XXX
--Vous voilà, usurpateur! avait dit Sa Majesté.
Le ministre et son roi s’étaient regardés en silence, et j’avais compris en les voyant quels liens profonds les unissaient auprès de ce Bergensland, dont l’un avait la garde héréditaire et à qui l’autre s’était consacré.
Le roi vivant, il ne restait de la culpabilité de Herner que l’histoire de quelques faux, dont on ne parla point. Une personne de plus était dans la confidence et connaissait la conduite audacieuse du premier ministre. J’aimais mieux cela. Quand j’étais seul avec Herner à porter ce secret, je trouvais qu’il pesait un peu lourd sur mes épaules.
Mme de Linstein apprit avec une grande douleur la mort de sa sœur et de son ami Herrenstein, victimes d’un accident d’automobile en Angleterre.
Ainsi que le roi l’avait promis, la peine de Tolberg fut commuée en un bannissement. On ne pouvait pas gracier complètement un homme dont la culpabilité était aussi indéniable, mais la clémence royale n’avait pas dit son dernier mot. Un jour d’oubli viendrait où l’on pourrait faire mieux.
En attendant, Charles XVI fit connaître officieusement à la Chambre des divorces qu’il était favorable au divorce de Bertha. Sa Majesté eut la bonté de distraire de sa cassette privée une somme de vingt-cinq mille livres, dont il me faisait soi-disant présent, et que je remettrais en mon nom propre à Tolberg, pour l’aider à vivre à Paris jusqu’au jour où sa famille s’humaniserait... Le roi connaissait à peine Tolberg et s’intéressait d’une façon très superficielle aux malheurs de Bertha, mais il se plaisait beaucoup à me faire plaisir.
Jamais banni ne s’embarqua si joyeusement pour l’exil que le comte de Tolberg. Bertha ne prenait pas le train en même temps que lui, pour ménager les apparences, mais elle devait le rejoindre à Erstadt, la première station du rapide. Quand j’accompagnai mon ami à la gare, il m’apprit comment il avait remplacé, au dernier moment, celui des conjurés que le sort avait primitivement désigné, et qu’une maladie avait rendu indisponible.
A quelques jours de là, je fus mandé au château de la princesse Elsa, et je m’y rendis avec un certain frémissement... Je savais que c’était une jeune femme. On m’avait bien dit qu’elle n’était pas très jolie; mais c’était une princesse et j’avais fait souvent ce rêve fantaisiste et inavoué qu’il se passerait quelque chose entre elle et moi!...
Mais elle était décidément trop courte, trop rouge de teint, et trop duvetée sous les joues et dans le cou.
Elle me dit qu’elle avait causé avec le roi, et que je lui serais très agréable si je voulais me charger de l’éducation des jeunes princes. Bölmöller avait perdu toute espèce de prestige aux yeux de ses élèves. On l’avait nommé je ne sais pas quoi, inspecteur général de quelque chose d’insignifiant. L’éducation de l’héritier présomptif entre mes mains, c’était une grande sécurité pour Herner, qui, ainsi, ne craignait plus les menées des Bavarois.
Tout va désormais paisiblement à la Cour et chez Mme de Linstein. Le roi, très assagi au point de vue sentimental, s’occupe un peu plus des affaires publiques, et continue à guerroyer contre l’autoritarisme de son premier ministre... Mais il prétend que Herner fera un jour un libéral excellent; de même que les anciens libéraux font d’excellents ministres autoritaires.
--Il est bon, me dit le roi, d’avoir pratiqué les deux opinions.
FIN
Imprimerie Oberthur, Rennes-Paris (3896-08).