‹ Secrets d'ÉtatChapitre 4 sur 31 · III

III

--Vous allez la voir à la Cour. Il est d’ailleurs probable qu’on vous dira sur son compte et sur le mien toutes sortes d’histoires... des choses qui ne sont pas. Il est bien évident que si ces choses étaient, je vous dirais qu’elles ne sont pas. Je ne viens pas poser ici au galant homme. Il m’est arrivé d’être au mieux avec une femme et de le dire à des amis dont j’étais sûr, mais il se trouvait que la dame l’avait toujours dit avant moi à des amies, car les femmes n’ont aucune discrétion... Mais si jamais tout ce qu’on dit de moi et de cette personne arrivait réellement, je crois très sincèrement que je ne le révélerais pas à mon meilleur ami. Ce n’est pas par galanterie qu’on tait ces choses-là, c’est par une sorte de pudeur. Le don qu’une femme fait de soi-même est aux yeux de celui qui l’aime quelque chose de grave, de digne de respect. Quand c’est une autre personne qui en parle, cela paraît tout autre chose.

--Si je reviens à Schoenburg continua le jeune comte avec plus d’abandon encore--car ces confidences nous rapprochaient de plus en plus--si je reviens, vous pensez que c’est uniquement pour la revoir. Il y a cinq mois que je ne l’ai vue. Bien entendu, nous nous écrivions tous les jours.

Quand je vous ai parlé du premier ministre, je vous ai dit d’abord de lui moins de mal que je n’en pensais, car j’ai tellement de raisons de le détester que je fais tout mon possible pour le juger avec bienveillance. D’ailleurs, il ne faut jamais être malveillant, je considère que la malveillance empêche d’être clairvoyant et que perdre sa clairvoyance, c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme.

Le comte de Tolberg aimait assez mêler à son langage certains de ces aphorismes qu’il énonçait avec hésitation, comme si c’étaient des idées qui lui venaient à l’instant même et qu’il essayait de formuler. Mais je pensais bien qu’il les avait trouvées déjà depuis longtemps et qu’il ne les exprimait pas pour la première fois. Il forçait un peu les transitions pour arriver à placer au bon endroit ces vérités ingénieuses dont il savait l’intérêt. Il faisait visiblement des frais. Il sortait en mon honneur toutes les richesses de son esprit. Cet empressement à me plaire ne pouvait m’être antipathique; il était d’ailleurs assez ingénu et très gracieux.

--J’ai toutes les raisons, me dit-il, de détester ce Herner. Bertha, la personne dont je vous parle, a un mari, un malheureux enfermé depuis quatre ans dans un asile d’aliénés. Elle voudrait divorcer, mais la chose n’est pas très facile chez nous, surtout pour une personne de l’entourage du roi. Herner fait tout son possible pour entraver les projets de mon amie... Je ne crois pas qu’il l’aime, mais il lui a fait la cour et il verrait un avantage positif à l’épouser. Or, il sait que si elle divorce, ce sera plutôt moi qu’elle épousera. Il cherche donc par tous les moyens à m’empêcher de revenir à Schoenburg; auparavant, tous nos attachés voyageaient et rentraient chez eux à leur guise; maintenant,--ceci a été fait en mon honneur,--il a voulu les obliger à demander des congés réguliers. Heureusement qu’avec notre ambassadeur, il a trouvé à qui parler... Vous l’avez vu à Paris, notre ambassadeur?

--Oui, ce grand garçon qui balance constamment la tête?

--Il a l’air nonchalant, n’est-ce pas? Mais je vous assure qu’il veut bien ce qu’il veut... Comme il est prince et de famille presque royale, Herner est obligé de le ménager. Heureusement que l’ambassadeur me soutient, parce que j’ai dans le premier ministre un ennemi capable de tout, et terrible, beaucoup trop terrible pour moi. Je ne manque pas de courage, mais je ne peux en avoir qu’à l’occasion. Je ne suis pas combatif, je crois que je donnerais très bien une minute d’héroïsme, mais je ne suis pas un homme à lutter constamment... J’ai l’âme trop faible... Je ne dis pas cela par veulerie ou par lâcheté. Je me l’affirme de temps en temps parce que je ne suis pas fâché de m’en rendre compte, et parce que je sais ainsi mieux ce que je peux attendre de moi: une force rapide, presque indomptable... mais aucune opiniâtreté. Je sais que, dans bien des cas, je ne peux pas compter sur moi: c’est un grand avantage d’être renseigné là-dessus.

--Voulez-vous me permettre de vous dire, bien que ce soit un peu prétentieux de ma part, que vous aurez un allié là-bas?

--Je vous remercie. Soyez persuadé que ce que vous dites n’a rien de prétentieux. On vous donnera à Schoenburg un poste de confiance dont l’importance doit dépendre de la valeur de l’homme qui l’occupera. Vous pourrez me rendre de grands services... Je les accepterai, si je ne dois pas gêner ainsi vos intérêts, et si je ne compromets pas votre situation à la Cour. Je vous remercie donc, et croyez bien que lorsque je vous ai abordé, je l’ai fait sans arrière-pensée... Ce n’était pas pour m’assurer un allié...

--Vous n’avez pas besoin de me le dire. Quand je vous connaîtrais depuis dix ans, je ne saurais pas mieux que maintenant à quel point vos sentiments sont désintéressés...

Je m’arrêtai. Nous abandonnâmes, d’un accord tacite, ce sujet de conversation. Il nous semblait que nous nous étions déjà dit pour ce jour-là suffisamment de choses agréables.

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