‹ Sept ans en Afrique OccidentaleChapitre 20 sur 33 · CHAPITRE XII

CHAPITRE XII

LITTÉRATURE.

Le plus beau génie s’étiolerait dans le milieu où vivent les noirs. Leur vie matérielle et terre à terre en étoufferait les inspirations; ne cherchons donc pas le génie chez eux. Mais si leur pensée manque le plus souvent d’élévation, leurs discours dénotent une grande facilité et beaucoup de finesse. On ne saurait contester aux nègres un sens droit, le talent et la richesse d’imagination.

Point d’écriture; partant, le développement intellectuel est enrayé. L’écriture ne soulageant pas la mémoire, la pensée n’a pas tout son essor; elle s’arrête au premier jet de l’improvisation.

Entraîné par la rapidité plus ou moins vertigineuse du langage, celui qui parle n’a pas le temps de rechercher le mot propre; il ne rencontre souvent que des expressions vagues, sans précision et sans clarté. De là l’habitude de s’interrompre fréquemment par des interpellations de ce genre: «Ogbo? Comprenez-vous?»

Le langage des nègres est bref et rapide, d’autant plus énergique et expressif qu’à la parole se joint toujours l’action: vives et fréquentes exclamations, gestes passionnés, musique délirante, mimique continuelle. On n’a qu’à se rappeler ce que nous avons dit au chapitre sixième, en parlant des plaisirs et réjouissances. Ici, nous considérons les contes ou alos simplement comme productions de l’esprit et monuments de littérature.

Ce que Laharpe disait des peuples de l’Orient est peut-être plus vrai encore des nègres: «Ces peuples amollis par le climat et intimidés par le despotisme ne se sont pas élevés jusqu’à la vraie philosophie. Mais ils ont habillé la morale en paraboles et inventé des contes amusants.»

Les alos ont pour but principal de plaire et d’amuser. Outre ceux que nous citons dans ce chapitre, d’autres sont épars dans le corps de l’ouvrage.

LE CIEL ET LA TERRE EN DISCUSSION POUR UN ÈMO.

Mon conte a trait au ciel et à la terre.

Après avoir tué un èmo[82], le ciel et la terre se le disputaient: chacun des deux arguait de son droit d’aînesse. Cependant la terre se rendit maîtresse de l’èmo, et le ciel, fâché, se retira chez lui. Plus de pluie: le haricot fleurissait sans fructifier; le maïs venu en épis ne mûrissait pas.

[82] Èmo, espèce de rat brun.

Tous les animaux se réunirent en congrès. Et ils chantaient: «Le ciel et la terre, adja nrété dja! ont tué un èmo; adja nrété dja!--La terre dit qu’elle est l’aînée, adja nrété dja!--Plus de pluie, adja nrété dja!--Le haricot fleurit et ne fructifie pas, adja nrété dja!--Le maïs venu en épis ne fructifie point, adja nrété dja!»

Ils prirent l’èmo et le livrèrent aux oiseaux. Chacun s’élançait pour le saisir, et chacun reculait avant de l’avoir pris. Tous les oiseaux avaient fait ainsi, quand vint le vautour. Le vautour prend l’èmo. Les animaux voulaient lui bâtir une maison, mais le vautour le porta au ciel. Et le vautour s’élevait dans les airs; et il n’avait pas parcouru la moitié de l’espace, que la pluie tombait à torrents. Il ne fut plus question de maison, et on laisse le vautour à la pluie.

Voilà pourquoi le vautour n’a pas de maison.

· · ·

Voici des scènes où l’astuce est en jeu:

LE LÉZARD ET LA TORTUE.

Alo! Alo o!

Voulez-vous savoir pourquoi la carapace de la tortue n’est pas unie?

La famine sévissait: dans tout le pays la disette était extrême. Le lézard alla aux champs et découvrit une grande roche remplie d’ignames. Le maître du champ était près de la pierre. Quand il voulut y entrer, il s’écria: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre s’ouvrit. Et quand il fut sorti, il dit: «Pierre, ferme-toi»; et la pierre se ferma.

Le lézard vit tout, entendit tout; et il rentra chez lui.

Au premier chant du coq, il s’en alla voler des ignames, les emporta dans sa maison et les mangea tout à loisir. Chaque jour il renouvela son larcin.

Une fois il fut rencontré par la tortue-adjakpa. Celle-ci lui demanda: «Où as-tu trouvé de quoi manger, mon cher ami?» Le lézard répondit: «Je me garderais bien de te le dire ou de t’y mener: on me tuerait.» L’adjakpa répliqua: «De grâce! mène-m’y: je n’en soufflerai mot à personne.--C’est bien!» dit le lézard; et il ajouta: «Au chant du coq, viens m’éveiller: nous partirons.»

La tortue rentre chez elle, et le lézard rentre chez lui, de son côté. Le coq n’avait pas chanté encore que la tortue était déjà près de la maison du lézard. Une première fois, une seconde fois, elle fait kékéréké! Et elle court appeler le lézard, disant que le coq a chanté. Le lézard lui répondit de le laisser se reposer: le coq n’a pas chanté encore. «C’est bien!» dit la tortue. Ils se recouchèrent jusqu’à ce que le coq chantât.

Alors, le lézard se leva, et ils s’en allèrent. Dès qu’ils furent arrivés là, le lézard dit: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre s’ouvrit. Le lézard entra, prit des ignames et ressortit. Il dit à la tortue-adjakpa qu’il fallait partir. Elle répondit de rester un instant à garder. «C’est bien!» dit le lézard, et sans plus attendre, il se retira.

Cependant la tortue-adjakpa se chargeait d’ignames: elle en mit à la tête, aux pieds, aux bras; elle en attacha aux cheveux de sa tête.

Quant au lézard, il était déjà chez lui, dormant les pattes en l’air. Il avait allumé du feu et se tenait comme quelqu’un qui était mort, ce jour-là même.

Notre adjakpa ne sut se rappeler comment il fallait dire à la pierre pour qu’elle s’ouvrît. Elle criait depuis longtemps sans résultat... Survient le fermier qui la saisit, qui la frappe, qui l’assomme. La tortue déclara que le lézard l’avait conduite à cet endroit. Le fermier l’attacha avec une corde et la conduisit chez le lézard.

Le fermier se présente: il trouve le lézard couché à la renverse, gisant comme un mort. Il lui dit: «Cette adjakpa prétend que c’est toi qui l’as conduite dans mon champ.--Comment l’aurais-je fait? je vous le demande; voyez si je l’aurais pu. Depuis trois mois, je suis ici couché: je ne connais le champ de qui que ce soit.»

Le fermier prit la tortue et la tua. Et la tortue, d’une voix gémissante: «Cancrelat, raccommode-moi, dit-elle; fourmi, viens me raccommoder.»

Là où le cancrelat et la fourmi la raccommodèrent, c’est là que la tortue est raboteuse.

LA PRINCESSE GUÉRIE DE SURDITÉ, OU POURQUOI LA TORTUE RÉUSSIT EN TOUTES CHOSES.

Alo! Alo o!

Un certain roi avait une fille qui était sourde-muette. Cette fille avait nom Bola. Le roi fit tout ce qu’il put afin de donner l’ouïe à sa fille: tout ce qu’on fit ne réussit à rien. L’enfant n’était pas à la ville: on l’avait reléguée à la campagne.

Or, voici que la tortue aux mille industries se présente au roi et lui demande ce qu’il lui donnera, quand elle aura réussi à faire parler son enfant. «Je partagerai ma maison en deux, dit le roi, et je t’en donnerai une part.»

L’adjakpa va acheter une bouteille de miel et vient dans le bois où demeure l’enfant. Elle dépose le miel et va se cacher. L’enfant arrive près de cette bouteille de miel, y porte la main. La tortue sort de sa cachette, se glisse par derrière, donne un soufflet à la jeune fille: «Voleuse! s’écrie-t-elle: c’est ainsi que tu voles le miel, pour aller le manger.--Moi! dit la jeune fille; je t’ai volé du miel pour le manger, moi!»

La rusée tortue l’attache avec une corde, et elle chante ce provocant refrain: «Bola a volé du miel pour le manger, kiyin-kiyin!--Bola est une fourbe, kiyin-kiyin! Bola est une insigne voleuse, kiyin-kiyin!»

A ces chants de la tortue, l’enfant répondit «qu’elle allait dans les bois de l’éléphant avec l’éléphant; qu’elle allait avec le buffle dans les bois du buffle; et la tortue vient l’accuser d’avoir volé du miel pour le manger! kiyin-kiyin!»

La maligne tortue emmena l’enfant. Toutes deux se répondaient dans leurs chants, en sorte que lorsqu’elles arrivèrent chez le roi, celui-ci poussa un cri de surprise: «sa fille, qu’on n’avait plus entendue parler, parle aujourd’hui.»

Le roi divisa son palais en deux et donna une part à la tortue adjakpa.

Voilà pourquoi la tortue réussit dans tout ce qu’elle entreprend.

Page 1