Chapitre 14 COMMENT NIGEL CHASSA LE FURET ROUGE
Ils franchirent un gué, suivirent un chemin qui s’élevait en lacet puis, après avoir satisfait aux questions posées par une garde d’hommes d’armes, ils furent autorisés à passer l’arche de la porte Pipewell. Là, les attendant au milieu de la rue, clignant de son œil unique, le soleil illuminant sa barbe couleur citron, se tenait Chandos en personne, les jambes écartées, les mains derrière le dos et un charmant sourire sur son étrange visage au nez relevé.
– La bienvenue, Nigel ! cria-t-il, et à toi aussi, brave archer. Je me promenais par hasard sur les murs de la ville et, à la couleur de votre cheval, j’ai pensé que ce devait être vous que je voyais sur la route d’Udimore. Avez-vous fait bon voyage, jeune paladin ? Avez-vous défendu des ponts, sauvé de jeunes damoiselles ou abattu des oppresseurs sur votre chemin depuis Tilford ?
– Non, mon bon seigneur, je n’ai accompli aucune action d’éclat. Une fois seulement, j’eus l’espoir…
Il se tut et rougit au souvenir.
– Je vous donnerai plus que de l’espoir, Nigel. Je vais vous conduire en un endroit où vous pourrez plonger les deux bras jusqu’au coude dans le danger et l’honneur, où le péril se couchera à vos côtés pour la nuit et se lèvera le matin avec vous. L’air même que vous respirerez en sera chargé. Y êtes-vous prêt, jeune seigneur ?
– Je ne puis faire qu’une chose, noble seigneur : prier pour que mon courage soit à la hauteur du danger.
Chandos eut un sourire d’approbation et posa une fine main brune sur l’épaule du jeune homme.
– Bien ! dit-il. Le chien qui n’aboie point est celui qui mord le plus fort, alors que le bavard se trouve toujours derrière. Restez ici avec moi, Nigel, et promenons-nous sur les remparts. Quant à toi, archer, mène les chevaux à l’enseigne du Genêt dans la rue haute et dis à mes varlets de les embarquer à bord de la barque Thomas avant la tombée de la nuit. Nous mettons à la voile à la deuxième heure après le couvre-feu… Venez de ce côté, Nigel, jusqu’à cette tourelle de coin, et je vous montrerai quelque chose que vous n’avez jamais vu.
Ce n’était qu’un faible nuage indistinct sur les eaux bleues, vu de Dungeness Point et, cependant, cette vue fit venir le rouge aux joues du jeune homme, activa la circulation de son sang dans ses veines. C’était la côte de France, terre de chevalerie et de gloire, théâtre où se faisaient les noms et les gloires. Tandis que ses yeux brûlants la regardaient, son cœur se réjouit en songeant que l’heure était proche où il allait enfin fouler le sol sacré. Puis son regard traversa l’immense bras de mer bleue parsemée de voiles de bateaux de pêche, pour s’arrêter sur le double port, à ses pieds, bondé de vaisseaux de toutes formes et de toutes tailles, des palandries et des ussiers qui étaient amarrés tout au long de la côte, jusqu’aux grandes prames et aux galères qui faisaient office de vaisseaux de guerre ou de navires marchands suivant les circonstances. L’une d’elles prenait la mer au moment même. C’était une immense galéasse qui s’éloignait au son des trompettes et des coups de tambourins ; le pavillon de saint Georges flottait au-dessus de la grand-voile pourpre et les ponts luisaient d’un bout à l’autre sous l’éclat de l’acier. Nigel poussa un cri de joie devant la beauté de la scène.
– Ah, mon garçon, fit Chandos, c’est le Trinity of Rye, celui même sur lequel je me suis battu à Sluys. Ce jour-là, le sang dégoulinait sur le pont, de la proue jusqu’à la poupe. Mais tournez le regard de ce côté, je vous prie, et dites-moi si vous voyez quelque chose d’étrange dans cette ville.
Nigel regarda la grand-rue toute droite, la tour Roundel, la belle église Saint-Thomas et les autres bâtiments de Winchelsea.
– Tout cela est neuf, dit-il, l’église, le château, les maisons, tout est neuf.
– C’est exact, mon garçon. Mon grand-père pourrait encore se souvenir de l’époque où les lapins seuls vivaient sur ces rochers. La ville était tout là-bas près de la mer, mais un jour la tempête s’est levée et il n’est pas resté une seule maison… Voyez, là-bas se trouve Rye, perché sur une colline également. Ces deux villes sont comme des moutons apeurés lorsque la mer monte. Mais là-bas, sous les eaux bleues et aux pieds de Camber Sand, gît la vraie ville de Winchelsea – tour, cathédrale, murailles et tout, telle que mon grand-père l’a connue lorsque le premier Edouard était encore jeune sur le trône.
Pendant plus d’une heure, Chandos arpenta les remparts avec le jeune écuyer à ses côtés, parlant de ses devoirs, des secrets et de l’adresse dans l’art de la guerre, à un Nigel qui buvait ses paroles et les fixait dans sa mémoire. Plus d’une fois dans le cours de sa vie, alors qu’il se trouvait dans la détresse ou le danger, il devait reprendre courage en se souvenant de cette lente promenade entre la mer bleue d’un côté et la jolie petite ville de l’autre, et du vieux guerrier, chevalier au noble cœur, qui lui donnait des conseils et des avis tout comme un maître artisan à un apprenti.
– Peut-être, mon garçon, êtes-vous comme tant de ces jeunes qui s’en vont en guerre et savent tant déjà que c’est peine perdue que de leur donner des conseils…
– Que non, bon seigneur, je ne sais rien, sinon que je ferai mon devoir et que j’y gagnerai un honorable avancement ou que je mourrai sur le champ de bataille.
– Vous êtes sage parce que vous êtes humble, fit Chandos, car celui qui en sait le plus long sur la guerre sait aussi qu’il y a beaucoup à apprendre. De même que les rivières et les bois ont leurs secrets, la guerre elle aussi a les siens qui permettent de gagner ou de perdre une bataille. Car les peuples de toutes les nations sont courageux et, lorsqu’un brave se mesure à un autre brave, la victoire de la journée revient à celui qui est le plus sage et le plus rusé. Le meilleur chien courant sera pris en défaut s’il est mal conduit et le meilleur faucon reviendra sans sa proie s’il a été lâché au mauvais moment : de même, la meilleure armée peut échouer parce qu’elle est mal commandée. Dans toute la chrétienté, il n’y a point de meilleurs chevaliers ni écuyers que ceux de France et pourtant nous les avons déjà vaincus parce que, lors de nos guerres d’Ecosse et d’ailleurs, nous avons appris beaucoup de ces secrets dont je vous parlais.
– Est-ce là que réside votre sagesse, noble seigneur ? demanda Nigel. Je voudrais moi aussi gagner cette sagesse et apprendre à combattre, tant avec l’esprit qu’avec l’épée.
Chandos secoua la tête et sourit :
– C’est dans la forêt et sur les downs que vous apprenez à jeter votre faucon ou à lâcher vos chiens. Ainsi donc, c’est dans les camps et sur les champs de bataille qu’on s’initie aux arcanes de la guerre. C’est là que tous les grands capitaines sont devenus des maîtres. Et pour cela, il faut avoir beaucoup de sang-froid, penser rapidement, être aussi malléable que la cire avant que le plan d’action soit formé, mais aussi dur que l’acier lorsqu’il est conçu. Il faut toujours se tenir en alerte, être prudent, mais, avec jugement, transformer cette prudence en hardiesse lorsqu’on peut tirer un grand profit d’un petit risque. Il faut avoir l’œil sur le pays, sur le cours de la rivière, sur le flanc de la colline, sur le couvert du bois et sur la ligne verte des fondrières.
Le pauvre Nigel, qui avait fondé tous ses espoirs sur sa lance et sur Pommers pour lui frayer un chemin vers la gloire, resta confondu devant tant de nécessités.
– Hélas ! s’écria-t-il, comment acquérir tout cela, moi qui ai à peine pu apprendre à lire et à écrire, même si le bon père Matthew me brisait chaque jour une verge de coudrier sur les épaules.
– Vous acquerrez cela, mon fils, où d’autres l’ont acquis avant vous. Vous possédez la première et plus grande qualité : un cœur de feu où beaucoup d’autres cœurs plus froids pourraient puiser une étincelle. Mais il vous faut apprendre aussi ce que la guerre nous a appris à tous dans l’ancien temps. Nous savons, par exemple, que des cavaliers seuls ne peuvent espérer vaincre contre de bons soldats de pied. Cela a été tenté à Courtrai, à Stirling et, sous mes yeux, à Crécy, où la chevalerie française est tombée devant nos archers.
Nigel le regarda en fronçant les sourcils.
– Noble seigneur, mon cœur devient lourd à vous entendre. Vous prétendez donc que notre chevalerie ne peut rien contre les archers, hallebardiers et autres ?
– Non, Nigel, car il a aussi été prouvé clairement que les meilleurs soldats de pied ne peuvent tenir contre des cavaliers en cortes de mailles.
– Mais à qui donc va la victoire ? demanda Nigel.
– A celui qui sait employer cavaliers et hommes de pied, usant les uns pour supporter les autres. Séparément, ils sont trop faibles. Ensemble, ils sont très forts. L’archer qui affaiblit les lignes ennemies, et le cavalier qui les rompt lorsqu’elles sont affaiblies, ainsi que cela se produisit à Falkirk et à Dupplin, voilà le secret de notre force. Mais à propos de cette bataille de Falkirk, je vous prie de m’accorder votre attention pendant un moment.
De sa cravache, il se mit à tracer sur le sable le plan de cette bataille écossaise. Nigel, les sourcils froncés, faisait de vigoureux efforts pour concentrer son pauvre esprit afin de profiter de la leçon, lorsque leur conversation fut interrompue par l’arrivée d’un étrange personnage.
C’était un petit homme trapu, rouge et essoufflé, qui courait sur les remparts comme s’il eût été balayé par le vent. Ses cheveux ébouriffés et sa grande cape noire flottant autour de lui, il était vêtu à la manière d’un respectable citoyen : justaucorps noir bordé de sable, chapeau de velours noir avec une plume blanche. En apercevant Chandos, il poussa un cri de joie et hâta le pas, à tel point que, lorsqu’il les rejoignit, il ne put plus que rester là à reprendre son souffle en agitant les mains.
– Prenez votre temps, bon maître Wintersole, prenez votre temps ! fit Chandos d’une voix douce.
– Les papiers ! souffla le petit homme. Oh, seigneur Chandos, les papiers !
– Eh bien quoi, les papiers, messire ?
– Je vous jure, par mon bon patron saint Léonard, que ce n’est point ma faute. Je les avais enfermés dans le coffre. Mais la serrure en a été forcée et le coffre vidé.
Une ombre de colère passa sur le visage du soldat.
– Et maintenant, messire le lord-maire, reprenez vos esprits et ne restez point là à bredouiller comme un enfant de trois ans. Vous dites donc que quelqu’un s’est emparé des papiers ?
– C’est la vérité, bon seigneur. C’est la troisième fois que je suis lord-maire de cette ville, et quinze ans durant je fus bourgeois et jurat, mais jamais une affaire publique qui m’était confiée n’a mal tourné. Le mois dernier encore, un ordre nous est arrivé de Windsor, un mardi, commandant un banquet pour le vendredi avec mille soles, quatre mille plies, deux mille maquereaux, cinq mille crabes, mille homards, cinq mille merlans…
– Je ne doute point, messire magistrat, que vous ne soyez un excellent marchand de poissons ! Mais il s’agit ici de papiers que je vous ai confiés. Où sont-ils ?
– Enlevés, bon seigneur… Partis !
– Et qui a osé les prendre ?
– Hélas ! je ne le sais point ! Je n’avais pas quitté mon bureau pour plus d’un angélus, comme vous diriez, et lorsque je suis revenu, le coffre était là, forcé et vide, sur ma table.
– Vous ne soupçonnez personne ?
– Il y a bien un varlet qui n’est entré à mon service que depuis quelques jours. Il est introuvable et j’ai lancé des cavaliers sur les routes d’Udimore et de Rye pour se saisir de lui. Avec l’aide de saint Léonard, ils ne pourront le manquer, car on peut le reconnaître à ses cheveux à une portée de flèche.
– Ils sont rouges ? demanda Chandos. Sont-ils rouges comme les poils du renard ? Quant à l’homme, est-il petit avec le visage marqué de taches de grain ? Ses mouvements ne sont-ils pas très vifs ?
– C’est cela même.
Chandos brandit un poing fermé, puis se dirigea vivement vers la rue.
– Encore Pierre le Furet Rouge ! dit-il. Je le connais de longtemps : en France, il nous a fait plus de tort qu’une compagnie entière d’hommes d’armes. Il parle l’anglais aussi bien que le français, et il est si audacieux et rusé qu’il n’y a point de secrets pour lui. Je ne sais point d’homme plus dangereux dans toute la France car, bien qu’il soit un gentilhomme par le sang et par son blason, il joue un rôle d’espion qui comporte plus de danger et donc plus d’honneur.
– Mais, mon bon seigneur, s’écria le lord-maire en courant pour rester à la hauteur du guerrier qui marchait à grandes enjambées, je sais que vous m’avez demandé de prendre soin de ces papiers, néanmoins ils ne contenaient rien de bien important : ils disaient simplement que des approvisionnements seraient envoyés derrière vous à Calais.
– Et cela n’est rien ? cria Chandos, impatient. Ne voyez-vous point, ô ridicule messire Wintersole, que les Français se doutent que nous sommes sur le point de nous livrer à quelque entreprise, et qu’ils ont envoyé Pierre le Furet Rouge, ainsi qu’ils l’ont fait maintes fois auparavant, pour apprendre ce que nous tentions ? Maintenant qu’il sait que les approvisionnements sont destinés à Calais, les Français autour de la ville en seront prévenus et le plan du roi sera réduit à néant.
– Dans ces conditions, il partira par mer. Nous pouvons encore l’arrêter car il n’a pas une heure d’avance.
– Il est possible qu’un bateau l’attende à Rye ou Hythe, mais il est plus probable que tout soit prêt pour son départ ici… Ah, voyez là-bas ! Je gage que le Furet Rouge est à bord.
Chandos s’était arrêté devant son hostellerie et désignait le port extérieur qui se trouvait à deux milles au-delà de la plaine verte. Un long canal le reliait au bassin intérieur s’étendant en bas de la colline qu’escaladait la ville. Entre les deux pointes formées par les jetées incurvées, une petite goélette fonçait vers la mer, piquant du nez et se redressant devant une forte brise du sud.
– Ce n’est point un bateau de Winchelsea, fit le lord-maire. Il est plus long que les nôtres et il a le bau plus large.
– Les chevaux ! Amenez les chevaux ! cria Chandos. Venez, Nigel, occupons-nous de cette affaire !
Une foule de varlets, archers et hommes d’armes pullulait autour de l’enseigne du Genêt, chantant, braillant et plaisantant en bonne camaraderie. L’apparition de la haute silhouette de Chandos ramena aussitôt de l’ordre parmi eux et en quelques minutes les chevaux furent sellés. Une course à se rompre le cou sur une pente raide puis un galop sur les deux milles, et ils rejoignaient le bassin extérieur. Une douzaine de bateaux y étaient ancrés, prêts à partir pour Bordeaux ou La Rochelle, et les quais étaient encombrés de matelots, de cultivateurs et de citadins, de fûts de vin et de balles de laine.
– Qui est le maître du port ? demanda Chandos en sautant à bas de son cheval.
– Badding ! Où est Cook Badding ? Badding est le maître du port ! crièrent plusieurs voix.
Un moment plus tard, un petit homme râblé, au cou de taureau, au coffre puissant, se frayait un chemin à travers la foule. Il était vêtu de laine rousse et grossière et portait un bout de tissu écarlate autour de sa chevelure noire et bouclée. Il avait roulé ses manches jusqu’aux épaules, et ses bras bruns, maculés de graisse et de goudron, ressemblaient à deux grosses branches noueuses d’une souche de chêne. Son sauvage visage bronzé était fier et renfrogné, barré du menton à la tempe par la longue cicatrice blanche d’une blessure mal soignée.
– Et alors, messires gentilshommes, on ne peut plus attendre son tour ? gronda-t-il de sa grosse voix coléreuse. Ne voyez-vous point que nous sommes occupés à touer la Rose de Guyenne au milieu du courant en vue du jusant ? Est-ce un moment pour venir déranger les gens ? Vos affaires seront mises à bord en leur temps, je vous le promets. Retournez donc en ville et allez vous amuser comme vous le pourrez. Ainsi mes amis et moi pourrons faire notre travail sans être dérangés.
– C’est le seigneur Chandos ! cria quelqu’un dans la foule. C’est le bon Sir John.
En un instant la rudesse du maître du port se transforma en un large sourire.
– Et alors, sir John, que désirez-vous ? Je vous prie de me pardonner si j’ai été un peu vif mais nous, gardiens de port, sommes toujours dérangés par de jeunes seigneurs ridicules qui viennent s’interposer entre notre travail et nous-mêmes et nous accusent de ne pas transformer un jusant en marée haute ou un vent du sud en norois. Je vous prie donc de me dire en quoi je puis vous servir.
– Ce bateau ! fit Chandos en désignant du doigt la voile déjà lointaine qui montait et descendait sur les vagues. Quel est-il ?
Cook Badding porta sa main en visière.
– Il vient tout juste de partir. C’est la Pucelle, petite goélette de Gascogne, qui s’en retourne chez elle avec un chargement de douves pour tonneaux.
– Un homme n’est-il point monté à bord au dernier moment ?
– Non, je ne sais pas. Je n’ai vu personne.
– Moi, je sais, cria un matelot dans la foule. Je me trouvais sur l’appontement quand j’ai été presque jeté à l’eau par un gaillard roux qui soufflait comme s’il avait couru depuis la ville. Avant que j’aie pu l’appréhender, il avait sauté à bord, les autres avaient jeté les filins et le bateau pointait du nez vers la haute mer.
Chandos expliqua toute la situation en quelques mots à Badding tandis que la foule se pressait autour d’eux.
– Oui, oui, cria le matelot, le bon Sir John a raison. Voyez ! C’est vers la Picardie et non la Gascogne qu’elle se dirige, malgré son chargement de douves.
– Alors, il nous faut l’aborder ! cria Cook Badding. Allons, mes amis, ma Marie-Rose est prête à partir. Qui veut faire une petite promenade avec une belle bagarre à la fin ?
Il y eut une bousculade vers le bateau mais le vigoureux petit gaillard choisit ses hommes.
– Retourne, Jerry ! Je sais que tu es plein de cœur, mais tu es devenu trop gras pour travailler… Toi, Luke, et toi, Thomas, et les deux Deedes et William de Sandgate, vous manierez le bateau. Maintenant, il me faut quelques hommes de main. Venez-vous aussi, bon seigneur ?
– Je vous prie, seigneur, de me laisser aller ! s’écria Nigel.
– Oui, Nigel, vous pouvez y aller. J’apporterai vos affaires à Calais cette nuit.
– Je vous y retrouverai, seigneur, et avec l’aide de saint Paul, j’aurai le Furet Rouge avec moi.
– A bord ! A bord ! Le temps passe ! cria Badding, impatient.
Les matelots halaient déjà les cordages et hissaient la grand-voile.
– Et maintenant, mon bon messire, qui êtes-vous ?
Il s’adressait à Aylward qui avait suivi Nigel et se frayait un chemin pour monter à bord.
– Où va mon maître, je vais aussi, répondit Aylward. Arrière, marin d’eau douce, ou il pourrait t’en cuire !
– Par saint Léonard, archer, fit Cook Badding, si j’en avais le temps, je te donnerais une leçon avant de partir. Arrière, et fais place aux autres !
– Non ! C’est toi qui reculeras pour moi ! cria Aylward qui, saisissant Badding à la taille, le jeta dans le bassin.
Il y eut un cri de colère dans la foule car Badding était le héros des Cinq Ports et n’avait jamais rencontré adversaire à sa taille. Son épitaphe existe encore, où l’on peut lire qu’il « ne trouva jamais le repos avant d’avoir combattu à son goût ». Ainsi donc, lorsque, après avoir nagé comme un canard, il atteignit un cordage et se hissa à la force des poignets sur le quai, tous regardèrent, muets, en se demandant ce qui allait arriver à l’audacieux étranger. Mais Badding éclata de rire en se frottant les yeux et les cheveux pour en chasser l’eau salée.
– Tu as bien gagné ta place, archer ! Tu es l’homme qu’il nous faut ! Où est Black Simon de Norwich ?
Un grand jeune homme sombre au long visage sérieux s’avança.
– Me voici, Cook, dit-il, et je te remercie pour ma place.
– Tu peux venir, Hugh Baddlesmere, et toi, Hal Masters, et toi aussi, Dicon de Rye. Cela suffira. Et maintenant, en route, au nom de Dieu, sans quoi il fera nuit avant que nous puissions les rejoindre.
Déjà la grand-voile et les voiles de beaupré étaient en place, tendues par une centaine de mains volontaires, et le vent s’y engouffra. Donnant de la bande, et frémissant d’ardeur comme un chien courant en liberté, la goélette se dirigea vers l’ouverture du port et se trouva bientôt en pleine mer. C’était une fameuse goélette que la Marie-Rose de Winchelsea qui, avec son hardi commandant, Cook Badding, mi-commerçant, mi-pirate, avait ramené au port plus d’un riche cargo capturé au milieu du pas de Calais, et payé par du sang plus que par de l’argent. En dépit de sa petite taille, sa grande vitesse et l’audace de son propriétaire avaient fait de son nom un synonyme de terreur tout au long des côtes françaises, et plus d’un Flamand passant dans cet étroit bras de mer avait épié avec anxiété le littoral du Kent, redoutant de voir soudain la maudite voile pourpre surchargée de son saint Christophe doré se détacher des falaises grises. Elle se trouvait déjà loin de la terre, avec le vent soufflant par bâbord, chaque pied de toile étant tendu, son étrave couverte d’écume, fendant les vagues à toute allure.
Cook Badding arpentait le pont, la tête haute et le port imposant, fixant tour à tour les voiles gonflées et, vers l’avant, le petit triangle blanc qui se détachait clairement sur le ciel bleu éclatant. Derrière eux se trouvaient les terres basses des marais de Camber, avec les promontoires de Rye et de Winchelsea et la ligne des falaises dans le fond. A bâbord arrière se dressaient les grands murs blancs de Folkestone et de Douvres et, plus loin, sur la ligne de l’horizon, le chatoiement grisâtre des falaises françaises vers lesquelles les fugitifs se dirigeaient.
– Par saint Paul, s’écria Nigel en regardant par-dessus les eaux houleuses, il me semble, maître Badding, que nous les rattrapons.
Le maître évalua la distance de son regard calme puis tourna les yeux vers le soleil couchant.
– Nous avons encore quatre heures de jour devant nous mais, si nous ne nous lançons pas à l’abordage avant la nuit, elle s’échappera car les nuits sont aussi noires que l’intérieur d’une gueule de loup et, si elle change de cap, je ne sais comment nous pourrons la retrouver.
– A moins que vous ne puissiez deviner vers quel port elle fait voile et l’atteindre avant elle.
– Bien pensé, mon petit maître ! Si les nouvelles sont destinées aux Français en dehors de Calais, alors Ambleteuse serait le plus près de Saint-Omer. Mais mes voiles gonflées font trois pas pour deux de ce lourdaud. Et, si le vent tient, nous aurons tout le temps, et même à reperdre. Et alors, archer ? Tu ne sembles plus aussi ardent maintenant que lorsque tu es monté sur ce bateau en me jetant à l’eau.
Aylward se tenait assis sur un skiff retourné sur le pont. Il gémissait péniblement et tenait son visage verdâtre entre les mains.
– Je te jetterais volontiers une fois de plus dans l’eau, si je pouvais à ce prix quitter ton maudit bateau. Ou, si tu veux ta revanche, je te serais reconnaissant de me jeter par-dessus bord car je ne suis qu’un poids inutile sur ce navire. Je n’aurais jamais cru que Samkin Aylward pourrait être rendu inoffensif par une heure d’eau salée. Maudit soit le jour où mon pied a quitté la bonne bruyère rouge de Crooksbury !
Cook Badding éclata de rire.
– Allons, ne prends pas cela à cœur, archer, car de meilleurs hommes que toi et moi ont gémi sur ce pont. Le prince fit cette traversée un jour sur mon bateau avec dix chevaliers choisis et je n’ai jamais vu plus tristes visages. Cependant, moins d’un mois après, ils avaient prouvé à Crécy qu’ils n’étaient point des êtres faibles. Et je gage que tu feras de même lorsque le temps viendra. Cale ta grosse tête sur les planches et, tout à l’heure, tout ira bien. Mais nous la rattrapons ! Nous la rattrapons à chaque coup de vent.
Il était évident, même pour un œil inexpérimenté comme celui de Nigel, que la Marie-Rose se rapprochait rapidement de l’autre bateau, lourd et trop large, qui balayait gauchement les vagues. En revanche le léger petit bateau de Winchelsea fonçait en sifflant et en laissant un bouillon d’écume derrière lui, tel un faucon cherchant le vent pour fondre sur un gros canard. Une demi-heure plus tôt, la Pucelle n’était qu’un petit coin de toile. Mais, à ce moment, ils pouvaient distinguer la coque noire, la forme des voiles et le bastingage. Une douzaine d’hommes au moins se tenaient sur le pont, et au scintillement des armes on comprenait qu’ils se préparaient à résister. Cook Badding se mit en devoir d’inspecter ses forces.
Il disposait d’un équipage de sept mariniers vigoureux et hardis qui l’avaient déjà soutenu dans plus d’une bagarre. Ils étaient armés de glaives courts, mais Cook Badding portait une arme qui lui était particulière, un marteau de maréchal-ferrant de vingt livres, dont le souvenir était encore vivace dans les Cinq Ports : il lui avait valu le surnom de « Pétard de Badding ». En plus de cela, il y avait l’ardent Nigel, le mélancolique Aylward, Black Simon qui avait la réputation d’une fine lame et trois archers, Baddlesmere, Masters et Dicon de Rye, tous vétérans des guerres de France. Le nombre de bras sur les deux bateaux devait être à peu près égal. Mais Badding, à contempler les visages résolus qui attendaient ses ordres, ne conçut aucune crainte sur le résultat de l’entreprise. Cependant, en lançant un coup d’œil à la ronde, il remarqua quelque chose qui lui parut plus redoutable que la résistance que l’ennemi pourrait leur opposer. Le vent qui avait faibli tomba soudain, si bien que les voiles pendirent lamentablement au-dessus des têtes. La bonace régnait tout autour d’eux jusqu’à l’horizon ; les vagues s’étaient calmées pour ne plus former qu’une mer d’huile sur laquelle dansaient les deux bateaux. Le grand bout-dehors de la Marie-Rose grinçait à chaque mouvement : la fine pointe tantôt s’élevait vers le ciel, tantôt redescendait vers l’eau d’une façon qui arrachait des grognements au malheureux Aylward. Ce fut en vain que Cook Badding tira sur les voiles pour les tendre, ce fut en vain qu’il tenta de capter le moindre souffle d’air ; en revanche, le capitaine français était un adroit matelot qui savait prendre le vent dès qu’il y en avait.
A la fin, même ces légers souffles s’éteignirent, et un ciel sans nuages s’étendit sur une mer lisse. Le soleil se couchait presque sur l’horizon derrière Dungeness Point et tout le ciel occidental était embrasé par l’astre couchant. Au milieu de cette immense beauté et dans la paix de la nature, les deux petites taches, l’une avec une voile blanche, l’autre avec une pourpre, montaient et descendaient doucement au gré des flots que le grand océan chassait dans la Manche. Elles étaient bien petites sur le sein brillant des eaux et cependant elles symbolisaient toutes les passions humaines !
L’œil expérimenté du marin lui annonça qu’il n’y aurait aucun vent à espérer avant la tombée de la nuit. Il regarda le français qui se trouvait à moins d’un quart de mille à l’avant et brandit le poing vers la rangée de têtes qu’on pouvait voir, appuyées au bastingage de la poupe. Quelqu’un agita un mouchoir blanc en signe de dérision et Cook Badding poussa un affreux juron.
– Par saint Léonard de Winchelsea ! Je frotterai bientôt mon flanc contre le sien ! Mettez le skiff à l’eau, mes amis, et deux d’entre vous au banc de nage ! Fixe bien le filin au mât, Will. Va dans la barque, Hugh, et je ferai le second. Si nous ployons suffisamment le dos, nous pourrons les avoir avant que la nuit les couvre.
La légère embarcation fut rapidement descendue sur le côté et l’autre bout du câble fixé au banc arrière, Cook Badding et ses camarades se mirent à nager comme s’ils voulaient rompre leurs avirons ; la petite goélette dansait légèrement sur les vagues. Mais un moment plus tard, un skiff plus grand était mis à l’eau sur le flanc du français et quatre nageurs vigoureux, entreprenaient de le faire avancer.
Lorsque la Marie-Rose avançait d’un yard, le français avançait de deux. Cook Badding se mit de nouveau en colère et brandit le poing. Il remonta à bord, le visage dégoulinant de sueur et assombri par la fureur.
– Malédiction ! Ils ont pris le meilleur sur nous. Je ne puis plus rien faire ! Sir John a perdu ses papiers car, maintenant que la nuit est proche, je ne vois plus le moyen de les rattraper.
Nigel, penché sur le bastingage, observait avec attention les faits et gestes des marins en invoquant alternativement saint Paul, saint Georges et saint Thomas qu’il suppliait de leur donner un peu du vent qui les conduirait jusqu’à leur ennemi. Il était silencieux, mais dans sa poitrine son cœur battait violemment. Son courage avait tenu tête à la mer et il avait l’esprit trop occupé pour penser à ce qui avait étendu Aylward sur le pont. Il n’avait jamais douté que Cook Badding arriverait à son but d’une façon ou d’une autre mais, lorsqu’il entendit ses dernières paroles découragées, il bondit et se planta, rouge de courroux, devant le marin.
– Par saint Paul, maître ! nous n’oserions plus jamais lever la tête, si nous ne tentions quelque chose encore. Accomplissons un exploit cette nuit sur mer ou alors ne revoyons jamais la terre, car nous ne pourrions trouver meilleur moyen de gagner un honorable avancement.
– Avec votre permission, mon petit maître, vous parlez comme un sot, fit le marin, revêche. Vous et tous ceux de votre sorte êtes comme des enfants avec l’eau bleue sous les pieds. Ne voyez-vous donc point qu’il n’y a pas de vent et que le français peut touer aussi vite que je le fais ? Que voulez-vous faire encore ?
Nigel désigna du doigt la petite embarcation attachée à la proue.
– Descendons-y tous, dit-il, et attaquons ce bateau, ou périssons honorablement dans l’entreprise.
Ces fières paroles trouvèrent leur écho dans les cœurs rudes et courageux autour de lui. Les archers, autant que les marins, poussèrent un long cri. Même Aylward se redressa avec un triste sourire sur son visage couleur de cendrée.
Mais Cook Badding secoua la tête.
– Je n’ai jamais rencontré un homme qui pût passer quelque part où je ne pouvais le suivre ! Mais, par saint Léonard ! voilà qui est pure folie et je serais sot de risquer mes hommes et mon bateau. Réfléchissez, mon petit maître, que le skiff ne peut contenir que cinq hommes, et encore il est chargé à avoir de l’eau jusqu’au plat-bord. Il y a quatorze hommes qui vous attendent là-bas et il vous faut monter le long du bastingage. Quelle chance auriez-vous ? Votre bateau perdu et vous à l’eau… voilà ce qui vous attend. Je ne permettrai pas à mes hommes de se lancer dans pareille entreprise, je vous le jure.
– Alors, maître Badding, vous me forcez à vous emprunter votre skiff, car, par saint Paul ! les papiers du bon Lord Chandos ne seront pas perdus aussi facilement. Et si personne ne veut m’accompagner, j’irai seul.
Le marin sourit à ces mots, mais le sourire mourut bientôt sur ses lèvres, lorsque Nigel, les traits figés comme s’ils eussent été d’ivoire, et les yeux durs et perçants comme des lames d’acier, tira sur la corde pour amener le skiff sous le bastingage. Il était clair qu’il allait faire ainsi qu’il l’avait dit. Au même moment Aylward souleva sa masse étendue sur le pont, se cramponna pendant un moment à la rambarde, puis se dirigea en titubant aux côtés de son maître.
– En voici un qui ira avec vous, dit-il, sans quoi il n’oserait plus jamais se montrer aux filles de Tilford. Allons, archers, laissons ces harengs salés mariner dans leur caque et risquons-nous sur la mer.
Les trois archers se rangèrent aussitôt à côté de leur camarade. C’étaient des hommes bronzés et barbus, relativement petits, comme l’étaient tous les Anglais de l’époque, mais hardis, forts et adroits dans le maniement des armes. Chacun d’eux tira une corde de sa poche et plia son grand arc afin de la fixer dans les encoches.
– Voilà, maître, nous vous suivons, dirent-ils en resserrant leur ceinture où pendait le glaive.
Mais déjà Cook Badding, emporté par le désir de se battre, avait rejeté les craintes et les doutes qui l’assombrissaient. Assister à une lutte sans pouvoir y prendre part était plus qu’il n’en pouvait supporter.
– Bon, qu’il en soit ainsi que vous le voulez ! dit-il. Et que saint Léonard nous vienne en aide car jamais je n’ai vu plus folle aventure. Mais elle en vaut la peine. Si nous la risquons, laissez-moi en prendre la direction car vous vous y connaissez autant en bateaux que moi en chevaux de guerre. Le skiff ne peut porter que cinq hommes et pas un de plus. Alors, qui vient ?
Tous avaient été gagnés par l’ardeur et pas un ne voulait rester en arrière. Badding saisit son marteau.
– Moi, j’y vais ! dit-il. Et vous aussi, messire, puisque c’est là votre idée. Puis il y a Black Simon, la meilleure lame des Cinq Ports. Deux archers peuvent se mettre aux avirons et il est possible qu’ils atteignent deux ou trois de ces Français avant que nous les accostions. Hugh Baddlesmere, et toi, Dicon de Rye, dans la barque avec nous !
– Quoi ? cria Aylward. Vous allez me laisser ici ? Moi qui suis le serviteur du jeune seigneur ? Malheur à l’archer qui se mettra entre moi et ce bateau !
– Non, Aylward, dit son maître. Je t’ordonne de rester, parce que tu es malade.
– Mais maintenant que les vagues se sont calmées, je suis redevenu moi-même. Non, mon bon seigneur, je vous prie de ne pas me laisser ici.
– Mais tu vas prendre la place d’un meilleur homme que toi, fit Badding. Car que sais-tu du maniement d’un bateau ? Assez de sottises, je te prie : la nuit va bientôt tomber. Arrière !
Aylward lança un regard dur vers le bateau français.
– Je traversais dix fois à la nage, aller et retour, l’étang de Frensham, dit-il. Cela m’étonnerait bien que je ne puisse aller jusque-là. Par les os de cette main, Samkin Aylward sera là aussi tôt que vous !
La petite embarcation, avec ses cinq occupants, s’éloigna du flanc de la goélette et se dirigea vers le français. Badding et un archer souquaient chacun sur des rames simples, le second archer se tenait à la proue tandis que Black Simon et Nigel étaient pelotonnés à la poupe, avec de l’eau qui leur clapotait tout juste au-dessus des coudes. Un cri de défi s’éleva du bateau français, où tous les hommes étaient accoudés à la rambarde, agitant le poing et leurs armes.
Le soleil était déjà descendu au niveau du Dungeness, et le soir commençait à jeter un faible voile sur le ciel et sur l’eau. Un profond silence régnait dans l’immensité de la nature, et l’on n’entendait d’autre son que le bouillonnement de l’eau provoqué par la plongée des rames et le glissement de la barque. Derrière eux, leurs camarades de la Marie-Rose se tenaient silencieux et immobiles, et suivaient leur progression.
Ils arrivèrent assez près pour avoir une bonne vue des Français. L’un d’eux était un gros homme basané avec une longue barbe noire. Il portait un bonnet rouge et une hache sur l’épaule. Il y avait encore dix autres hommes à l’air intrépide, tous bien armés, dont trois semblaient être de jeunes garçons.
– Essayons-nous de lancer une flèche ? demanda Hugh Baddlesmere. Ils sont bien à portée.
– Vous ne pouvez tirer qu’un par un, car vous n’avez pas d’appui pour le pied, répondit Badding. Avec un pied sur la proue et l’autre sur la traverse, vous serez en position. Fais ce que tu peux, et après nous nous rapprocherons.
L’archer balança dans la barque roulante avec l’adresse d’un homme qui a été entraîné sur la mer, car il était né et avait été élevé dans les Cinq Ports. Il ajusta soigneusement sa flèche, tira fortement et lâcha, mais au moment même où la barque plongeait, si bien que le trait se perdit dans l’eau. Un second passa par-dessus le bateau et un troisième alla se planter dans le flanc de la poupe. Puis, en une succession rapide – si rapide que, par moments, deux flèches se trouvaient en l’air en même temps –, il en tira une douzaine, dont la plupart tombèrent sur le pont. Un long cri s’éleva sur le bateau français et les têtes disparurent derrière le bastingage.
– Assez, cria Badding. Il y en a un de touché et peut-être deux. Rapprochez-vous, rapprochez-vous pour l’amour de Dieu, avant qu’ils se reprennent.
Lui-même et les autres se courbèrent sur leurs avirons, mais au même moment il y eut un sifflement dans l’air et l’on entendit un bruit sec comme celui d’une pierre frappant un mur. Baddlesmere porta les mains à la tête, gémit et tomba en avant dans l’eau en laissant une grosse traînée de sang à la surface. Un instant plus tard, le même crissement se fit entendre suivi d’un craquement de bois. Un gros et court carreau d’arbalète était profondément fiché dans la barque.
– Plus près ! Plus près ! tonna Badding en tirant sur sa rame. Saint Georges pour l’Angleterre ! Saint Léonard pour Winchelsea ! Plus près !
Mais l’arbalète fatale rendit de nouveau son bruit sec, et Dicon de Rye tomba à la renverse avec une flèche au travers de l’épaule.
– Dieu me vienne en aide ! Je ne puis plus ! dit-il.
Badding lui prit l’aviron des mains. Mais ce ne fut que pour faire virer la barque et retourner vers la Marie-Rose. L’attaque avait échoué.
– Eh quoi, maître matelot ? s’écria Nigel. Qu’est-ce donc qui nous arrête ? L’affaire va-t-elle se terminer ainsi ?
– Deux sur cinq mis hors de combat, répondit Badding, et ils sont au moins douze contre nous. Retournons à bord pour reprendre des hommes et élever un mantelet contre leurs carreaux car ils ont une arbalète qui frappe droit et fort. Mais il nous faut faire vite car la nuit tombe déjà.
Leur retraite avait été saluée par des cris de joie de la part des Français qui dansaient sur le pont en agitant sauvagement leurs armes au-dessus de leurs têtes. Mais avant même qu’ils aient fini de se réjouir, ils virent de nouveau le petit bateau qui quittait l’ombre projetée par la Marie-Rose. Il était muni à la proue d’un grand écran de bois destiné à protéger ses occupants contre les flèches. Sans une pause, il fonça sur l’ennemi. L’archer blessé avait été remonté à bord et Aylward aurait été autorisé à prendre sa place si Nigel avait pu le trouver sur le pont. Ainsi donc, le troisième archer, Hal Masters, avait sauté dans la barque avec un des matelots, Wat Finns de Hythe. Le cœur décidé à vaincre ou à mourir, les cinq hommes accostèrent le bateau français et sautèrent sur le pont. Au même instant, une grande masse de fer tomba sur le fond du skiff alors que leurs pieds venaient à peine de le quitter. Ils n’avaient plus d’espoir d’échapper que dans la victoire.
L’arbalétrier se tenait au pied du mât, son arme terrible à l’épaule, la corde d’acier tendue, vireton posé sur la noix. Il aurait au moins une vie.
Il visa pendant un moment – un peu trop long – hésitant entre un matelot et Badding, dont la stature massive lui parut une meilleure cible. Mais pendant cette seconde d’hésitation, la corde de Hal Masters vibra et sa longue flèche alla se planter dans la gorge de l’arbalétrier qui s’écroula sur le pont en déversant des flots de sang par la bouche.
Un moment plus tard, l’épée de Nigel et le marteau de Badding avaient fait chacun une victime et repoussé les assaillants. Les cinq hommes étaient sains et saufs sur le pont mais il leur était difficile de s’y maintenir. Les matelots français, des Bretons et des Normands, étaient de solides gaillards armés de haches et d’épées, de fiers combattants et des hommes courageux. Ils tournoyaient autour du petit groupe, attaquant de tous les côtés. Black Simon abattit le capitaine français à la barbe noire, mais au même moment une hache tomba et il s’écroula sur le pont, avec une blessure à la tête. Le matelot Wat de Hythe fut tué d’un coup de hache. Nigel fut assommé mais se releva dans un éclair et transperça de son épée l’homme qui l’avait frappé.
Badding, Masters l’archer et lui-même avaient été refoulés jusque contre le bastingage et, d’un instant à l’autre, ils allaient devoir céder devant le groupe qui les assaillait, lorsqu’une flèche, apparemment surgie des flots, vint frapper en plein cœur le Français le plus proche d’eux. Un instant plus tard, une embarcation accostait et quatre hommes de la Marie-Rose bondissaient sur le pont plein de sang. Dans une dernière poussée, les Français restants furent battus ou saisis par leurs adversaires. Neuf hommes étendus sur le pont ne prouvaient que trop bien à quel point l’attaque avait été violente et comme la résistance avait été désespérée.
Badding s’appuya haletant sur son marteau maculé de sang.
– Par saint Léonard ! s’exclama-t-il, j’ai bien cru que ce jeune seigneur allait être notre mort à tous. Dieu a voulu que vous arriviez tout juste à temps sans que je sache encore comment vous avez fait ! Mais, à ce qu’il me semble, il doit y avoir la main de cet archer là-dessous.
Aylward, toujours pâle du mal de mer dont il avait souffert et dégoulinant d’eau de mer de la tête aux pieds, avait été le premier du groupe à sauter sur le pont.
Nigel le regarda avec étonnement.
– Je te croyais à bord du bateau, Aylward, mais je ne t’y ai pas trouvé.
– C’est parce que je me trouvais dans l’eau, mon bon seigneur, et cela convient mieux à mon estomac que de me sentir dessus ! Lorsque vous êtes partis la première fois, j’ai nagé derrière vous car j’avais vu que la barque du français était attachée à une corde et j’ai songé que, pendant que vous les occuperiez, je pourrais la prendre. Je l’avais atteinte lorsque vous avez été repoussés. Je me suis alors caché derrière elle, dans l’eau, et j’ai dit des prières comme je ne l’ai jamais fait ! Puis vous êtes revenus et, comme personne ne me regardait, je me suis hissé dans la barque, j’ai coupé la corde, j’ai pris les rames que j’y ai trouvées et j’ai souqué ferme jusqu’au bateau afin d’y quérir du renfort.
– Par saint Paul, tu as agi avec sagesse, fit Nigel. Et je crois que de nous tous, tu es celui qui y a gagné le plus d’honneur aujourd’hui. Mais parmi tous ces hommes vivants ou morts, je ne vois personne qui ressemble au Furet Rouge dont Lord Chandos m’a fait la description, et qui nous a joué tant de tours dans le passé. Ce serait vraiment une malchance s’il avait pu malgré tout le mal que nous nous sommes donné se rendre en France sur un autre bateau.
– C’est ce que nous saurons bientôt, fit Badding. Accompagnez-moi et nous fouillerons tout le bâtiment jusqu’à la quille, avant qu’il puisse nous échapper.
Il se fit un mouvement rapide vers le pied du mât, où une écoutille permettait de descendre dans les entrailles du bateau, et les Anglais allaient l’atteindre lorsqu’une étrange apparition les cloua sur place. Une tête ronde en airain apparut dans l’ouverture carrée, aussitôt suivie de deux grosses épaules scintillantes.
Puis, lentement, la silhouette entière d’un homme en armure émergea sur le pont. Sa main gantée tenait une lourde masse d’acier qui resta levée tout le temps qu’il marcha sur ses ennemis. Dans le silence absolu qui régnait, on n’entendait que le bruit métallique de ses pas. On eût dit une mécanique inhumaine, sorte de robot, menaçant et terrible, progressant lentement, inexorablement.
Une soudaine vague de terreur envahit les matelots anglais. L’un d’eux tenta de passer derrière l’homme d’airain mais se trouva cloué sur la paroi par un geste rapide tandis que la lourde masse lui faisait sauter la cervelle. Les autres furent aussitôt saisis de panique et se précipitèrent vers l’arrière du bateau. Aylward lança une flèche mais sa corde était mouillée et le trait sonna lourdement contre le pectoral d’airain avant de rebondir et de plonger dans la mer. Masters frappa la tête d’airain de son épée mais la lame glissa sans même ébrécher le casque et une seconde plus tard l’archer était étendu sur le pont. Les marins se mirent à trembler devant cette terrible créature silencieuse et se resserrèrent vers la poupe, ayant perdu toute envie de se battre.
La lourde masse s’éleva de nouveau et l’homme s’avançait vers le groupe désemparé où les braves étaient embarrassés et encombrés par les faibles, lorsque Nigel se secoua et bondit en avant, l’épée à la main et un large sourire sur les lèvres.
Le soleil s’était couché et une longue bande rouge traversant le côté occidental du détroit variait rapidement vers le gris de la nuit. Au zénith, quelques étoiles commençaient à briller faiblement ; cependant la pénombre était assez claire encore pour permettre à un observateur de suivre la scène : la Marie-Rose s’élevait et retombait au gré des longues lames, le large bateau français avec son pont blanc maculé de sang et jonché de cadavres, le groupe d’hommes à la poupe, certains tentant d’avancer, les autres essayant de fuir.
Entre cette masse désordonnée et le mât, deux silhouettes : l’homme de métal brillant, la main levée, attentif, silencieux, immobile, et Nigel, tête nue et accroupi, le pied léger, l’œil tendu, le visage souriant tournant d’un côté puis de l’autre, la lame de son épée brillant comme un rayon de lumière lors des différentes passes qu’il essayait pour découvrir un point faible dans la coquille d’airain qui lui faisait face.
Il était clair que l’homme en armure abattrait son ennemi sans coup férir s’il arrivait à le coincer. Mais cela ne devait pas arriver. Le jeune homme sans armure n’était pas gêné et avait pour lui l’avantage de la rapidité dans les mouvements. En quelques pas rapides, il pouvait toujours se glisser d’un côté ou de l’autre et échapper ainsi à la masse maladroite. Aylward et Badding avaient bondi pour porter secours à Nigel, mais celui-ci leur avait crié de reculer, avec une telle autorité dans la voix que leurs armes étaient tombées à côté d’eux. Les yeux écarquillés et les traits figés, ils suivaient ce combat inégal.
A un certain moment, il sembla que c’en était fait du jeune écuyer car, en reculant pour échapper à son ennemi, il trébucha sur un des cadavres qui encombraient le pont et tomba à plat sur le dos. Mais il se fit rapidement tourner sur lui-même et évita de justesse la lourde masse qui s’écroulait sur lui. Bondissant aussitôt sur ses pieds, il entama le casque du Français en lui portant un violent coup en retour. Mais la masse tomba de nouveau et cette fois Nigel n’eut pas le temps de s’abriter. Son épée fut rabattue et il fut touché à l’épaule gauche. Il vacilla et, une nouvelle fois, la masse tournoya en l’air pour le clouer au sol.
Vif comme l’éclair, il comprit qu’il ne pourrait reculer hors de portée. Mais il pouvait se rapprocher. Il lâcha aussitôt son épée et se rua vers l’homme pour le saisir à la taille. La masse s’en trouva raccourcie et la poignée s’abattit sur la blonde tête nue. Alors, dans un effort désespéré et sous les cris de joie des spectateurs, Nigel fit basculer son adversaire et l’étendit sur le dos.
Il avait la tête qui tournait et il sentait ses sens l’abandonner, mais il avait déjà tiré son couteau de chasse et l’avait engagé dans l’ouverture du casque.
– Rendez-vous, messire, ordonna-t-il.
– Jamais ! Pas à des pêcheurs ni à des archers. Je suis un gentilhomme. Tuez-moi plutôt.
– Je suis moi aussi, un gentilhomme. Je vous fais quartier.
– Alors, messire, je me rends à vous.
Le couteau tomba sur le pont. Marins et archers se précipitèrent pour trouver Nigel à demi inconscient, étendu sur la face. Ils l’écartèrent et de quelques coups bien appliqués firent sauter le casque de leur ennemi, pour découvrir une tête aux traits fins surmontée d’une toison rouge. Nigel se redressa sur le coude :
– Vous êtes le Furet Rouge ? demanda-t-il.
– C’est ainsi que mes ennemis m’appellent, répondit le Français dans un sourire. Je me réjouis, messire, d’être tombé entre les mains d’un aussi vaillant gentilhomme.
– Je vous remercie, messire, fit Nigel faiblement. Je me réjouis, moi aussi, d’avoir rencontré un adversaire aussi débonnaire et j’aurai toujours en esprit le plaisir que j’ai eu de notre rencontre.
Ayant dit ces mots, il posa sa tête saignante sur le front d’airain de son ennemi et s’évanouit.
q