CHAPITRE SIXIÈME
J’étais heureux...
Comment donc souffrir? direz-vous... Impossible de me torturer dans le présent; tout n’y était que joie, espoir; le mot le plus commun, le mot table, le mot chaise, prononcé tout haut, écartait de moi aussi vivement le malheur que le mot arabe le plus sûr. Je souffris donc de mon passé, de mon enfance.
Ma jeunesse? Mon enfance? Soudain je n’éprouvai plus que de la compassion, de la pitié pour elles. Il pleuvait, il neigeait sur mon passé. L’enfant que jusque-là j’avais cru heureux, que je chargeais joyeusement, à tout propos, sur mes épaules, devenait chaque jour plus pesant et m’enfonçait dans une eau froide, trouble. Peut-être m’eût-il suffi, pour écarter le nuage, de me revoir sur un portrait avec une tête étourdie et joyeuse, mais de cette enfance je n’avais pas une photographie. Mon père n’admettait pas plus les photographes que les dentistes, les oculistes. On avait économisé sur mes dents, sur mes yeux, sur mes reflets. Je me rappelais chacun de mes costumes, je revoyais nettement chacun de mes souliers, un peu moins nettement mes cravates, mes cols, mais je n’en pouvais revêtir qu’un petit fantôme à tête voilé, confuse, et parfois,--maintenant je l’aimais comme un autre,--il me semblait qu’un autre avait été enfant pour moi.
Il n’y avait d’ailleurs plus à s’y tromper: cet autre avait été malheureux. Il n’y avait plus à le lui cacher. Chaque souvenir qui surnageait de mon passé contenait, trop tardif, inutile, comme la bouteille d’un naufragé, l’appel d’un enfant à l’abandon dans une île désormais sans abord. Abandonné huit hivers dans un dortoir glacé, dans un lit étroit où trois mille nuits il était parvenu à dormir sans tomber à droite ou à gauche. Abandonné par un cousin ivre au milieu de la foire de Limoges, privé par cette trahison de voir la première lionne qui ait été à trois pas de lui, la première hyène, le premier kangourou. Heureux certes de croire la terre plus ronde qu’elle n’est, les étoiles entièrement brillantes et non attachées à leur astre opaque comme la lueur au ver luisant, l’air d’une hauteur infinie,--heureux d’acheter avec les cinq sous de son mois, chaque mois, un petit livre bleu de la Bibliothèque nationale pour avoir dans sa vieillesse une bibliothèque fameuse,--mais chaque année il avait dû marcher vers le Premier Janvier comme un explorateur vers le pôle, n’ayant espoir de se réchauffer que s’il le découvrait, qu’au retour. Heureux de dénicher, dans le fond d’un de ces saules creux où l’on enterre les poètes, au Père Lachaise, un hibou; de le rapporter par les ailes, protégeant de la main libre contre le jour les yeux dorés; d’avoir à caresser toute sa vie,--les hiboux vivent longtemps,--un oiseau, le plus velouté; mais le forgeron le lui volait, le clouait vivant sur sa porte; l’enfant se levait la nuit pour arracher les clous, les tenailles étaient trop faibles, il n’en arrachait qu’un, il s’enfuyait, laissant son seul ami pendu par une aile, ne désirant plus que sa mort. Heureux de se baigner dans l’étang; mais une crampe le prenait, il fermait les yeux,--et sans espérer même la consolation, due aux noyés, de revoir toute sa vie, il en avait eu si peu!... Un nageur vantard, pour sauver ce corps docile, décidé à rester souple, à flotter, l’assommait d’abord à coups de poing. Tristes histoires aussi que celles de son chien écrasé, de son chat volé, de sa chèvre vendue, unique chien, unique chat, chèvre unique, car son père ne l’autorisait point à remplacer la bête disparue par une bête de même espèce, et le condamnait ainsi à n’avoir plus que des compagnons de moins en moins intelligents, c’est-à-dire,--les animaux sont comme les hommes,--de moins en moins caressants: un écureuil, une tortue. A son départ pour le lycée il en était aux vers à soie et aux corbeaux. Enfant toujours vêtu dès lors d’une vareuse bleue et d’un pantalon noir. Enfant sans ceinture à boucle de diamant, sans guêtres en peau de requin, sans toque de grèbe... Enfant sans mère!...
Ma mère? Les braves, les honnêtes gens, qui pensent que j’ai encore ma mère! Je n’aurais plus supporté d’un étranger qu’il me sût orphelin. J’ai vu d’ailleurs ma mère, je l’ai touchée de mes mains, effleurée de mes lèvres. Elle n’est morte que cinq heures après ma naissance; toutes les heures on m’apportait à elle cinq minutes. Elle m’embrassait quand j’arrivais et quand je partais. Elle se sentait mal, elle eût désiré avant de mourir me voir remuant et vivant, mais je dormais avec obstination et elle refusait qu’on m’éveillât. Elle m’appelait du nom qu’elle eût choisi, que mon père avait rejeté, et qui n’est pas le mien, mais qui me fait encore retourner brusquement chaque fois que je l’entends dans la rue. Soudain, à la cinquième heure, dans ses bras mêmes, je sortis du sommeil, et,--c’est aujourd’hui mon plus grand bonheur,--je plissai les lèvres, sans crier, comme pour sourire. Puis je criai, mais juste assez pour prouver que je ne devais pas être muet; je bus, je ne pleurai pas. J’étais gros, alerte. Elle n’eut, ces cinq heures, qu’à être fière de moi... J’ai encore, mère, des jours comme cela... Je lui donnai confiance pour tout le reste de ma vie. J’avais déjà son front haut et clair: cela annonçait un cœur sensible. J’avais déjà le menton de mon père: cela lui donnait l’assurance que je saurais ne pas souffrir de ce cœur... Combien ont connu moins leur mère! J’avais de quoi puiser dans cette journée assez de souvenirs pour parler de ma mère d’une voix naturelle, pour laisser croire qu’elle n’était morte que voilà deux ans, qu’hier, et faire ainsi des envieux... Mère qui avait un jour de moins que je n’ai juste aujourd’hui, de sorte qu’un tendre droit d’aînesse m’a permis ce matin d’ouvrir ses coffrets, de lire ses lettres d’avant son mariage, d’avant ma naissance, où pas un mot ne trahit que je fusse alors ignoré. Mère dont tous les baisers--et l’un à côté de l’autre ceux-là même qu’elle mit à la même place,--tenaient au large sur mon front, l’idée me vint soudain que dans son rêve le plus hardi jamais elle n’avait imaginé la vie de son fils aussi facile, aussi triomphale; j’eus l’angoisse d’être sorti du tendre faisceau de sa pensée et de ses souhaits; je m’assis, je me courbai, j’évitai tout geste pour que ni ma tête, ni mes mains ne lui devinssent invisibles. Le jour arriva enfin,--jour heureux,--où je sentis mon cœur juste au centre de son regard.
Un homme ne change point de passé et d’âme sans que ses voisins s’en aperçoivent. On devina que l’enfant triste dont je ne lâchais plus la main me rendait méfiant de tout ce qui est luxe et éclat. Mon affection pour Anne fut soudain silencieuse, moins satisfaite, gagnée par cette pudeur que secouait un autre sentiment, car je ne parlais plus d’elle, et je parlais de ma mère à tout propos. Déjà, sous un prétexte, j’avais rendu visite à l’amie de ma mère qui habitait Paris; j’avais osé parler de sa beauté, de ses mains. En dix minutes on m’avait rendu à peu près tout ce que j’étais venu chercher d’elle; on m’avait dit que j’avais son regard, ses yeux, sa voix. Pour la première fois, en me couchant, tout haut je me souhaitai bonne nuit. Je n’écrivais plus à Anne; à ma mère j’aurais écrit que j’entendais la prendre dans mes bras, la consoler; je lui écrivis; je relus, comme des aveux de sa propre tendresse, tous les aveux de mon enfance: les fleurs collées au lycée pour elle sur des cartons, les romans à elle dédiés, de six pages, où les héros trouvaient le temps d’avoir toutes les aventures et mouraient à la fin de morts séparées. Mais quel sentiment--et si je passais les sentiments en revue de la confiance à l’avarice, je n’en trouvais pas le nom,--m’écartait de ce qui est passion, de ce qui est amour?
Qu’un amoureux se suicidât me causait un malaise. Qu’un auteur décrivît l’amour, et, choqué, je jetais son livre. La vision de la jeune fille que j’eusse épousée en province, du demi-bonheur dédaigné,--du jardin le soir avec ses tomates, de la pêche aux écrevisses,--rendait pénible l’idée du bonheur moins borné, l’idée d’Anne. Je négligeai mes amis trop intelligents, mes amis trop riches. Je devins le familier de ceux qui n’ont point eu de grandes chances, de grands espoirs, et qui se sont arrangés dans la vie comme on s’arrange dans une île: des camarades répétiteurs mariés à des répétitrices, des fonctionnaires qui venaient d’épouser leur amie, ou leur cousine boiteuse, ou cette femme justement, sans charme et dévouée, que dans l’île j’aurais acceptée pour compagne. Ils me présentèrent à ces sous-intendants en retraite et à ces veuves qui ont adopté par amour-propre, par amour, la dernière famille par laquelle ils furent vus en uniforme ou en ménage. Dans ce petit cercle discoureur et français j’étais aussi en sûreté contre mon amour que contre un sentiment hindou, un goût chinois. J’en profitai; je revins sans mot dire à cette époque heureuse où je n’avais pas vu la mer, où Degas et Ridon ne déjeunaient pas chez moi, et, par politesse, ignorant qu’ils mourraient ensemble, n’y cherchaient pas à découvrir qu’ils étaient nés la même année; je repris mes distances avec les poètes, les musiciens, les peintres,--avec les éléments; je coupai tous les liens qui m’attachaient à une nostalgie, à un spleen vivants. Ce fut de nouveau à cause de ses vers que j’aimai Chénier, que j’aimai Vigny, et non plus à cause de ses yeux, à cause de sa main. Je ne me mêlai plus de leur vie, de leurs affaires de cœur, je les jugeai avec pureté et simplicité. Je n’hésitai plus à amener à leur isolement de braves gens respectables. Ce que j’aimais en Baudelaire, je l’expliquai au sous-intendant, c’était, dans des vers au corset un peu étroitement lacé par derrière, le mal, ce mal qu’il fait au cœur; ce qui plaisait dans Beethoven,--oui, il avait vraiment existé,--c’étaient sa grandeur, sa tristesse. Le sous-intendant désormais, à cause de moi, les défendit chez ses collègues de même que jadis, un sergent ami de Schumann faisait du succès de Schumann une question d’amour-propre pour les mess des sous-officiers. De même du temps: contre ceux qui prétendaient n’aimer que l’été ou l’hiver, je défendais l’autre saison. C’était parfois la saison présente: je rentrais chez moi l’âme paisible, contemplant les nuages, les feuillages, doucement, comme le député qui a voté les crédits de l’année contemple son année; le vent s’élevait, mais j’avais voté aussi le vent. Il m’effleurait... Je profitai de ce tendre esprit de justice pour reviser en moi tout parti pris, toute habitude. J’avais eu d’un professeur la manie de dédaigner les panoramas, d’en dire du mal; je me rapprochai d’eux d’un pas, sur les terrasses; je vis que je les adorais; je relâchai dans l’univers la couleur rose et la couleur grenat que je croyais détester: je relâchai les lauriers en fleurs, les rhododendrons, cent chapeaux sur cent têtes blondes. J’étais gêné d’entendre dire que ma mère, jusqu’à sa mort, eût adoré les gaufres, car je ne les aimais pas; je les goûtai à nouveau; rien n’est meilleur,--et le dernier pli fut effacé à l’amour filial. Je n’inventai plus en moi un être différent de moi, m’indiquant les moyens puérils et infaillibles pour être à ma guise triste ou gai, faible ou fort. Je me sentis plus seul, mais plus un; plus triste, mais plus tendre, et aussi pour moi-même; et les quatre fils Aymon eussent éprouvé le même bien-être si on les avait,--pour l’avantage aussi de leur monture,--fondu en un seul fils Aymon.
· · ·
Anne avait vite deviné. Elle se plaisait davantage en ma présence; elle me quittait avec peine; avant de s’endormir, à la page ouverte de son journal, elle traçait mon nom en imitant mon écriture, comme si j’étais venu moi-même signer à minuit. Mais, illogiquement, alors que je m’attendais moi-même à voir s’irriter notre amour, accru de tout mon cœur nouveau, il se calma soudain, il devint modeste. Plus de luttes, plus de brouilles subites. Ce fut fini de lire nos poètes au coin du feu, de nous égarer dans les quartiers misérables. Tous les pactes par lesquels nous devions nous comprendre dans l’ombre ou dans le silence furent dénoncés. Nous aimions nous rencontrer au restaurant, au théâtre. Au lieu d’échanger, dans un square perdu, sur le bord d’un canal de banlieue, de petites douleurs qui souvent n’étaient pas à nous, et de partager aux portes de Paris le butin qu’y fait en un jour une âme rôdeuse, nous nous donnions rendez-vous dans les églises à la grand’messe, dans les musées à l’heure du soleil, à l’heure où le conservateur, sortant d’un pan de la muraille et satisfait comme un dompteur pendant le repas des élèves, se promène impunément devant les plus sombres tableaux. Puis, au Bois, écoutant les tziganes, nous discutions peut-être d’art, de religion; mais celui de nous deux qui ce jour-là était païen ne s’éloignait pas d’un demi-centimètre de l’autre qui était catholique; celui qui se sentait romantique ne différait du parnassien que par un demi-sourire en plus. Qui pouvait me reprocher de bâtir dans l’enceinte de ma grande peine, un amour élégant, léger, et d’y cultiver de menues joies, de menues délices? Jamais Anne n’exprima un regret de voir disparaître le Simon encombrant du printemps. Elle ne retirait plus sa main quand je la prenais: il s’agissait bien de moi. Elle n’achetait plus de chapeau sans me consulter, elle me donna voix décisive sur les diamants, sur les métaux. Elle eut un tailleur de même étoffe qu’un de mes costumes, une cravate comme une de mes cravates, et nous remplacions ainsi par de simples couleurs ces sentiments pédants et pathétiques que nous portions jadis en commun. J’en arrivai à lui faire une cour discrète, habile... à lui faire la cour. Ce ne fut plus à la nuit, à la nostalgie que je la disputai, mais à des rivaux de mon âge et de ma taille, à Gray-Lucigne, à Adolphe Évans, à ses prétendants même. Les jours où j’offrais un aveu moqueur et attendri, c’est à eux qu’elle me préférait, et non à Musset, et non à Verlaine. Après tant de déguisements, nous nous étions enfin rejoints sous cette forme et ces masques. Le flirt n’amenait plus près d’elle que le suicide ou la mort. Sur un terrain banal nous goûtions mille plaisirs interdits dans notre royaume. Devant des tiers je lui faisais de fades compliments qui nous touchaient tous deux aux larmes. Je m’extasiais sur ses épaules, sur son décolletage: ses épaules rougissaient. En excursion je la réclamais près de moi, je m’étendais sur sa part de gazon; nous avions une humeur complice qui lui faisait maintenir une de ses amies, dont la peau était douce, pour que je l’embrasse... On la maintenait à son tour.
Un soir que nous passions devant sa chambre et qu’elle en voulait fermer la porte, je l’écartai doucement, j’entrai. La fenêtre aussi était ouverte, j’aurais pu entrer par la fenêtre. Discret, évitant de regarder chaque meuble, chaque photographie, je pris un miroir, j’y vis Anne près de moi, joyeuse; j’y vis l’envers de tous ses secrets, et de son lit immense, si ridicule, si débonnaire que nous nous mîmes à rire. Je ne sais quel enjouement nous gagnait à le voir lourdement approcher, dans le miroir qui s’inclinait, comme un gros navire qu’on suit au périscope.
--Vous avez couché dans un lit-cage, Anne?
Elle avait couché, en Bretagne, sur un matelas à roulettes; endormie dans l’alcôve, elle s’était éveillée près de la fenêtre. Et en Auvergne, elle avait eu, une fois, un lit si haut qu’elle ne savait comment y grimper.
--Alors?
Le front têtu, les yeux rieurs, elle ne répondait point. Je l’interrogeai sur les papillotes, les résilles. Soudain, ouvrant la porte, elle me poussa par traîtrise au dehors, et s’enferma. Du balcon, je reçus ses rires, je reçus un baiser... Il n’est pas de douceur plus grande que de voir une âme agitée devenir paisible... J’étais heureux!...
· · ·
Un matin en me réveillant, j’aperçus sur le tapis un petit livre que je ne connaissais pas. Je n’eus qu’à me pencher un peu pour l’atteindre. C’était un carnet tombé de la poche de Gontran. Je ne crus pas indiscret de le feuilleter, car, en tête des pages, je voyais des noms qui m’appartenaient autant qu’à lui: Andromaque, Lucrèce, Lavallière. Il s’amusait à expliquer d’un mot chacune des femmes célèbres. C’était un jeu banal, et, après avoir lu «Andromaque ou l’Amitié», «Lucrèce, ou la Distraction», j’allais ouvrir le journal, lire les faits divers du Matin, qui avaient alors à peu près les mêmes titres, «Angèle, ou la Kleptomanie», «Lucienne ou la Coquetterie», quand le nom d’Anne, suivi de sa formule, apparut en haut d’un chapitre. Je lus, puis, effaré, plein de je ne sais quel dégoût, de quelle honte, je lançai le carnet dans le feu, je me rejetai sur mon oreiller, j’y cachai mon visage.
Ce n’était pas que Gontran eût écrit du mal de mon amie, qu’il en pensât. «Anne, disait le titre, ou la Sensualité.» Étais-je assez déraisonnable! Il eût ainsi expliqué la vie de Béatrice, la mission de Jeanne d’Arc que je n’en eusse point été choqué. Je connaissais si bien ces joies de lettrés ou de philosophes qui expliquent un mot par son contraire et la loi morale par l’inceste. Douce vision d’ailleurs qu’une Béatrice, qu’une Hélène sensuelle, que les sens de La Vallière! Mais Anne, mon Dieu, pourquoi Anne? Pourquoi m’être penché vers ce carnet, avoir saisi cette main du voleur qui sous mon lit se cachait?
Sensualité: je connaissais ce mot. Il ne m’avait pas paru, jusqu’à ce jour, ennemi du mot pureté, du mot fierté. Sensuel? L’était qui avait ses cinq sens, ou qui au moins en avait un. Sensuel le sourd-muet qui se parfume, le sourd-aveugle qui boit. Être sensuel, c’était, pour les savants, jouer avec leur corps, pour les athlètes, avec leur âme. C’était être un peu égoïste, se regarder avec amitié dans la glace, feindre de ne pas s’y reconnaître, embrasser cet inconnu. C’était tourner sa tête pour tourner ses yeux; c’était, dans son lit, quand il fait trop chaud à droite, s’étendre brusquement sur l’autre bord, et, sans avertir, prendre la gauche de la nuit. Le soir, en rentrant, par un bon dîner attendri, c’était jeter au concierge son prénom au lieu de son nom. Sensuel ce jour de mon enfance où soudain j’avais voulu avoir un élément préféré: le feu; une couleur, le bleu de roi; un parfum, le lilas blanc; sensualité honnête qui avait l’avantage d’être aux couleurs de ma patrie. Mais alors pourquoi le carnet me rappelait-il la nuit de lycée où, couché près de moi à l’infirmerie, un élève âgé dont me séparaient d’habitude quatre murs de deux mètres,--la hauteur juste que ne franchit point le scandale,--s’acharna à me révéler, de sa haute voix dans un dortoir vide, ce qu’elles étaient, ce que toutes étaient. Moi, au matin, je restais intact, mais on m’avait volé mes plus chers dépôts, la pureté, la propreté, l’orgueil. Je n’en voulais pas aux femmes, c’était simplement fini entre nous,--fini aussi entre moi et tous ceux, renseignés, qui ne s’étaient pas écartés d’elles. J’avais la preuve qu’on avait soudoyé Euripide, Racine; je dédaignerais désormais leurs hypocrites visages. Je n’en voulais point à Anne, mais je n’oserais plus regarder son portrait.
Chaque phrase stupide de Gontran se jouait malgré moi, dans ma mémoire, entre des personnages vivants.
--Tout homme qui a une liaison infâme l’attire.
Je la voyais devant Hugues Robert, elle prenait sa main immonde, elle la mesurait à la sienne, elle y étendait la sienne, qui avait soudain, toute ferme et petite, une marge avilie.
--Rien ne l’émeut plus que les poulpes, les sangsues, les infusoires.
Ridicule Gontran. Phrase imbécile! Mais cependant je voyais Anne, dans ce musée, devant un masque de marbre couché sur un coussin. Une tête livide, rosée, gonflée. Une vie trouble. Une tête séparée du corps à l’époque où rien ne savait mourir. Une tête d’homme, si les hommes vivaient étendus, soudés à la terre par un dos de racines, incapables de se mouvoir, attendant du vent ou des animaux vagabonds tout toucher ou toute caresse; s’ils luisaient sourdement la nuit, si dans les replis de leur chair de gemme et de sel naissaient de petites têtes, de petites jambes, des perles... Anne, qui de côté l’aperçut, m’abandonna, hypocritement fit un détour par deux statues tourmentées, par la nudité, par l’ambiguïté, revint droit au coussin et se pencha lentement vers la tête, front à front, bouche à bouche. Puis nous étions partis, à l’aventure. Elle se heurtait de temps en temps à moi; j’étais un mur le long de son chemin. Nous nous arrêtions enfin sur le quai, et la tour Eiffel était en face qui semblait la base d’un sablier, qui peu à peu s’emplissait de brume, qui semblait un filet, qui traînait de si haut, qui n’avait pris que deux lumières. Juste au-dessus de nous le bec électrique s’alluma, et nos ombres de la nuit vinrent brusquement chasser nos ombres du jour. Une fillette qui courait dans la nuit tomba à nos pieds, resta étendue, comme si tout son jeu consistait à tomber dans un cercle de lumière, puis se plaignit dans son langage. Anne la releva, remit en ordre cette robe, tira ces bas, considéra ce visage tendre du regard qui avait caressé la tête de marbre, et remit à la bouche rose le baiser contenu, le baiser destiné aux fruits marins, aux morts; le vil baiser que maintenant, dans une chambre d’ouvrier, échangent chaque jour, sans défiance, une mère et son enfant.
--Anne aime l’amour.
Pourquoi ce simple mot me semblait-il donner Anne à tous, excepté à moi? N’aimais-je donc pas l’amour? Au fait, en y songeant, singulier amour que le mien! Alors que j’avais découvert, dès mon enfance, sur le plus commun de mes camarades, les joies, les mots les plus cachés, les sens de l’amitié, je ne savais encore comment embrasser, comment caresser l’amour. Avec emportement, avec délire, j’aimais dans Anne ce qu’eût préféré l’ami le plus bourgeois, le plus calme,--sa franchise, sa dignité,--mais c’est de l’amitié que j’avais pour ses mains, pour sa bouche, pour son parfum. Il me suffisait de penser à sa loyauté, à tous les secrets qu’elle gardait en elle comme des boulets de cristal dans une fontaine agitée, pour que je devinsse pâle, que mon cœur s’arrêtât; et si je voulais que ce cœur repartît, reprît son cours ordonné et satisfait, il me suffisait de penser à ses mains, à sa gorge, au tendre cerne de ses yeux. J’avais parfois le sentiment de lui être infidèle, non pas quand je caressais des yeux un beau visage brun, chose agréable, quand j’effleurais de mes lèvres un bras blanc, chose lisse, chose fraîche,--mais quand, dans des yeux pour moi secrets, je provoquais par ma parole une lueur de sa fierté, de sa droiture. Elle songeait bien peu à m’en faire un reproche. Au contraire, je la sentais froissée par cette fidélité, par l’autre fidélité, dont elle n’avait pu manquer de s’apercevoir. De quel droit lui étais-je fidèle? Pourquoi, dans la ronde, ne donnais-je pas l’autre main, comme tous ses amis, à quelque petite créature à ressorts, à une modiste passionnée, à un mannequin faible? Par Lucien, par Adolphe, elle sentait la moindre de ses humeurs se distribuer dans un petit monde sensible, se répercuter jusqu’à un petit cœur naturel. Moi j’étais d’un métal, d’une chair qui arrêtait tout.
--Anne aime Anne...
Tout cela n’était pas très gai... Je me levai... Il n’y avait dans mon courrier aucune des lettres faciles et jeunes qu’elle m’écrivait parfois; il n’y avait aucune carte postale d’un pic dominant l’Océan, d’une île désolée et glacée, avec des pingouins saluant Anne; aucun catalogue non plus, inutile et chaste, et le carnet de Gontran resta sans démenti.
· · ·
Je devais rencontrer Anne le soir même, à la campagne. J’eus du moins toute la journée pour vieillir, pour me préparer à revoir le visage que Gontran m’avait dénoncé. D’ailleurs il m’avait dénoncé du même coup Paris, et ma chambre, et ma rue, et moi-même. Tous ces objets, ces passants, ces maisons, dont j’avais été jusque-là le camarade loyal, je les trompai. Je vis leurs plis, leurs rides, leurs couleurs. La vieille et candide place de l’Odéon, qui cache pour les initiés dans ses entresols un épicier, un pharmacien, comme dans une armoire l’aïeule cache son chocolat, son élixir, me donna,--une fille criait, un homme la battait,--un peu de volupté, un peu de sang. Le vitrail orange, l’angle de fenêtre qui chaque matin aiguisaient, purifiaient ma vue, je les touchai de mes doigts, je surpris un de mes sens passant hypocritement à l’autre son métier ou ses plaisirs. Comme Anne, je suivis ces passants solitaires et pitoyables qui à eux seuls sont un cortège; une femme qui, dans un visage commun, portait enfoui en dépôt un trait connu, un regard célèbre; un ouvrier dont les yeux étaient rouges, dont le crêpe taillé dans un sarrau neuf de femme indiquait une épouse, une fillette morte dans la semaine; un autre, dont la barbe avait quinze jours, dont la peine remontait plus haut que l’avant-dernier dimanche. Je les prenais au bas de la place Saint-Michel, près de la Seine; à leur hauteur, de leur pas, comme le cheval de renfort, je montai le boulevard, les aidant à tirer un moment ce malheur dont l’attache traînait encore à Belleville ou à Pantin. Pauvres corps usagés, pauvres âmes effacées sur lesquels le destin, de nos jours un peu lâche, entasse les malheurs réservés jadis aux rois bien portants!
Anne était au fond d’un jardin, sur une terrasse. Je m’accoudai près d’elle, sans mot dire, et d’ailleurs sans mot penser, et sans lever les yeux. Le soleil se couchait. Nous avions devant nous la vallée; le tableau même du jeune été, et chaque objet si net qu’il semblait, comme dans les tableaux d’école, avoir son nom au-dessous de lui; ... là-bas, ce sur quoi l’on traverse: le pont, le viaduc; sur le pont ce qui se promène, le vélocipède, l’abbé; sur le viaduc ce qui ébranle le soir, le train, et dans le ciel tout ce qui éclaire et qui vole. Nous nous taisions. Comme le carnet de Gontran devenait puéril, les murs de Paris une fois enjambés! Les arbres à demi touffus encore se confiaient à l’ombre ainsi que se confie au sommeil un demi-espoir, un demi-chagrin. Un arbuste en retard usait pour ses premières feuilles la dernière sève de l’automne, et frissonnait. Les girouettes étaient au repos: la dernière fois que le vent avait soufflé, il venait de la mer. Un rossignol, tout près de nous, chantait une note, une seule et brève note, de façon seulement à bien nous rappeler qu’un rossignol, pendant les longs intervalles, se taisait. Déjà le murmure de la nuit s’ordonnait, déjà on y distinguait, comme dans la voix d’un orgue usé, des vides, des grincements: ici auraient dû coasser les grenouilles, là-bas aboyer un chien,--et à droite surtout se taire cette voix menaçante qui appelait: «Simon! Simon!» Pourquoi fallait-il que l’enfant vagabond ou rêveur de ce village et de cette nuit, portât justement mon nom? On le battit. Nous l’entendions pleurer. J’étais ému comme si l’on battait une fillette nommée Anne. Je pris la main de mon amie.
Elle la dégagea. Elle haussa les épaules.
Vraiment?... Comme nos ombres étaient mêlées, je retirai la mienne, plus brusquement encore qu’elle n’avait dégagé sa main. Qu’était-elle après tout? La nuit passée j’avais justement rêvé d’une femme parfaite, et si confiante aussi dans ma perfection qu’elle me conduisait dans le pays où meurent ceux qui ont fait le plus léger mensonge; qui pleurait; que je portais dans mes bras sur une corde raide, au-dessus de cascades; que je laissai échapper; qu’on ne revit jamais... Qu’était Anne, auprès d’elle? Je voulus me venger. Je levai les yeux, décidé à contempler,--décidé à adorer, mais cela je l’avouerais plus tard,--les meurtrissures, les ombres, les empreintes marquées sur son visage.
Hélas! Pourquoi me faut-il toujours jouer aux quatre coins avec les quatre démons du cœur et perdre à chaque instant ma place? Jamais je n’avais vu de front plus paisible et plus clair, d’yeux plus purs. C’était maintenant à la nuit, à un calme sans limites que je devais disputer Anne, à la transparence, à la pureté. Le ciel étincelait, les étoiles scintillaient, oscillaient, on ne voyait plus que les constellations pures de tout alliage, celles qui jamais d’au-dessus de nous ne disparaissent, et les astres impurs où vivent, mitoyens, un demi-dieu grec et un dieu papou étaient déjà redescendus derrière l’horizon. La source, l’étang donnaient une image complète et lisse de la lune, aujourd’hui pourtant mutilée et bosselée. La pensée la plus inquiète avait son reflet parfait et paisible, et la route blanche, cochée jusqu’à l’infini de ses bornes, était la seule mesure humaine de tout ce repos. Puis chaque chaumière s’alluma, marquant, comme la maison d’un garde-barrière, la ligne sinueuse sur laquelle dorment, songent les hommes; il suffisait de garder sa distance pour marcher sur un astre insensible et inhabité. Pour que la nuit fût aussi pure, pour qu’on n’entendît aucun troupeau meuglant, aucun chariot grinçant, c’est que dans le monde entier,--au moins en France,--chaque enfant se taisait, chaque soldat en permission, sur la route, enveloppait de feutre ses souliers, chaque berger tenait serrée la gueule de son chien. Une pensée muette et caressante s’était détachée de nos fronts, planait au-dessus des pelouses, des sillons, dans chacun desquels s’allongeait pour la nuit un rayon presque éteint,--et revint sous la forme d’un oiseau, éternellement errante désormais, mais ayant du moins un cri, un faible et doux cri pour se plaindre. Anne se retourna lentement; sa main, celle que je n’avais pas saisie tout à l’heure, coupée au poignet par la lune. Je la pris, je la pressai; j’aurais pressé ainsi une main antique, une main sans bras, pour me rattacher à ce qui est pureté, paix, jeunesse, et néant. Je la pris par remords d’avoir pressé voilà une minute la main vivante. Je la pris pour me rattacher à tout ce qui n’existe que la nuit, à tout ce qui n’existe pas. Crépuscule trop comble, coupe trop lourde dont les anses, l’une après l’autre, cédèrent sous mes doigts. La main de marbre, la main sans maître se crispa comme l’autre, m’échappa.
--Qu’avez-vous contre moi, Anne?
Elle me regarde, stupéfaite.
--Contre vous, mon pauvre Simon? Il s’agit bien de vous!
Debout et immobile, comme le jour où j’échappai au fond de l’abîme cette autre femme, je levai la tête, je fermai les yeux...
Du moins je ne vis pas, haussée sur la pointe des pieds mais évitant de me toucher, de m’effleurer, Anne, les yeux ouverts et curieux,--je sentais notre amour lui-même entre nous comme un frère indiscret,--poser ses lèvres distinctes contre mes lèvres fermées et les appuyer un long moment d’un poids que j’éprouvai pour la première fois, du poids de la tête que j’aime!