Chapitre 24 COMMENT NIGEL FUT RAPPELE AUPRES DE SON MAITRE
Ma douce Dame, écrivit Nigel d’une écriture qui exigeait un œil d’amoureuse pour être déchiffrée, durant le quatrième mercredi du carême, il se produisit une très noble rencontre entre quelques-uns de nos gens et de très valeureux chevaliers de ce pays, rencontre qui tourna, par la grâce de la Vierge, en une si belle joute qu’on ne peut de mémoire d’homme en retrouver de pareille. Grand honneur y fut gagné par le sieur de Beaumanoir et par un Germain nommé Croquart, avec qui j’espère avoir un mot lorsque je serai guéri, car c’est un homme excellent, toujours prêt à se présenter au combat ou à relever le vœu d’un autre. Pour ma part, j’avais espéré, avec l’aide de Dieu, accomplir la troisième action d’éclat qui m’eût permis de retourner auprès de vous. Mais il en fut tout autrement. Dès le début, je fus blessé et de si peu d’appoint pour mes compagnons que j’en ai le cœur bien lourd et que je crois y avoir perdu plus d’honneur que je n’en ai gagné. Je suis étendu ici depuis la fête de la Vierge, et j’y serai encore pour longtemps car je ne puis mouvoir un membre, sauf la main. Mais ne pleurez point, ô douce Dame : sainte Catherine a été notre amie puisque, en aussi peu de temps, elle m’a permis de courir deux aventures telles que celle de la capture du Furet Rouge et la prise du castel. Il ne me reste plus qu’un geste à accomplir et, dès que je serai guéri, je ne serai pas long à le chercher. Jusque-là, si mes yeux ne se peuvent poser sur vous, sachez que mon cœur est pour toujours à vos pieds. »
C’est ce qu’il écrivit de sa chambre du château de Ploërmel à la fin de cet été, et cependant il fallut qu’un autre été se passât avant que sa tête meurtrie fût guérie et que ses membres recouvrassent leur force d’antan. Ce fut avec désespoir qu’il apprit la rupture de la trêve et entendit parler de la bataille de Mauron, au cours de laquelle Sir Robert Knolles et Sir Walter Bentley écrasèrent le pouvoir grandissant de Bretagne, et où beaucoup des trente vainqueurs de Jocelyn trouvèrent leur fin. Lorsqu’il fut en possession de ses forces, il partit à la recherche du fameux Croquart, qui se prétendait toujours prêt, jour et nuit, à rencontrer n’importe quelle âme, avec n’importe quelle arme. Mais ce fut pour apprendre que, en essayant un nouveau cheval, le Germain avait été jeté dans un fossé et s’était rompu le cou. Dans ce même fossé périssait la dernière chance de Nigel d’accomplir rapidement la troisième action qui le libérerait de son vœu.
La paix régnait de nouveau sur toute la chrétienté car l’humanité était lasse des guerres. Il n’y avait que dans la lointaine Prusse, où les chevaliers Teutoniques livraient d’incessants combats contre les impies Lituaniens, qu’il pourrait assouvir le désir de son cœur, mais il fallait beaucoup d’argent et une haute renommée chevaleresque avant qu’un homme fût admis à participer à la croisade nordique. Et ainsi dix années devaient passer avant que Nigel pût porter les yeux sur les eaux de la Frisches Haff. Durant ce temps, il traîna son âme brûlante à travers les longues saisons dans les garnisons de Bretagne ; il fit visite au château de Grosbois pour dire au père de Raoul que son fils était mort en vaillant gentilhomme devant la porte de la Brohinière.
Et enfin, alors que l’espoir était presque éteint dans son cœur, un cavalier, par un glorieux matin de juillet, apporta une lettre au château de Vannes, dont Nigel était sénéchal. Elle ne contenait que quelques mots, brefs comme une sonnerie de trompette. Elle était de Chandos. Il avait besoin de son écuyer à ses côtés, car derechef son étendard flottait au vent. Il se trouvait à Bordeaux. Le prince allait partir aussitôt pour Bergerac, d’où il tenterait un grand raid à l’intérieur de la France. Cela ne se terminerait point sans bataille. Ils avaient envoyé un mot pour annoncer leur arrivée et le roi de France avait répondu qu’il se mettrait en peine pour les recevoir. Il fallait donc que Nigel se hâtât et, si l’armée était déjà en route, qu’il la rejoignît au plus vite. Chandos avait trois écuyers déjà, mais il serait très heureux de revoir le quatrième, car il avait beaucoup entendu parler de lui depuis leur séparation.
Le voyage de Vannes à Bordeaux souleva bien des difficultés. Les bateaux côtiers étaient quasi introuvables et il y avait toujours des vents qui soufflaient vers le nord alors que les cœurs vaillants ne demandaient qu’à aller vers le sud. Un mois s’était écoulé depuis que Nigel avait reçu la lettre, lorsqu’il se trouva sur le quai au bord de la Garonne, au milieu des barils de vin de Gascogne, aidant Pommers à descendre de l’appontement. Aylward lui-même ne pouvait avoir une plus mauvaise opinion sur la mer que le grand cheval jaune qui hennit joyeusement en poussant les naseaux dans la main tendue de son maître, lorsqu’il sentit la terre ferme sous ses sabots. A côté de lui, lui tapotant l’épaule en signe d’encouragement, se tenait Simon le Noir qui était resté sous l’étendard de Nigel, avec le fidèle Aylward.
L’armée était partie depuis un mois déjà, mais des nouvelles parvenaient quotidiennement en ville, des nouvelles que tout homme pouvait lire, car elles consistaient en un flot continu de chariots qui, chargés de butin pris dans le Sud de la France, franchissaient la grande porte de la route de Libourne. La ville était pleine de soldats de pied, car le prince n’avait emmené avec lui que les hommes montés. Le visage sombre et les yeux mélancoliques, ils regardaient défiler les chariots lourdement chargés, sur lesquels étaient entassés les soies, les velours, les tapisseries, les sculptures et les métaux précieux qui avaient fait l’orgueil de plus d’une demeure seigneuriale de la belle Auvergne ou du riche Bourbonnais.
Il ne faut pas croire que, dans ces guerres, l’Angleterre se trouvait seule en face de la seule France. Il faut savoir reconnaître la vérité. Deux provinces de France étaient devenues anglaises par des unions royales. Ainsi donc la Guyenne et la Gascogne fournissaient la plupart des vaillants soldats qui combattaient sous la bannière à croix rouge. Un pays aussi pauvre que l’Angleterre ne pouvait se permettre d’entretenir une grande armée outre-mer. Voilà pourquoi elle perdit la guerre contre la France, par suite du manque de forces pour poursuivre le combat. Le système féodal permettait de rassembler rapidement une armée à peu de frais, mais après quelques semaines, elle se dispersait assez vite. On ne pouvait la garder qu’au moyen d’un coffre bien garni. Il n’y avait point de ces coffres en Angleterre, et le roi se demandait toujours comment maintenir ses hommes sur le champ de bataille.
Mais la Guyenne et la Gascogne regorgeaient de chevaliers et d’écuyers toujours prêts à se rassembler pour une expédition contre la France. En y ajoutant les chevaliers anglais qui ne se battaient que pour l’honneur et quelques milliers de ces terribles archers payés à quatre pence par jour, cela constituait une armée avec laquelle il était possible de mener une courte campagne. Tel était l’ost du prince, fort de quelque huit mille hommes, qui se déplaçait à ce moment en un grand cercle dans le Sud de la France, laissant sur ses traces un pays ruiné et calciné.
Mais la France, même avec sa partie sud-ouest entre les mains des Anglais, était toujours une puissance redoutable, bien plus riche et plus peuplée que sa rivale. De simples provinces étaient si grandes qu’elles étaient plus fortes que nombre de royaumes. La Normandie au nord, la Bourgogne à l’est, la Bretagne à l’ouest et le Languedoc au sud étaient capables chacun d’équiper une puissante armée. C’est pourquoi le roi Jean, considérant de Paris ce raid insolent contre ses possessions, envoya en toute hâte des messagers à ses grands vassaux, ainsi qu’en Lorraine, en Picardie, en Auvergne, au Hainaut, dans le Vermandois, en Champagne et aux mercenaires germains au-delà de la frontière orientale, leur enjoignant de se rendre à bride abattue à Chartres, où ils devaient se grouper.
Dès le début de septembre, une grande armée s’y était formée, tandis que les Anglais, ignorant sa présence, saccageaient les villes et assiégeaient les châteaux, de Bourges à Issoudun en passant par Romorantin et en poussant même jusqu’à Vierzon et Tours. De semaine en semaine, il y eut de joyeuses escarmouches, des assauts contre des forteresses aux cours desquels il y eut beaucoup d’honneur à gagner, de chevaleresques rencontres avec des groupes de Français et enfin d’occasionnelles joutes lorsque de nobles champions s’offraient à risquer leur vie. Les maisons aussi étaient pillées parce qu’on y trouvait du vin et des femmes à profusion. Jamais ni les chevaliers ni les archers n’avaient participé à une expédition aussi agréable et aussi profitable. Ce fut donc le cœur haut et soutenu par la perspective de beaux jours à Bordeaux, les poches pleines d’argent, que l’armée tourna au sud de la Loire et reprit le chemin de la cité portuaire.
Mais cette plaisante promenade se transforma soudain en une guerre très sérieuse. Lorsque le prince se tourna vers le sud, il se rendit compte que tout ravitaillement avait été retiré de sa route. Il n’y avait ni avoine pour les chevaux ni nourriture pour les hommes. Deux cents chariots chargés de butin roulaient en tête de la colonne, mais les soldats affamés les auraient bientôt échangés pour autant de pain et de viande. Les troupes légères des Français les avaient précédés et avaient brûlé ou détruit tout ce qui pouvait leur servir. Pour la première fois aussi, le prince et ses hommes se rendirent compte qu’une puissante armée se déplaçait sur leur flanc gauche et se dirigeait vers le sud dans l’espoir de leur couper la retraite vers la mer. Durant la nuit, le ciel s’illuminait de leurs feux, et le soleil d’automne brillait d’un bout à l’autre de l’horizon sur les casques d’acier et les armes d’un ost puissant.
Désireux de mettre son butin en sûreté et comprenant que les troupes françaises étaient de loin supérieures en nombre aux siennes, le prince redoubla d’efforts pour tenter d’échapper. Mais ses chevaux étaient exténués et il n’arrivait plus qu’à grand-peine à maintenir l’ordre parmi ses hommes affamés. Quelques jours encore, et ils ne seraient même plus en état de se battre. Ainsi donc, lorsqu’il découvrit près du village de Maupertuis une position qu’une petite force avait des chances de pouvoir tenir, il renonça à tenter de dépasser ses poursuivants, et il fit face, comme un ours aux abois, toutes griffes dehors, l’œil en feu.
Sur ces entrefaites, Nigel, accompagné de Simon, d’Aylward et de quatre autres hommes d’armes de Bordeaux, se dirigeait en hâte vers le nord afin d’y rejoindre l’armée. Jusqu’à Bergerac, ils se trouvèrent en pays ami. Mais, à partir de là, ils progressèrent dans un paysage calciné, avec de nombreuses maisons sans toit, dont deux seules façades nues pointaient vers le ciel, des « mitres de Knolles » comme on les appela dans la suite, lorsque Sir Robert agit à sa guise dans ce pays. Pendant trois jours, ils se dirigèrent vers le nord, rencontrant de nombreux petits groupes de Français, mais ils étaient trop pressés de rejoindre l’armée pour s’arrêter à chercher l’aventure.
Enfin, après avoir dépassé Lusignan, ils commencèrent à croiser des fourrageurs anglais, des archers, montés pour la plupart, qui s’efforçaient de trouver du ravitaillement, soit pour l’armée, soit pour eux-mêmes. Nigel apprit par eux que le prince, ayant toujours Chandos à ses côtés, se dirigeait vers le sud et qu’il pourrait le rencontrer à moins d’une journée de marche. A mesure qu’il avançait, le nombre de ces traînards augmentait. Enfin il rejoignit un important groupe d’archers qui allait dans la même direction que lui. C’étaient des hommes auxquels leurs montures avaient fait défaut et qui avaient été laissés en arrière, mais qui se hâtaient afin de ne point manquer la grande bataille qui se préparait.
La petite troupe de Nigel se détacha bientôt de la colonne d’archers et poursuivit sa marche en direction de l’armée du prince. Ils suivirent un chemin étroit et sinueux à travers la grande forêt de Nouaillé et se trouvèrent devant une vallée marécageuse au fond de laquelle coulait un petit cours d’eau paresseux. Sur la rive opposée, des centaines de chevaux s’abreuvaient et derrière eux se trouvait une grande quantité de chariots. La troupe de Nigel les dépassa, et escalada une colline d’où un étrange spectacle s’offrit soudain.
Dans la vallée, le cours d’eau serpentait lentement, entre deux rives couvertes de vertes prairies. A un ou deux milles plus bas, on apercevait une grande quantité de chevaux sur la rive. C’étaient les palefrois de la cavalerie française et la fumée dégagée par une centaine de feux indiquait l’emplacement du camp du roi Jean. Devant le monticule sur lequel ils se trouvaient s’étendait la ligne anglaise, mais on y voyait peu de feux car, à part leurs chevaux, ils n’avaient rien à cuire. La droite de la ligne était appuyée sur la rivière et s’étirait sur un mille environ, jusqu’à la gauche qui était postée à l’orée d’un bois épais, interdisant toute attaque de flanc. Devant se trouvaient une haie épaisse et un terrain accidenté, coupé en son milieu par une petite route de campagne. Derrière la haie et sur tout le front de la position, des groupes d’archers étaient étendus dans l’herbe, sommeillant paisiblement sous les chauds rayons du soleil de septembre. D’un bout à l’autre flamboyaient les bannières et les fanions marqués aux devises de la chevalerie d’Angleterre et de Guyenne.
Nigel sentit un choc au cœur en voyant les insignes des grands capitaines, car lui aussi enfin pouvait arborer ses couleurs et ses armoiries en noble compagnie. Il y avait l’étendard de Jehan Grailly, à cinq coquilles d’argent disposées en sautoir sur la croix de sable, qui indiquait la présence du fameux soldat de Gascogne ; tout à côté flottait le lion de gueules du noble chevalier de Hainaut, le sieur Eustace d’Ambreticourt. Nigel, comme tous les guerriers d’Europe, n’ignorait pas ces deux écus, mais ils étaient entourés d’une quantité de lances munies de banderoles portant des meubles qui lui étaient inconnus, et il en déduisit qu’elles appartenaient à la division de Guyenne de l’année. Plus loin flottaient les célèbres fanions anglais : l’écarlate et l’or de Warwick, l’étoile d’argent d’Oxford, la croix d’or de Suffolk, l’azur et l’or de Willoughby et l’écarlate frangé d’or d’Audley. Au centre s’en trouvait un qui lui fit oublier tous les autres car, à côté même de la bannière royale d’Angleterre, surchargée de la devise du prince, flottait l’étendard à la pile de gueules sur champ d’or qui indiquait les quartiers de noblesse de Chandos.
A cette vue, Nigel éperonna son cheval pour arriver à cet endroit quelques minutes plus tard. Chandos, émacié par la faim et le manque de sommeil, mais dont le regard brûlait toujours du même feu ardent, se tenait près de la tente du prince, observant ce qu’on pouvait voir de l’armée française. Nigel sauta de son cheval et se trouvait presque à côté de son maître lorsque le rideau de voile qui pendait devant la tente royale fut violemment rejeté de côté, et Edouard, prince de Galles, parut.
Il ne portait pas d’armure mais de simples ornements noirs. Toutefois la dignité de son maintien et la colère qui lui soufflait le rouge au visage dénotaient en lui le chef et le prince. Sur ses talons parut un petit ecclésiastique aux cheveux blancs, vêtu d’une ample soutane écarlate, qui gesticulait dans un torrent de paroles.
– Pas un mot de plus, messire Cardinal ! s’écria le prince en colère. Je ne vous ai que trop écouté déjà et, par la grandeur de Dieu ! ce que vous me dites ne me plaît guère. Ecoutez, John, je voudrais votre conseil ! Quel est, croyez-vous, le message que messire cardinal de Périgord m’apporte de la part du roi de France ? Il me fait assavoir que, dans sa grande clémence, il laissera mon armée retourner librement à Bordeaux, à la condition que nous rendions tout ce que nous avons pris, que nous remettions toutes les rançons, et enfin que moi-même et cent nobles chevaliers d’Angleterre et de Guyenne nous nous constituions prisonniers. Qu’en pensez-vous, John ?
Chandos sourit.
– Les choses ne se font point de cette façon, dit-il.
– Mais, messire Chandos, s’écria le cardinal, je viens de montrer clairement au prince que c’est un scandale pour toute la chrétienté et une cause de gausserie pour les païens, que de voir deux grands fils de l’Eglise croiser ainsi le fer.
– Alors, priez le roi de France de s’en retirer.
– Mais, mon cher fils, vous rendez-vous compte que vous vous trouvez dans son pays et qu’il n’est aucun droit qui l’oblige à vous en laisser partir ainsi que vous y êtes venu ? Vous n’avez derrière vous qu’un petit ost – trois mille archers et cinq mille hommes d’armes tout au plus – et la plupart d’entre eux semblent souffrir grandement des privations en nourriture. Le roi, lui, a trente mille guerriers pour le soutenir, dont vingt mille sont des hommes d’armes expérimentés. Il serait bon, donc, que vous acceptiez des conditions raisonnables, tant que vous le pouvez.
– Mes respects au roi de France, messire Cardinal, et dites-lui que jamais l’Angleterre ne paiera une rançon pour moi. Mais il appert, messire Cardinal, que vous êtes bien renseigné sur notre nombre. Il me plairait de savoir comment un homme d’Eglise peut aussi bien interpréter une ligne de combat ! Mais j’ai remarqué que les chevaliers de votre maison avaient été autorisés à circuler librement dans notre camp. Je crains donc qu’en vous accueillant comme des messagers je n’aie en fait accordé asile à des espions. Que dites-vous, messire Cardinal ?
– Noble prince, comment pouvez-vous en conscience et dans le fond de votre cœur prononcer paroles aussi impies ?
– Il y a votre neveu à la barbe rousse, Robert de Duras, voyez-le là-bas compter et prier ! Holà, jeune seigneur ! Ecoutez ! Je viens de dire à votre oncle que j’avais en esprit que vous et vos compagnons aviez reporté notice de nos dispositifs au roi de France. Qu’avez-vous à dire ?
Le chevalier blêmit et baissa les yeux.
– Noble seigneur, articula-t-il péniblement, il se peut que j’aie répondu à quelques questions.
– Et comment votre honneur s’accommode-t-il de ces réponses, puisque nous vous avons fait confiance en vous acceptant dans la suite du cardinal ?
– Noble seigneur, s’il est vrai que je me trouve dans la suite du cardinal, je suis aussi vassal du roi Jean et chevalier de France. Je vous prie donc d’apaiser votre colère contre moi.
Le prince grinça des dents et ses yeux perçants traversèrent littéralement le jeune homme.
– Sur l’âme de mon père, j’ai grand-peine de ne vous point envoyer en terre ! Mais je vous promets que, si cet écu au griffon rouge paraît sur le champ de bataille demain et que vous y soyez fait prisonnier, votre tête ne restera plus longtemps sur vos épaules !
– En vérité, mon fils, que voilà un langage brutal ! s’écria le cardinal. Je vous donne ma parole que ni mon neveu Robert ni aucun autre membre de ma suite ne prendra part à la bataille. Je vous quitte maintenant, sire, et que Dieu vous ait en Sa sainte garde car il n’est point d’homme au monde qui soit en plus grand danger que vous et tous ceux qui vous entourent. Je vous conseille donc de passer la nuit en saints exercices qui vous prépareront à tout ce qui pourrait vous arriver.
Sur ce, le cardinal s’inclina et, suivi de toute sa maison, se retira vers l’endroit où ils avaient laissé leurs chevaux. Ils s’en retournèrent ensuite vers une proche abbaye.
Le prince fit brusquement demi-tour et rentra sous sa tente, mais Chandos, après avoir regardé autour de lui, tendit la main à Nigel pour l’accueillir avec chaleur.
– J’ai grandement entendu parler de vos nobles gestes, lui dit-il. Votre nom déjà s’élève au ciel de la chevalerie errante. Le mien n’a jamais brillé plus haut et n’avait même pas atteint ce point à votre âge.
Nigel rougit d’orgueil et de plaisir.
– En vérité, noble seigneur, je n’ai accompli que bien peu de chose. Mais maintenant que me voici de nouveau à vos côtés, j’espère apprendre à me dignement comporter, car où donc pourrais-je gagner plus d’honneur que sous votre bannière ?
– En vérité, Nigel, vous arrivez au bon moment. Je ne vois point comment nous pourrions quitter cet endroit sans passer par une grande bataille qui restera à jamais gravée dans la mémoire des hommes. Il ne me souvient d’aucun combat en France où ils se sont trouvés si puissants devant nous, ni nous aussi faibles. Nous n’y gagnerons que plus d’honneur. Je souhaiterais que nous eussions deux mille archers de plus. Mais je ne doute point que nous ne leur donnions beaucoup de mal devant qu’ils ne nous chassent de cet endroit. Avez-vous vu les Français ?
– Non, noble seigneur, j’arrive à l’instant.
– J’allais m’avancer pour longer leurs lignes et observer leur contenance. Venez donc avec moi avant que la nuit tombe. Allons voir ce que nous pouvons de leur ordre de bataille et de leurs dispositions.
Ce jour-là, il y avait un armistice entre les deux forces à la suite de la malencontreuse et inutile intervention du cardinal de Périgord. Ainsi donc, lorsque Chandos et Nigel eurent poussé leurs chevaux au-delà de la longue haie qui se trouvait devant leur front, ils découvrirent un grand nombre de petits groupes de chevaliers des deux armées qui se promenaient dans la plaine. La plupart de ces groupes étaient français, puisqu’il leur importait surtout de connaître les défenses anglaises. Et certains de leurs éclaireurs s’étaient avancés jusqu’à moins de trois cents pas de la haie d’où les piquets d’archers leur avaient sèchement ordonné de se retirer.
Chandos s’avança donc au milieu de ces cavaliers et, comme la plupart d’entre eux étaient d’anciens adversaires, on entendait des « Le bonjour, John ! » d’un côté et, de l’autre : « Ah, Raoul ! », « Ah, Nicolas ! », « Ah, Guichard ! » échangés entre ceux qui se croisaient. Un seul de ces cavaliers ne les salua pas. Le seigneur de Clermont était un homme épais, au visage rougeaud et qui portait sur son surcot une vierge d’azur sur un fond de rayons d’or, le même emblème que Chandos avait choisi pour ce jour. Le fier Français se précipita devant leurs pas.
– Et depuis quand donc, messire Chandos, dit-il avec chaleur, vous permettez-vous de porter mes armes ?
Chandos sourit.
– C’est sûrement vous qui portez les miennes, répondit-il. Car ce surcot fut brodé pour moi, il y a plus d’un an, par les bonnes sœurs de Windsor.
– Si ce n’était la trêve, je vous prouverais vite que vous n’avez point le droit de les porter.
– Alors, cherchez-les demain sur le champ de bataille, comme moi je chercherai les vôtres. Nous pourrons liquider cette question honorablement.
Mais le Français était coléreux et ne se laissait pas aisément apaiser.
– Vous, Anglais, ne pouvez rien inventer, et vous adoptez toujours pour vôtre ce que vous trouvez de bien chez les autres !
Ainsi grommelant et fulminant, il poursuivit son chemin tandis que Chandos, riant à gorge déployée, s’avançait dans la plaine.
La ligne même des Anglais était couverte par des arbres et des buissons qui la cachaient à l’ennemi. Lorsqu’ils les eurent dépassés, l’armée française s’étala clairement devant eux. Au centre de l’immense camp se trouvait une longue et haute tente de soie rouge avec à un bout les lys d’argent du roi de France et à l’autre l’oriflamme d’or, bannière de combat de la vieille France. Ils voyaient, tels des roseaux bordant un étang, et s’étendant aussi loin que l’œil pouvait porter, les bannières et pennons des larrons et fameux chevaliers, au-dessus desquels flottaient les étendards ducaux prouvant qu’ils avaient devant eux des troupes de toutes les provinces de France.
L’œil brillant de Chandos s’arrêta tour à tour sur les fiers insignes de Normandie, de Bourgogne, d’Auvergne, de Champagne, de Vermandois et de Berry, flottant dans les rayons du soleil couchant. Longeant lentement toute la ligne, il nota avec soin le camp des archers, la troupe des mercenaires allemands, le nombre des soldats de pied, les armes de tous les fiers vassaux et vavasseurs qui pouvaient révéler la force de chacun des points. Il chevaucha d’une aile à l’autre et même sur les flancs, se tenant toujours hors de portée des arbalètes. Puis, après avoir tout noté en esprit, et le cœur lourd de sombres pressentiments, il fit pivoter son cheval et retourna lentement vers les lignes anglaises.
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