‹ Secrets d'ÉtatChapitre 23 sur 31 · XXII

XXII

Je n’avais pas revu Mme de Linstein depuis le matin où elle était venue au palais. Ne recevant aucune nouvelle, elle m’avait écrit une lettre désespérée que j’avais communiquée au premier ministre. Herner m’avait alors chargé pour elle d’un faux message du roi, message verbal où Sa Majesté indiquait pour son retour une date approximative, et naturellement assez éloignée.

Je me rendis donc le lendemain, dans l’après-midi, au château de Kreuzach. Il était situé à une lieue de la gare de Mizdagen qui se trouvait elle-même à une demi-heure de Schoenburg. J’avais prévenu Mme de Linstein de ma visite, mais comme je craignais qu’elle en conçût une fausse joie, je lui avais dit en même temps que le message dont j’étais porteur était à peu près semblable au précédent.

Le lendemain, à la première heure, je pris le train pour Mizdagen. Je me souviens qu’il y avait dans le compartiment un gros homme blond, accablé de chaleur. Il contemplait la campagne comme s’il ne devait plus jamais la revoir, d’un regard profond et alangui de jeune captive. De temps en temps, par désœuvrement, il empoignait un journal, tout plein, je le devinais, de nouvelles du complot, et il le lisait, lui, citoyen du Bergensland, avec une belle indifférence de matière gouvernable.

Quand le train entra en gare de Mizdagen, je vis de l’autre côté de la barrière Mme de Linstein, qui m’attendait dans sa voiture, et j’eus, en la voyant, un mouvement d’étonnement charmé. Ce n’était plus du tout la femme vieillie et fatiguée que j’avais rencontrée à Schoenburg. Avec sa claire robe d’été, son grand chapeau blanc, c’était une femme de trente ans, svelte et souple. Peut-être lui fallait-il son cadre habituel, ce pays de Kreuzach où elle ne sortait jamais? Il m’avait semblé déjà que la robe qu’elle portait à Schoenburg était d’une coupe un peu ancienne, tandis qu’à Kreuzach, je la retrouvais habillée avec un goût parfait. C’était l’endroit où elle vivait; c’est à ce décor habituel que s’accommodait instinctivement sa mise.

Elle me prévint tout de suite que je dînerais avec elle au château, qu’il y avait un train à dix heures et demie du soir, et qu’au besoin, elle me ferait reconduire à Schoenburg par sa voiture.

--J’étais heureuse, me dit-elle avec fougue, heureuse, heureuse, quand j’ai reçu votre lettre. Je pensais, sans doute, que vous m’apportiez des nouvelles du roi, mais j’étais aussi contente de vous revoir.

Elle n’était pas seulement jeune de visage et d’allures. Elle avait un sourire et un abandon de petite fille, et ce n’était pas pénible comme chez certaines dames âgées qui jouent au petit enfant: c’était d’une ingénuité et d’une innocence éternelles.

Je n’eus pas besoin de lui demander le renseignement que j’étais venu chercher; ce fut elle qui me le donna dans la conversation. Elle avait précisément reçu des nouvelles de sa sœur et du comte de Herrenstein. Sa sœur lui disait qu’ils étaient encore à Londres, mais qu’ils allaient partir tout de suite pour l’Écosse ou pour l’Irlande; ce n’était pas encore fixé.

--Monsieur de Herrenstein, me dit-elle, a un peu les goûts vagabonds du roi, mais il est toutefois moins bohème... Je me souviens d’un voyage que Charles XVI et moi nous avons fait en France. Il avait tellement acheté de tableaux, de tapisseries et de vieux meubles, qu’il ne lui restait pour ainsi dire plus d’argent, et comme nous ne voulions pas écrire ici, nous avons voyagé en seconde classe, pour ménager, jusqu’au retour, les quelques centaines de francs que nous avions encore... Le roi, figurez-vous, avait pris le nom de comte de la Sourdière, un nom qu’il avait trouvé dans un livre... Mais c’était encore un trop beau pseudonyme pour le train que nous menions. A Avignon, nous avons entendu un garçon d’hôtel dire à un de ses camarades: «Ça, un comte! Il est comte comme moi!» Je le répétai au roi qui en rit beaucoup, et qui, désespéré de ne pas avoir la noblesse d’allure nécessaire, prit dorénavant le nom de Capionnet.

«Herrenstein, quoique plus terne est aussi un nomade, et elle doit être bien désorientée, ma petite sœur, qui est une personne fort tranquille. Elle a perdu, il y a deux ans, son mari, une espèce de gentilhomme chasseur, un homme très laid, très rude, qui ne lui parlait jamais. Ce qui ne l’a pas empêchée de le pleurer comme une pauvre petite bête abandonnée.

«Aussitôt ses affaires de succession terminées, elle a vendu ses terres, et nous lui avons trouvé ce château de Reinig qui est tout près d’ici. Le roi avait beaucoup d’amitié pour elle. Quant au comte de Herrenstein, il lui faisait une cour assez vive. Je ne pensais pas, toutefois, que les choses iraient aussi vite, et quand j’ai appris qu’ils étaient partis ensemble j’ai été stupéfaite et même un peu vexée. Marie est un peu plus jeune que moi, beaucoup plus jeune, et ce départ ressemblait à une petite trahison.»

Mme de Linstein continua de parler ainsi pendant le déjeuner, qui fut fort agréable.

Ce château de Kreuzach était d’ailleurs une résidence d’un charme rare. Le petit salon intime où nous déjeunions ne donnait pas sur le petit jardin traditionnel et ennuyeux, orné comme des pantoufles en tapisserie. Il prenait jour sur une espèce de cour de ferme où vivaient des quantités de poules de races naines et de petits coqs dorés, somptueux et gracieux comme des petits maîtres... Mme de Linstein aimait beaucoup regarder les animaux, sans faire aucune réflexion, simplement pour les voir remuer et vivre, pour jouir du caprice de leurs allées et venues, de leurs arrêts soudains, de leurs effarements gratuits, de leurs cris arbitraires.

--C’est le roi, me dit-elle, qui m’a donné ainsi ce goût des êtres vivants. Quand nous voyageons ensemble, nous restons pendant des heures entières à des terrasses de café, à voir passer les gens que nous ne connaissons pas et dont nous imaginons la vie. Il me dit souvent qu’il est un souverain dans le genre de Néron, aussi répréhensible aux yeux des hommes d’État sérieux, mais, ajoute-t-il, plus pratique et, somme toute, un peu moins bête. «Il n’est vraiment pas nécessaire de mettre le feu à Rome, disait-il, pour voir dans la vie des choses intéressantes.»

Notre après-midi se passa à parler du roi. A force de dissimuler, j’oubliais qu’il n’existait plus. Et puis je pensais moins au roi qu’à Mme de Linstein. Je ressentais auprès d’elle la même impression qu’auprès de Bertha. J’étais bien heureux qu’elle fût si attachée au roi--ou à son souvenir--afin de n’être pas obligé de lui faire la cour. Ainsi je pouvais subir son charme en toute tranquillité, sans avoir la préoccupation de me dire: «Si je ne fais pas la cour à cette aimable dame, que va-t-elle penser de moi?»

J’admirais à quel point j’avais pu me tromper sur son compte. Dès notre première entrevue, je l’avais jugée d’une tendresse très attachante, mais d’une séduction périmée, et très impropre désormais à distraire un esprit exigeant. J’ai été longtemps, comme beaucoup de gens, une victime du besoin de juger. Je ne pouvais pas m’empêcher de donner une cote à chaque personne avec qui j’entrais en relations. Il était urgent de me former tout de suite une opinion sur son intelligence et sur sa valeur morale. De même, quand on me demandait mon appréciation sur quelqu’un, il m’eût semblé déshonorant de ne pas en fournir une sur l’heure, complète et bien conditionnée. Jamais je n’aurais osé ruiner mon renom de dégustateur rapide, en répondant que je ne connaissais pas suffisamment cette personne, et que j’attendais de l’avoir vue une ou deux fois avant de porter un jugement sur elle. Le pis est que ces jugements hâtifs se réforment difficilement. L’important pour nous est que, par la suite, les actes ou les paroles de la personne jugée ne soient pas en désaccord avec notre verdict. Ou bien nous préférons ne pas tenir compte de ces actes, pour ne pas risquer de nous démentir, ou bien nous leur donnons une interprétation qui soit plus en conformité avec le dossier de la personne incriminée. Rien n’égale notre hâte à donner force de loi aux jugements que nous portons sur notre prochain, surtout s’ils sont défavorables.

Je dois me rendre cette justice que je revenais assez facilement sur mes appréciations quand je n’en avais pas fait part à quelqu’un d’autre qu’à moi-même. En ce qui concernait Mme de Linstein, je n’eus aucune peine à modifier ma première impression, et je la modérai même avec joie.

Elle me parlait avec un parfait abandon. Elle me disait même des choses qu’elle ne s’était jamais dites à elle-même, qui gisaient confusément en elle et que ma présence l’aidait à formuler.

--Je vois bien maintenant, disait-elle,--et je m’en suis particulièrement rendu compte depuis qu’il n’est plus ici,--je vois à quel point j’ai dû «embêter» le roi... Non, je ne vous demande pas de geste de dénégation. Je sais très bien que je ne vous fais pas l’effet d’une femme «embêtante». Mais lui, je l’ai embêté: le mot n’est pas trop fort. C’est très délicat, vous savez, la garde d’un amant. C’est aussi compliqué que la garde et l’éducation d’un enfant. Les hommes voudraient nous persuader qu’il faut les laisser libres. Mais ce sont eux qui le disent. «On est tout disposé à fuir, affirment-ils, la domination d’une femme trop exigeante et trop jalouse, tandis qu’on ne trahit pas une maîtresse, dont la confiance vous a touché.» La vérité est qu’on la trahit avec toutes sortes de remords, mais qu’on ne s’en prive pas.

«Si j’aime le roi, me dit-elle encore, ce n’est pas parce qu’il est un roi. Peut-être ai-je commencé à l’aimer pour cela. Après, je n’y ai plus pensé, et je l’ai aimé «parce que c’était lui», et chaque jour davantage. Je ne dis pas qu’à l’origine je n’aie pas rêvé de venir à la Cour, d’être la Reine,--réelle ou effective,--mais au fur et à mesure que je l’ai aimé, j’ai senti le besoin de l’avoir à moi davantage, et j’ai pensé qu’il serait mieux à moi, si je n’allais pas à la Cour, d’autant, ajouta-t-elle, avec son petit air d’enfant têtue, d’autant qu’à la Cour il aurait vu «des femmes», et que ce n’était pas la peine».

Elle avait prononcé ce mot: des femmes, de la façon la plus amusante, comme on parle d’êtres dangereux, venimeux, haïssables. Et je sentis que chez cette femme de grand sens et de sensibilité affinée, il y avait un autre petit être indomptable, qu’on ne changeait pas, avec qui on ne discutait pas, et qui avait dû--non pas ennuyer--mais fortement embêter le roi. Et je pensai que Mme de Linstein me mentait peut-être ou se mentait quand elle me présentait comme un système réfléchi ce besoin de possession continuelle et exclusive.

Je ne lui parlai pas de la fameuse affaire du complot. Comme je ne pouvais tout lui dire, et lui révéler quelles armes j’avais contre le premier ministre, je préférai ne pas aborder ce sujet; il m’est impossible d’entamer avec des amis un sujet de conversation sur lequel je suis obligé à des réticences.

Une heure avant dîner, la voiture vint nous prendre pour nous faire faire un tour dans une forêt fraîche et noire qui se trouvait près du château. J’en rapportai une impression de tristesse, à la pensée que Charles XVI était mort, que l’espoir de cette femme serait à jamais trompé, et que jamais, comme elle en formait le projet, je ne pourrais venir passer des journées, dans cette heureuse retraite, avec elle et ce roi délicieux. Mais il n’y avait rien d’immédiat à craindre, et ce dont je souffre surtout, c’est de l’approche du malheur, et de la nécessité d’agir.

Après le dîner, Mme de Linstein vint me reconduire à la gare. Elle était tout près de moi dans la voiture. Et je fus pris tout à coup du désir de lui prendre la main. Je m’étais dit soudain que le roi était mort et que cette femme n’était à personne. C’était aussi grossier que cela. Il y a chez moi aussi un être instinctif, élevé à la sauvage. Heureusement pour moi, il n’a pas beaucoup d’énergie... Je pris la main de Mme de Linstein... Elle me la laissa. Mon cœur battit violemment... Je me penchai vers elle, et je vis son bon sourire amical. Nos deux êtres sauvages ne s’étaient pas rencontrés.

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