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CHAPITRE NEUVIÈME

Je vous ferai grâce du contraste. Jusqu’au moment où je rencontrai Anne, à la gare, je fus peut-être, en effet, trop joyeux. Mais ce n’est pas ma faute si, dans ma cour, sur laquelle donne un garde-meuble de l’Odéon, l’on avait sorti tous les décors gais pour les nettoyer au soleil, si, debout dans un puits à margelle, un machiniste l’époussetait, si à cheval sur un sarcophage un peintre en bâtiments repeignait le cheval de Troie... Il faisait beau... Un aéroplane tournait... Des oiseaux volaient... Mais pourquoi dire tout cela? L’air ne changea pas de poids. Ni le pilote, ni les oiseaux ne se tuèrent le soir.

Assis en face d’Anne, dans le train, je lui parlais de Gabrielle. C’était notre façon de parler du temps. Elle ne répondait point. Je parlai alors du temps lui-même, de ce ciel.--Je sais, répondit-elle, je sais... Elle mentait, elle ne savait pas. Je dus tirer son rideau contre le soleil qui l’aveuglait sans qu’elle y prît garde. De mon coin, détaché, je voyais venir lentement vers moi, les maisons, les gares, parfois une pensée, tout un monde solide et vrai qui pour elle n’était qu’effondrement, que fuite.

--Anne, regardez-moi!

--Je vois, fit-elle, je vois!

Elle semblait décidée à répondre ainsi, deux fois, à toutes les questions:--j’entends, j’entends!--Je caresse des yeux, je caresse...

Je m’enfonçai dans les coussins, j’eus la permission de fumer, je me serais tu jusqu’à l’arrivée, si tout à coup elle n’avait soupiré, pâli... J’interrogeai:

--Ce n’est rien, dit-elle, ce n’est rien.

Elle évitait mon regard. Je pris sa main, elle la retira, avec colère, puis tristement me sourit. J’effleurai ses cheveux: elle secoua impatiemment la tête, et de nouveau, aussi péniblement, sourit. Soudain, comme de son poignet je m’amusais à détacher son sac, elle se leva. Elle resta debout, les yeux à demi fermés, la tête courbée sous le plafond trop bas, secouée par le train. Je la conjurais de s’asseoir, nous avions encore dix minutes. Chaque cahot la jetait vers moi, elle se retenait aux courroies. Les bras ainsi levés, elle semblait traînée par un cheval, par un ballon. Je souffrais de ce spectacle inutile. J’allais la soulever, l’asseoir, quand elle dit:

--Regardez-moi, Simon!

La regarder? C’est vers l’horizon que se tournèrent mes regards, tant cette voix était lointaine! De ce moment je prévis tout, je m’attendis à tout. La regarder! Voûté, lâche, au contraire, je me détournai; je goûtai comme mon dernier moment, une suprême seconde de campagne, de verdure. Je me donnai encore une seconde pour ne pas penser, pour être heureux. Sur mes yeux se fixèrent une prairie et trois grands arbres, une maison rouge avec des lettres d’or qui disaient Gallina, une table verte. Ils y sont encore... On pourra retrouver l’endroit.

--Je vous en supplie, Simon! Il faut que je parle!

Je baissai la tête davantage. Le train passait sur un pont, il allait plus doucement, il s’arrêta presque au-dessus de la rivière. Anne n’osait dire un mot dans ce silence. Ce fut encore une seconde gagnée. Puis l’autre pente de la vallée fut atteinte, puis vint un tunnel. Anne n’osait dire un mot dans ce bruit; je pensais qu’il me restait encore d’autres moyens pour reculer son aveu, car il n’y avait pas de doute, c’était un aveu: la maladie, la guerre,--et enfin vint la clarté.

--Simon, vous rappelez-vous Thérèse?

Thérèse? Il y a mille Thérèse. J’essayai d’échapper à la vraie. J’avais, enfant, une amie, ma meilleure amie, de ce nom. Il y a tant d’autres Thérèse que celle dont Anne un jour m’avait parlé, qui avait eu un amant, qui, le troisième jour, obligea soudain cet homme indigne à descendre de voiture place de la Concorde, et ne le revit plus!

--Vous rappelez-vous Thérèse?

--Non, quelle Thérèse?

--Celle qui avait eu un amant, qui l’obligea soudain place Vendôme.

En effet, je me trompais de place... Mais pas Anne.

Pourquoi ternir à jamais la Place de la Concorde? Elle ne voulait toucher cette partie de sa vie qu’avec des mots déjà sacrifiés.

--Place Vendôme. C’était moi.

... C’est ainsi que la fausse Thérèse mourut.

Anne parlait encore. Anne entrait dans cette petite forme douloureuse avec obstination, et je sentais aussi qu’un mauvais génie pénétrait dans le petit corps de l’autre Thérèse, ma petite compagne, la distendait, la torturait, coupable de m’avoir aimé et de porter ce nom.

--Regardez-moi!

Je ne revis plus Anne. Immobile, je ne respirais même pas. Il n’y avait point de buée sur la glace du petit sac ouvert au-dessous de ma bouche. Le train sifflait, nous arrivions. Anne m’appela, de lèvres qu’elle avait approchées d’un centimètre, mais qui me semblèrent maintenant posées sur mon corps même, qui me brûlaient...

--Simon, je vous en prie. Nous arrivons...

Je ne bougeai pas. Elle prit ma manche, elle toucha mon chapeau. Elle comprenait que je n’étais pas là. Il fallait convaincre mes vêtements, ma canne...

--Venez, je vois nos amis sur le quai de droite.

Nos amis? Mot étrange! Ceux qui nous aimaient? Ceux que nous aimions? Nos amis, en un mot?... Le train s’arrêtait. Anne dégagea doucement son sac, le ferma sur ce reflet triste et mort, enleva de ma main gauche la cigarette consumée qui déjà me brûlait les doigts. J’entendis la porte se refermer... Elle mit même le loquet, elle eut peur de mon imprudence. J’entendis, sur le quai des amis, des voix joyeuses, sa voix joyeuse. Réfugié du côté des ennemis, je baissais la tête dès qu’apparaissait un employé, un passant... Je voyageais, je vivais sans billet. J’entendis qu’on viendrait m’attendre, avec Anne, au train suivant.

On siffla, on partit, et je pus relever la tête. C’était un petit train qui allait juste deux stations au delà, puis revenait sur ses pas. J’eus du moins, dans cette banlieue, les distractions du voyageur aux confins d’un désert: je vis tourner la locomotive sur l’extrême plaque tournante, je vis le château d’eau, je vis le chauffeur se laver les mains; en me penchant, en me penchant tout entier, j’aurais pu voir le mécanicien lui-même. Au delà des plaques tournantes, j’aperçus le monde sauvage, les forêts... On repartit, on repassa devant la gare où Anne m’avait quitté. On en cria encore le nom pour le voyageur qui s’obstinait à se dissimuler, à ne pas descendre, on le cria devant chaque wagon, devant la voiture des bagages. Enfin l’on siffla. Tout était fini. Après cette boucle inutile hors de ma vie, j’y revenais. Tout, par bonheur, alla très vite. Bientôt un employé me secouait le bras.

--Réveillez-vous, Monsieur, vous êtes arrivé!

Je me dressai...

--Arrivé? Où suis-je?

--Vous êtes à Paris.

Je me précipitai sur le quai. L’employé réclama mon billet. J’en avais deux. Puis il courut sur mes pas, tendant l’ombrelle d’Anne. Je la refusai. Je sautai dans un taxi, je dis mon adresse. Mais il n’aurait pas fallu que le chauffeur m’en demandât davantage, mon nom par exemple?

J’étais enfin dans ma chambre. Je l’avais quittée voilà trois heures; pas un grain de poussière, de lumière, qui ne fût tombé d’un matin heureux. Pas un meuble, pas un objet qui ne fût maintenant une fausse promesse, qui ne m’eût menti. Menteurs ces tableaux avec leurs couleurs, menteur le rouge, menteur le vert. Menteuses plus encore les choses tristes, le portrait de Philippe mort, de Claire morte. Je cherchais en vain un coin de table, un cadre, qui ne m’eût pas promis le bonheur lui-même. Je frémissais à la pensée que cette fausseté je la trouverais désormais dans le dernier casier de mes tiroirs. Pas une lettre reçue dans l’année qui ne fût maintenant démentie. Démenti, le printemps. Démentie, ma jeunesse. Je me réfugiais vers la glace de la cheminée, je m’accoudais devant elle, j’y rafraîchissais mon front, je voyais mon reflet penché sur moi, lui seul était sincère, lui seul était sincère, lui seul ne mentait pas, et, bien que parfois il sourît, j’acceptai de lui toute pitié. Longtemps je n’eus d’autre consolation que de voir ainsi, proche ou lointain, ce pauvre sosie jouer mon rôle et souffrir pour moi. De lui venaient aussi mille insinuations consolantes:--Fais-toi un peu de thé. Fais-toi un peu de tilleul!... Je m’obéissais... Mais j’avais besoin d’ordres plus nets, de maîtres plus exigeants. Heureux les désespérés qui peuvent se constituer prisonniers! J’allai dans un hôtel voisin, je demandai une chambre, je retrouvai des chaises loyales, un fauteuil ami, des gravures qui ne promettaient rien, car c’était Alexandre Dumas, Étienne Marcel, égoïstes et sincères, je me jetai tout habillé sur ce lit du moins inconnu.

La nuit venait. Heureux encore dans mon malheur! Chaque jour m’en éloignait d’un jour! Quatre heures, cinq heures peut-être m’en séparaient déjà... Parfois le sommeil. Un cauchemar me réveillait. J’entendis minuit sonner sur ma cheminée même. Jamais je n’avais eu de pendule chez moi; je me sentais étendu au centre de la nuit, pauvre scarabée sur le dos... Minuit sonna encore à une horloge voisine, puis à une troisième... Je me débattais... Jamais je n’en pourrais sortir! Dès que j’avais fermé les yeux, je rêvais...

Je rêvais qu’il suffisait de supplier Anne, de la convaincre, et que tout serait comme autrefois. Par toutes les ruses j’essayais de l’attirer dans son corps de jeune fille, étendu près du nouveau. Je le vantais, j’affirmais qu’il ne contenait pas de veines, rien que des artères... Elle secouait la tête, elle me montrait sur son bras mort, une, deux, trois veines isolées, vestiges d’un réseau disparu. Alors je vantais ses yeux, dont on peut du doigt caresser les prunelles; ses cheveux, souillés chez la femme, dont chacun était pur. Elle acceptait enfin, par lassitude,--non pour redevenir jeune fille, mais pour calmer tant de peine!

--Je veux bien, disait-elle, je veux!

Je rêvais qu’Anne n’existait plus, n’existait pas. A chaque carrefour, sur chaque affiche, de grandes majuscules annonçaient que jamais Anne n’avait existé. On se moquait de ma douleur imaginaire. On me prouvait qu’elle était fausse. Vides soudain étaient les minutes, les heures, les jours qu’elle avait remplis. Un enfant soufflait dans ma vie et la gonflait d’air comme un ballon. Mais peu à peu, sur les écriteaux, la phrase fondait, la première négation tombait, laissant une trace rouge, puis la seconde. Bientôt les traces elles-mêmes disparurent. Bientôt je n’en pus plus douter. Il n’y avait plus de négatives: Anne existait. Elle me tendait ses bras aux mains coupées, elle se soulevait sur ses chevilles éclatées, je la pressais dans mes bras, elle disait:

--J’existe, j’existe... Simon! Hélas non, je meurs! je meurs!

Je rêvais que dans une caverne tendue de pourpre je paraissais devant un conclave. Devant des spécialistes de scolastique, des grammairiens, des logiciens, je m’humiliais. Je leur expliquais le peu qu’ils auraient à faire pour me sauver. Il leur suffisait de condamner le syllogisme, les axiomes. Si B n’était plus B, si 2 n’était plus 2, Anne n’était plus Anne, et redevenait mon amie, et redevenait jeune fille.

--Faites que B ne soit plus B et, si vous l’exigez, je me tue!

Grammairiens, logiciens sont friands de la mort d’un jeune homme! Ils agitaient leurs ailes noires. Ils claquaient leurs becs décharnés. Ils m’accordèrent tout: syllogismes, axiomes, B était C, 2 était 7... Hélas! je m’éveillai! et, dans la nuit profonde, bien que sourd, bien qu’étendu, je sentais vraies toutes les chaînes de la logique, de la pesanteur. Je n’essayai même pas de compter, d’un filet inflexible la table de multiplication m’enserrait,--même pas d’étendre la main à travers ces chiffres de fer.

--Faites qu’elle ne soit pas Thérèse!

Maintenant je murmurais cette prière devant une foule de mères sensibles, de frères tendres, de musiciens alanguis. Eux du moins m’interrogeaient avec bonté: il s’agissait d’une jeune fille nommée Laure...

--Calmez-vous, Simon! disaient-ils. Tout peut encore s’arranger. Vous ne rêvez pas, cette fois. Mais évitez de répéter ainsi deux fois les verbes. Vous indisposez vos meilleurs amis.

Je leur expliquais alors mon malheur.

--Je suis... je suis né pour le mariage.

Les pères m’interrompaient:

--Pourquoi répéter deux fois je suis né?

--Les couples fortunés ont deux enfants.

Bonne excuse. Ils se souriaient. Je poursuivais mon discours, encouragé.

--Pour moi l’on élevait, l’on élevait cette jeune fille, nommée Laure!

--Nous la voyons, mais pourquoi deux fois «l’on élevait»?

--Les rois frappent deux fois du pied pour appeler.

Mauvaise excuse; aucun rapport. Ils hochaient la tête...

--Les femmes ont deux seins...

Alors ils se levaient, méprisants. Atterré, je m’éveillais. Pendant une minute les décombres de mon rêve ne se confondaient pas avec l’autre désastre. Laure un moment avait le même poids qu’Anne elle-même. Un fantôme pleurant équilibrait mon chagrin. Il faisait encore noir, j’étais au fond d’un double rêve, et je m’apprêtais pour le second réveil. Puis, car hier au soir j’avais oublié de fermer les persiennes, le premier dans Paris je vis venir l’aube. J’accueillis avec délivrance, brisé par tant de rêves, ce jour, cette lumière qui me permettrait de n’avoir plus qu’une peine continue... Je sautai de mon lit, effrayé du bruit de mes pas, car la nuit, qui de tout allège, cette fois me rendait à l’aurore avec mes souliers, mes poches pleines, car j’étais tout habillé, tout équipé pour la seule journée de ma vie qui eût été stérile d’avance et damnée.

Heureux qui sait souffrir! Je ne sais pas souffrir. Au lieu de souffrir j’attendais. J’attendais je ne sais quelle réponse, j’attendais que la porte s’ouvrît. J’errai dans les rues, me retournant quand on marchait derrière moi. Je me précipitai, comme vers une nouvelle, comme vers le facteur, sur le premier visage connu. Je me cramponnai à ce débris de mon passé. C’était un camarade qui à son tour ne me lâcha plus, qui voulut me ramener chez moi, comme s’il y avait une récompense. Je pus lui échapper à l’avant-dernière rue et j’entrai au Luxembourg... Assis face à la grille, j’avais enfin la chance d’être prisonnier! J’étais ému d’avoir mille arbres dans ma cage, mille fleurs, et un enfant avec un bâton pour en chasser tous les oiseaux. La fontaine murmurait; quand ma chaise basculait, je voyais le ciel tout bleu. Les jardiniers, autour d’un second banc, remplaçaient les fleurs d’un massif, aménageaient hâtivement ce coin de jardin pour un second prisonnier qui détestait les géraniums et adorait les fuchsias. J’attendais ce compagnon... De temps en temps, dans la rue, passait un être en liberté... Hommes égoïstes! Dès qu’ils sont malheureux, ils souffrent de la souffrance des autres, pour oublier ainsi la leur: et la vue d’un pauvre boiteux me déchira l’âme; et un enfant, le malheureux, fit tomber son cerceau; et un juif, je dis bien un juif, courait, triste misère, après un omnibus... Je me levai, je repris mon vagabondage. J’eus la chance de rencontrer un camarade plus égoïste encore, qui ne vit rien, qui me félicita de ma bonne mine, de ma bonne voix.

Le soir on ne s’y trompa pas. Je m’appliquai à saluer mon huissier, ma sténographe, avec mes paroles de tous les jours, mais ils me regardaient avec compassion. Ils eussent préféré pour eux et pour moi une peine plus franche; ils cherchaient un crêpe à mon bras. Je dictai mes lettres de plus en plus lentement: une sténo ne se trompe point à cet indice. Je pris un livre; mais, de tous ceux qui ont écrit, pas un auteur encore n’a pensé qu’il pourrait être lu par un homme malheureux; des mots cruels pour moi, des mots sans tact frappaient mes yeux à chaque ligne, le mot «gazon», le mot «campagne», toujours ce mot «soleil». Je jetai le livre. J’ouvris un atlas muet; je pus du moins contempler à l’aise des cartes sans malice, la Méditerranée, la France... Nous venions d’annexer le Maroc, tout blanc, près de l’Algérie, toute pourpre. Je pris un crayon rouge, je le fondis dans sa voisine. Il était consolant de voir cet immense empire. Une Baléare en plus, toute jaune, les Canaries en plus, et je n’aurais plus rien souhaité. Il eût suffi d’une petite guerre avec l’Espagne--sans un blessé... Pauvres Marocains!... Pauvres Espagnols!...

Et je regardai soudain l’heure. Et le temps passe vite... Un jour, tout un jour était passé.

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