Chapitre 10 COMMENT LE ROI ACCUEILLIT SON SENECHAL DE CALAIS
Il ne se fût guère accordé avec le bon renom de la demeure de Tilford ni davantage avec les soucis domestiques de la vieille Lady Ermyntrude que toute la suite du roi, connétables, chambellan et garde, dormît sous le même toit. Cette calamité fut évitée, grâce à la prévoyance et à l’aide aimable de Chandos. Ainsi certains furent envoyés à l’abbaye, d’autres allant jouir de l’hospitalité de Sir Roger Fitz-Alan à Farnham Castle. Seuls le roi, le prince, Manny, Chandos, Sir Hubert de Burgh, l’évêque et deux ou trois autres restèrent les hôtes des Loring.
Mais si réduit que fût le groupe et si humble que fût l’endroit, le roi n’abdiqua nullement son amour du cérémonial, de la recherche dans la forme et dans la couleur, ce qui était un de ses traits de caractère. Les mulets de charge furent débarrassés de leur paquetage ; les écuyers coururent de tous côtés, les bains fumèrent dans les chambres, on dépliait soies et satins, et l’on entendait cliqueter de luisantes chaînes d’or. Enfin, après une longue note lancée par deux sonneurs de trompette de la cour, la noble compagnie s’installa à la table et alors se déroula la plus belle scène à laquelle les vieux tréteaux avaient jamais servi.
Le grand rassemblement de chevaliers étrangers qui étaient venus, dans leur splendeur, de toutes les parties de la chrétienté pour prendre part à l’ouverture de la Tour Ronde de Windsor, six ans auparavant, et avaient tenté leur chance, risqué leur adresse dans le grand tournoi organisé à cette occasion, avait apporté quelque bouleversement aux modes vestimentaires anglaises. L’ancienne chainse, le bliaud et les cyclas étaient trop mornes et trop simples pour les modes nouvelles. On ne voyait donc flotter et flamboyer autour du roi que d’étranges et brillantes cottes de mailles, des pourpoints, des manteaux courts, des doublets, des hauts-de-chausse et nombreux autres vêtements multicolores, aux bords ourlés, brodés ou festonnés. Le souverain, en velours noir et or, était comme un bijou de prix posé au centre d’un riche écrin qui l’entourait. A sa droite était assis le prince de Galles, à sa gauche l’évêque, et l’œil attentif de Lady Ermyntrude dirigeait les gens de la maison : alerte et veillant à tout, elle remplissait plats et buires au bon moment, bousculait les domestiques fatigués, encourageait les plus actifs, pressait les traînards, appelait les réserves, bref, le claquement de son bâton de chêne résonnait toujours là où l’on en avait le plus besoin.
Derrière le roi, Nigel, vêtu de son mieux, mais paraissant pauvre et triste au milieu de tous ces rutilants costumes, oubliait tant bien que mal son corps brisé et son genou froissé et servait ses royaux invités qui lui jetaient de nombreuses plaisanteries par-dessus l’épaule, riant toujours de son aventure du pont.
– Par la sainte Croix ! fit le roi Edouard, penché en arrière et tenant délicatement une cuisse de poulet entre les doigts de la main gauche. La pièce était trop bonne pour cette scène campagnarde ! Il vous faut me suivre à Windsor, Nigel, en emportant le grand harnois dans lequel vous vous cachiez. Vous y tiendrez la lice et, à moins que quelqu’un ne vous frappe en pleine poitrine, il ne pourra vous arriver aucun mal. Jamais je ne vis si petite noix dans si grande écale !
Mais le prince, qui se retournait pour regarder Nigel, remarqua à son visage rougissant et embarrassé combien lui pesait la pauvreté de sa mise.
– Ah non, dit-il gentiment, pareil artisan est digne de meilleurs outils. L’armurier de la cour veillera, Nigel, à ce que, la prochaine fois que votre casque sera emporté, votre tête soit à l’intérieur.
Nigel, écarlate jusqu’à la racine de ses cheveux de lin, balbutia quelques paroles de remerciement. Cependant, John Chandos avait une proposition à faire et son œil pétilla quand il l’exprima :
– Mais, monseigneur, je crois que votre générosité est bien inutile dans le présent cas. Il est une ancienne loi de chevalerie disant que, lorsque deux chevaliers entrent en joute, si l’un d’eux, soit par maladresse, soit par malheur rompt le combat, son harnois devient la propriété de celui qui est resté en lice. Puisqu’il en est ainsi, il me semble, sir Hubert de Burgh, que votre fine armure de Milan et votre casque en acier de Bordeaux que vous portiez pour venir à Tilford devraient rester aux mains de notre jeune hôte comme souvenirs de notre visite.
La suggestion souleva des rires et approbations auxquels tous se joignirent à l’exception de Sir Hubert qui, rouge de colère, fixa un regard sinistre sur le visage souriant et malicieux de Chandos.
– J’ai prévenu que je ne participerais point à ce jeu ridicule et j’ignore tout de cette loi, dit-il. Et vous savez très bien, John, que, si vous voulez une passe d’armes, soit au javelot, soit à l’épée, ou encore à l’un et à l’autre, mais où un seul se relève, vous n’avez pas loin à aller.
– Allons, allons, vous à cheval ? Vous feriez mieux de rester à pied, Hubert, répondit Chandos. Je sais qu’ainsi au moins je ne verrai point votre dos ainsi que nous l’avons vu aujourd’hui. Dites ce que vous voulez, mais votre cheval vous a joué un bien mauvais tour et je réclame votre harnois pour Nigel Loring.
– Vous avez la langue trop longue, John, et je suis fatigué de l’entendre, fit Sir Hubert dont la moustache frémissait sur la face rougeaude. Si vous réclamez mon harnois, venez donc le prendre vous-même ! Et s’il y a une lune pleine dans le ciel ce soir, vous pourrez essayer lorsque la table sera ôtée.
– Que non, mes bons seigneurs, s’écria le roi en souriant à l’un puis à l’autre. La chose ne doit point aller plus loin. Servez-vous un gobelet de vin de Gascogne. Et vous aussi, Hubert ! Et maintenant portez une santé en bons et loyaux compagnons qui ne se battent que pour leur roi ! Nous ne pouvons nous passer ni de l’un ni de l’autre aussi longtemps qu’il y a, au-delà des mers, du travail pour les cœurs vaillants. Quant au harnois, John Chandos dit vrai lorsqu’il s’agit d’une joute en lice. Mais nous estimons que pareille règle ne s’applique guère ici, pour une simple passe d’armes en un passage public. En revanche, dans le cas de votre écuyer, maître Manny, il n’est point douteux qu’il ait perdu son harnois.
– Voilà qui est bien dur pour moi, monseigneur, fit Walter Manny, car c’est un pauvre garçon qui eut bien des peines à s’équiper pour les guerres. Cependant, il en sera fait ainsi que vous l’ordonnez. Ainsi donc, si vous voulez venir me voir ce matin, messire Loring, le harnois de John Widdicombe vous sera remis.
– Alors, avec la permission du roi, je le lui rendrai, bredouilla Nigel, troublé. Car je préférerais ne jamais aller en guerre que d’enlever à un brave homme son unique armure à plates.
– Voilà qui est parler dans l’esprit de votre père, Nigel ! s’écria le roi. Par la sainte Croix ! Nigel, vous me plaisez. Laissez-moi l’affaire en main. Mais je m’étonne que Sir Aymery le Lombard ne soit point encore venu de Windsor.
Depuis son arrivée à Tilford, le roi Edouard à plusieurs reprises s’était inquiété de savoir si Sir Aymery n’était point là encore et si l’on n’avait pas de nouvelles de lui, à tel point que les courtisans se regardaient avec étonnement. Ils connaissaient en effet Aymery comme un fameux mercenaire italien récemment appointé en tant que gouverneur de Calais. Ce soudain rappel de la part du roi pouvait bien signifier une reprise de la guerre avec la France, ce qui était le vœu le plus sincère de tous ces soldats. Par deux fois déjà, le roi avait interrompu son repas pour rester, la tête penchée, le gobelet à la main, écoutant attentivement lorsqu’on entendait au-dehors un bruit de cheval lancé au galop. La troisième fois cependant, il n’y eut plus à douter. Un bruit de sabots et un hennissement frappèrent les oreilles. Dans l’obscurité, des voix rudes crièrent, auxquelles répondirent les archers placés de faction à l’extérieur des portes.
– Un voyageur arrive justement, monseigneur, fit Nigel. Quelle est votre royale volonté ?
– Ce ne peut être qu’Aymery, car il n’y a qu’à lui que j’ai laissé un message, lui enjoignant de me retrouver ici. Faites-le entrer, je vous prie, et réservez-lui bon accueil à votre table.
Nigel, saisissant une torche par son support, ouvrit la porte. Dehors, une demi-douzaine d’hommes d’armes se trouvaient à cheval, mais l’un d’eux avait mis pied à terre. C’était un petit homme trapu et basané, avec un visage de rat, aux yeux bruns, doux et alertes qui regardèrent profondément Nigel dans la lumière rougeoyante de la salle bien éclairée.
– Je suis Sir Aymery de Pavie, dit-il. Pour l’amour du ciel, dites-moi… Le roi est-il céans ?
– Il est à table, messire, et je vous prie d’entrer.
– Un moment, jeune homme, un moment. Un secret d’abord, à l’oreille. Savez-vous pourquoi le roi m’a fait mander ?
Nigel lut de la terreur dans les yeux sombres.
– Non, je l’ignore.
– J’aimerais le savoir, et être sûr, avant que de me trouver devant lui.
– Il vous suffira de franchir ce seuil, noble seigneur, et, sans aucun doute, vous l’apprendrez des lèvres mêmes du roi.
Sir Aymery parut faire le même effort que celui qui va se risquer à un plongeon dans l’eau glacée. Puis, d’un pas rapide, il passa de l’ombre dans la lumière. Le roi se leva et lui tendit la main avec un large sourire sur son beau visage. Cependant, il parut à l’Italien que les lèvres seules souriaient et non les yeux.
– Soyez le bienvenu ! s’écria Edouard. Bienvenue à notre digne et fidèle sénéchal de Calais ! Venez et assoyez-vous devant moi à cette table. Je vous ai fait mander afin d’apprendre de vous des nouvelles d’outre-mer, et vous remercier d’avoir pris tant de soin de ce qui m’est aussi cher que femme et enfants. Faites place pour Sir Aymery !… Servez-lui à boire et à manger car il a chevauché longtemps et a parcouru une longue distance à notre service aujourd’hui.
Durant la fête arrangée par les soins de Lady Ermyntrude, Edouard conversa gentiment avec l’Italien comme avec les barons qui l’entouraient. Enfin, le dernier plat enlevé, lorsque les tranchoirs dégoulinants de sauce qui faisaient office d’assiettes eurent été jetés aux chiens, les cruchons de vin passèrent à la ronde. Le vieux ménestrel Weathercote entra timidement avec son luth, dans l’espoir d’être autorisé à jouer devant le roi. Mais Edouard avait une autre idée en tête.
– Renvoyez vos gens, Nigel, je vous prie, afin que nous puissions être seuls. Je voudrais aussi que deux hommes d’armes soient postés à chaque porte et nous préservent d’être troublés dans nos débats, car il s’agit d’une question privée. Maintenant, sir Aymery, mes nobles seigneurs et moi-même aimerions entendre de votre bouche comment vont les choses en France.
Le visage de l’Italien était calme, mais ses yeux couraient sans arrêt de l’un à l’autre de ses auditeurs.
– Pour autant que je sache, monseigneur, tout est calme dans les marches de France, répondit-il.
– Vous n’avez point ouï dire, alors, qu’ils avaient rassemblé des hommes avec l’intention de rompre la paix en se livrant à une attaque contre nos possessions ?
– Non, sire, je n’ai rien ouï de la sorte.
– Vous m’apaisez l’esprit, Aymery, car, si rien n’est parvenu à vos oreilles, alors cela ne peut être vrai. Il m’était revenu que ce sauvage de chevalier de Chargny s’était rendu à Saint-Omer pour porter les yeux sur mon précieux joyau, avec ses mains gantées de mailles prêtes à le saisir.
– Eh bien, sire, qu’il y vienne ! Il trouvera le joyau en sûreté dans son écrin, entouré d’une bonne garde.
– Et vous êtes la garde chargée de ce joyau, Aymery ?
– Oui, sire, j’en suis le gardien.
– Et vous êtes un gardien fidèle, en qui je puis avoir confiance, n’est-ce pas ? Vous au moins, vous ne me raviriez point ce qui m’est si cher, alors que je vous ai choisi dans toute mon armée pour me conserver ce bijou ?
– Non, sire, et je ne vois point la raison de toutes ces questions. Elles touchent à mon honneur. Vous savez que je préférerais perdre mon âme plutôt que d’abandonner Calais.
– Ainsi donc, vous ne savez rien de la tentative de Chargny ?
– Rien, sire.
– Menteur et vilain ! cria le roi qui bondit sur pied et martela la table de son poing en faisant tinter les verres. Archers, saisissez-vous de lui ! Sur-le-champ ! Tenez-vous près de lui, de crainte qu’il ne se fasse du mal. Et maintenant, oseriez-vous me dire au visage, Lombard parjure, que vous ignorez tout de Chargny et de ses projets ?
– Que Dieu m’en soit témoin, je ne sais rien !
Les lèvres de l’homme étaient exsangues et il s’exprimait d’une petite voix flûtée en évitant du regard les yeux courroucés du roi.
Mais ce dernier éclata d’un rire amer et tira un papier de son pourpoint.
– Je vous fais juges en cette affaire, vous, mon fils, et vous, Chandos, et vous, Manny, et vous aussi, monseigneur l’Evêque. De par mon pouvoir souverain, je vous constitue en cour chargée de juger cet homme car, pardieu ! je ne quitterai point cette pièce que je n’aie examiné cette affaire à fond. Et tout d’abord, je vais vous lire cette lettre. Elle est adressée à Sir Aymery de Pavie, surnommé le Lombard, au château de Calais. N’est-ce point là votre nom et votre adresse, coquin ?
– C’est bien là mon nom, sire, mais pareille lettre ne m’est jamais parvenue.
– Non, bien sûr, sans quoi votre vilenie n’eût jamais été découverte. Elle est signée : Isidore de Chargny. Et que dit mon ennemi Chargny à mon fidèle serviteur ? Oyez : « Nous ne pourrons venir encore à la prochaine lune, car nous n’avons pu rassembler les forces suffisantes, pas plus que les vingt mille couronnes qui sont votre prix. Mais lors de la lune suivante, dans l’heure la plus sombre, nous viendrons et vous toucherez votre argent à la petite poterne à côté du buisson de sorbier. » Alors, coquin, qu’avez-vous à dire ?
– C’est faux, râla l’Italien.
– Je vous prie de me permettre de voir cette lettre, sire, fit Chandos. Chargny fut mon prisonnier et tant de lettres furent échangées avant que sa rançon fût payée que son écriture m’est bien connue… Oui, oui, je jurerais que c’est la sienne. J’en jurerais sur mon salut éternel.
– Si elle a vraiment été écrite par Chargny, c’était dans l’unique dessein de me déshonorer, s’écria Sir Aymery.
– Oh, que non ! l’interrompit le jeune prince. Nous connaissons tous Chargny pour l’avoir combattu. Il a peut-être des défauts, il est vantard et braillard, mais sous les lys de France ne chevauche pas un homme plus brave ni d’un plus noble cœur ni d’un plus grand courage. Un tel homme ne s’abaisserait jamais à écrire une lettre dans la seule intention de jeter le discrédit sur un membre de la noblesse. Pour ma part, je ne le puis croire.
Le murmure soulevé par les autres prouva qu’ils étaient d’accord avec le prince. La lumière des torches accrochées aux murs frappait en plein les lignes sévères des visages autour de la grande table. Ils étaient assis immobiles et l’Italien frémit devant les regards inexorables qu’il rencontra. Il regarda vivement autour de lui, mais des hommes en armes gardaient toutes les issues. L’ombre de la mort pesait déjà sur lui.
– La missive, reprit le roi, fut remise par Chargny à un certain Dom Beauvais, prêtre à Saint-Omer, avec charge de la porter à Calais. Mais le prêtre, en flairant une récompense, l’apporta à quelqu’un qui m’est fidèle serviteur, et c’est ainsi qu’elle se trouve entre mes mains. J’ai aussitôt fait mander cet homme afin qu’il se présente devant moi. Entre-temps, le prêtre s’en est retourné et, ainsi, Chargny s’imagine que son message a été transmis.
– Je ne sais rien de cette affaire, fit encore l’Italien entêté, en léchant ses lèvres sèches.
Une vague rouge monta au front du roi et ses yeux jetèrent des flammes de colère.
– Assez, au nom de Dieu ! Si nous tenions cette canaille à la Tour, quelques tours de chevalet auraient tôt fait d’arracher une confession à cette âme maudite. Mais qu’avons-nous besoin de l’entendre reconnaître sa faute ? Vous avez vu, messeigneurs, et vous avez entendu. Qu’en dites-vous, monsieur mon fils ? Cet homme est-il coupable ?
– Il l’est, sire.
– Et vous, John ? Et vous, Walter ? Et vous, Hubert ? Et vous, monseigneur l’Evêque ?… Vous êtes donc tous du même avis ? Il est donc reconnu coupable de félonie. Et quel est le châtiment ?
– Ce ne peut être que la mort, répondit aussitôt le prince suivi par chacun des autres qui, à l’appel de son nom, faisait un signe de tête approbateur.
– Aymery de Pavie, vous avez entendu, fit le roi en posant le menton dans le creux de la main et en regardant l’Italien chancelant. Avancez ! Vous, l’archer, devant la porte… vous, avec la barbe noire. Tirez votre glaive… Non, livide coquin, je ne veux point souiller cette lame de votre sang. Ce sont vos talons et non votre tête que nous voulons. Coupez ces éperons de chevalier avec votre glaive, archer ! C’est moi qui vous les ai donnés, c’est moi qui vous les reprends. Ha ! Voyez-les voler à travers la salle, et avec eux tous liens entre vous et le noble ordre dont ils sont l’insigne… Maintenant, conduisez-le au-dehors dans la bruyère, loin de cette demeure, là où sa charogne pourra pourrir. Et arrachez-lui la tête du corps afin que ceci soit un avertissement à tous les traîtres !
L’Italien, qui avait glissé de son siège et était tombé sur les genoux, poussa un cri de désespoir lorsque l’archer l’empoigna par les épaules. S’arrachant à son étreinte, il se jeta sur le sol et saisit les pieds du roi.
– Epargnez-moi, mon très bon seigneur, épargnez-moi, je vous en supplie ! Au nom de la passion du Christ, je vous demande grâce et pardon. Songez, ô mon bon et noble seigneur, au nombre d’années durant lesquelles j’ai servi sous votre bannière et combien de services je vous ai rendus. N’est-ce point moi qui ai découvert le gué de la Seine, deux jours avant la grande bataille ? N’est-ce point moi encore qui ai dirigé l’attaque lors de la prise de Calais ? J’ai une épouse et quatre enfants en Italie, grand roi. C’est en pensant à eux que j’ai failli à mon devoir, car cet argent m’aurait permis d’abandonner les combats pour les aller retrouver. Pitié, sire, pitié, je vous en conjure !
Les Anglais sont une race rude mais non cruelle. Le roi resta assis, impitoyable, mais les autres se regardèrent de côté et s’agitèrent sur leur siège.
– En effet, monseigneur, intervint Chandos, je vous prie d’apaiser quelque peu votre colère.
Edouard secoua la tête.
– Silence, John ! Il en sera fait ainsi que je l’ai dit.
– Je vous en prie, cher et honoré seigneur, ne faites point preuve de trop de hâte en la matière, fit Manny. Faites-le ligoter et gardez-le jusqu’au matin. Vous pourriez trouver d’autres conseils.
– Non ! J’ai dit ! Qu’on l’emmène !
Mais l’homme se cramponna si bien aux genoux du roi que les archers ne purent lui faire lâcher prise.
– Ecoutez-moi un moment, je vous en supplie. Rien qu’une minute et, ensuite, vous ferez ce que bon vous semblera.
Le roi s’appuya au siège.
– Parlez, mais faites vite.
– Epargnez-moi, sire ! Dans votre propre intérêt. Je vous conseille de m’épargner, car je puis vous lancer sur le chemin de chevaleresques aventures qui vous réjouiront le cœur. Songez, sire, que Chargny et ses compagnons ignorent que leurs plans sont mis à jour. Si je leur envoie un message, ils viendront sans aucun doute à la poterne. Et, si nous dressons habilement l’embûche, nous ferons là une capture dont la rançon remplira vos coffres. Lui et ses amis valent au moins cent mille couronnes.
D’un coup de pied, Edouard rejeta l’Italien loin de lui, dans la paille. Et, tandis qu’il gisait là, tel un serpent blessé, ses yeux ne quittaient pas ceux du roi.
– Deux fois traître ! Vous vouliez vendre Calais à Chargny, et vous voulez maintenant me vendre Chargny ? Comment osez-vous supposer que moi ou tout noble chevalier puissions avoir l’âme assez basse pour songer à une rançon lorsque l’honneur est en jeu ? Se pourrait-il que moi-même ou n’importe quel homme véritable soyons aussi lâches et faux ? Vous venez de signer votre destin ! Emmenez-le !
– Un instant, je vous prie, mon bon et doux seigneur, s’écria le prince. Apaisez votre colère un moment encore car la proposition de cet homme mérite plus d’attention qu’il n’y paraît au premier abord. Il vous a soulevé le cœur en vous parlant de rançon. Mais examinez la chose, je vous prie, du point de vue de l’honneur. Je vous supplie de me laisser me jeter dans cette aventure car elle est de celles, si elle est bien menée, où l’on peut se faire un bel et honorable avancement.
Edouard tourna ses yeux pétillants vers le noble et jeune garçon à ses côtés.
– Jamais chien courant ne fut plus acharné sur la trace d’un cerf que vous ne l’êtes lorsqu’il s’agit d’honneur, mon fils. Et comment donc concevez-vous la chose ?
– Chargny et ses hommes valent qu’on aille loin pour les rencontrer, car il aura sans aucun doute l’élite de France sous sa bannière, cette nuit-là. En agissant ainsi que cet homme le propose et en l’attendant avec un nombre égal de lances, je ne crois pas qu’il puisse y avoir un autre point de la chrétienté où l’on préférerait être plutôt qu’à Calais cette nuit-là.
– Par la sainte Croix, mon fils, vous avez raison ! cria le roi dont le visage s’illumina à cette pensée. Mais voyons, lequel de vous deux, John Chandos ou Walter Manny, va s’occuper de la chose ?
Il les regarda malicieusement, l’un après l’autre, comme un maître qui fait danser un os entre deux chiens. Et l’on pouvait lire dans leurs yeux tout ce qu’ils avaient à dire.
– Non, John, ne le prenez point mal, mais c’est au tour de Walter, cette fois.
– N’irons-nous point tous, sous votre bannière, sire, ou sous celle du prince ?
– Non, il ne sied point que le royal étendard d’Angleterre soit lancé dans une si petite entreprise. Cependant, si vous avez de la place dans vos rangs pour deux chevaliers, le prince et moi-même vous accompagnerons.
Le jeune homme s’inclina et baisa la main de son père.
– Chargez-vous de cet homme, Walter, et faites-en ce que bon vous semblera. Mais gardez-le bien, de crainte qu’il ne nous trahisse derechef. Et débarrassez-en ma vue car son souffle empoisonne l’air… Maintenant, Nigel, si votre digne barbu veut taquiner le luth et chanter pour nous… Mais, pardieu ! que voulez-vous ?
Il s’était retourné pour trouver son jeune hôte à genoux, la tête courbée.
– Qu’y a-t-il, mon ami ? Que désirez-vous ?
– Une faveur, sire.
– Eh bien, n’aurai-je donc point de paix ce soir, avec un traître à genoux devant moi, et un vrai gentilhomme à genoux derrière ? Il suffit, Nigel. Que voulez-vous ?
– Vous accompagner à Calais.
– Par la sainte Croix, voilà une juste requête, d’autant plus que le complot fut découvert sous votre toit… Qu’en dites-vous, Walter ? Le prenez-vous ?
– Dites-moi plutôt si vous me prenez, fit Chandos. Nous sommes rivaux en honneur, Walter, mais je suis bien sûr que vous ne me refuserez point.
– Non, John, je serai fier d’avoir sous ma bannière la meilleure lance de toute la chrétienté.
– Et moi, de suivre un chef aussi chevaleresque. Mais Nigel Loring est mon écuyer. Ainsi donc, il viendra avec nous.
– Voilà la question réglée, fit le roi. Et maintenant, il n’est plus besoin de nous hâter puisqu’il ne se passera rien avant le changement de lune. Je vous prie donc de faire circuler la buire et de porter un toast avec moi aux bons chevaliers de France ! Puissent-ils être tous de grand cœur et d’indomptable courage lorsque nous les rencontrerons dans les murs de Calais !
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