VIII
--Ce comte de Herrenstein, me dit le premier ministre qui m’avait interrogé d’un ton adroitement aisé et naturel sur mon entrevue avec le roi, ce comte de Herrenstein est une espèce de misanthrope sans ambition apparente, qui est très lié avec Sa Majesté. Il est le confident de certaines affaires sentimentales de sa vie... et d’une liaison que, cela va sans dire, nous connaissons aussi. C’est une histoire qui remonte à très loin. Le roi ne vous en parlera pas, même s’il vous accorde sa confiance amicale comme il a l’air d’en prendre le chemin...
Je n’avais cependant pas trop insisté sur le plaisir que Sa Majesté semblait avoir eu à me voir. Un secret instinct m’avertissait que cette amitié du roi pouvait porter ombrage au premier ministre. Mais il savait à quoi s’en tenir, et le ton simple et dégagé qu’il avait pris pour m’en parler, ne voulait pas précisément dire qu’il n’attachait à ces marques d’amitié aucune importance.
--Le roi, même s’il se lie avec vous, ne vous parlera pas de cette histoire, que jadis, dans le feu de sa passion, il a racontée au comte de Herrenstein. Il ne vous en dira rien, non par manque de confiance mais parce que maintenant ce n’est plus qu’un devoir douloureux dont il ne peut plus parler avec joie.
«Il a aimé pendant plusieurs années une femme attachée à lui. Cette femme a vieilli... Mais le roi est bon: il ne peut pas supporter de voir souffrir les gens. Il est beaucoup plus à elle maintenant qu’à l’époque où elle était séduisante.
«Von Hölen, mon prédécesseur, qui était un peu mon maître (quoique je sois peut-être moins dur que lui), me disait qu’il ne fallait pas faire attention à des souffrances isolées. Il me disait qu’il y en avait beaucoup sur la terre. Il disait encore qu’un homme d’État ne devait jamais regarder autour de lui, trop près de lui... Von Hölen est mort pauvre et détesté. Il avait une dureté inflexible. Il a refusé des grâces qu’un Torquemada eût accordées. Le jour de sa mort, des habitants de Schoenburg n’ont pas eu honte d’illuminer leurs maisons.
«Or, il laissait le royaume plus prospère que jamais, deux fois plus riche qu’à la mort de son prédécesseur, le sage et indulgent Berzach.
«Au fond, continua M. de Herner, il est assez bon pour le roi qu’il ait eu cette histoire dans sa vie. Il a été beaucoup mieux préservé des aventures par la douce et puissante influence de cette femme, qu’il n’en eût été détourné par le souci de la majesté royale. Il n’y a aucune pose dans sa vie, ni la moindre affectation de fantaisie. C’est simplement un esprit libre. Or, un esprit libre, qui agit simplement, s’expose à commettre mille folies...
«Analysez-moi donc ce paquet de journaux. Il n’y a rien d’important ces temps-ci. Mais ce sera pour vous comme un exercice, qui vous servira à vous constituer pour l’avenir une méthode de travail rapide. Dans ces derniers mois, comme je n’avais personne, j’avais eu recours à cet imbécile de Bölmöller. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il m’a livré! C’était un fatras, une confusion abominable. Des nouvelles sans intérêt étaient résumées en un texte deux fois plus long que le texte français.
«Je vous ai fait allouer huit cents francs par mois, ajouta M. de Herner. C’est un peu plus que ce qu’on a dû vous dire à Paris. Mais nous ne vous connaissions pas. Et, d’autre part, j’ai pensé qu’il ne vous serait pas toujours agréable de prendre vos repas au palais. Venez quand il vous plaira à la table de l’intendant, où votre couvert sera toujours mis. Mais ne vous privez pas du plaisir d’aller déjeuner ou dîner en ville. Je ne suis d’ailleurs pas fâché que vous vous mêliez un peu à la vie de Schoenburg. Vous êtes un homme discret. Je sais que rien de ce qui se passe au palais devant vous ne sera divulgué dans la ville. Mais il n’est pas mauvais que l’état d’esprit de la capitale soit pénétré par quelqu’un du palais.»
Je remerciai le baron de Herner, comme je remercie les gens, en balbutiant quelques paroles indécises. (Mais je sais aussi que ce genre de confusion, que je n’affecte pas, que j’utilise peut-être, est aussi apprécié que quelques phrases correctes et clichées.)
J’étais assez content que cette latitude me fût laissée d’aller prendre mes repas à droite et à gauche: évidemment je me plairais mieux à la table de l’intendant, du moment que l’on ne m’obligeait pas à y figurer. Sans parler de la petite économie qui en résulterait pour moi. (Depuis que j’étais un monsieur «à son aise», je me sentais devenir un peu plus regardant.)
La veille, en revenant de chez le roi, j’avais dîné au palais. Je m’étais présenté à sept heures dans la salle à manger de l’intendance, encore vêtu, par paresse de me déshabiller, de la redingote neuve, endossée pour aller chez le roi. J’étais prêt à m’excuser d’être venu en tenue cérémonieuse... Mais je vis que tout le monde était en habit, et je dus m’excuser de n’avoir pas eu le temps de me mettre en toilette de soirée.
Bien que le roi ne fût pas au palais et qu’en son absence aucun protocole n’ordonnât le frac, ces gentilshommes de chambre, et officiers du palais, par goût de l’étiquette, persistaient à revêtir leur habit de demi-gala.
Il y avait là l’intendant qui portait encore plusieurs titres surannés, tels que «grand officier de bouche», un très haut vieillard incapable, que secondait, heureusement pour lui, son épouse, Hedwige de Brahmhausen, une grande femme aux cheveux très blancs, dont l’air de race était un peu trop classique, et qui se montrait d’une âpreté sans exemples avec les fournisseurs.
Le grand écuyer était célibataire. C’était un homme de quatre-vingt-deux ans, long plutôt que haut, car une définitive courbature l’empêchait de se redresser de toute sa taille. Il était arrivé à cette époque critique, où un vieil homme, jadis blond, cesse de se teindre, de sorte que pour exprimer la couleur de sa moustache, de ses favoris et de ses longs cheveux du front qui arrivaient de très loin par derrière, il était bon d’attendre patiemment que cette sorte de mue eût cessé.
Comme il avait la vue très basse, il ne montait plus à cheval, mais c’était toujours lui qui examinait les chevaux qu’on amenait aux écuries du roi, lui qui jugeait de leur silhouette en leur caressant la tête, en leur tâtant le garrot et la croupe, et qui s’assurait, en leur palpant les canons, que leurs membres étaient sains... A table, il mangeait les yeux fermés, très lentement, sans un instant d’arrêt. Il buvait à tout petits coups, les lèvres crispées au bord du verre, en sifflant; ce petit sifflement était le seul bruit qui émanât de lui, car il ne parlait jamais.
Le chevalier Finck, gentilhomme de chambre et grand majordome du roi,--je me perdais dans leurs titres,--était un gros garçon blond et rasé, dont les yeux, tout rapprochés, s’embusquaient derrière un tout petit binocle sans monture. Il avait l’air d’un principal clerc affairé et curieux. Il était particulièrement odieux à Sa Majesté, à cause de ses prévenances excédantes, et du sourire écœurant avec lequel, à partir d’un certain titre, il écoutait les gens. Aussitôt que le roi était de retour, on violentait tous les usages pour envoyer ce gentilhomme de chambre en voyage, investi de n’importe quelle mission.
Le grand écuyer et le chevalier Finck étaient célibataires. Le deuxième gentilhomme de chambre était marié. Sa femme remplissait je ne sais quel office auprès de Mme de Brahmhausen. Ce couple qui, avec Bölmöller (et l’officier qui se trouvait commander le peloton de garde), complétait la table de l’intendant, semblait chargé d’apporter «la note de jeunesse» dans cette assemblée de vieilles gens.
Lui, fils d’un député récemment anobli, elle, fille d’un usinier des environs de Schoenburg, ne se lassaient pas, depuis six mois, de la joie de manger, et d’habiter au palais royal. Aussi remplissaient-ils en conscience leur rôle d’oiseaux joyeux, et répondaient-ils avec une grande bonne humeur, d’ailleurs peu communicative, à toutes les questions qu’en leur posait.
Personne ne parlait français à cette table, en dehors de Bölmöller, et, à cet égard, je savais ce qu’il fallait attendre du précepteur. Il ne me parla pas moins avec volubilité, pour étonner, je crois, les autres, et j’eus la condescendance d’avoir l’air de le comprendre. Le reste du temps, je suivis la conversation animée des convives. Je crois, d’ailleurs, que l’on se rend mieux compte du caractère des gens quand on n’entend pas ce qu’ils disent, et qu’aucun verbe menteur ne vous induit à vous tromper sur l’aloi de leur regard et la sincérité de leur sourire.
Après le dîner, on allait prendre le café dans un petit salon indien. L’intendant offrait aux fumeurs des cigares où un brin de paille était piqué. Mme de Brahmhausen allumait, pour son usage personnel, une cigarette de tabac jaune, fine et démesurément longue. Puis on arrivait fatalement à conduire au piano la jeune personne, qui exhalait sa gaîté en une demi-douzaine de valses hongroises. Il y avait longtemps à ce moment qu’on avait couché le grand écuyer. Enfin on se disait bonsoir, et l’on rentrait dans ses appartements.
Quand je ne dînais pas au palais, j’allais à ce grand restaurant de la rue de la Paix, qui m’avait attiré dès le soir de mon arrivée, et qui s’appelait la Grande-Taverne. Je n’avais toujours pas trouvé la petite aventure sentimentale,--pas trop gênante et pas trop attachante,--que j’attendais depuis mon arrivée à Schoenburg. Plus le temps passait, plus je me sentais disposé à me montrer facile sur le charme et la classe sociale de la personne inconnue en question.
Je n’avais rencontré en fait de jeune femme que la jeune mariée du palais. Pas une minute, je ne songeai à troubler l’union du jeune ménage. Il n’y avait pas de femme chez le premier ministre. Je n’avais pas revu depuis mon arrivée le comte de Tolberg, et je n’étais pas pressé de le revoir, parce que je sentais bien que c’était de ce côté-là que viendraient certaines complications... Je pensais retrouver à la taverne cet insupportable officier, neveu du ministre, qui m’avait parié d’une nommée Irma, et qui devait avoir des amies. Mais il était en permission, et s’était en allé pour quelques jours à la campagne. Ces considérations me déterminèrent à choisir une table à la taverne, dans les environs de l’orchestre des dames. Quelques-unes étaient encore jeunes, et possédaient quelques charmes, abstraction faite, bien entendu, de leurs blonds cheveux, qu’il valait mieux ne pas faire entrer en ligne de compte dans la liste de leurs attraits naturels.
Après trois soirs de patience, je fis la connaissance de la plus agréable de ces dames, qui se trouvait être le chef d’orchestre elle-même.
C’était une dame belge de trente-deux ans, qui avait beaucoup voyagé, qui avait donné des leçons de piano, des leçons de français et fait travailler des animaux dans les music-halls. Elle avait un bel engagement pour diriger un orchestre dans une exposition d’appareils agricoles. Elle allait quitter Schoenburg le mois d’après; ce qui me décida à faire avec elle plus ample connaissance.