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CHAPITRE VI

PLAISIRS ET RÉJOUISSANCES.

Quand Dieu créa l’homme, il le plaça au milieu des délices du paradis. Dégradé par le péché, condamné aux privations, à la douleur physique et à la souffrance morale, l’homme cherche toujours le plaisir, parce que le plaisir est l’avant-goût du bonheur céleste pour lequel il est créé. Tous les hommes poursuivent le plaisir; s’ils ne vivent pas dans un accord parfait, c’est qu’ils ne cherchent pas tous leur plaisir dans les mêmes choses: l’un aime l’argent, l’autre se plaît à le dépenser; celui-ci recherche les douceurs de l’oisiveté, celui-là les transports de la joie.

Donc, pour bien connaître un individu, il faut savoir où il cherche son plaisir. Étudions nos nègres à ce point de vue: voyons-les dans la joie, dans le jeu et dans les fêtes.

Le nègre se plaît à entretenir des relations amicales et suivies avec ses semblables; il confesse dans ses adages «qu’il ne dit jamais «à demain» à son voisin» d’une façon absolue: c’est-à-dire que le moindre motif le fera courir encore chez lui. «On ne peut vivre sous le même toit sans se parler, dit-il; un fou venant d’Ika et un idiot d’Ilouka ne sauraient s’empêcher de sympathiser, s’ils se rencontrent.» Il méprise ceux qui fuient la société: «Après avoir mangé, la chèvre rentre à la maison; après avoir mangé, la brebis rentre à la maison; le porc mange et ne rentre pas: c’est pour cela qu’il est si méprisable.»

Que si le nègre aime les réunions nombreuses et les repas en commun, c’est pour l’agrément qu’il trouve dans le commerce avec ses semblables. Il le déclare lui-même: «Nous allons avec nos amis manger l’éfo chez les autres, afin de nous divertir, et non parce que nous manquons de nourriture chez nous.--Malgré le nombre considérable des absents, on ne regrette que l’absence de celui qui réjouit la société.»

Dans les réunions, on s’amuse aux jeux d’esprit: proposer et deviner des énigmes est un divertissement cher aux nègres, même aux enfants; ils se livrent des heures entières à ces badinages spirituels. Ils ont des énigmes fort bien réussies. Qu’on en juge par celle-ci sur la pirogue: «Je suis longue et mince, je suis dans le commerce, et je n’arrive jamais au marché.»

Les énigmes ne sont pas les seules productions spirituelles propres à égayer les longues méridiennes et les soirées plus longues encore; elles offrent même beaucoup moins d’intérêt que les alos, récits allégoriques et populaires qui circulent de bouche en bouche. Les alos constituent la littérature des nègres: l’akpalo ou conteur d’alos est recherché dans les cercles, comme les poëtes chez nous. Certains de ces conteurs se font un métier de débiter des contes: on les nomme pour cela akpalo kpatita. Il ne faut pas confondre l’akpalo avec l’ologbo. Celui-ci se tient à la cour pour raconter la légende des ancêtres du roi; tandis que le premier est un véritable rapsode, allant de ville en ville, de cercle en cercle.

Le chant et le son du tam-tam sont l’accompagnement ordinaire dont le rapsode se sert pour agrémenter son récit. «L’ogidigbo», dit un adage dont l’harmonie imitative ne peut se rendre dans la traduction, «l’ogidigbo l’emporte sur tous les autres tam-tams: si une parabole est rendue sur l’ogidigbo, celui qui saisit le mouvement se met à danser: Vieillis, Ajagbo, vieillis; ô roi, vieillis, puissé-je vieillir aussi!» Ces dernières paroles, que nous avons soulignées, se chantent en battant le tam-tam; elles sont là moins pour le sens que pour marquer la mesure; nous le répétons: elles ont en nago une harmonie que la traduction ne peut rendre: «GBO, AJAGBO; GBO, OBBA, GBO; KI ÉMI KI O SI GBO.» Prononcé vite et en mesure, ce refrain marque le mouvement imprimé à la danse par l’ogidigbo.

Le chant, le tam-tam et la danse concourent à rendre les alos fort attrayants. Pour exciter l’attention des auditeurs, le rapsode annonce qu’il va commencer: «Alo!» s’écrie-t-il, et tous de répondre avec vivacité: «Alo!» L’akpalo annonce alors le sujet d’une manière vague, disant simplement qui sera le héros de son récit: «Alo mi DA-FIRI-GBAGBO l’éri... Mon alo a trait à...» Cette manière d’annoncer le sujet est plus singulière que compréhensible; et pourtant il est rare que le conteur n’emploie pas cette ritournelle inintelligible «da firi-gbagbo».

Le conteur entre aussitôt en matière. Écoutons-le:

«Mon conte a trait à tous les animaux.

«Les animaux, ayant fait un tam-tam, s’assemblèrent pour danser: «Allons, dansons», se dirent-ils.

«Le moment venu, le buffle ne sait battre le tam-tam; l’éléphant est aussi malhabile. Lorsque l’éléphant essaye, il fait preuve d’une insigne maladresse. On danse toujours. Voici venir l’oiseau appelé liri; il se juche sur le tam-tam, il bat ainsi:

Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!

«L’éléphant bat le tam-tam, il ne sait s’en tirer:

Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!

«Le daim bat, il ne sait s’en tirer:

Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!

«Le buffle bat, il ne sait s’en tirer:

Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!

«L’oiseau ayant battu de la sorte, les animaux s’écrient: «Qui donc nous raille ainsi?» Et ils courent sus à l’oiseau, qui s’enfuit.

«Cependant le chat se cache, se blottit, glisse en tapinois, saute sur l’oiseau, le saisit et le mange. Et quand les animaux voulurent savoir ce qu’était devenu l’oiseau: «Je m’en suis léché les lèvres», repartit le chat.--«Ce voleur! répliquèrent les animaux; il volera toujours jusqu’à ce qu’il en meure.»--Et le chat répétait: «Gnaou! gnaou!»

Tels sont les alos. Le nègre se passionne d’autant plus, en les entendant, que le tam-tam donne à ces récits un charme auquel il est toujours sensible. Jamais il n’entend le tam-tam sans tressaillir de joie; aussi, jamais il n’y a de fête sans tam-tam. C’est l’instrument national. Il prend des formes et des grandeurs diverses; il varie depuis le tout petit tam-tam placé comme ex-voto auprès des idoles, jusqu’au tam-tam énorme qui ne paraît qu’aux grandes solennités. Ce dernier, gros et long, est orné souvent de sculptures sans élégance, telles que les font les indigènes. Il n’a rien de notre grosse caisse, quoiqu’il en tienne lieu, à certain point de vue. Il s’appelle le gbédou: on le rencontre dans les cours intérieures du palais, dans la case des grands cabécères, auprès de certains temples. On s’en sert dans les réjouissances publiques, dans les fêtes religieuses et dans les funérailles des personnes de distinction. A chaque fête on répand du sang des victimes sur les symboliques images qui ornent le gbédou (têtes d’animaux, oiseaux, Bacchus, etc., etc.): «On les arrose aussi d’huile de palme et d’eau-de-vie, on les couvre de plumes des poules offertes en sacrifice. C’est un objet qui devient hideux et repoussant; quand les féticheurs, les yeux hagards et injectés de sang, viennent en tirer des sons caverneux, vous croiriez assister à une fête satanique; l’âme est sous l’impression d’une mystérieuse terreur.» (Courdioux.)

Signalons en outre le kosso, l’agbé, le gangan, l’ogboun... Le joueur assied l’akpinti à terre entre ses jambes; il tient le gbata sur ses genoux et le frappe des deux côtés. Le doundoun est chargé de grelots; le dchéckéré se manie comme le tambour appelé tambour de basque: on l’agite et l’on glisse le pouce sur la peau.

Le tam-tam des nègres n’est point comme celui des Indiens et des Chinois: ce n’est pas un simple plateau de métal, c’est un tronc d’arbre ou une branche creusés et couverts d’une peau à une ou aux deux extrémités. La peau frappée à l’aide d’une baguette produit un son à peu près uniforme. Les mélodies du tam-tam ne diffèrent guère que par la mesure et la cadence; toutefois chaque espèce de tam-tam a son rhythme particulier; chacun imprime à la danse un mouvement qui lui est propre. Aussi dit-on: danser le gbata, danser le doundoun, danser le gangan... Le kalara est le mouvement le plus accéléré.

Ilou, nom générique désignant tous les tam-tams en général, a pour racine le verbe lou, frapper. On frappe sur cette peau retentissante; on frappe, on frappe toujours: tant et si fort que le tympan de l’oreille en est brisé. Néanmoins tout ce bruit n’est pas sans avoir une certaine harmonie passionnée, délirante.

Chaque tribu a ses tam-tams de guerre pour lesquels le soldat nègre a un culte semblable à celui que nos soldats professent pour le drapeau de leur corps. Le tam-tam de guerre enlevé à l’ennemi est un trophée glorieux que le vainqueur rapporte triomphalement. Celui de Dahomey est orné de crânes humains.

Les chefs principaux se payent le luxe d’une troupe de musiciens qui les honorent du bruit assourdissant de leurs instruments. Les musiciens font à qui mieux mieux pour augmenter le vacarme: ils frappent à coups redoublés sur les tam-tams; ils font rendre à leurs fifres leurs sons les plus criards; ils poussent des hurlements affreux dans les cornes qui leur servent de trompes, et ils s’accompagnent du cliquetis produit par la grenaille de fer agitée dans une gourde. Cette musique sauvage ne saurait être riche qu’en discords.

Les enfants relient par une petite ficelle de 8 à 10 centimètres deux graines creuses dans lesquelles ils ont mis de la grenaille de fer; ils frappent ces deux graines l’une contre l’autre en cadence, comme on fait avec des castagnettes.

La clochette de fer est employée par les féticheurs; le crieur public s’en sert lorsqu’il annonce les volontés du roi.

Le dourou est peu répandu sur la côte. C’est une espèce de mandoline, composée d’une calebasse recouverte d’une peau, et d’un manche sur lequel sont tendus des filaments de palmier, ou de longs crins. Le son, frêle et nasillard, ne manque ni de piquant, ni d’originalité. J’ai vu quelquefois jouer du dourou avec un archet. Les proverbes nagos nous apprennent combien les nègres aiment la musique du dourou, et combien ils sont passionnés pour la danse: «Vous n’avez pas encore entendu résonner le dourou, et déjà vous dansez gaiement», dit un de ces proverbes.

La danse des nègres se fait remarquer par une mimique érotique analogue au zambacueca des créoles; la passion s’y exalte souvent jusqu’au paroxysme. Dès qu’il se livre à cet amusement chéri, le noir ne se possède plus: ses pieds, ses jambes, ses bras, sa tête, tout en lui entre en mouvement; ses épaules semblent se disloquer, ses coudes se touchent; il crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la poitrine; il se livre à des contorsions effrénées où l’impudeur s’affiche souvent sans retenue. Les deux sexes participent généralement aux danses qui ont lieu en soli, ou par couples, en groupe ou par essaims. Les hommes seuls exécutent les danses de guerre; ils dansent en faisant la parade; ils font des décharges de mousqueterie et brandissent le sabre en dansant; c’est en dansant qu’ils simulent l’attaque, la surprise, la fuite et toutes les péripéties du combat, avançant, reculant, lançant le fusil et le rattrapant en l’air.

On voit des danseurs de profession aller de case en case, de village en village, et se donner en spectacle. Les spectateurs battent des mains pour accompagner la musique et le chant.

Outre la musique et la danse, les nègres aiment les processions pompeuses et les festins. Les musulmans célèbrent de cette manière les fêtes prescrites; les Minas font de grandes réjouissances à l’occasion de la récolte des ignames. Hélas! pourquoi faut-il donner le nom de fêtes aux dégoûtantes orgies auxquelles les Minas se livrent dans ces réjouissances?

Les époques des fêtes rappellent ordinairement des idées religieuses: ainsi l’on célèbre la nouvelle lune, les fétiches... Les prêtres ont des chants et des danses d’une monotonie fatigante. Les jeunes filles enrôlées dans la féticherie répètent, durant de longues heures, en refrain, sur deux tons différents, ces deux exclamations: «AH! HAN!» Puis elles poussent des cris perçants, parmi lesquels on peut distinguer celui de «KYRIE». Ce cri revient souvent.

On célèbre les couronnements, les victoires, les funérailles, les anniversaires des morts... Dans toutes ces fêtes, du reste, la musique, le chant, la danse, les libations et les festins constituent les principaux divertissements. On y prodigue la poudre en fusillades nombreuses. Je ne dirai rien ici des réjouissances sanglantes et inhumaines qui souillent la fête des coutumes, célébrée annuellement au Dahomey. Toutefois je laisse la parole à M. Lafitte[26], pour nous raconter comment on se comporta dans une simple parade qui eut lieu à Wydah, durant son séjour dans cette ville. Gréré, roi de Dahomey, préparait une expédition contre Abéokouta, la ville inexpugnable des Egbas. «Mais, avant de frapper le coup décisif qui devait mettre le comble à sa gloire, il était nécessaire, croyait-il, d’éblouir les blancs de Wydah par le déploiement de toutes ses forces militaires, et par l’étalage du butin et des esclaves, fruit de la dernière expédition. De Wydah, le bruit de sa puissance se répandrait sur tout le littoral et porterait la terreur jusque dans Abéokouta...

[26] Le Dahomey, page 133.

«... Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit dans le pays que des merveilles dont Wydah allait être le théâtre. Les blancs, convoqués par invitation royale, devaient ajouter par leur présence aux splendeurs de la fête...

«Vers dix heures du matin, les sons d’une musique infernale, les cris et les hurlements d’une foule en délire, nous annoncèrent que le premier point du programme, le défilé, était en voie d’exécution.

«A onze heures, la tête du cortége défilait sur la place du fort portugais: c’étaient des femmes vêtues de pagnes neufs, marchant une à une et portant, posée sur leurs cheveux crépus, une bouteille de gin: elles longèrent l’extrémité de la place et se rangèrent en cercle. D’autres femmes suivaient, chargées d’objets divers capturés sur l’ennemi; elles formèrent un second cercle. Puis ce fut le tour d’une multitude de soldats avançant avec un ordre que je ne leur avais jamais vu; ils se placèrent devant les femmes et mirent leurs fusils au repos. Un grand nombre de nègres de tout âge, de tout sexe, les mains derrière le dos, venaient après. Ces malheureux, libres il y a quelques jours, rehaussaient la pompe triomphale des vainqueurs, en attendant un sort plus cruel. Leur figure défaite et empreinte d’une morne résignation faisait mal à voir; un long jeûne avait épuisé leurs forces, et la maigreur de leur corps était à peine cachée par des haillons souillés de sang et de boue. De temps à autre, ils regardaient d’un œil hébété ce qui se passait autour d’eux; le plus souvent leurs regards se portaient vers la terre et y restaient fixement attachés.

«Le défilé continuait toujours, et bientôt il ne resta plus qu’un petit espace libre au milieu de la place.

«Alors parurent quelques chevaux que des noirs menaient en laisse; ces chevaux avaient appartenu aux chefs d’un village détruit. Les têtes de ces chefs, exécutés quelques jours auparavant, en présence du roi, étaient fixées au bout de longues perches que les porteurs agitaient à tout instant. Une nuée de vautours fauves attirés par ces trophées planaient au-dessus de la foule; quatre ou cinq, plus féroces, rasaient les têtes sanglantes, et ne s’enfuyaient, aux cris poussés par la populace, que pour revenir encore. La musique, qu’on entendait déjà depuis longtemps, fit enfin son apparition, et avec elle se montrèrent le méhou, les grands cabécères venus d’Agbomé, le prince Schoundaton, le yévogan, tous en costume de cérémonie. Les nègres du vulgaire occupaient les rues adjacentes. Un hourra formidable s’éleva au milieu de la foule, et l’exhibition prit un caractère nouveau.

«Jusque-là chacun était resté immobile à son poste; mais alors commencèrent les danses extravagantes mêlées de clameurs sinistres. Les captifs, enchaînés, qui pouvaient à peine se mouvoir, furent forcés de prendre part au mouvement général; leurs gardiens brandissaient au-dessus de leurs têtes des coutelas énormes, des massues armées de pointes de fer.

«Cette scène infernale, à laquelle la fatigue des acteurs mit seule un terme, dura près d’une heure.»

Laissons maintenant M. Courdioux nous décrire une fête fétiche. Lui aussi raconte ce qu’il a vu et entendu; écoutons-le:

«Le culte des fétiches prend, dans les grandes circonstances, un caractère de fête populaire; les nègres y accourent de plusieurs lieues à la ronde. Chaque idole a son azâ-dahô (jour de fête). Les cérémonies en sont réglées par les féticheurs. Trois choses sont indispensables: un sacrifice, de copieuses libations et des danses interminables. On se réunit sur la place qui existe toujours à côté des principaux temples. Tout se passe en plein air.

«Le grand voduno asperge d’eau lustrale l’idole et la foule. La victime est amenée: tantôt un mouton, tantôt des poules ou des pigeons, tantôt une chèvre ou un bouc, plus rarement un bœuf. Le sang humain ne coule plus guère qu’à la cour des rois et des princes. Mais, hélas! qui pourrait compter les victimes humaines offertes encore actuellement en public ou en secret, dans les palais des rois et des princes du Dahomé et de Porto-Novo?

«Le bruit sourd et saccadé des tam-tams annonce par intervalles les péripéties du sacrifice. Cependant la foule demeure grave, silencieuse et recueillie. De temps en temps quelques hou! hou! prononcés en frappant de la main sur la bouche, sont un indice pour le voduno que tous les assistants lui sont unis d’esprit et de cœur. D’immenses hou! hou! hou! saluent le moment où le féticheur répand le sang sur la tête de l’idole et autour du temple. Il en asperge parfois les assistants.

«On prépare ensuite les chaudières pour y cuire les chairs de la victime. Lorsqu’on a transformé tous ces débris en une sorte de ragoût, chacun peut en avoir une part. Un Brésilien se crut obligé, un jour, à la cour du roi de Dahomé, de goûter (il me le raconta avec horreur) à un brouet de haricots au sang humain.

«Bientôt le tafia remplit les calebasses et met la joie et l’animation dans tous les cœurs. Aux premiers sons du tam-tam, tous trépignent, tous sont prêts, et la danse commence pour finir quelquefois huit jours plus tard. Quelques tam-tams et le bruit de centaines de mains se frappant la poitrine en cadence tiennent lieu d’orchestre.

«Il y a quelques années, j’ai été témoin d’une danse sacrée vraiment diabolique. C’était à Agoussa, village situé en face de Porto-Novo sur la rive opposée de la lagune Osa. Je passais dans les épaisses forêts de palmiers qui couvrent tout ce pays. Tout à coup, la voix ronflante, mais sourde et précipitée, d’un énorme tam-tam se fit entendre à travers les arbres. Un élève de la mission qui m’accompagnait me dit:

«--Père, les gens d’Agoussa célèbrent une fête en l’honneur du démon; ils ont la réputation d’être de grands adorateurs du diable. On raconte toutes sortes d’horreurs de leurs cérémonies.

«--Allons de ce côté-là, lui dis-je; je tiens à en juger par moi-même.

«--Non, non, Père, s’écria l’enfant; ces gens-là sont méchants, surtout quand ils sont sous l’influence de leur mauvais esprit; n’y allez pas, ils vous maltraiteront.

«--N’aie pas peur qu’il m’arrive rien, non plus qu’à toi. Suis-moi et avançons avec prudence.

«Bientôt nous vîmes une éclaircie dans la forêt, du côté où le tam-tam continuait à se faire entendre de plus en plus distinctement. Nous étions sur le bord d’une clairière. Un grand arbre, un bombax de Guinée, en ombrageait une partie. A la lisière du bois, du côté opposé où nous nous trouvions, était adossé un vieux temple fétiche.--Voilà la maison du diable, s’écria mon petit nègre; ne nous montrons pas.

«On n’entendait que le tam-tam. Une centaine de nègres et de négresses exécutaient une ronde devant l’image de Satan, un gros fétiche accroupi à l’entrée du temple, et tout rougi du sang qu’on venait de répandre en son honneur. Ils se suivaient les uns derrière les autres, sans mot dire, le corps penché du côté gauche et les bras pendants. L’eau ruisselait sur tous ces corps et les faisait paraître comme huilés. Leurs yeux étaient rouges, leurs visages contractés et empreints d’un ricanement stupide. Ils tournoyaient ainsi depuis des heures et peut-être depuis des jours et des nuits. Je fus pris d’un profond sentiment de pitié, et, levant les mains au ciel, je demandai à Dieu pardon et miséricorde pour ces pauvres sauvages. Puis, sans me rendre compte du danger que je pouvais courir, je sortis du bois et je m’avançai de quelques pas sur la place, mon petit nègre demeurant en arrière.

«Dès qu’on m’aperçut, un sourd grognement se fit entendre, le tam-tam parut hésiter d’abord et se mit bientôt à battre plus fort et plus rapidement que jamais. La ronde continua avec un redoublement de vitesse. Un fervent disciple du legba (démon) ne doit s’arrêter qu’à bout de forces et complétement abruti par ces rondes échevelées. Deux ou trois féticheurs se détachèrent du groupe des danseurs et vinrent, avec un regard menaçant, me signifier de m’éloigner. Ils ne parlaient pas. Ils se contentaient de me faire des signes expressifs. Ils étaient possédés; j’eus peur. Toute la troupe des énergumènes fit mine de venir de mon côté. Je me décidai à m’éloigner, n’ayant rien à faire auprès de ces pauvres victimes de la rage et de la haine du démon[27].»

[27] Missions catholiques.

Nous aurons plus tard occasion de parler des Egoungoun et des Zambétos, et des représentations qu’ils donnent afin de réjouir le public. Terminons ce chapitre en parlant d’un jeu de combinaison fort à la mode à la côte des Esclaves. On trouve ce jeu ou des jeux analogues chez la plupart des peuples africains. Les Nagos lui donnent le nom d’AYO; ailleurs on l’appelle ouari; les Fulbés le nomment ouri; les Niam-Niams, mangala. D’après Schweinfurth, la Nubie et l’Égypte ont emprunté le mangala à l’Afrique centrale; ce jeu est connu aussi des Wolofs et des Mandingues. On le joue habituellement sur une planche longue et épaisse, dans laquelle sont creusés des trous, disposés sur deux rangs égaux. Le nombre de trous n’est pas le même partout: le tschela des Kimbundas en a quarante; le mangala des Niam-Niams, seize, celui des Nubiens, douze. L’ayo de la côte des Esclaves en a douze aussi. La partie se joue à deux: les joueurs ont vingt-quatre graines servant de jetons; ils les distribuent par quatre dans les trous, de leur côté; puis chacun à son tour prend les jetons d’une case et les place un à un dans les cases suivantes. Celui qui rencontre dans les cases de son adversaire un ou deux jetons seulement s’en empare, et la partie continue jusqu’à ce que l’un des deux ait tout pris à l’autre. Les combinaisons de ce jeu, souvent fort compliquées, exigent une grande tension d’esprit.

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