CHAPITRE III
1º HABITATIONS; 2º MOBILIER; 3º VÊTEMENTS ET PARURES; 4º INSECTES ET REPTILES.
Une chose frappe l’Européen, quand il arrive à la côte des Esclaves: l’absence de tout ce qui constitue chez nous ce que nous appelons les commodités de la vie: habitation, mobilier, vêtements, tout se réduit au strict nécessaire. Le nègre est dépourvu de souliers, de chapeau, de draps de lit, de lit même, de cuillers, de fourchettes... de ces mille ustensiles que nous jugeons indispensables au bien-être, et dont la privation nous rend la vie pénible.
Et l’on est tenté de regarder en pitié ces pauvres gens privés de tant d’objets que l’éducation nous a rendus nécessaires. Ne les plaignons pas pourtant. Est-il absolument nécessaire d’avoir une serviette? Ne peut-on pas se lécher les lèvres et les doigts? En fait de fourchettes, y en a-t-il de meilleures que les doigts? Peut-on être trop légèrement vêtu, quand la chaleur est accablante? Pourquoi s’embarrasser les pieds de bas et de chaussures? Pourquoi s’emprisonner le corps dans des habits toujours gênants? Paletot, gilet, chemise, cravate: objets de luxe! superflu!
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1º HABITATIONS. Un jour, je m’approchai d’un groupe d’enfants, et j’entendis l’un d’eux réciter le conte suivant:
Le Loup et l’Once.
«Le loup ayant eu un petit, ce petit mourut. L’once eut aussi un petit qui mourut.
«L’once prit son pays en dégoût; le loup en fit autant; et chacun de son côté chercha un séjour meilleur. Arrivé en un certain endroit, le loup se dit: «Demain, au point du jour, je viendrai arracher l’herbe.» L’once survint, arracha l’herbe et se retira à l’écart.
«Le loup étant revenu: «Oh! oh! s’écria-t-il, quel bon pays! je venais ici arracher l’herbe, et l’herbe s’est déjà arrachée d’elle-même!» Il prend possession, balaye la place et s’en va.
«A son tour, l’once revient. «Certes! dit-elle, quelle bonne terre! Je me proposais de la venir balayer, et voilà qu’elle s’est balayée elle-même!» L’once coupe des arbres, les laisse à terre et s’éloigne.
«Le loup arrive, plante ces arbres et rentre en son gîte.
«Et l’once: «Ces arbres, dit-elle, se sont plantés eux-mêmes.» Elle va couper des bambous et les dépose sur le sol.
«Le loup vient et attache les bambous.
«Est-ce possible? dit l’once; ces bambous se sont liés d’eux-mêmes!» Et elle arrache de l’herbe; et elle couvre la maison.--«Tiens! s’écrie le loup, en arrivant: l’herbe s’est coupée!... la toiture est faite!...» Et il partage la maison en deux, se réservant l’une des pièces et destinant l’autre à sa femme.--Et l’once de s’écrier: «Bon! la maison s’est divisée en deux! Voici la partie que je garde pour moi; voilà celle que je laisserai à ma femme. Quand viendra le cinquième jour, je porterai mes bagages et je m’installerai.»--Le loup, de son côté, se fit le même raisonnement.
«Le cinquième jour étant venu, l’once prend ses bagages et vient avec sa femme. Le loup en fait autant. Le loup entre dans une pièce, l’once dans l’autre, chacun se croyant seul au logis. Or, l’un et l’autre en même temps, ils cassèrent quelque chose de leur côté. Et chacun de se demander: «Qui donc a cassé quelque chose dans la pièce voisine?» Et chacun de s’enfuir.
«Ils coururent comme d’ici[9] à Glékhoué et allèrent se rencontrer au loin. «Que fais-tu, ô loup? dit l’once.--«J’avais fait une maison, dit le loup; je ne sais quoi m’en a chassé.--Justement, réplique l’once, pareille chose m’est advenue. J’avais abattu des arbres: d’eux-mêmes les piquets se sont plantés.»--Le loup dit: «J’avais trouvé un terrain où je me proposais d’arracher l’herbe; le jour venu, je trouvai l’herbe arrachée.»
[9] Glékhoué est le nom que les indigènes donnent à Wydah. Le conteur était à Porto-Novo.
«Là-dessus, l’once et le loup se remettent à courir. Jamais ils n’ont pu se regarder en face.»
Tel est le conte que j’entendis. On y décrit bien toutes les opérations d’une installation. C’est bien la manière de faire de tous: le loup, en cela, agit comme l’once, sans se concerter avec elle.
D’abord on choisit le terrain et on l’approprie. L’herbe qui en encombre le sol étant arrachée, on l’enlève ou on la brûle. Pas de pierres, pour bâtir: on coupe des arbres, on les plante sur quatre lignes formant un quadrilatère. Les arbres ainsi plantés sont assujettis par le haut, à l’aide de bois passés dans les échancrures ménagées à l’extrémité supérieure. Ces bois, fortement fixés, relient les arbres entre eux et constituent la carcasse inférieure du bâtiment sur laquelle on établit la charpente de la toiture: charpente de construction toute simple, composée de longs bâtons maintenus par des liens.
Il n’y a plus qu’à couvrir et à former ce qui tiendra lieu de murs. On porte les matériaux: des bambous, des branches de palmier, des cordes de paille, et l’on se met à l’œuvre.
Voyons d’abord former l’enceinte de la maison. Les ouvriers attachent transversalement aux piquets une ligne de bambous, à trente ou quarante centimètres du sol; puis ils établissent trois ou quatre autres lignes semblables, parallèles à la première, à cinquante ou soixante centimètres l’une au-dessus de l’autre. Tous ces bambous sont dans une position horizontale. Contre ces premiers bambous on applique ceux qui forment cloison. Ils sont placés perpendiculairement et attachés fortement entre eux et avec ceux des lignes horizontales. On a soin de laisser le moins de vide possible; mais la maison ne laissera pas que de ressembler à une cage, même avec la précaution que l’on prend souvent de faire une seconde cloison à l’intérieur. Au surplus, on se préoccupe seulement de la porte, et souvent on oublie ou l’on néglige de laisser une lucarne. De fenêtres il n’en est guère question dans cette architecture primitive de nos nègres.
Il est essentiel d’observer que la porte des habitations donne sur une cour attenante; elle n’ouvre point sur la rue.
Passons à la construction de la toiture. Du bois faîtier à la ligne inférieure de la toiture, on fixe des bambous de la même manière que dans le bas. La distance de l’un à l’autre est de trente centimètres environ. On attache à ces bambous des couches superposées de branches de palmier garnies de leurs feuilles; on arrange avec plus de soin celles qui forment le faîtage ou, comme disent les nègres, le chapeau de la maison, et l’édifice est terminé.
La porte est en bambous, confectionnée de la même manière que les cloisons et placée avec des liens en paille: en sorte que, dans beaucoup de cases, on n’a pas eu besoin d’employer un seul clou.
Il y a beaucoup de maisons dont les murs sont en terre: à Porto-Novo et à Wydah, en argile glaise fort tenace quand elle est bien préparée; à Lagos et chez les Minas de Popo et d’Agoué, en terre tourbeuse mêlée de sable dans des proportions déterminées.
Arrêtons-nous à considérer les ouvriers d’un chantier. Ils ne vont pas chercher la terre ou le sable hors de la ville. A côté même de l’endroit où ils veulent bâtir, dans la rue, sur une place, ils prennent ce qui leur est nécessaire, et ils laisseront là un trou béant, où l’on jettera plus tard toutes sortes d’ordures. A Porto-Novo en particulier, on rencontre dans l’intérieur de la ville plusieurs excavations de quinze à vingt mètres au plus de profondeur. C’est là qu’on prit la terre pour bâtir les maisons de quartiers entiers.
Les ouvriers sont tous armés des mêmes outils: une pioche et un petit panier. Ils vont chercher la terre dans leur panier, la portent à une place unie et préparée d’avance, l’émottent, l’émiettent, la répandent sur le sol, et en forment une couche de vingt centimètres environ. Ensuite, ils arrosent abondamment toute cette couche. Tous en ligne, à l’extrémité de l’aire, ils se prennent par la main et partent en battant la mesure de leurs pieds, avançant, reculant, piétinant sans cesse. Cependant ils s’aident de la voix et s’excitent par leurs chants, jusqu’à ce que la terre soit bien pétrie et forme une masse onctueuse. Alors, ils font de toute cette boue un grand tas qu’ils couvrent de feuilles, afin de l’abriter contre les ardeurs du soleil; et ils laissent la masse abandonner en partie l’eau qu’elle contient: ce qui donne à la boue plus de ténacité et de consistance.
Deux ou trois jours après, ce résultat est obtenu: c’est le moment de bâtir. Les ouvriers reprennent la boue et la façonnent en grosses boules. Cette opération terminée, trois ou quatre d’entre eux s’établissent maçons; les autres servent de manœuvres. Ceux-ci passent les boules aux premiers qui les lancent violemment et forment une assise de cinquante centimètres. L’assise terminée sur tout le périmètre, on la laisse sécher jusqu’à ce qu’elle puisse en supporter une autre. On recommence tant que les murs n’ont pas atteint la hauteur voulue. Dans les cases des nègres du vulgaire, les murs n’ont guère plus de deux ou trois mètres au plus. Le toit est comme dans les cases en bambous.
La forme architecturale de l’édifice est, quant à l’ensemble, ce qu’elle est généralement chez nous: un grand carré surmonté d’un toit en pente, à deux ou à quatre eaux.
Nous avons dit plus haut que la porte de la case donne sur la cour. Chez les chefs et les riches, il est rare qu’il n’y ait point plusieurs cours réunies dans une même enceinte et n’ayant souvent qu’une ouverture sur la rue. Dans chaque cour, se trouvent une ou plusieurs cases: il y a les cases des esclaves, celles des femmes... La case du maître occupe la partie la plus reculée, elle est précédée d’un auvent (odèddè) qui sert de salle de réception. Aussi l’on y voit un lit de bambou sur lequel le maître s’installe, accroupi, assis ou couché, suivant les circonstances, lorsqu’il reçoit des visiteurs. Dans les séances solennelles, c’est le lit de justice des chefs.
Quelquefois les cases sont bâties de manière à laisser au centre une petite cour carrée, à ciel ouvert, entourée de galeries, où sont reçus les amis intimes, et ceux avec qui l’on veut traiter une affaire en secret. Rarement le maître de la maison pousse le laisser-aller jusqu’à introduire les intimes dans la cour et la case des femmes, qui vivent à l’intérieur dans un négligé par trop choquant.
Nous établissons, on le voit, une distinction entre la case et l’habitation: la case est le logis; l’habitation, la maison, est l’ensemble des cases appartenant à un même maître. Les nègres ne parlent pas autrement: ils appellent le maître babba; la case, illé; l’ensemble des cases, ibougbé.
Les habitations d’une localité sont jetées çà et là. La mitoyenneté des murs n’est guère connue: chaque habitation est entourée de murs qui en dépendent totalement. Aussi, entre deux habitations, voit-on toujours ou à peu près un passage étroit, laissé là moins pour former une rue, que pour séparer les propriétés. Il existe de véritables rues, mais il y en a peu, même dans les villes. En revanche, on trouve, au milieu des villes et des villages, des terrains vagues, des fossés profonds, des arbres gigantesques, des bosquets, des cloaques infects... de tout, si ce n’est de l’ordre et de la propreté. Quelle infection en certains endroits! Quel tohu-bohu!
La ville ne diffère du village que par l’étendue de son territoire: l’une et l’autre sont des illous[10], c’est-à-dire des agglomérations. Quand on veut distinguer un village d’une ville, on l’appelle, en nago, illou kékéré, illou petit ou petite agglomération.
[10] Illou vient du radical lou, dont le sens propre est agglomérer, s’agglomérer.
L’illou a ses dépendances comme l’habitation a les siennes. De même que, dans l’habitation, cases et cours font un seul tout, de même la partie cultivée de la campagne, oko[11], est l’annexe de l’agglomération.
[11] Oko, lieu de l’approvisionnement; par opposition à igbè, terrain inculte, broussaille, buisson, lieu délaissé.
Illou signifie: village, ville, contrée, district, patrie.--C’est que, de fait, le nègre n’a d’autre pays que la ville ou le village entouré de terres cultivées: c’est l’illou qui est la patrie proprement dite, l’igbè est, pour ainsi dire, un lieu étranger, un res nullius.
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2º LE MOBILIER s’accommode aux besoins de l’homme à l’intérieur. Le nègre, n’ayant une maison que pour s’abriter, tient peu au mobilier. Inutile de chercher le confortable dans sa case. Voici à peu près tout ce que comporte le luxe de l’ameublement:
Lit. Dans la plupart des maisons, on ne trouve rien qui ressemble à un lit: on se couche sur une natte étendue par terre. Au palais du roi, chez les cabécères et dans la maison de quelques particuliers, on remarque une petite estrade en terre de la grandeur d’un lit (okpo), et même des lits en bambou. Point de matelas, point de draps, point de couvertures: sur le lit, une natte; pour se couvrir, le pagne qui sert de vêtement.
Armoires et commodes font complétement défaut; on les remplace par des sacs (akpo) ou par de petites caisses (acpoti); encore la caisse est-elle peu répandue dans l’usage. Les sacs sont en paille ou en cuir: l’orèkèchè, en paille, sert à renfermer les cauris; on serre les habits dans l’abo. Parmi les sacs en cuir, nous signalerons l’asounwoun, muni de cordons et servant de bourse; le laba, dans lequel on transporte les vivres; l’akpo-agadagodo, ou sac à serrure, petit et fermé par un anneau en cuir; l’akpo-ichanna, dans lequel on serre le tabac, le briquet et l’amadou.
Les siéges ont une utilité fort secondaire dans la plupart des cases; aussi sont-ils très-rares. Il est de règle que le maître seul a le droit de s’en servir dans la maison: pourquoi donc en aurait-on plus d’un? Au Dahomey, le siége est un des insignes du cabécérat: il passe du titulaire à son successeur, à qui il est remis par le roi.
Lampes et chandeliers sont inconnus. Dans une écuelle en terre remplie d’huile de palme, on allume une mèche de coton: c’est tout le système d’éclairage connu de nos nègres.
Les appartements somptueux sont cirés à la bouse de vache; les murs en sont peints avec une décoction de certaines feuilles tinctoriales.
Le foyer (aro) est dehors; il se compose de trois mottes de terre sur lesquelles, comme sur un trépied, on établit le vase où cuisent les aliments. A quelques pas de la case, on voit un four cylindrique en terre cuite, dans lequel les indigènes font cuire leurs acassas et griller le maïs.
Les femmes ont une cuiller de bois pour remuer l’obbé qui bout sur le feu, et l’akara qui se rissole dans l’huile de palme.
Dans les maisons bien installées, on voit aussi un grand mortier en bois avec son lourd pilon: on y broie le maïs.
L’eau est conservée dans des vases en terre, hauts de cinquante centimètres environ, et de forme à peu près sphérique. On a d’autres vases plus petits pour faire la cuisine.
Les personnes adonnées au commerce étalent et portent leur marchandise sur des plateaux en osier ou dans des calebasses. «La calebasse ne peut aller sur le feu comme les pots en terre», disent les nègres: elle ne peut donc servir à cuire les aliments. En dehors de là, je ne sais à quoi les indigènes ne l’emploient pas. L’agbé, longue calebasse percée d’un trou dans le haut, remplace les bouteilles et les jarres;--l’akérégbé (le mot lui-même le dit) est une petite agbé;--l’ado, plus petite encore et de même forme, sert de fiole: on y met ce que les noirs appellent, dans leur style, ogoun, médecine: que ce soient des poudres médicinales ou des poisons.--L’aro sert de carquois aux chasseurs de l’intérieur.
Les calebasses plates prennent le nom d’igba, lorsqu’elles sont coupées en deux; l’igba ressemble, pour la forme, à nos saladiers ou à nos cuvettes. L’igba d’Ogodo est très-large: on y serre les habits et la farine. On appelle panchoucou une calebasse également très-large et munie de son couvercle. L’iya sert de plat; l’adémon et l’aha, de verre; l’adjedje, criblée de trous, est un vrai tamis.
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3º LES NOIRS SONT-ILS VÊTUS? C’est à dessein que je pose cette question qui m’a été adressée très-souvent; et j’y réponds afin de couper court aux sous-entendus qu’elle cache. Il y a là un préjugé erroné qu’il faut attaquer de front. On a l’intention de demander si les noirs, ces peuples primitifs, sont arrivés à ce progrès de sentir le besoin de ne pas rester nus comme les animaux. Au fond, cela veut dire: «La conscience se forme-t-elle dans le nègre?» La science répond nettement à la question ainsi posée: «Le nègre naît homme, il ne le devient pas: il a la conscience en naissant, et il ne saurait l’acquérir.»
On peut perdre la pudeur, on ne l’acquiert pas: elle est innée dans le noir comme dans le blanc. Mille fois, passant dans la rue, j’ai vu les enfants se blottir contre les murs et me tourner le dos quand j’étais près d’eux, parce qu’ils étaient sans vêtement. Je parle ici des enfants en bas âge, car les autres sont toujours vêtus.
Nous portons des vêtements à deux ou trois fins principales: 1º pour cacher la nudité; 2º pour nous garantir des intempéries; 3º pour nous parer.
Observation importante: plus on est exposé aux injures du temps et des saisons, et plus on se couvre d’habits. Le nègre de la côte des Esclaves, ayant peu à redouter de ces injures, n’a presque rien à faire pour s’en garantir. Donc, nous ne devons pas nous étonner de voir son négligé bien simple, trop simple. Sous un climat à variations rares et constamment chaud, il n’a presque pas à se garantir des intempéries. Aussi, dès qu’il s’abandonne au laisser-aller, surtout dans l’intérieur de la maison, il en vient à se contenter de ce qui cache strictement la nudité: il porte alors, pour tout costume, un mouchoir, ou même un petit morceau d’étoffe retenu à l’aide d’une ficelle. Les canotiers se permettent de n’avoir que ce vêtement rudimentaire, parce qu’ils ont besoin de n’être pas gênés dans la souplesse de leurs mouvements et parce qu’ils sont exposés sans cesse à se mouiller.
Hors des circonstances où il s’abandonne, sans retenue, au laisser-aller de la vie domestique; hors des cas où les exigences du métier semblent demander qu’ils laissent les habits de côté, on ne voit pas le nègre aller et venir sans vêtements. Les Nagos et les Djéjis ne sortent guère sans le costume complet. Si les Minas sont habituellement plus légèrement vêtus, c’est qu’ils ont plus souvent à se mettre dans l’eau; car ils sont resserrés entre la lagune et l’Océan.
A la côte des Esclaves, le costume des indigènes se compose de l’acho, pour les femmes; pour les hommes, de l’acho et du chocoto.
L’acho (les Européens traduisent: pagne) est un morceau d’étoffe de la forme d’un drap de lit; celui des femmes a 1 m. 80 de longueur environ, et 1 m. 20 de largeur; celui des hommes est plus long et plus large.
Le chocoto, espèce de caleçon de bain, étroit et court, n’arrive qu’aux genoux. Les hommes portent seuls le chocoto; rarement ils n’en ont pas. Les femmes ne font pas usage de cet habit.
Les hommes et les femmes ne se revêtent pas de l’acho de la même manière: les femmes le roulent autour du corps; les hommes le jettent sur l’épaule gauche, en le ramenant sous le bras droit, qui reste découvert. Le nègre sait se draper avec une noble élégance dans son pagne; la négresse dispose les siens avec une coquetterie vraiment séduisante.
Je dis: les siens, car elle en a plusieurs lorsqu’elle se met en frais de toilette. Le premier, qui sert à la couvrir, est fort simple, et simplement roulé sur les hanches, de façon à retomber jusqu’aux genoux. Les autres sont les colifichets de la toilette. Ils débordent l’un au-dessus de l’autre et simulent ce que nos modistes appellent des volants. L’un de ces pagnes peut se relever sur la poitrine, pour couvrir les seins. Quelquefois un autre est négligemment jeté sur la tête ou sur l’épaule et pend des deux côtés.
La mère, au lieu de porter son enfant sur les bras, l’attache sur son dos avec un pagne. Elle l’attire en avant, par-dessous le bras, lorsqu’elle veut lui donner à teter. Le pauvre enfant ainsi charrié gêne moins la mère, qui peut de cette façon vaquer à tous les travaux du ménage et tenir sur la tête la marchandise qu’elle va vendre de maison en maison. On voit fréquemment les négresses, chargées de leur enfant et portant sur la tête un fardeau, aller d’une ville à l’autre, faire des voyages assez longs.
Les pagnes sont de différentes couleurs: ceux de couleur rouge, plus voyants, plaisent davantage aux indigènes; le pagne bleu foncé est un vêtement dont les femmes en deuil se couvrent la tête.
La somptuosité dans les habits admet la richesse des étoffes, depuis le coton et les soieries jusqu’aux galons d’or et d’argent; mais la forme ne varie pas, c’est toujours l’acho, pour les femmes; le chocoto et l’acho, pour les hommes de toute condition.
Le parasol et les chaussures sont demeurés, jusqu’à ces derniers temps, un insigne de grandeur et d’autorité réservé au roi, aux chefs principaux et au grand prêtre. Encore les chefs ne peuvent-ils s’en servir en présence du roi.
Longtemps il en fut de même du chapeau. Toutefois son usage tend aujourd’hui à se généraliser. Outre les chapeaux importés par le commerce européen, les noirs ont des chapeaux de paille confectionnés dans le pays; ils ont aussi des espèces de serre-tête (aramori) et des bonnets appelés filla, dont la forme rappelle le bonnet légendaire du bon roi d’Yvetot. Si l’on veut se couvrir les oreilles, on porte le filla abèti, terminé en pointe dans le bas, des deux côtés: ce bonnet est appelé aussi, à cause de sa forme, éti adja, oreille de chien. Le plus souvent les deux pointes sont dressées comme des oreilles de chien.
Le filla djofolo est plus allongé et retombe en arrière comme la gorra espagnole; il sert de gibecière aux chasseurs.
N’oublions pas l’akata, plus utile qu’élégant. Ce couvre-chef à larges bords a les dimensions d’un parapluie; il est fait de feuilles de palmier assez grossièrement tressées et a deux centimètres d’épaisseur. Hommes et femmes s’en servent quand ils veulent se garantir de la pluie ou s’abriter contre les ardeurs du soleil.
Signalons, pour mémoire, trois sortes de vêtements en usage dans l’intérieur: l’agbaladja, espèce de blouse très-courte; l’akaso-éwou, vêtement qui va, comme nos gilets, du cou à la taille seulement; l’èha, sorte de jaquette.
Le costume musulman n’est pas un costume local; il a été introduit dans le pays par des étrangers venus du nord et professant l’islamisme. Venaient-ils du pays de Mali, situé au nord-ouest du Yorouba? Nous sommes d’autant plus porté à le croire qu’on appelle les musulmans Imali, mot qui signifie, d’après les règles de la langue nago, gens de Mali, de même que Idjébou signifie gens du Djébou.
Le costume des Imali ou Malais se compose des sandales[12], d’un large pantalon, de la tobé et du turban[13]. La tobé, appelée par les Nagos éwou ou chemise, est un large surtout dont les manches sont amples, muni d’une ouverture où passe la tête. La tobé est en coton blanc et chamarrée de broderies.
[12] Saloubata.
[13] Lawani.
Les Malais aiment le faste et affectent des airs de grandeur; presque toujours ils ont des armes, particulièrement des cimeterres renfermés dans des fourreaux en cuir colorié. Aux jours de gala, les principaux d’entre eux sortent sur des chevaux richement caparaçonnés. Ils se font suivre d’une nombreuse escorte, en imposant au vulgaire par l’éclat de leur costume.
Les Malais ne sont pas seuls à se faire une parure de leurs armes. Les nègres en pagne portent aussi de petites hachettes, des coutelas élégants de forme et brillants de propreté.
Aucune parure n’a eu autant de succès que les perles fausses, non-seulement à la côte des Esclaves, mais encore chez les nègres de toute l’Afrique. Les usages des perles fausses sont bien divers: on en fait des colliers, des bracelets et même des ceintures. Les fausses perles sont souvent remplacées par le vrai corail, les perles d’ambre jaune, l’agate, les graines de plantes. Le coco est travaillé en rondelles petites et minces dont on fait des ceintures en les enfilant.
La coquetterie, plus encore que l’amour des parures, fait rechercher les niaiseries et la bagatelle. Il lui faut des perles de telle ou telle grosseur, de forme et de couleur déterminées. La coquette des pays nègres se farde à sa façon; elle donne une teinte violette à ses paupières, se colore les ongles, les jambes et la poitrine en rouge, forme des dessins bizarres sur ses épaules et sur sa poitrine avec des poudres ou des pâtes de différentes couleurs. Elle affectionne surtout la parfumerie européenne (eau de Cologne, de lavande, eaux de toutes senteurs) qu’elle emploie à profusion, dont elle use et abuse sans discernement. Elle a aussi ses spécialités.
Le docteur Féris parle d’un cosmétique, l’atikè des Minas. «Cette préparation, dit-il, présente une grande dureté: pour s’en servir, les noirs la frottent avec de l’eau de Cologne sur un fragment de marbre; ils s’en enduisent ensuite le cou, l’aisselle, le dos et la poitrine, en décrivant des dessins grisâtres et réguliers. L’odeur en est très-forte et très-aromatique.
«Voici, à peu près, la formule de cette composition telle que me l’a donnée le P. Ménager:
«Clous de girofle,
«Graines d’anis,
«Eau de lavande,
«Une espèce de résine odorante (le courbaril),
«Semences d’hibiscus abelmoschatus,
«Quelques feuilles odorantes inconnues, dont l’une vient de la côte de Krou,
«Enfin, le musc d’un chat-tigre.
«Cette formule est celle des femmes riches; les autres se contentent seulement de deux ou trois produits. La préparation complète est très-coûteuse: un fragment de la grosseur d’un œuf d’oie vaut de 30 à 40 francs.»
Le jeune fat satisfait sa vanité à moins de frais: il se cambre, relève fièrement la tête, se drape dans son pagne aux couleurs voyantes; il met en vue, avec ostentation, les bracelets en verre bleu ou vert qu’il porte aux poignets et au-dessus du coude... N’a-t-il pas la canne à la main?...
Une badine, peut-être?... Pardon! c’est un vieux manche d’ombrelle, veuf de sa monture. N’importe! ce quelque chose venu de la terre des blancs lui sert à se donner des airs de muscadin. A vrai dire, dans son genre, il n’est pas mal: c’est le dandy de l’endroit.
Sa tête est rasée d’une façon toute singulière: celui-ci se rase la nuque; celui-là, le côté droit de la tête; un autre, le côté gauche ou le haut du crâne. Cependant on laisse une ou plusieurs touffes de cheveux, et l’on forme des figures bizarres: des ronds, des triangles, des carrés, des losanges, etc., etc., etc. On dirait une enseigne placée sur la tête pour signaler une officine de bizarreries.
L’usage des bains est général à la côte des Esclaves: hommes et femmes se lavent à grande eau à peu près tous les jours, et même deux ou trois fois par jour. La propreté et l’hygiène leur en font un devoir; car ils sont très-exposés aux maladies de la peau, à cause de la transpiration presque constante qu’ils subissent, aussi bien que de l’action brûlante du soleil. La poussière s’attache facilement à leur corps humide de sueur. Les ablutions et les bains les en débarrassent, ainsi que de l’enduit graisseux produit par la transpiration.
L’idée d’avoir des établissements spéciaux pour les bains et les ablutions n’est point venue au nègre: il lui suffit de se laver; or cela est possible partout: dans une chambre, dans un coin de la cour, et mieux encore dans la lagune. Avant que les Romains fissent des bains une recherche de plaisir, ils bâtissaient des établissements appelés laveries. Quelle belle laverie que la lagune, pour des peuples habitués à se contenter du nécessaire! Sous les palmiers et les cocotiers, à l’ombre des grands arbres qui poussent sur la rive, tous armés d’un morceau de savon et d’une poignée[14] de fibres végétales dont ils se serviront en guise d’éponge, nègres et négresses viennent se plonger dans l’eau, puis se savonnent des pieds à la tête, puis font mousser le savon et se couvrent d’une écume blanche, en se frottant avec le cancan; puis enfin s’aspergent d’eau à l’aide de la main ou à l’aide d’une calebasse, et finissent par s’essuyer.
[14] On la nomme cancan ou canrincan.
Comme chez les Romains, après le bain qui purifie et rafraîchit, l’onction, qui rend la chevelure souple et élastique, et conserve à la peau la fraîcheur que ternirait vite l’ardeur du soleil. C’est après le bain que les négresses s’enduisent d’huile, d’onguents et de cosmétique; après le bain aussi, elles se teignent le corps en rouge. Pour cela elles délayent dans l’eau une poudre très-fine obtenue en raclant le bois d’un arbre que les Nagos appellent ochoun; les Minas, to; les Brésiliens, pao Brasil. Cette poudre délayée donne à la peau une couleur rougeâtre assez agréable.
En temps de deuil, les négresses ne se lavent pas: de là le sobriquet de non lavées donné aux pleureuses.
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4º INSECTES ET REPTILES. Comme partout, le chien est ici le compagnon de l’homme; le chat, l’ami de la maison. Un autre animal est qualifié du titre d’ami de la maison: c’est une espèce de lézard dont le mâle porte chez les Nagos le nom d’adarikpoun, à cause de sa tête jaune (éri, tête--kpoun, jaune). Il est assez gros; sa queue épaisse lui sert d’arme offensive; il a des taches roses sur la tête et sur la queue. Le reste du corps est d’un gris tirant sur le noir. Plus petite que le mâle, la femelle est d’une couleur gris de fer uniforme. Ce lézard vit près des habitations de l’homme; il s’y introduit sans crainte et s’y donne le droit de circuler: il est de la maison. On évite de l’inquiéter, parce qu’il est le plus terrible ennemi des fourmis, des cousins et des autres insectes dont on a toujours à redouter l’invasion. Il les attaque et leur fait la chasse avec une patience et une habileté étonnantes. L’adarikpoun a de charmantes agaceries dans son attitude: il semble se complaire en lui-même, lorsque, dressé sur les pattes antérieures, le cou tendu, il agite la tête de haut en bas, comme pour faire mille et mille salutations gracieuses.
Un autre ami de l’homme, dans ces pays où l’on abandonne en plein air des animaux morts et des cadavres en putréfaction, c’est une espèce de vautour que l’on rencontre partout, à la côte des Esclaves. Le vautour trouvé par Levaillant dans l’Afrique australe et nommé par lui chasse-fiente est sans doute le même. Sa physionomie répond à la description donnée par les naturalistes du vautour fauve, percnoptère de Buffon, vulgairement vautour griffon. «Il a 1m,20 de longueur; son plumage est fauve dans le jeune âge; fauve varié de gris chez l’adulte; cendré bleuâtre en dessus chez le vieux, et blanchâtre en dessous. Les ailes et la queue sont noires. La tête et le cou, dénudés de plumes, sont parsemés d’un duvet gris; la colerette est d’un blanc éclatant. La parure de cet oiseau n’est pas désagréable; mais sa voracité et son odeur répugnent à tout le monde[15].» Il se nourrit de préférence de chairs mortes et corrompues, et de gadoues. On a remarqué à Wydah que ces oiseaux émigrent tous vers la capitale, lorsque la fête des coutumes ramène l’immolation des victimes humaines, dont les cadavres, privés de sépulture, sont traînés en dehors de la ville.
[15] FOCILLON.
Ces animaux sont très-silencieux, ne crient et ne chantent jamais, faisant entendre seulement, par intervalles, un léger murmure. Nonchalants et paresseux, lourds, appesantis par les excès de leur voracité, ils ne se dérangent guère quand on passe; ils ont de la peine à reprendre leur vol. Les indigènes respectent ces oiseaux, à cause des services qu’ils en reçoivent: ce sont les balayeurs publics pourvoyant à la salubrité. On inflige des peines à ceux qui tuent ces vautours. Ils passent la nuit sur les arbres ou sur le faîte des toitures; et le matin, du haut de ces observatoires, ils épient le moment de se jeter sur la curée; presque jamais on ne les voit isolés; ils volent toujours plusieurs ensemble. Les gens de Wydah appellent cet oiseau akrassou; les Nagos le nomment akala. «Si un cadavre gît sur le sol, disent les Nagos, l’akala le sent du haut des airs.» On ne peut manger sa chair, parce qu’elle est dure et d’une odeur de viande putréfiée.
Nous avons déjà parlé du chat-civette; il fournit le musc si recherché par les négresses pour la préparation de l’atiké. La civette est rare sur la côte; mais comment ne pas en parler, à raison du produit fourni par elle à la parfumerie locale? Ce chat a près de l’anus une poche profonde renfermant une pommade odorante. Au dire des nègres, l’animal se défait de cette poche tous les ans, en se frottant contre les arbres.
Les chevaux sont rares, et viennent de l’intérieur; les bœufs ne sont pas soumis au joug.
De tous les ennemis du repos et du bien-être de l’homme, je n’en connais pas de plus agaçant que le moustique. Oh! la vilaine petite bête! Quand le bon La Fontaine nous montre le lion harassé et rendu, dans la lutte engagée entre le moucheron et lui, le moucheron devait être de la famille des moustiques. Un seul moucheron, dans la fable, met le lion sur les dents; que ne peuvent donc des milliers de moustiques à la trompe acérée? Vous n’en avez pas plutôt chassé un, qu’il en revient dix; or un seul suffit à vous tourmenter par sa piqûre et par ses bourdonnements; un seul vous rend tout repos impossible. On ne s’habitue jamais à lui, et jamais on ne peut l’éviter. Cet excrément de la terre, pour parler comme le fabuliste, ce chétif insecte, cet avorton de mouche en cent lieux vous harcelle, vous lassant sans relâche et ne se lassant jamais; comme les Nagos l’ont bien nommé: gnamoum-gnamoum! Les Européens se garantissent autant qu’ils le peuvent à l’aide de moustiquaires. Quant aux noirs, ils sont souvent forcés de déguerpir de l’intérieur des habitations; ils s’installent tant bien que mal dans la cour, allument du feu, afin de tout enfumer et de chasser l’ennemi, et ils essayent de dormir. Il n’y a pas jusqu’au roi qui n’oublie la gravité et la dignité, lorsqu’un moustique vient l’attaquer. Même en présence des visiteurs qu’il reçoit, au milieu d’une discussion sérieuse, il se donne des claques retentissantes: il se frappe la poitrine, il se frappe les jambes, il se frappe l’épaule: qu’est-ce donc? un moustique le piquait!
Comment dire les tourments que les moustiques infligent au voyageur sur la lagune? On a beau les chasser, leurs bourdonnements incessants annoncent toujours de nouveaux et terribles assauts. De guerre lasse, on se blottit sous une couverture, au risque d’étouffer; car, pour fuir une incommodité, on n’a d’autre ressource que de s’en imposer une nouvelle presque aussi fatigante.
Une autre petite bête non moins incommode, non moins cruelle, c’est la fourmi. Les fourmis offrent plusieurs variétés; quelques-unes sont ailées; celles que l’on nomme fourmis voyageuses se distinguent par une véritable férocité. Elles mordent avec un tel acharnement que la plupart du temps on n’arrache que le corps; les pinces, semblables à des hameçons, restent dans la plaie. «Je ne crois pas qu’elles se construisent un nid, ni aucune sorte de demeure, dit M. Duchaillu, qui les a parfaitement observées. Jamais elles n’emportent rien; elles mangent tout sur place. Leur habitude est de marcher à travers les forêts sur une longue file régulière; cette ligne mouvante, qui se présente sur deux pouces de large, a souvent plusieurs milles de long. Sur les flancs de cette file sont les fourmis les plus grosses qui se comportent comme des officiers, se tenant hors des rangs et maintenant le bon ordre dans cette singulière armée... Sont-elles affamées, la longue file change tout à coup son ordre, fait un changement de front absolument comme un bataillon, et se déploie dans la forêt en une large masse qui attaque et dévore tout ce qu’elle rencontre avec un acharnement furieux auquel rien ne peut résister... Tout animal qui se trouve sur leur passage est pourchassé à outrance... En un rien de temps l’animal, souris, chien ou gazelle, est envahi, tué, dévoré, sans qu’il en reste rien que la carcasse toute nue. Elles voyagent nuit et jour. Plusieurs fois réveillé en sursaut, j’ai dû me précipiter hors de ma cabane.» (Afrique équatoriale.) Pour être exact, il est bon d’observer qu’on ne rencontre pas souvent les fourmis voyageuses. Toutefois, à qui n’est-il pas arrivé, une fois ou une autre, d’en être attaqué, soit au lit, soit lorsque, par accident, on a mis les pieds sur leur colonne? Il faut éviter de jeter de l’eau chaude ou de la cendre sur cet envahisseur; ce procédé n’obtiendrait d’autre résultat que de disperser les assaillants tout alentour, et d’augmenter les dangers de l’invasion. La morsure est extrêmement douloureuse; on s’en ressent parfois trois ou quatre heures après.
Deux espèces de fourmis microscopiques, l’une rouge, l’autre noire, vivent par myriades innombrables dans toutes les cases. «Elles paraissent avoir l’odorat très-fin; invisibles jusqu’à ce qu’elles sentent quelque aliment à leur portée, elles affluent alors on ne sait d’où et en telle quantité que le voyageur s’étonne et s’inquiète de se voir assiégé par une telle armée.» (DUCHAILLU.) Elles sont très-friandes de l’huile d’olive; j’ai été surpris bien des fois d’en trouver jusque dans l’intérieur des bouteilles parfaitement bouchées où nous tenions l’huile: je ne croyais pas qu’elles y pussent pénétrer, et elles y étaient en troupe compacte.
Le termite ou coupin est une grosse fourmi blanche. Il ne s’attaque ni aux personnes vivantes ni aux aliments; il ne se montre pas au grand jour, et l’on peut ne pas se douter de sa présence; néanmoins il travaille, et produit fréquemment de véritables désastres, minant les murailles en terre, ruinant les habitations, dévorant le linge et les meubles. Son travail incessant et mystérieux ménage aux habitants des surprises terribles. Laisse-t-on une caisse sur le sol, au bout de huit jours, souvent en moins de temps, et la caisse et ce qu’elle contient sont dans le plus piteux état: de la caisse il ne reste que des pellicules comme des feuilles de placage: tout tomberait, si l’ouvrier démolisseur n’avait le talent de lui donner de la consistance avec un mastic de sa composition. Malgré les précautions minutieuses que l’on prend dans les grands magasins des factoreries, le coupin ne laisse pas d’y faire des ravages. Dans quel déplorable état ne trouve-t-on pas les marchandises, lorsqu’on a négligé de les remuer de temps en temps! Des ballots entiers d’étoffe sont rongés, perdus. Quand le coupin arrive aux poutres et à la charpente d’une construction, c’en est fait de l’édifice; s’il se met dans une bibliothèque, le rongeur impitoyable ne laisse que la partie extérieure des volumes. Bien des fois, à Lagos, à Porto-Novo, à Wydah, dans les premières habitations qui nous servirent de logement provisoire, j’entendais les coupins ronger les bambous et le bois de la case. A Lagos en particulier, je dus leur disputer le terrain pied à pied; nous employâmes la pioche et le feu pour détruire les coupinières énormes qui se trouvaient sur l’emplacement où la Mission catholique est établie aujourd’hui. Les nids de coupins bâtis avec de la terre acquièrent une extrême solidité; les galeries intérieures sont habilement construites avec cette espèce de mastic dont nous avons fait mention plus haut: c’est un produit blanchâtre, prenant la consistance du ciment et brûlant comme l’amadou. J’ai vu des coupinières de deux mètres de haut; les termites avaient eu le talent de les bâtir autour d’un arbre qui consolidait leur édifice.
Les fourmis voyageuses sont pour les coupins de redoutables ennemis: que ne peuvent-elles les exterminer tous! L’homme ne manquerait pas d’ennuis et de soucis avec les moustiques et les reptiles: sans parler des perce-oreilles, des scorpions à la piqûre dangereuse, des grillons aux cris aigus et agaçants, et des scolopendres (mille-pieds), dont la morsure provoque une chaleur âcre et piquante, accompagnée de rougeur et de démangeaison.
Les reptiles les plus communs appartiennent certainement à l’ordre des serpents. Outre les pythons que l’on adore à Wydah et à Grand-Popo, il existe une infinité d’espèces de petits serpents; la blessure de quelques-uns d’entre eux passe pour être excessivement dangereuse; les indigènes redoutent surtout un serpent noir à collier rouge, et quoique les accidents ne soient pas fréquents, on n’est jamais sans appréhensions, vu le nombre de reptiles de ces petites espèces qui se glissent de tout côté, jusque dans les habitations et sur les lits.
Les caïmans vivent dans la lagune, où leur présence est un danger permanent. Les indigènes s’imaginent que la queue de cet animal renferme un venin très-dangereux; mais là n’est pas le véritable danger; il est dans leur habitude d’attaquer les êtres vivants qu’ils rencontrent. J’ai vu un alligator se dirigeant lentement vers des poules: celles-ci étaient si bien fascinées qu’elles avançaient vers lui, l’œil fixe et sans dévier, comme si elles glissaient sur des patins. Un nègre rompit le charme, en donnant un coup de sabre sur le cou du caïman. Alors celui-ci se détourna, pour revenir à la lagune d’où il était sorti, et les poules se précipitaient furieuses à sa poursuite. Le nègre acheva de tuer le caïman, et l’emporta pour le manger; il le cachait, parce que, disait-il, il est un peu fétiche, et les féticheurs me pourraient bien inquiéter. C’était à Porto-Novo, dans la ville même. On voit que les alligators n’y sont pas de simples hôtes; ils y ont droit de cité (détail peu rassurant pour les baigneurs qui vont s’ébattre dans la lagune).