas idée d’une pareille audace. Et il n’y avait pas de doute possible: Herner et sa police avaient passé par là.

Je demeurai d’abord comme accablé. Puis je me calmai au bout d’un moment. Le ministre, par cet acte d’hostilité stupide, se mettait en guerre contre moi. Vraiment ce n’était pas d’une habile politique. C’était même un coup d’une imprudence stupéfiante... Il se mettait mal avec moi, avec moi qui connaissais ses secrets et qui pouvais le perdre d’un seul mot! Je lui parlerais le lendemain.

Je me couchai rapidement; mais, irrité et énervé, j’eus beaucoup de mal à m’endormir.

Je recommençai dix fois mon entretien avec le ministre. Je lui parlai avec une telle animation qu’à plusieurs reprises, incapable de rester au lit, je me relevai pour parcourir la chambre à grands pas et pour répéter à voix haute ma diatribe à l’adresse de Herner. Puis je fus pris d’un grand mal de tête; j’essayai de m’endormir en faisant tous mes efforts pour oublier mes agitantes préoccupations. Je ne les perdis pas en trouvant le sommeil. Mes songes se passèrent à chercher Herner, et à le manquer...

Je ne dormis que trois heures à peine, et je me réveillai sans courage, effrayé du poids de la terrible journée qui commençait. La veille, j’avais trop de choses à dire au premier ministre. Je me voyais lui parlant d’abondance et l’écrasant sous des discours irréfutables. Et maintenant, mal disposé et faible, je me demandais comment j’allais commencer ce décisif entretien, si je n’allais pas tout compromettre en m’y prenant mal, si, en lâchant tout de suite mon arme principale, je n’allais pas me démunir dangereusement et me trouver sans moyens de défense quand il s’agirait de sauver Tolberg... Pourtant il fallait parler dès ce matin. A la vérité, j’avais eu un instant l’idée de ne rien dire pour le moment. C’était bien toujours cette politique d’attente--ou de paresse--que me conseillait ma lâcheté matinale.

Mais tout de même je ne pouvais pas ne pas m’être aperçu de la perquisition--ou du cambriolage--que Herner avait eu l’audace de faire pratiquer chez moi. Il fallait absolument que ce fût sur un ton d’irritation ou de digne reproche, obtenir une explication.

Malgré mon indécision et ma crainte, j’avais une certaine hâte de me retrouver en présence de Herner. C’était de la curiosité; c’était aussi une satisfaction d’avoir de justes griefs contre quelqu’un.

Je descendis à mon cabinet d’assez bonne heure et j’attendis le ministre avec une émotion impatiente. La petite pièce claire où je travaillais était attenante à son bureau. La plupart du temps, la porte de communication restait ouverte. C’était le baron qui la fermait quand il recevait quelqu’un. Un moment, je guettai par la fenêtre; mais je réfléchis qu’il arrivait quelquefois à pied par le jardin. Alors, pour tromper l’ennui agacé de cette attente, je me mis à faire rapidement ma besogne quotidienne, à dépouiller les journaux français, que je trouvais chaque matin rangés sur ma table de travail par les soins du garçon de bureau.

J’étais arrivé à faire ce travail assez vite. Au début, j’y mettais une conscience exagérée. C’était complet et confus. Maintenant je me perdais moins dans les détails. Mon résumé était plus clair et plus court. Les premiers jours, j’éprouvais un véritable scrupule à ne pas mentionner certaines nouvelles, qui me paraissaient d’abord sans intérêt et qui toujours, à la réflexion, prenaient de l’importance.

C’est cette timidité de caractère qui vous empêche de vider un tiroir rempli de vieilles lettres; on se dit toujours que précisément la lettre que l’on a jugée insignifiante, et que l’on jette au panier, sera justement, par la suite, celle que l’on regrettera d’avoir sacrifiée.

J’avais achevé la lecture des journaux, et je commençais à rédiger mon rapport, quand j’entendis s’ouvrir la porte du cabinet à côté et le ministre dit quelques mots au garçon de bureau... C’était le moment. Ce cabinet à côté était effrayant comme un cabinet de dentiste où l’on va entrer d’un instant à l’autre. Et c’était moi qui donnerais le signal. Irais-je trouver Herner tout de suite ou un peu plus tard?... Soudain sa voix se fit entendre.

--Humbert!

Je passai dans son bureau. Il continuait à écrire sans lever la tête.

Au bout d’un instant, il se renversa dans son fauteuil, me regarda gravement et me dit:

--On s’est servi vis-à-vis de vous d’un procédé inqualifiable. J’avais envoyé hier chez vous le chef de la police. Car, ainsi que je vous l’ai dit hier, l’intérêt de l’État me commandait d’avoir des éclaircissements complets. Cet animal--je vous ai déjà dit que je n’étais servi que par des brutes--a pris sur lui de se livrer chez vous à une perquisition. Il m’a rapporté triomphalement un pli qu’il avait trouvé dans un petit coffret. Il l’avait ouvert et en avait pris connaissance. Ce qu’il contient est assez grave, puisqu’il émane de l’homme arrêté, qui prend des dispositions dernières, et qui donne ainsi la preuve que son crime était prémédité. Je vous rends ce papier, qui était déjà dans les mains du procureur, et je vous donne l’assurance que je ferai tout mon possible pour qu’il n’en soit pas fait état dans le procès... Je voulais vous dire également que j’avais beaucoup réfléchi depuis douze heures à ce que je vous dois, et que les raisons que j’avais de vous vouloir du bien ont encore augmenté depuis la journée d’hier. Je ne pourrai pas l’oublier... Apportez-moi le résumé.

J’allai chercher le résumé sans répondre, et sans penser à quoi que ce fût. Pendant qu’il parcourait sous mes yeux ma note analytique, je me dis qu’il fallait tout de même lui parler de Tolberg.

--Monsieur le ministre, vous pensez bien qu’en faisant ce que j’ai fait hier, j’ai agi sans arrière-pensée, et que je ne cherchais pas à obtenir une récompense. Cependant il s’est passé cette chose effroyable que mon acte a causé la perte d’un homme que j’aime beaucoup. Je sais très bien qu’il vous serait difficile d’arracher cet homme à la rigueur des lois. Mais je pense cependant avoir acquis le droit d’intercéder en sa faveur...

--A l’heure qu’il est, me répondit Herner, il m’est impossible de faire quoi que ce soit. Il est entre les mains de la justice. Et la justice ne le lâchera pas. Mais je verrai s’il est en mon pouvoir de concilier la nécessité politique d’un châtiment et le désir que j’ai de vous être agréable. Terminez-moi ce résumé. Je vous reverrai avant mon départ.

Il m’accompagna jusqu’à ma porte, qu’il referma, ayant probablement du monde à recevoir. Resté seul, je me mis à repasser dans mon esprit tout ce qu’il m’avait dit. J’avais d’abord eu une impression de contentement, en voyant que l’entretien ne prenait pas une tournure hostile. Ce n’est pas que je redoute les «attrapages». Mais je m’y sens inférieur. Je les conduis mal, sans aucune progression. Je lâche mes arguments principaux, et si, même sans être réfutés, ils ne produisent pas sur l’adversaire tout l’effet que j’attendais, je me sens tout à coup comme un soldat désarmé, qui a brûlé toute sa poudre. J’étais donc assez heureux de cet entretien pacifique, et qui semblait tout de concessions. Mais ceci posé, et en y réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler que j’avais été roulé.

Il eût fallu ne pas connaître le ministre pour croire un instant que cette perquisition s’était faite, comme il le disait, sans son aveu. Je savais fort bien qu’il n’était jamais arrêté dans ses projets par la crainte de mécontenter les gens; son système, je m’en étais déjà aperçu, était d’agir d’abord, et de s’excuser après... Il était évident qu’il cherchait à me ménager, à cause du secret dont j’étais le détenteur.

Je n’avais aucune confiance dans les assurances qu’il m’avait données au sujet de Tolberg. Il avait évité soigneusement les promesses formelles; il m’avait parlé de cette affaire avec une prudence très habile, de façon à me laisser le droit d’espérer, sans prendre aucune espèce d’engagement.

Cependant, il m’avait laissé voir assez clairement le besoin qu’il avait de me ménager. Mais si la connaissance de son secret m’était utile comme une menace, je me demandais avec un peu d’effroi comment il faudrait m’y prendre si j’avais besoin tout à coup de me servir de cette arme. A qui devrais-je m’adresser, si l’attitude du ministre m’obligeait à le trahir?

L’idée de me trouver subitement en lumière m’effrayait beaucoup. Je ne suis pas dénué d’ambition. Et c’était sans appréhension que, dans mes rêves de gloire, je me voyais arriver aux plus grands honneurs. Mais alors j’y arrivais tout doucement, paisiblement, par la force de mon mérite, et non brusquement par la volonté soudaine du hasard.

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