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CHAPITRE XV

L'appel de la mer.

Bientôt une année aura passé depuis mon arrivée à New-York. Dans une petite ville au bord de la mer, je viens de terminer ce livre. Je me promène le long du rivage, les yeux tournés vers le large, et je suis joyeux car je sais que je pourrai bientôt repartir.

Je pense à tous les incidents de ma traversée, à ma vie rude sur mer, à mon confort actuel, et je me demande ce qui me pousse à reprendre la mer...

La vie était très dure pendant ma traversée. J'eus à supporter d'abord toutes les souffrances de la soif, puis la pluie des ouragans vint torrentielle. Constamment exposée aux intempéries, la peau de mon corps et de mes mains devint si molle qu'il était extrêmement pénible de manoeuvrer mon navire. J'avais à peine achevé de réparer mes voiles que la tempête les déchirait à nouveau. Quand les jours de gros temps se suivaient sans accalmie, je ne pouvais ni me reposer, ni réparer les voiles et cordages aussi vite qu'ils cassaient.

[Illustration: XI.--Dans le port de New-York.]

Cette lutte perpétuelle de son intelligence et de sa force physique contre la tempête constitue la vie du marin.

Ayant commencé ma vie avec tous les avantages de la fortune, j'aime maintenant cette existence simple du matelot, avec ses souffrances et ses angoisses.

Ceux qui crurent que ma tentative était un exploit sportif destiné à conquérir la célébrité se sont trompés:

_Ils ne comprirent, rien à ce grand songe, Qui charma la mer de son voyage, Puisqu'il n'était pas le même mensonge Qu'on enseignait dans leur village._

Au milieu de mes amis, joyeux de me revoir, je pourrais jouir en paix d'un succès que je n'ai pas cherché; mais je ne suis pas complètement heureux sur terre, je pense sans cesse à la forte odeur du goudron, à l'âpre brise marine, à mon _Firecrest_ qui m'attend là-bas de l'autre côté de la mer océane.

Il y a trois ans, pour la première fois, à bord de mon navire, j'avais pris la mer; maintenant je sais qu'elle m'a pris pour toujours. Quoi qu'il advienne, je retournerai vers elle et je pense au jour heureux, maintenant très proche, où le _Firecrest_ et moi nous repartirons ensemble vers le Pacifique et ses îles de beauté, et les vers du poète anglais hantent ma mémoire:

_Je dois reprendre la mer, car l'appel de la marée montante est un appel clair et c'est un appel sauvage auquel on ne peut qu'obéir. Et tout ce que je demande est un jour de vent avec les nuages blancs qui volent, la vague déferlante, l'écume jaillissante et les goëlands criards._

LEXIQUE

destiné à ceux qui ne connaissent pas la mer.

_Amure._ Manoeuvre qui retient le point inférieur d'une voile du côté d'où vient le vent. Faire route tribord ou bâbord amures, c'est recevoir le vent par tribord ou par bâbord.

_Atterrissage._ Le fait de se rapprocher de la terre en venant du large.

_Bâbord._ Côté gauche du bateau pour un observateur regardant d'arrière en avant.

_Balancines._ Manoeuvres supportant le gui.

_Bau._ Employé dans le sens de largeur d'un navire.

_Beaupré._ Mât horizontal placé sur l'avant.

_Bôme._ Vergue située à la partie inférieure de la grand'voile.

_Bord._ S'emploie presque toujours à la place du mot côté.

_Bordure._ Côté inférieur d'une voile.

_Cap._ La direction de l'axe du bateau de l'arrière à l'avant.

_Cape._ (être à la) Situation d'un bâtiment qui par gros temps réduit sa voilure et la dispose de manière qu'il dérive autant qu'il marche. Le remous qu'il laisse dans son sillage amollit les lames. _Voile de cape_: voile triangulaire réduite employée souvent en place de la grand'voile pour tenir la cape.

_Corne._ Espars sur lequel est enverguée la partie supérieure de la grand'voile. Voir plan de voilure.

_Claires-voies._ Châssis mobiles et vitrés recouvrant les ouvertures ménagées sur le pont pour donner du jour et de l'air.

_Drisses._ Manoeuvres servant à hisser les vergues, voiles et pavillons.

_Ecoute._ Manoeuvre courante frappée à l'angle inférieur arrière d'une voile.

_Epissure._ (faire une) Joindre ensemble deux bouts de cordage en entrelaçant leurs torons les uns dans les autres.

_Espars._ Pièce de bois servant de mât, de vergue, etc.

_Etais._ Manoeuvres en fil d'acier soutenant les mâts vers l'avant. Voir plan de voilure.

_Etrave._ Avant du navire.

_Foc._ Voile triangulaire entre le mât et le beaupré. Voir plan de voilure.

_Flèche._ Voile triangulaire entre la corne et la partie supérieure du mât. Voir plan de voilure. La barre de flèche sert à écarter les galhaubans ou haubans partant de la tête du mât.

_Fortune carrée._ Petite voile carrée employée pour courir vent arrière.

_Gui._ Voir Bôme.

_Haubans._ Manoeuvres dormantes servant à tenir un mât latéralement.

_Loch._ Instrument traîné dans l'eau servant à enregistrer le nombre de milles parcourus.

_Louvoyer._ Un bateau à voiles ne pouvant remonter directement dans le vent est obligé de faire des bordées en recevant successivement le vent d'un côté et de l'autre.

_Manoeuvre._ Tout cordage entrant dans le gréement d'un bateau. Les manoeuvres courantes servent à orienter les voiles, les manoeuvres dormantes servent à la tenue de la mâture.

_Paumelle._ Gant en cuir dont se servent les voiliers pour pousser l'aiguille.

_Sous-barbe._ Etais servant à tenir le beaupré.

_Tribord._ Droite du navire pour un observateur à l'arrière tourné vers l'avant.

APPENDICE

à l'usage de ceux qui connaissent la mer.

Ce chapitre un peu technique, qui s'adresse surtout aux yachtsmen, traite des enseignements de ma traversée et des modifications que je compte faire subir au _Firecrest_ avant ma prochaine croisière.

Ayant avec lui bravé de nombreuses tempêtes, ayant réalisé cette traversée que j'avais longtemps rêvée, j'ai naturellement pour mon vaillant navire la plus grande admiration. Cependant je ne suis pas dogmatique et je ne prétends pas que _Firecrest_ était parfait.--En fait, il n'existe pas de yacht parfait.--Chaque type, chaque forme de coque, chaque gréement présente des avantages et des inconvénients. Le bon marin est celui qui connaît les qualités et les défauts de son navire, ses réactions dans la tempête, et qui sait quel effort limite il peut lui demander. Il est souvent de bons navires, il n'est pas toujours de bons marins, et on pourrait citer les vers de Kipling:

_Le jeu est plus que le joueur, Le navire est plus que l'équipage._

Comme on peut le voir d'après ses lignes, _Firecrest_ est un navire assez étroit pour sa longueur, et d'un tirant d'eau relativement considérable. Ayant en outre une forte quille en plomb, il est pratiquement inchavirable, mais l'effort supporté par le mât est certainement plus grand que sur un bateau large et peu profond.

Il tient très bien la cape et avance au plus près, même dans de fortes mers. Par contre, vent arrière, il est certainement plus délicat à manoeuvrer qu'un bateau à arrière très large.

Mes principaux ennuis pendant ma traversée furent les suivants:

Les voiles étaient trop vieilles, le rouleau en bronze pour le gui beaucoup trop faible, le beaupré trop long. La sous-barbe cassait constamment. L'eau se conservait très mal dans les barils en chêne. La grand'voile était assez difficile à amener et à hisser pendant une tempête par suite de l'encombrement du gui et de la corne.

Après avoir longuement étudié ces inconvénients, j'apporte à mon navire quelques modifications.

D'abord il me sera possible de me procurer des voiles neuves. Je conserverai un rouleau pour le gui, qui sera non plus en bronze mais en fer galvanisé et du modèle des bateaux pilotes du canal de Bristol. Le _Firecrest_ ne sera plus gréé en cotre franc mais en bermudien, ce qui me permettra de réduire la longueur de mon beaupré de quatre-vingt-dix centimètres. Le beaupré sera fixe ainsi que la sous-barbe qui sera une barre de fer forgé et ne transmettra pas ainsi à la partie supérieure du mât des efforts de flexion.

Le gui sera creux, d'un diamètre de quinze centimètres, construit par Mac Gruer et formé de cinq épaisseurs de bois cimentées ensemble.

Une des difficultés de ma traversée avait été pour moi, quand je voulais hisser la grand'voile par gros temps, de faire passer la corne entre les balancines. Le poids de la corne rendait souvent aussi très difficile la manoeuvre d'amener la grand'voile.

Si je voulais utiliser la voile de cape, il me fallait amener le gui sur le pont, ce qui est une manoeuvre très difficile et dangereuse, même avec un bon équipage. Le poids réduit du gui creux facilitera beaucoup la manoeuvre d'amener la voile, et me permettra de ne plus utiliser de voile de cape. Le gréement bermudien supprime d'ailleurs tous les inconvénients de la corne. Un chemin de fer le long du gui me permettra de rentrer complètement et très vite la grand'voile, et d'avoir ainsi deux voilures l'une de petit temps et l'autre de gros temps qui remplacera la voile de cape.

Le mât de flèche sera creux--et j'utiliserai des cercles de mât jusqu'aux jottereaux. La grande simplicité du gréement bermudien m'a beaucoup séduit. L'idéal serait d'avoir seulement deux voiles, grand'voile et foc, et pas de beaupré. Cependant je conserverai un foc et une trinquette et deux étais.

L'eau ne sera plus renfermée dans des barils en chêne mais dans des réservoirs en fer galvanisé. Dans ma prochaine grande traversée, je n'emporterai pas de viande sauf du lard fumé ou bacon. Pas de conserves en boîtes sauf du lait, du riz, des pommes de terre, du beurre salé, des confitures et du biscuit. Le nouveau réchaud à pétrole sous pression que j'emploierai est entièrement démontable et m'évitera les ennuis de ma première traversée.

J'emporte cette fois en outre une arbalète à poissons, des armes à feu, un petit cinéma et deux kilomètres de films contenus par rouleau de vingt-cinq mètres dans quatre-vingts boîtes en zinc, un appareil à pellicules entièrement métallique.

Une autre question un peu technique que je n'ai pu traiter au cours de mon récit est celle de la navigation. Je me servirai encore d'un sextant à micromètre sans vernier du type utilisé par l'amirauté britannique à bord de ses torpilleurs. Ce sextant ne donne que la demi-minute qui est une approximation inférieure à l'erreur d'observation due à la faible hauteur de l'oeil au-dessus de l'horizon. J'utilise les tables du lieutenant Johnson, R. N., qui permettent avec une approximation suffisante des calculs très rapides. J'emploie aussi les nouvelles méthodes de navigation de la Summers Line.

Je n'emporte pas de chronomètres proprement dits, mais deux montres de torpilleurs du type en usage dans la marine.

Un autre des inconvénients du _Firecrest_ est sa taille. Je l'aime tellement que je le conserverai toujours, mais si je devais me faire construire un navire pour une traversée semblable, je le ferais faire beaucoup plus petit. Bien construit, il pourrait très bien tenir la mer, et éviterait au navigateur solitaire une grande fatigue physique.

J'ai dessiné dernièrement les lignes générales d'un tel yacht, qui correspond à peu près à mon idéal de ce que doit être une embarcation de cinq tonneaux pouvant être facilement manoeuvrée par un ou deux hommes.

[Illustration: XII.--Yacht à moteur auxiliaire, type «Alain Gerbault», plan de voilure.]

PLAN DU YACHT à moteur Type "ALAIN GERBAULT" Construit par Les Chantiers Maritimes Janin et Cie à Royan

[Illustration: XIII.--Yacht à moteur auxiliaire, type «Alain Gerbault», plan et coupe.

YACHT à MOTEUR AUXILIAIRE de 8m,50 de longueur TYPE 'ALAIN GERBAULT' CONSTRUIT PAR CHANTIERS MARITIMES JANIN et Cie ROYAN (Charente inférieure)

Echelle 1/20e

Longueur totale 8m,50 Largeur 2m,80 Creux 1m,40 Tirant d'eau maximal 1m,25]

D'une longueur de huit mètres cinquante de bout en bout et d'une largeur de deux mètres quatre-vingts, il a, comme les anciens bateaux des Vikings et les bateaux plus récents de Colin Archer, une forte portion de quille droite qui donne une grande stabilité à la mer. Entièrement ponté sauf un cockpit étanche et un roof solide sans claire-voie, il peut tenir la cape sans rien craindre des paquets de mer. Le constructeur Janin à qui j'avais montré mon projet fut si enthousiaste de l'idée qu'il décida de la réaliser et de construire ce type de yacht en grande série. Ce bateau répond à un besoin en France, il permet de naviguer sans équipage professionnel. Il présente un grand logement pour sa taille (1m,80 pour le roof). Trois amateurs pourraient y habiter confortablement sans avoir l'ennui de rentrer le soir pour trouver un hôtel.

Ils pourraient par exemple avec des risques minimes croiser l'été dans la Manche sur les côtes anglaise et française, remonter la Seine jusqu'à Paris et s'amarrer près du pont de la Concorde, puis descendre jusqu'à Marseille et faire une croisière en Sicile.

Il m'est agréable de penser que, si un malheur arrive au _Firecrest_, je pourrai avoir dans un délai rapide un navire pour continuer mon voyage et je serais en même temps très heureux si le producteur de ce monotype pouvait développer en France le goût de la croisière et de l'aventure maritime.

TABLE DES HORS-TEXTE