‹ Silverie ou les Fonds hollandaisChapitre 2 sur 6 · Scène II

Scène II

Muche, Dodeau.
MUCHE, entrant.
Bonjour.
DODEAU
Muche, écoute. Tu ne viens pas ici dans l’intention de m’emprunter de l’argent ? tu n’es pas tenaillé par un besoin très pressant ?

MUCHE

Pas précisément à cette minute. Mais pourquoi ?

DODEAU

Il est donc parfaitement établi que tu n’as pas perdu cette nuit une somme importante. Et tu ne songes pas du tout à te brûler la cervelle ?

MUCHE

Où veux-tu en venir ?

DODEAU

Je puis donc parler librement. Sache, mon vieux Muche, que je vais toucher cinq cents francs, tout à l’heure.

MUCHE, portant la main à la poche intérieure de sa jaquette.

Tiens, justement…

DODEAU, l’arrêtant.

Il n’est plus temps. (S’éloignant.) Je vais toucher vingt-cinq louis tout à l’heure.

MUCHE

Comment ça ?

DODEAU

Tu vas tout savoir. (Ils s’assoient sur les chaises à gauche.) Il y a quinze jours, j’étais allé au banquet des anciens élèves chassés des Lycées de Paris. J’y avais été admis par faveur bien que je n’eusse jamais été chassé que de lycées de province. Je fus présenté à un riche Hollandais, un nommé Van Heitner ; ce Hollandais, après boire, se livra, au sujet de la fidélité des femmes françaises, à des propos d’un cynisme sans égal. Que cet étranger au poil rude pût tenir de tels propos, il n’y avait rien là de si surprenant. Mais qu’il s’exprimât ainsi devant de jeunes Français dont chacun avait au moins une, sinon deux maîtresses à défendre, voilà qui, en vérité, dépassait toutes les limites… Je me levai d’un bond (il se lève), d’un seul… On avait bu, l’ai-je dit, force vins et liqueurs, et je sentais mon visage enflammé d’alcool et de colère.(Gravement.) Je regardai le Hollandais fixement dans le jaune des yeux… et au milieu d’un silence… d’un silence de mort. (Changeant de ton et souriant.) Vous en avez de bonnes, lui dis-je. Mais on n’avance pas de pareilles choses sans les soutenir d’un enjeu… Faisons un pari, voulez-vous ? Vous prétendez que toutes les femmes trompent leurs amants et que vous vous chargez de souffler une femme à n’importe qui en quarante-huit heures. Moi, monsieur, ce n’est pas quarante-huit heures que je vous donne pour triompher de la vertu de ma Silvérie, ma jeune maîtresse, ce n’est pas cinq jours, pas dix jours, mais quinze jours, entendez-vous, quinze jours. Venez vous installer dans mon hôtel. Vous y trouverez des chambres très convenables depuis trois francs… Soit dit en passant, ajoutai-je, car je sais que vous ne regardez pas à la dépense… Eh bien, vous entendez ? Je vous parie vingt-cinq louis que vous n’arriverez pas à vos fins. Et ce disant, je portai la main à ma poche… où je ne trouvai qu’un mouchoir et un crayon protège-pointe… Mais, entraîné par la beauté du geste, je les déposai fièrement sur la table.

MUCHE

Et c’est aujourd’hui qu’expire le délai en question ?

DODEAU

Aujourd’hui même à quatre heures, c’est-à-dire dans une heure et quart. Oh ! ne regarde pas la pendule… Elle avance de cinq heures et demie. Le précédent locataire était un jeune étudiant hindou qui avait le mal du pays. Alors il a mis la pendule au méridien de Chandernagor, sa ville natale.

MUCHE

Et tu vas toucher cette somme à quatre heures ?

DODEAU

S’il y a quelqu’un qui touche, il y a des chances sérieuses pour que ce soit moi. Je suis tellement sûr de mon fait que je n’ai pas prévu l’éventualité de la perte, et que j’ai même négligé de passer au Crédit Lyonnais pour voir s’il y a encore quelque chose à mon compte.

MUCHE

C’est égal. Il faut tout de même avoir du culot pour jouer ainsi vingt-cinq louis sur la vertu d’une femme.

DODEAU

Tu plaisantes ! Tu connais Silvérie ?

MUCHE

Je l’ai connue avant toi. Elle m’a trompé avec toi.

DODEAU

Oui… mais au bout d’un an. Nous sommes ensemble depuis quatre mois. Or, de mémoire d’homme, Silvérie n’a jamais trompé personne au bout de si peu de temps. D’ailleurs, je me connais en femmes. Et je vois bien qu’elle ne m’a jamais été plus aveuglément attachée.

MUCHE

Ça, c’est vrai.

DODEAU

C’est une femme de tout repos. Parée de toutes les grâces du corps, on dirait que la nature prévoyante ne lui a refusé les dons de l’esprit que pour qu’elle soit plus absolument belle.

MUCHE

Oui. Elle a ce qu’on appelle en termes de métier une jolie pochetée. On ne l’a jamais vue refuser un bateau ; elle les accepte tous avec une douceur inépuisable. Te rappelles-tu quand on lui a fait croire, à la gare du Nord, que dans les trains de luxe les bouillottes étaient chauffées avec du punch au kirsch…

DODEAU

C’est, je te le répète, une femme de tout repos. Je dois te dire, d’ailleurs, que je l’ai mise au courant du pari. Ce n’était pas absolument loyal sans doute… mais comme on n’en avait pas parlé dans les conventions…

MUCHE

Comment lui as-tu dit ça ? Tu lui as bien expliqué ?…

DODEAU

Je lui ai dit simplement que j’avais parié vingt-cinq louis qu’elle ne me tromperait pas dans les quinze jours avec ce Hollandais… J’ai surtout insisté sur les vingt-cinq louis. Si elle est tentée d’oublier ses devoirs, elle n’oubliera pas le chiffre en question.

MUCHE

Et qu’a-t-elle dit ?

DODEAU

Ça l’a beaucoup frappée. Elle en est restée toute songeuse. Elle m’a dit : « Oh ! mon chéri, faudra-t-il te faire gagner ces vingt-cinq louis ? » J’ai répondu : « Je t’écoute ! »

MUCHE

Et tu es absolument sûr que rien ne s’est passé ?

DODEAU

Sûrement. Silvérie a été toute rêveuse ces jours-ci, mais nous n’avons reparlé de rien. Aujourd’hui elle est sortie pour aller au Louvre. Je l’ai laissée partir avec joie. Le Hollandais, lui, n’a pas quitté l’hôtel. J’ai su tout à l’heure qu’il était resté dans sa chambre… Mais voici Silvérie elle-même… Voici la jolie Silvérie !

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