CHAPITRE XII
Le Calvaire.--L'essor vers le Ciel.
«Il est de la plus haute importance que l'âme s'exerce beaucoup à l'AMOUR, afin que, se consommant rapidement, elle ne s'arrête guère ici-bas, mais arrive promptement à voir son Dieu face à face.»
S. JEAN DE LA CROIX.
«_Bien des pages de cette histoire ne se liront jamais sur la terre..._» Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus l'a dit; et nous le répétons forcément après elle. Il est des souffrances qu'il n'est pas permis, de révéler ici-bas; seul le Seigneur s'est jalousement réservé d'en découvrir le mérite et la gloire dans la claire vision qui déchirera tous les voiles...
Il fit «_déborder en l'âme de sa petite épouse les flots de tendresse infinie renfermés dans son Cœur divin_»: ce fut là le martyre d'amour que sa voix mélodieuse a si suavement chanté. Mais, «_s'offrir en victime à l'amour, ce n'est pas s'offrir aux douceurs, aux consolations_...» Thérèse l'éprouva, car le divin Maître la conduisit à travers les âpres sentiers de la douleur; et c'est seulement à son austère sommet qu'elle mourut VICTIME DE CHARITÉ.
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Nous avons vu combien fut grand le sacrifice de Thérèse lorsqu'elle quitta pour toujours son père, qui l'aimait si tendrement, et la maison de famille où elle avait été si heureuse; mais on pensera peut-être que ce sacrifice lui était bien adouci, puisqu'au Carmel elle retrouvait ses deux sœurs aînées, les chères confidentes de son âme: ce fut au contraire pour la jeune postulante l'occasion des plus sensibles privations.
La solitude et le silence étant rigoureusement gardés, elle ne voyait ses sœurs qu'à l'heure des récréations. Si elle eût été moins mortifiée, souvent elle aurait pu s'asseoir à leurs côtés; mais «_elle recherchait de préférence la compagnie des religieuses qui lui plaisaient le moins_»; aussi l'on pouvait dire qu'on ignorait si elle affectionnait ses sœurs plus particulièrement.
Quelque temps après son entrée, on la donna comme aide à Sœur Agnès de Jésus, sa «_Pauline_» tant aimée: ce fut une nouvelle source de sacrifices. Thérèse savait qu'une parole inutile est défendue et jamais elle ne se permit la moindre confidence. «O ma petite Mère! dira-t-elle plus tard, que j'ai souffert alors!... Je ne pouvais vous ouvrir mon cœur, et je pensais que vous ne me connaissiez plus!...»
Après cinq années de ce silence héroïque, Sœur Agnès de Jésus fut élue Prieure. Au soir de l'élection, le cœur de la «_petite Thérèse_» dut battre de joie, à la pensée que désormais elle pourrait parler à sa «_petite Mère_» en toute liberté, et, comme autrefois, épancher son âme dans la sienne; mais le sacrifice était devenu l'aliment de sa vie; si elle demanda une faveur, ce fut celle d'être considérée comme la dernière, d'avoir partout la dernière place. Aussi, de toutes les religieuses, ce fut elle qui vit sa Mère Prieure le plus rarement.
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Elle voulait vivre la vie du Carmel avec toute la perfection demandée par sa sainte Réformatrice. Bien que plongée dans une habituelle aridité, son oraison était continuelle. Un jour une novice entrant dans sa cellule s'arrêta, frappée de l'expression toute céleste de son visage. Elle cousait avec activité, et cependant semblait perdue dans une contemplation profonde.
«A quoi pensez-vous? lui demanda la jeune sœur.--Je médite le Pater, répondit-elle. C'est si doux d'appeler le bon Dieu _notre Père_!...» et des larmes brillaient dans ses yeux.
«Je ne vois pas bien ce que j'aurai de plus au ciel que maintenant, disait-elle une autre fois, je verrai le bon Dieu, c'est vrai; mais, pour être avec lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre.»
Une vive flamme d'amour la consumait. Voici ce qu'elle raconte elle-même:
«Quelques jours après mon offrande à l'_Amour miséricordieux_, je commençais au Chœur l'exercice du Chemin de la Croix, lorsque je me sentis tout à coup blessée d'un trait de feu si ardent que je pensai mourir. Je ne sais comment expliquer ce transport; il n'y a pas de comparaison qui puisse faire comprendre l'intensité de cette flamme. Il me semblait qu'une force invisible me plongeait tout entière dans le feu. Oh! quel feu! quelle douceur!»
Comme la Mère Prieure lui demandait si ce transport était le premier de sa vie, elle répondit simplement:
«Ma Mère, j'ai eu plusieurs transports d'amour, particulièrement une fois, pendant mon noviciat, où je restai une semaine entière bien loin de ce monde; il y avait comme un voile jeté pour moi sur toutes les choses de la terre. Mais je n'étais pas brûlée d'une réelle flamme, je pouvais supporter ces délices sans espérer de voir mes liens se briser sous leur poids; tandis que, le jour dont je parle, une minute, une seconde de plus, mon âme se séparait du corps... Hélas! je me retrouvai sur la terre, et la sécheresse, immédiatement, revint habiter mon cœur!»
Encore un peu, douce victime d'amour. La main divine a retiré son javelot de feu, mais la blessure est mortelle...
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Dans cette intime union avec Dieu, Thérèse acquit sur ses actes un empire vraiment remarquable; toutes les vertus s'épanouirent à l'envi dans le délicieux jardin de son âme.
Et qu'on ne croie pas que cette magnifique efflorescence de beautés surnaturelles grandit sans aucun effort.
«Il n'est point sur la terre de fécondité sans souffrance: souffrances physiques, angoisses privées, épreuves connues de Dieu ou des hommes. Lorsqu'à la lecture de la vie des Saints germent en nous les pieuses pensées, les résolutions généreuses, nous ne devons pas nous borner, comme pour les livres profanes, à solder un tribut quelconque d'admiration au génie de leurs auteurs; mais plus encore songer au prix dont, sans nul doute, ils ont payé le bien surnaturel produit par eux en chacun de nous[141].»
Et, si aujourd'hui «_la petite sainte_» opère dans les cœurs des transformations merveilleuses, si le bien qu'elle fait sur la terre est immense, on peut croire en toute vérité qu'elle l'a acheté au prix même dont Jésus a racheté nos âmes: la souffrance et la croix.
Une de ses moindres souffrances ne fut pas la lutte courageuse qu'elle entreprit contre elle-même, refusant toute satisfaction aux exigences de sa fière et ardente nature. Toute enfant, elle avait pris l'habitude de ne jamais s'excuser ni se plaindre; au Carmel, elle voulut être la petite servante de ses sœurs.
Dans cet esprit d'humilité, elle s'efforçait d'obéir à toutes indistinctement.
Un soir, pendant sa maladie, la communauté devait se réunir à l'ermitage du Sacré-Cœur pour chanter un cantique. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, déjà minée par la fièvre, s'y était péniblement rendue; elle y arriva épuisée et dut s'asseoir aussitôt. Une religieuse lui fit signe de se lever pour chanter le cantique. Sans hésiter, l'humble enfant se leva et, malgré la fièvre et l'oppression, resta debout jusqu'à la fin.
L'infirmière lui avait conseillé de faire tous les jours une petite promenade d'un quart d'heure dans le jardin. Ce conseil devenait un ordre pour elle. Un après-midi, une sœur, la voyant marcher avec beaucoup de peine, lui dit: «Vous feriez bien mieux de vous reposer, votre promenade ne peut vous être profitable dans de pareilles conditions, vous vous épuisez, voilà tout!--C'est vrai, répondit cette enfant d'obéissance, mais savez-vous ce qui me donne des forces?... Eh bien! _je marche pour un missionnaire_. Je pense que là-bas, bien loin, l'un d'eux est peut-être épuisé dans ses courses apostoliques; et, pour diminuer ses fatigues, j'offre les miennes au bon Dieu.»
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Elle donnait à ses novices de sublimes exemples de détachement:
Une année, pour la fête de la Mère Prieure, nos familles et les ouvriers du monastère avaient envoyé des gerbes de fleurs. Thérèse les disposait avec goût, quand une sœur converse lui dit d'un ton mécontent: «On voit bien que ces gros bouquets-là ont été donnés par votre famille; ceux des pauvres gens vont encore être dissimulés!» Un doux sourire fut la seule réponse de la sainte carmélite. Aussitôt, malgré le peu d'harmonie qui devait résulter du changement, elle mit au premier rang les bouquets des pauvres.
Pleine d'admiration devant une si grande vertu, la sœur alla s'accuser de son imperfection à la Révérende Mère Prieure, louant hautement la patience et l'humilité de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
Aussi, quand la «_Petite Reine_» eut quitté la terre d'exil pour le royaume de son Epoux, cette même sœur, pleine de foi en sa puissance, approcha son front des pieds glacés de la virginale enfant, lui demandant pardon de sa faute d'autrefois. Au même instant, elle se sentit guérie d'une anémie cérébrale qui, depuis de longues années, lui interdisait tout travail intellectuel, même la lecture et l'oraison mentale.
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Loin de fuir les humiliations, elle les recherchait avec empressement; c'est ainsi qu'elle s'offrit pour aider une sœur que l'on savait difficile à satisfaire; sa proposition généreuse fut acceptée. Un jour qu'elle venait de subir bien des reproches, une novice lui demanda pourquoi elle avait l'air si heureux. Quelle ne fut pas sa surprise en entendant cette réponse: «C'est que ma Sœur *** vient de me dire des choses désagréables. Oh! qu'elle m'a fait plaisir! Je voudrais maintenant la rencontrer afin de pouvoir lui sourire.» Au même instant cette sœur frappe à la porte, et la novice émerveillée put voir comment pardonnent les saints.
«Je planais tellement au-dessus de toutes choses, dira-t-elle plus tard, que je m'en allais fortifiée des humiliations.»
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A toutes ces vertus, elle joignait un courage extraordinaire. Dès son entrée, à quinze ans, sauf les jeûnes, on lui laissa suivre toutes les pratiques de notre règle austère. Parfois, ses compagnes du noviciat remarquaient sa pâleur et essayaient de la faire dispenser, soit de l'Office du soir ou du lever matinal; la vénérée Mère Prieure[142] n'accédait point à leurs demandes: «Une âme de cette trempe, disait-elle, ne doit pas être traitée comme une enfant, les dispenses ne sont pas faites pour elle. Laissez-la, Dieu la soutient. D'ailleurs, si elle est malade, elle doit venir le dire elle-même.»
Mais Thérèse avait ce principe qu'il «_faut aller jusqu'au bout de ses forces avant de se plaindre._» Que de fois elle s'est rendue à Matines avec des vertiges ou de violents maux de tête! «Je puis encore marcher, se disait-elle, eh bien, je dois être à mon devoir!» Et, grâce à cette énergie, elle accomplissait simplement des actes héroïques.
Son estomac délicat s'accommodait difficilement de la nourriture frugale du Carmel; certains aliments la rendaient malade; mais elle savait si bien le cacher que personne ne le soupçonna jamais. Sa voisine de table dit avoir, en vain, essayé de deviner quels étaient les mets de son goût. Aussi, les sœurs de la cuisine, la voyant si peu difficile, lui servaient invariablement les restes.
C'est seulement pendant sa dernière maladie, lorsqu'on lui ordonna de dire ce qui lui faisait mal, que sa mortification fut dévoilée.
«Quand Jésus veut qu'on souffre, disait-elle alors, il faut absolument en passer par là. Ainsi, pendant que ma sœur Marie du Sacré-Cœur (sa sœur Marie) était provisoire, elle s'efforçait de me soigner avec la tendresse d'une mère, et je paraissais bien gâtée! Pourtant que de mortifications elle me faisait faire! car elle me servait selon ses goûts, absolument opposés aux miens!»
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Son esprit de sacrifice était universel. Tout ce qu'il y avait de plus pénible et de moins agréable, elle s'empressait de le saisir comme la part qui lui était due; tout ce que Dieu lui demandait, elle le lui donnait, sans retour sur elle-même.
«Pendant mon postulat, dit-elle, il me coûtait beaucoup de faire certaines mortifications extérieures, en usage dans nos monastères; mais jamais je n'ai cédé à mes répugnances: il me semblait que le Crucifix du préau me regardait avec des yeux suppliants et me mendiait ces sacrifices.»
Sa vigilance était telle qu'elle ne laissait inobservés aucune des recommandations de sa Mère Prieure, aucun de ces petits règlements qui rendent la vie religieuse si méritoire. Une sœur ancienne, ayant remarqué sa fidélité extraordinaire sur ce point, la considéra dès lors comme une sainte.
Elle se plaît à dire qu'elle ne faisait pas de grandes pénitences: c'est que sa ferveur comptait pour rien celles qui lui étaient permises. Il arriva pourtant qu'elle fut malade pour avoir porté trop longtemps une petite croix de fer dont les pointes s'étaient enfoncées dans sa chair. «Cela ne me serait pas arrivé pour si peu de chose, disait-elle ensuite, si le bon Dieu n'avait voulu me faire comprendre que les macérations des saints ne sont pas faites pour moi, ni pour les petites âmes qui marcheront par la même voie d'enfance.»
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_Les âmes les plus chéries de mon Père_, disait un jour Nôtre-Seigneur à sainte Thérèse, _sont celles qu'il éprouve le plus; et la grandeur de leurs épreuves est la mesure de son amour_.» Thérèse était une de ces âmes les plus chéries de Dieu; et il allait mettre le comble à son amour en l'immolant dans un cruel martyre.
Nous connaissons l'appel du Vendredi-Saint, 3 avril 1896, où, suivant son expression, elle entendit «_comme un lointain murmure qui lui annonçait l'arrivée de l'Epoux_.» De longs mois, bien douloureux, devaient s'écouler encore avant cette heure bénie de la délivrance.
Le matin de ce Vendredi-Saint, elle sut si bien faire croire que son crachement de sang serait sans conséquence, que la Mère Prieure lui permit d'accomplir toutes les pénitences prescrites par la règle, ce jour-là. Dans l'après-midi, une novice l'aperçut nettoyant des fenêtres. Elle avait le visage livide et, malgré son énergie, semblait à bout de forces. La voyant si épuisée, cette novice qui la chérissait fondit en larmes, la suppliant de lui permettre de demander pour elle quelque soulagement. Mais sa jeune maîtresse le lui défendit expressément, disant qu'elle pouvait bien supporter une légère fatigue en ce jour où Jésus avait tant souffert pour elle.
Bientôt une toux persistante inquiéta la Révérende Mère. Elle soumit sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus à un régime fortifiant, et la toux disparut pour quelques mois.
«Vraiment, disait alors notre chère petite sœur, la maladie est une trop lente conductrice, _je ne compte que sur l'amour_.»
Fortement tentée de répondre à l'appel du Carmel d'Hanoï qui la demandait avec instances, elle commença une neuvaine au vénérable Théophane Vénard, dans le but d'obtenir sa complète guérison. Hélas! cette neuvaine devint le point de départ d'un état des plus graves.
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Après avoir, comme Jésus, _passé dans le monde en faisant le bien_; après avoir été oubliée, méconnue comme lui, notre petite sainte allait à sa suite gravir un douloureux Calvaire.
Habituée à la voir toujours souffrir, et cependant rester toujours vaillante, sa Mère Prieure, inspirée de Dieu sans doute, lui permit de suivre les exercices de communauté dont certains la fatiguaient extrêmement.
Le soir venu, l'héroïque enfant devait monter seule l'escalier du dortoir; s'arrêtant à chaque marche pour reprendre haleine, elle regagnait péniblement sa cellule, et y arrivait tellement épuisée qu'il lui fallait parfois--elle l'avoua plus tard--une heure pour se déshabiller. Et, après tant de fatigues, c'était sur sa dure paillasse qu'il lui fallait passer le temps du repos.
Aussi les nuits étaient-elles très mauvaises; et, comme on lui demandait si quelque secours ne lui était pas nécessaire dans ces heures de souffrance: «Oh! non, répondit-elle; je m'estime bien heureuse, au contraire, de me trouver dans une cellule assez retirée pour n'être pas entendue de mes sœurs. Je suis contente de souffrir seule; dès que je suis plainte et comblée de délicatesses, _je ne jouis plus_.»
Sainte enfant!... Quel empire aviez-vous donc acquis sur vous-même pour pouvoir dire en toute vérité ces sublimes paroles!... Ainsi, ce qui nous cause à nous tant de déplaisir: l'oubli des créatures, devenait votre jouissance!..... Ah! comme votre divin Epoux savait bien vous la ménager cette amère jouissance qui vous était si douce!
On lui faisait souvent des pointes de feu sur le côté. Un jour qu'elle en avait particulièrement souffert, elle se reposait dans sa cellule pendant la récréation. Elle entendit alors à la cuisine une sœur parler d'elle en ces termes: «Ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus va bientôt mourir; et je me demande vraiment ce que notre Mère en pourra dire après sa mort. Elle sera bien embarrassée, car cette petite sœur, tout aimable qu'elle est, n'a pour sur rien fait qui vaille la peine d'être raconté.»
L'infirmière qui avait tout entendu lui dit:
«Si vous vous étiez appuyée sur l'opinion des créatures, vous seriez bien désillusionnée aujourd'hui.
--L'opinion des créatures! ah! heureusement le bon Dieu m'a toujours fait la grâce d'y être absolument indifférente. Ecoutez une petite histoire qui a achevé de me montrer ce qu'elle vaut:
«Quelques jours après ma prise d'habit, j'allais chez notre Mère. Une sœur du voile blanc qui s'y trouvait dit en m'apercevant: «Ma Mère, vous avez reçu là une novice qui vous fait honneur! A-t-elle bonne mine! J'espère qu'elle suivra longtemps la règle!» J'étais toute contente du compliment, quand une autre sœur du voile blanc, arrivant à son tour, dit: «Mais, ma pauvre petite sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, que vous avez l'air fatigué! Vous avez une mine qui fait trembler; si cela continue vous ne suivrez pas longtemps la règle!...» Je n'avais pourtant que seize ans; mais cette petite anecdote me donna une expérience telle, que depuis je ne comptai plus pour rien l'opinion si variable des créatures.
--On dit que vous n'avez jamais beaucoup souffert?»
Souriant alors, et montrant un verre contenant une potion d'un rouge éclatant:
«Voyez-vous ce petit verre, dit-elle, on le croirait plein d'une liqueur délicieuse; en réalité, je ne prends rien de plus amer. Eh bien, c'est l'image de ma vie: aux yeux des autres, elle a toujours revêtu les plus riantes couleurs; il leur a semblé que je buvais une liqueur exquise; et c'était de l'amertume! Je dis, de l'amertume, et pourtant ma vie n'a pas été amère, car j'ai su faire ma joie et ma douceur de toute amertume.
--Vous souffrez beaucoup en ce moment, n'est-ce pas?
--Oui, mais je l'ai tant désiré!»
«Que nous avons de peine de vous voir tant souffrir, et de penser que peut-être vous souffrirez davantage encore», lui disaient ses novices.
--Oh! ne vous affligez pas pour moi, _j'en suis venue à ne plus pouvoir souffrir, parce que toute souffrance m'est douce_. D'ailleurs, vous avez bien tort de penser à ce qui peut arriver de douloureux dans l'avenir, c'est comme se mêler de créer! Nous qui courons dans la voie de l'amour, il ne faut jamais nous tourmenter de rien. Si je ne souffrais pas de minute en minute, il me serait impossible de garder la patience; mais je ne vois que le moment présent, j'oublie le passé et je me garde bien d'envisager l'avenir. Si on se décourage, si parfois on désespère, c'est parce qu'on pense au passé et à l'avenir. Cependant, priez pour moi: souvent, lorsque je supplie le Ciel de venir à mon secours, c'est alors que je suis Je plus délaissée!
--Comment faites-vous pour ne pas vous décourager dans ces délaissements?
--Je me tourne vers le bon Dieu, vers tous les saints, et je les remercie quand même; _je croîs qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance_... Mais ce n'est pas en vain que la parole de Job est entrée dans mon cœur: «Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui[143]!» Je l'avoue, j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré d'abandon; maintenant j'y suis, _le Seigneur m'a prise et m'a posée là_!»
«Mon cœur est plein de la volonté de Jésus, disait-elle encore; aussi, quand on verse quelque chose par-dessus, cela ne pénètre pas jusqu'au fond; c'est un rien qui glisse facilement, comme l'huile sur la surface d'une eau limpide. Ah! si mon âme n'était pas remplie d'avance, s'il fallait qu'elle le fût par les sentiments de joie ou de tristesse qui se succèdent si vite, ce serait un flot de douleur bien amer! mais ces alternatives ne font qu'effleurer mon âme; aussi je reste toujours dans une paix profonde que rien ne peut troubler.»
Pourtant son âme était enveloppée d'épaisses ténèbres: ses tentations contre la foi, toujours vaincues et toujours renaissantes, étaient là pour lui enlever tout sentiment de bonheur à la pensée de sa mort prochaine.
«Si je n'avais pas l'épreuve qu'il est impossible de comprendre, disait-elle, je crois que je mourrais de joie à la pensée de quitter bientôt cette terre.»
Le divin Maître voulait, par cette épreuve, achever de la purifier et lui permettre, non plus seulement de marcher à pas rapides, mais de voler dans sa _petite voie de confiance et d'abandon_. Ses paroles le prouvent à chaque instant:
«Je ne désire pas plus mourir que vivre; si le Seigneur m'offrait de choisir, je ne choisirais rien; je ne veux que ce qu'il veut; _c'est ce qu'il fait que j'aime_!
«Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souffrances de la maladie, si grandes soient-elles. Le bon Dieu m'a toujours secourue: il m'a aidée et conduite par la main dès ma plus tendre enfance... je compte sur Lui. La souffrance pourra atteindre les limites extrêmes, mais je suis sûre qu'il ne m'abandonnera jamais.»
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Une telle confiance devait exciter la fureur du démon qui, aux derniers moments, met en œuvre toutes ses ruses infernales pour essayer de semer le désespoir dans les cœurs.
«Hier soir, disait-elle à Mère Agnès de Jésus, je fus prise d'une véritable angoisse et mes ténèbres augmentèrent. Je ne sais quelle voix maudite me disait: «Es-tu sûre d'être aimée de Dieu? Est-il venu te le dire? Ce n'est pas l'opinion de quelques créatures qui te justifiera devant lui.»
«Il y avait longtemps que je souffrais de ces pensées lorsqu'on vint m'apporter votre billet vraiment providentiel. Vous me rappeliez, ma Mère, tous les privilèges de Jésus sur mon âme; et, comme si mon angoisse vous eût été révélée, vous me disiez que j'étais grandement chérie de Dieu, et à la veille de recevoir de sa main la couronne éternelle. Déjà le calme et la joie renaissaient dans mon cœur. Cependant je me dis encore: «C'est l'affection de ma petite Mère pour moi qui lui fait écrire ces paroles.» Immédiatement alors je fus inspirée de prendre le saint Evangile, et, l'ouvrant au hasard, mes yeux tombèrent sur ce passage que je n'avais jamais remarqué: «_Celui que Dieu a envoyé dit les mêmes choses que Dieu, parce qu'il ne lui a pas communiqué son esprit avec mesure._»[144]
«Je m'endormis ensuite tout à fait consolée. C'est vous, ma Mère, que le bon Dieu a envoyée pour moi, et je dois vous croire, puisque vous dites les mêmes choses que Dieu.»
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Dans le courant du mois d'août, elle resta plusieurs jours comme hors d'elle-même, nous conjurant de faire prier pour elle. Jamais nous ne l'avions vue ainsi. Dans cet état d'angoisse inexprimable, nous l'entendions répéter:
«Oh! comme il faut prier pour les agonisants! si l'on savait!
Une nuit, elle supplia l'infirmière de jeter de l'eau bénite sur son lit en disant:
«Le démon est autour de moi; je ne le vois pas, mais je le sens... il me tourmente, il me tient comme avec une main de fer pour m'empêcher de prendre le plus léger soulagement; il augmente mes maux afin que je me désespère... Et je ne puis pas prier! Je puis seulement regarder la Sainte Vierge et dire: Jésus! Combien elle est nécessaire la prière des Compiles: «_Procul recedant somnia, et noctium phantasmata!_ Délivrez-nous des fantômes de la nuit.»
«J'éprouve quelque chose de mystérieux, je ne souffre pas pour moi, mais pour une autre âme..... et le démon ne veut pas.»
L'infirmière, vivement impressionnée, alluma un cierge bénit et l'esprit de ténèbres s'enfuit pour ne plus revenir. Cependant notre petite sœur resta jusqu'à la fin dans de douloureuses angoisses.
Un jour, tandis qu'elle regardait le ciel, on lui fit cette réflexion:
«Bientôt vous habiterez au delà du ciel bleu; aussi avec quel amour vous le contemplez!»
Elle se contenta de sourire et dit ensuite à la Mère Prieure:
«Ma Mère, nos sœurs ne savent pas ma souffrance! En regardant le firmament d'azur, je ne pensais qu'à trouver joli ce ciel matériel; _l'autre m'est de plus en plus fermé..._ J'ai d'abord été affligée de la réflexion que l'on m'a faite, puis une voix intérieure m'a répondu: «_Oui, tu regardais le ciel par amour. Puisque ton âme est entièrement livrée à l'amour, toutes tes actions, même les plus indifférentes, sont marquées de ce cachet divin._» A l'instant j'ai été consolée.
En dépit des ténèbres qui l'enveloppaient tout entière, de temps en temps le Geôlier divin entrouvrait la porte de son obscure prison; c'était alors un transport d'abandon, de confiance et d'amour.
Se promenant un jour au jardin, soutenue par une de ses sœurs, elle s'arrêta devant le tableau ravissant d'une petite poule blanche tenant abritée sous ses ailes sa gracieuse famille. Bientôt ses yeux se remplirent de larmes, et, se tournant vers sa chère conductrice, elle lui dit: «Je ne puis rester davantage, rentrons vite...»
Et, dans sa cellule, elle pleura longtemps sans pouvoir articuler une seule parole. Enfin, regardant sa sœur avec une expression toute céleste, elle ajouta:
«Je pensais à Notre-Seigneur, à l'aimable comparaison qu'il a prise pour nous faire croire à sa tendresse. Toute ma vie, c'est cela qu'il a fait pour moi: _il m'a entièrement cachée sous ses ailes!_ Je ne puis rendre ce qui s'est passé dans mon cœur. Ah! le bon Dieu fait bien de se voiler à mes regards, de me montrer rarement et comme «_à travers les barreaux_[145]» les effets de sa miséricorde; je sens que je ne pourrais en supporter la douceur.»
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Nous ne pouvions nous résigner à perdre ce trésor de vertus, et, le 5 juin 1897, nous commençâmes une fervente neuvaine à Notre-Dame des Victoires, espérant qu'une fois encore elle relèverait par un miracle la _petite fleur_ de son amour. Mais elle nous fit la même réponse que le vénérable martyr Théophane, et nous dûmes accepter généreusement la perspective amère d'une prochaine séparation.
Au commencement de juillet, son état devint très grave, et on la descendit enfin à l'infirmerie.
Voyant sa cellule vide, et sachant qu'elle n'y remonterait jamais, Mère Agnès de Jésus lui dit:
«Quand vous ne serez plus avec nous, quelle peine j'aurai en regardant cette cellule!
--Pour vous consoler, ma petite Mère, vous penserez que je suis bien heureuse là-haut, et qu'une grande partie de mon bonheur, je l'ai acquis dans cette petite cellule; car, ajouta-t-elle en levant vers le ciel son beau regard profond, _j'y ai beaucoup souffert_; j'aurais été heureuse d'y mourir.»
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[Illustration: _D'après un phot. prise dans le jardin du monastère._
VUE GÉNÉRALE DU CARMEL DE LISIEUX]
[Illustration: L'infirmerie et la cellule de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus sont marquées d'une †. La première au rez-de-chaussée, la deuxième au premier étage.--La Servante de Dieu, le jour où elle pleura en voyant la petite poule blanche, se trouvait dans la prairie, au premier plan vers la gauche.
Au fond de ce cloître se trouve l'infirmerie de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus. Ou aperçoit le lit où elle mourut et le fauteuil qui fut a son usage pendant sa maladie.]
En entrant à l'infirmerie, le regard de Thérèse se tourna d'abord vers la Vierge miraculeuse que nous y avions installée. Il serait impossible de traduire l'expression de ce regard: «Que voyez-vous?» lui dit sa sœur Marie,--celle-là même qui, dans son enfance, fut témoin de son extase et lui servit aussi de mère.--Elle répondit:
«Jamais elle ne m'a paru si belle!... mais aujourd'hui c'est la statue; _autrefois, vous savez bien que ce n'était pas la statue...»_
Souvent depuis, l'angélique enfant fut consolée de la même manière. Un soir elle s'écria:
«Que je l'aime la Vierge Marie! Si j'avais été prêtre, que j'aurais bien parlé d'elle! On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable. _Elle est plus mère que reine!_ J'ai entendu dire que son éclat éclipse tous les saints, comme le soleil à son lever fait disparaître les étoiles. Mon Dieu! que cela est étrange! Une mère qui fait disparaître la gloire de ses enfants! Moi, je pense tout le contraire; je crois qu'elle augmentera de beaucoup la splendeur des élus... La Vierge Marie! comme il me semble que sa vie était simple!»
Et, continuant son discours, elle nous fit une peinture si suave, si délicieuse de l'intérieur de la sainte Famille, que nous en restâmes dans l'admiration.
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Une épreuve bien sensible l'attendait. Depuis le 16 août jusqu'au 30 septembre, jour bienheureux de sa communion éternelle, à cause de vomissements qui se produisaient sans cesse, il ne lui fut plus possible de recevoir la sainte Eucharistie. Le Pain des Anges! qui donc l'avait plus aimé que ce séraphin de la terre? Combien de fois, même en plein hiver de cette dernière année, après ses nuits de cruelles souffrances, la courageuse enfant se leva dès le matin, pour se rendre à la Table sainte! Elle ne croyait jamais acheter trop cher le bonheur de s'unir à son Dieu.
Avant d'être privée de cette nourriture céleste, Notre-Seigneur la visita souvent sur son lit de douleur. La communion du 16 juillet, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, fut particulièrement touchante. Pendant la nuit, elle composa le couplet suivant qui devait être chanté avant la communion:
Toi qui connais ma petitesse extrême, Tu ne crains pas de t'abaisser vers moi! Viens en mon cœur, ô Sacrement que j'aime; Viens en mon cœur... il aspire vers toi. Je veux, Seigneur, que ta bonté me laisse Mourir d'amour après cette faveur; Jésus! entends le cri de ma tendresse, Viens en mon cœur!
Le matin, au passage du Saint Sacrement, le pavé de nos cloîtres disparaissait sous les fleurs des champs et les roses effeuillées. Un jeune prêtre, devant célébrer, ce jour-là même, sa première Messe dans notre chapelle, porta le Viatique sacré à notre douce malade. Et sœur Marie de l'Eucharistie, dont la voix mélodieuse avait des vibrations célestes, chanta selon son désir:
Mourir d'amour, c'est un bien doux martyre, Et c'est celui que je voudrais souffrir. O Chérubins! accordez votre lyre, Car, je le sens, mon exil va finir...
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Divin Jésus, réalise mon rêve: Mourir d'amour!
Quelques jours après, la petite victime de Jésus se trouva plus mal; et, le 30 juillet, elle reçut l'Extrême-Onction. Toute radieuse elle disait alors:
«La porte de ma sombre prison est entr'ouverte, je suis dans la joie, surtout depuis que notre Père Supérieur m'a assuré que mon âme ressemble aujourd'hui à celle d'un petit enfant après le baptême.»
Sans doute, elle pensait s'envoler bien vite au milieu de la blanche phalange des Saints Innocents. Elle ne savait pas que deux mois de martyre la séparaient encore de sa délivrance.
Un jour, elle dit à la Mère Prieure:
«Ma Mère, je vous en prie, donnez-moi la permission de mourir... Laissez-moi offrir ma vie à telle intention...»
Et, comme cette permission lui était refusée:
«Eh bien, reprit-elle, je sais qu'en ce moment le bon Dieu désire tant _une petite grappe de raisin_, que personne ne veut lui offrir, qu'il va bien être obligé _de venir la voler..._ Je ne demande rien, ce serait sortir de ma voie d'abandon, je prie seulement la Vierge Marie de rappeler à son Jésus le titre de _Voleur_ qu'il s'est donné lui-même dans le saint Evangile, afin qu'il n'oublie pas de venir _me voler_.»
Un jour, on lui apporta une gerbe d'épis de blé. Elle en prit un tellement chargé de grains qu'il s'inclinait sur sa tige, et le considéra longtemps... puis elle dit à la Mère Prieure:
«Ma Mère, cet épi est l'image de mon âme: _le bon Dieu m'a chargée de grâces pour moi et pour bien d'autres!_.... Ah! je veux m'incliner toujours sous l'abondance des dons célestes, reconnaissant que tout vient d'en haut.»
Elle ne se trompait pas: oui, son âme était chargée de grâces... et qu'il semblait facile de distinguer l'Esprit de Dieu se louant lui-même par cette bouche innocente!
Cet Esprit de vérité n'avait-il pas déjà fait écrire à la grande Thérèse d'Avila:
«_Avec une humble et sainte présomption, que les âmes arrivées à l'union divine se tiennent en haute estime, qu'elles aient sans cesse devant les yeux le souvenir des bienfaits reçus et se gardent bien de croire faire acte a humilité en ne reconnaissant pas les grâces de Dieu. N'est-il pas clair qu'un souvenir fidèle des bienfaits augmente l'amour envers le bienfaiteur? Comment celui qui ignore les richesses dont il est possesseur pourra-t-il en faire part et les distribuer avec libéralité?_»
· · ·
Ce n'est pas la seule fois que _la petite Thérèse de Lisieux_ prononça des paroles véritablement inspirées.
Au mois d'avril 1895, alors qu'elle était très bien portante, elle fit cette confidence à une religieuse ancienne et digne de foi:
«Je mourrai bientôt; je ne vous dis pas que ce soit dans quelques mois; _mais, dans 2 ou 3 ans au plus: je le sens par ce qui se passe dans mon âme_.»
Les novices lui témoignaient leur surprise de la voir deviner leurs plus intimes pensées:
«Voici mon secret, leur dit-elle: je ne vous fais jamais d'observations sans invoquer la Sainte Vierge, je lui demande de m'inspirer ce qui doit vous faire le plus de bien; et moi-même je suis souvent étonnée des choses que je vous enseigne. Je sens simplement, en vous les disant, que je ne me trompe pas et que Jésus vous parle par ma bouche.»
Pendant sa maladie, une de ses sœurs venait d'avoir un moment de pénible angoisse, presque de découragement, à la pensée d'une inévitable et prochaine séparation. Entrant aussitôt après à l'infirmerie, sans rien laisser paraître de sa peine, elle fut bien surprise d'entendre notre sainte malade lui dire d'un ton sérieux et triste: «Il ne faudrait pas pleurer comme ceux qui n'ont pas d'espérance!»
Une de nos Mères, étant venue la visiter, lui rendait un léger service. «Que je serais heureuse, pensait-elle, si cet ange me disait: Au Ciel, je vous rendrai cela!»--Au même instant, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus se tournant vers elle, lui dit: «Ma Mère, _au Ciel je vous rendrai cela_!»
Mais le plus surprenant, c'est qu'elle paraissait avoir conscience de la mission pour laquelle le Seigneur l'avait envoyée ici-bas. Le voile de l'avenir semblait tombé devant elle; et, plus d'une fois, elle nous en révéla les secrets en des prophéties déjà réalisées:
«_Je n'ai jamais donné au bon Dieu que de l'amour, disait-elle, il me rendra de l'amour._--APRÈS MA MORT, JE FERAI TOMBER UNE PLUIE DE ROSES.»
Une Sœur lui parlait de la béatitude du ciel. Elle l'interrompit, disant: «Ce n'est pas cela qui m'attire...
--Quoi donc?
--Oh! c'est l'AMOUR! Aimer, être aimée, _et revenir sur la terre pour faire aimer l'_AMOUR.»
Un soir, elle accueillit Mère Agnès de Jésus avec une expression toute particulière de joie sereine:
«Ma Mère, quelques notes d'un concert lointain viennent d'arriver jusqu'à moi, et j'ai pensé que bientôt j'entendrai des mélodies incomparables; mais cette espérance n'a pu me réjouir qu'un instant; une seule attente fait battre mon cœur: _c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner!_
«_Je sens que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l'aime... de donner ma petite voie aux âmes._ JE VEUX PASSER MON CIEL A FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE. _Ce n'est pas impossible, puisqu'au sein même de la vision béatifique, les anges veillent sur nous. Non, je ne pourrai prendre aucun repos jusqu'à la fin du monde! Mais lorsque l'ange aura dit: «Le temps n'est plus[146]!» alors je me reposerai, je pourrai jouir, parce que le nombre des élus sera complet._
--Quelle petite voie voulez-vous donc enseigner aux âmes?
--Ma Mère, _c'est la voie de l'enfance spirituelle, c'est le chemin de la confiance et du total abandon_. Je veux leur indiquer les petits moyens qui m'ont si parfaitement réussi; leur dire qu'il n'y a qu'une seule chose à faire ici-bas: _jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifices, le prendre par des caresses! C'est comme cela que je l'ai pris, et c'est pour cela que je serai si bien reçue!_»
«Si je vous induis en erreur avec ma petite voie d'amour, disait-elle à une novice, ne craignez pas que je vous la laisse suivre longtemps. Je vous apparaîtrais bientôt pour vous dire de prendre une autre route; mais, si je ne reviens pas, croyez à la vérité de mes paroles: _on n'a jamais trop de confiance envers le bon Dieu, si puissant et si miséricordieux! On obtient de lui tout autant qu'on en espère!..._»
La veille de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel une novice lui dit:
«Si vous alliez mourir demain, après la communion, ce serait une si belle mort qu'elle me consolerait de toute ma peine, il me semble.»
Et Thérèse répondit vivement:
«Mourir après la communion! Un jour de grande fête! Non, il n'en sera pas ainsi: _les petites âmes ne pourraient pas imiter cela_. Dans ma petite voie, il n'y a que des choses très ordinaires; _il faut que tout ce que je fais, les petites âmes puissent le faire_.»
Elle écrivait encore à l'un de ses frères missionnaires:
«Ce qui m'attire vers la Patrie des cieux, c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer _d'une multitude d'âmes_ qui le béniront éternellement.»
Et une autre fois:
«Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l'Eglise et les âmes; je le demande à Dieu et je suis certaine qu'il m'exaucera. Vous voyez que, si je quitte déjà le champ de bataille, ce n'est pas avec le désir égoïste de me reposer. Depuis longtemps la souffrance est devenue mon ciel ici-bas; et j'ai du mal à concevoir comment il me sera possible de m'acclimater dans un pays où la joie règne sans aucun mélange de tristesse. Il faudra que Jésus transforme tout à fait mon âme, autrement je ne pourrais supporter les délices éternelles.»
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Oui, la souffrance était devenue son ciel sur la terre; elle lui souriait, comme nous sourions au bonheur.
«Quand je souffre beaucoup, disait-elle, quand il m'arrive des choses pénibles, désagréables, au lieu de prendre un air triste, j'y réponds par un sourire. Au début, je ne réussissais pas toujours; mais maintenant, c'est une habitude que je suis bien heureuse d'avoir contractée.»
Une de nos sœurs doutait de sa patience. Un jour, en la visitant, elle vit sur son visage une expression de joie céleste et voulut en savoir la cause.
«C'est parce que je ressens une très vive douleur, répondit Thérèse; je me suis toujours efforcée d'aimer la souffrance et de lui faire bon accueil.»
«Pourquoi êtes-vous si gaie ce matin?» lui demandait Mère Agnès de Jésus.
--C'est parce que j'ai eu deux petites peines; rien ne me donne de _petites joies_ comme les _petites peines_.»
Et une autre fois:
«Vous avez eu bien des épreuves aujourd'hui?
--Oui, mais... puisque je les aime!... J'aime tout ce que le bon Dieu me donne.
--C'est affreux ce que vous souffrez?
--Non, ce n'est pas affreux; une petite victime d'amour pourrait-elle trouver affreux ce que son Epoux lui envoie? Il me donne à chaque instant ce que je puis supporter; pas davantage; et si, le moment d'après, il augmente ma souffrance, il augmente aussi ma force.
«Cependant, je ne pourrais jamais lui demander des souffrances plus grandes, _car je suis trop petite_; elles deviendraient alors mes souffrances à moi, il faudrait que je les supporte toute seule; _et je n'ai jamais rien pu faire toute seule_.»
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Ainsi parlait au lit de mort cette vierge sage et prudente dont la lampe, toujours remplie de l'huile des vertus, brilla jusqu'à la fin.
Si l'Esprit-Saint nous dit au livre des Proverbes: «_La doctrine d'un homme se prouve par sa patience_»[147], celles qui l'ont entendue peuvent croire à sa doctrine, maintenant qu'elle l'a prouvée par une patience invincible.
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A chaque visite, le médecin nous témoignait son admiration: «Ah! si vous saviez ce qu'elle endure! Jamais je n'ai vu souffrir autant avec cette expression de joie surnaturelle. C'est un ange!» Et comme nous lui exprimions notre chagrin à la pensée de perdre un pareil trésor:--«Je ne pourrai la guérir, c'est une âme qui n'est pas faite pour la terre.»
Voyant son extrême faiblesse, il ordonnait des potions fortifiantes. Thérèse s'en attrista d'abord, à cause de leur prix élevé; puis elle nous dit:
«Maintenant je ne m'afflige plus de prendre des remèdes chers, car j'ai lu que sainte Gertrude s'en réjouissait en pensant que tout serait à l'avantage de nos bienfaiteurs, puisque Nôtre-Seigneur a dit: «_Ce que vous ferez au plus petit d'entre les miens, c'est à moi-même que vous le ferez._»[148]
«Je suis convaincue de l'inutilité des médicaments pour me guérir, ajoutait-elle; mais je me suis arrangée avec le bon Dieu pour qu'il en fasse profiter de pauvres missionnaires qui n'ont ni le temps, ni les moyens de se soigner.»
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Touché des prévenances de sa petite épouse, le Seigneur, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, l'entourait aussi de ses divines attentions: tantôt, c'étaient des gerbes fleuries envoyées par sa famille, tantôt un petit rouge-gorge qui venait sautiller sur son lit, la regardant d'un air de connaissance et lui faisant mille gentillesses.
«Ma Mère, disait alors notre enfant, je suis profondément émue des délicatesses du bon Dieu pour moi; à l'extérieur, j'en suis comblée... et cependant je demeure dans les plus noires ténèbres!... Je souffre beaucoup... oui, beaucoup! mais avec cela, _je suis dans une paix étonnante_: tous mes désirs ont été réalisés... je suis pleine de confiance.»
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Quelque temps après, elle racontait ce trait touchant:
«Un soir, à l'heure du grand silence, l'infirmière vint me mettre aux pieds une bouteille d'eau chaude et de la teinture d'iode sur la poitrine.
«J'étais consumée par la fièvre, une soif ardente me dévorait. En subissant ces remèdes, je ne pus m'empêcher de me plaindre à Nôtre-Seigneur: «Mon Jésus, lui dis-je, vous en êtes témoin, je brûle et l'on m'apporte encore de la chaleur et du feu! Ah! si j'avais, au lieu de tout cela, un demi-verre d'eau, comme je serais bien plus soulagée!... Mon Jésus! _votre petite fille a bien soif!_ Mais elle est heureuse pourtant de trouver l'occasion de manquer du nécessaire, afin de mieux vous ressembler et pour sauver des âmes.»
«Bientôt l'infirmière me quitta, et je ne comptais plus la revoir que le lendemain matin, lorsqu'à ma grande surprise elle revint quelques minutes après, apportant une boisson rafraîchissante: «Je viens de penser à l'instant que vous pourriez avoir soif, me dit-elle, désormais je prendrai l'habitude de vous offrir ce soulagement tous les soirs.» Je la regardai, interdite, et, quand je fus seule, je me mis à fondre en larmes. Oh! que notre Jésus est bon! Qu'il est doux et tendre! Que son cœur est facile à toucher!»
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Une des délicatesses du Cœur de Jésus, qui causèrent le plus de joie à sa petite épouse, fut celle du 6 septembre, jour où, par un fait tout providentiel, nous reçûmes une relique du vénérable Théophane Vénard. Plusieurs fois déjà, elle avait exprimé le désir de posséder quelque chose ayant appartenu à son bienheureux ami; mais, voyant qu'on n'y donnait pas suite, elle n'en parlait plus. Aussi son émotion fut grande quand la Mère Prieure lui remit le précieux objet; elle le couvrit de baisers et ne voulut plus s'en séparer.
Pourquoi donc chérissait-elle à ce point l'angélique missionnaire? Elle le confia à ses sœurs bien-aimées dans un entretien touchant:
«Théophane Vénard est _un petit saint_, sa vie est tout ordinaire. Il aimait beaucoup la Vierge Immaculée, il aimait beaucoup sa famille.»
Appuyant alors sur ces derniers mots:
«Moi aussi, j'aime beaucoup ma famille! Je ne comprends pas les saints qui n'aiment pas leur famille!... Pour souvenir d'adieu, je vous ai copié certains passages des dernières lettres qu'il écrivit à ses parents; ce sont mes pensées, mon âme ressemble à la sienne.»
Nous transcrivons ici cette lettre que l'on croirait sortie de la plume et du cœur de notre ange:
«Je ne trouve rien sur la terre qui me rende heureuse; mon cœur est trop grand, rien de ce qu'on appelle bonheur en ce monde ne peut le satisfaire. Ma pensée s'envole vers l'éternité, le temps va finir! Mon cœur est paisible comme un lac tranquille ou un ciel serein; je ne regrette pas la vie de ce monde: j'ai soif des eaux de la vie éternelle...
«Encore un peu et mon âme quittera la terre, finira son exil, terminera son combat. Je monte au ciel! Je vais entrer dans ce séjour des élus, voir des beautés que l'œil de l'homme n'a jamais vues, entendre des harmonies que l'oreille n'a jamais entendues, jouir de joies que le cœur n'a jamais goûtées... Me voici rendue à cette heure que chacune de nous a tant désirée! Il est bien vrai que le Seigneur choisit _les petits_ pour confondre les grands de ce monde. Je ne m'appuie pas sur mes propres forces, mais sur la force de Celui qui, sur la croix, a vaincu les puissances de l'enfer.
«Je suis une fleur printanière que le Maître du jardin cueille pour son plaisir. Nous sommes toutes des fleurs plantées sur cette terre et que Dieu cueille en son temps: un peu plus tôt, un peu plus tard... Moi, petite éphémère, je m'en vais la première! Un jour nous nous retrouverons dans le paradis et nous jouirons du vrai bonheur.»
SŒUR THÉRÈSE DE L'ENFANT-JÉSUS,
empruntant les paroles de l'angélique martyr Théophane Vénard.
Vers la fin de septembre, comme on lui rapportait quelque chose de ce qui avait été dit à la récréation, touchant la responsabilité de ceux qui ont charge d'âmes, elles se ranima un instant et prononça ces belles paroles:
«_Pour les petits, ils seront jugés avec une extrême douceur[149]!_» Il est possible de rester petit, même dans les charges les plus redoutables; et n'est-il pas écrit qu'à la fin «_le Seigneur se lèvera pour sauver tous les doux et les humbles de la terre[150]»? Il ne dit pas juger, mais sauver!_»
Cependant, le flot de la douleur montait de plus en plus. La faiblesse devint si excessive que, bientôt, la sainte petite malade en fut réduite à ne plus pouvoir faire, sans secours, le plus léger mouvement. Entendre parler près d'elle, même à voix basse, lui devenait une pénible souffrance; la fièvre et l'oppression ne lui permettaient pas d'articuler une seule parole, sans ressentir la plus extrême fatigue. En cet état pourtant, le sourire ne quitta pas ses lèvres. Un nuage passait-il sur son front? c'était la crainte de donner à nos sœurs un surcroît de peine. Jusqu'à l'avant-veille de sa mort elle voulut être seule la nuit. Cependant, son infirmière se levait plusieurs fois, malgré ses instances. En l'une de ses visites, elle la trouva les mains jointes et les yeux élevés vers le ciel.
«Que faites-vous donc ainsi? lui demanda-t-elle; il faudrait essayer de dormir.
--Je ne puis pas, ma sœur, je souffre trop! alors je prie.....
--Et que dites-vous à Jésus?
--Je ne lui dis rien, _je l'aime!_»
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«Oh! que le _bon Dieu est bon!_... s'écriait-elle parfois. Oui, il faut qu'il soit bien bon pour me donner la force de supporter tout ce que je souffre.»
Un jour elle dit à sa Mère Prieure:
«Ma Mère, je voudrais vous confier l'état de mon âme; mais je ne le puis, je suis trop émue en ce moment.»
Et, le soir, elle lui remit ces lignes, tracées au crayon, d'une main tremblante:
«O mon Dieu, que vous êtes bon pour la petite victime de votre amour miséricordieux! Maintenant même que vous joignez la souffrance extérieure aux épreuves de mon âme, je ne puis dire: «_Les angoisses de la mort m'ont environnée._»[151] Mais je m'écrie, dans ma reconnaissance: «_Je suis descendue dans la vallée des ombres de la mort, cependant, je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur._»[152]
«Quelques-unes croient que vous avez peur de la mort, lui dit sa _petite Mère_.
--Cela pourra bien arriver, je ne m'appuie jamais sur mes propres pensées, je sais combien je suis faible; mais je veux jouir du sentiment que le bon Dieu me donne maintenant; il sera toujours temps de souffrir du contraire.
«Monsieur l'Aumônier m'a dit: «Etes-vous résignée à mourir?» Je lui ai répondu: «Ah! mon Père, je trouve qu'il n'y a besoin de résignation que pour vivre..... pour mourir, c'est de la joie que j'éprouve.»
«Ne vous faites pas de peine, ma Mère, si je souffre beaucoup, et si je ne manifeste aucun signe de bonheur au dernier moment. Nôtre-Seigneur n'est-il pas mort Victime d'amour, et voyez quelle a été son agonie!...»
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Enfin, l'aurore du jour éternel se leva! C'était le jeudi, 30 septembre. Le matin, notre douce victime, parlant de sa dernière nuit d'exil, regarda la statue de Marie en disant:
«Oh! je l'ai priée avec une ferveur!... mais c'est l'agonie toute pure, sans aucun mélange de consolation...
«L'air de la terre me manque, quand est-ce que j'aurai l'air du Ciel?»
A deux heures et demie, elle se redressa sur son lit, ce qu'elle n'avait pu faire depuis plusieurs semaines, et s'écria:
«Ma Mère, le calice est plein jusqu'au bord! Non, je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de tant souffrir... Je ne puis m'expliquer cela que par mon désir extrême de sauver des âmes...»
Et quelque temps après:
«Tout ce que j'ai écrit sur mes désirs de la souffrance, oh! c'est bien vrai! _Je ne me repens pas de m'être livrée à l'amour._»
Elle répéta plusieurs fois ces derniers mots.
Et un peu plus tard:
«Ma Mère, préparez-moi à bien mourir.»
Sa vénérée Prieure l'encouragea par ces paroles:
«Mon enfant, vous êtes toute prête à paraître devant Dieu, parce que vous avez toujours compris la vertu d'humilité.»
Elle se rendit alors ce beau témoignage:
«Oui, je le sens, mon âme n'a jamais recherché que la vérité... oui, j'ai compris l'humilité du cœur!»
A quatre heures et demie, les symptômes de la dernière agonie se manifestèrent. Dès que notre angélique mourante vit entrer la communauté, elle la remercia par le plus gracieux sourire; puis tout entière à l'amour et à la souffrance, tenant le crucifix dans ses mains défaillantes, elle entreprit le combat suprême. Une sueur abondante couvrait son visage; elle tremblait... Mais, comme au sein d'une furieuse tempête le pilote à deux doigts du port ne perd pas courage, ainsi cette âme de foi, apercevant tout près le phare lumineux du rivage éternel, donnait vaillamment les derniers coups de rame pour atteindre le port.
Quand la cloche du monastère tinta l'Angélus du soir, elle fixa sur l'Etoile des mers, la Vierge immaculée, un inexprimable regard. N'était-ce pas le moment de chanter:
Toi, qui vins me sourire au matin de ma vie, Viens me sourire encor, Mère, voici le soir!
A sept heures et quelques minutes, notre pauvre petite martyre, se tournant vers sa Mère Prieure, lui dit:
«Ma Mère, n'est-ce pas l'agonie?... Ne vais-je pas mourir?...
--Oui, mon enfant, c'est l'agonie, mais Jésus veut peut-être la prolonger de quelques heures.»
Alors, d'une voix douce et plaintive:
«Eh bien... allons... allons... _oh! je ne voudrais pas moins souffrir!_»
Puis, regardant son crucifix:
«OH!... JE L'AIME!... MON DIEU, JE... VOUS... AIME!!!»
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Ce furent ses dernières paroles. Elle venait à peine de les prononcer qu'à notre grande surprise elle s'affaissa tout à coup, la tête penchée à droite, dans l'attitude de ces vierges martyres s'offrant d'elles-mêmes au tranchant du glaive; ou plutôt, comme une victime d'amour, attendant de l'Archer divin la flèche embrasée dont elle veut mourir...
Soudain elle se relève, comme appelée par une voix mystérieuse, elle ouvre les yeux et les fixe, brillants de paix céleste et d'un bonheur indicible, un peu au-dessus de l'image de Marie.
Ce regard se prolongea l'espace d'un _Credo_, et son âme bienheureuse devenue la proie de l'_Aigle divin_ s'envola dans les cieux....
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Cet ange nous avait dit quelques jours avant de quitter ce monde: «_La mort d'amour que je souhaite, c'est celle de Jésus sur la croix._» Son désir fut pleinement exaucé: les ténèbres, l'angoisse accompagnèrent son agonie. Cependant, ne pouvons-nous pas lui appliquer aussi la prophétie sublime de saint Jean de la Croix, touchant les âmes consommées dans la divine charité:
«_Elles meurent dans des transports admirables et des assauts délicieux que leur livre l'amour, comme le cygne dont le chant est plus mélodieux quand il est sur le point de mourir._ C'est ce qui faisait dire à David que «_la mort des justes est précieuse devant Dieu_»: car c'est alors que les fleuves de l'amour s'échappent de l'âme, et s'en vont se perdre dans l'océan de l'amour divin.»
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Aussitôt que notre blanche colombe eut pris son essor, la joie du dernier instant s'imprima sur son front; un ineffable sourire animait son visage. Nous lui mîmes une palme à la main; et les lis et les roses entourèrent la dépouille virginale de celle qui emportait au ciel la robe blanche de son baptême empourprée du sang de son martyre d'amour. Le samedi et le dimanche, une foule nombreuse et recueillie ne cessa d'affluer devant la grille du chœur, contemplant dans la majesté de la mort «_la petite reine_» toujours gracieuse, et lui faisant toucher par centaines: chapelets, médailles, et jusqu'à des bijoux.
Le 4 octobre, jour de l'inhumation, nous la vîmes entourée d'une belle couronne de prêtres; cet honneur lui était dû: elle avait tant prié pour les âmes sacerdotales! Enfin, après avoir été solennellement bénit, ce grain de froment précieux fut jeté dans le sillon par les mains maternelles de la sainte Eglise...
Et qui dira maintenant de combien d'épis mûrs il a porté le germe?... Une fois de plus, elle s'est réalisée magnifiquement la parole du divin Moissonneur: «_En vérité, je vous le dis, si le grain de blé étant tombé à terre ne vient à mourir, il demeure seul; mais s'il meurt, IL PORTE BEAUCOUP DE FRUITS.._»
[Illustration]
[Illustration: (Ce tableau représente fidèlement l'expression du visage et la pose de la tête de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, aussitôt après sa mort.)
Du monde elle a passé la fugitive image... À moi le Ciel!]
Des Anges, ce soir-la, dans l'ombre descendirent, Pour chercher une sœur et l'emporter aux Cieux; Sur leurs ailes d'azur, joyeux, ils la ravirent, Et l'Enfant-Dieu, Jésus, accourait devant eux.
Des Vierges étaient là, pour faire sa conquête, Et l'ardeur du triomphe en leurs yeux éclatait; Toutes la regardaient avec un air de fête, La Vierge Immaculée aussi lui souriait!...
Et, ses liens rompus, parut au milieu d'elles, Thérèse, belle et jeune, et d'un œil enflammé; Seule, elle avait le front orné de fleurs nouvelles, Plus brillantes que l'aube aux premiers jours de mai.
Cette épouse choisie, âme pure et sereine, Déjà pleine de jours, allait chercher au Ciel, Au Ciel impatient de la proclamer reine, De son ardent amour le salaire éternel...
· · ·
_Belle ROSE EFFEUILLÉE autrefois sur la terre, Nous courons à l'odeur de tes parfums si doux. Toi qui compris l'Amour, donne-nous ta lumière, Jette encor de Là-Haut tes pétales sur nous!_
APPENDICE
[Illustration]
«_Je vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux savants et aux sages, et que vous les avez révélées aux plus petits._»
LUC., x, 21.
PORTRAIT PHYSIQUE
DE
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
Nous trouvons dans le portrait que RIBEIRA nous a laissé de la _grande_ Thérèse de Jésus, les traits sous lesquels est fidèlement peinte la _petite_ Thérèse de l'Enfant-Jésus (sauf de légères modifications indiquées en italique):
«Elle était grande de taille et fort bien faite. Elle avait les yeux _pers_, les cheveux _blonds_, _les traits fins et réguliers_, les mains très belles. Son visage était d'une très belle coupe, bien proportionné, le teint de lis: il s'enflammait quand elle parlait de Dieu et lui donnait une beauté ravissante. Sa figure était ineffablement limpide, tout y respirait une paix céleste. Enfin tout paraissait parfait en elle. Sa démarche était pleine de dignité _en même temps gué de simplicité_ et de grâce; elle était si aimable, si paisible, qu'il suffisait de la voir et de l'entendre pour lui porter du respect et l'aimer.»
[Illustration]
Conseils et Souvenirs
Dans les entretiens de Thérèse avec ses novices, nous trouvons les plus précieux enseignements.
· · ·
Je me décourageais à la vue de mes imperfections, raconte l'une d'entre elles, Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit:
«Vous me faites penser au tout petit enfant qui commence à se tenir debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le haut d'un escalier pour retrouver sa maman, il lève son petit pied afin de monter la première marche. Peine inutile! il retombe toujours sans pouvoir avancer. Eh bien, soyez ce petit enfant; par la pratique de toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l'escalier de la sainteté, et ne vous imaginez pas que vous pourrez monter même la première marche! non; mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté. Du haut de cet escalier, il vous regarde avec amour. Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-même, et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son royaume où vous ne le quitterez plus. Mais, si vous cessez de lever votre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre.»
· · ·
«Le seul moyen de faire de rapides progrès dans la voie de l'amour, disait-elle encore, est celui de rester toujours bien petite; c'est ainsi que j'ai fait; aussi maintenant je puis chanter avec notre Père saint Jean de la Croix:
_Et m'abaissant si bas, si bas, Je m'élevai si haut, si haut, Que je pus atteindre mon but!..._»
· · ·
Dans une tentation qui me semblait insurmontable, je lui dis: «Cette fois, je ne puis me mettre au-dessus, c'est impossible.» Elle me répondit:
«Pourquoi cherchez-vous à vous mettre au-dessus? _passez dessous_ tout simplement. C'est bon pour les grandes âmes de voler au-dessus des nuages quand l'orage gronde; pour nous, nous n'avons qu'à supporter patiemment les averses. Tant pis si nous sommes un peu mouillées! Nous nous sécherons ensuite au soleil de l'amour.
«Je me rappelle à ce propos ce petit trait de mon enfance: un cheval nous barrait un jour l'entrée du jardin; on parlait autour de moi cherchant à le faire reculer; mais je laissai discuter, et passai tout doucement entre ses jambes... Voilà ce que l'on gagne à garder sa petite taille!»
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«Nôtre-Seigneur répondait autrefois à la mère des fils de Zébédée: «_Pour être à ma droite et à ma gauche, c'est à ceux à qui mon Père l'a destiné._»[153] Je me figure que ces places de choix, refusées à de grands saints, à des martyrs, seront le partage de petits enfants.
«David n'en fait-il pas la prédiction lorsqu'il dit que _le petit Benjamin présidera les assemblées_ (des saints)[154]?»
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«Vous avez tort de trouver à redire à ceci et à cela, de chercher à ce que tout le monde plie à votre manière de voir. Puisque nous voulons être de _petits enfants_, les petits enfants ne savent pas ce qui est le mieux, ils trouvent tout bien; imitons-les. D'ailleurs, il n'y a pas de mérite à faire ce qui est raisonnable.»
· · ·
«Mes protecteurs au ciel et mes privilégiés sont ceux qui l'ont volé, comme les saints Innocents et le bon larron. Les grands saints l'ont gagné par leurs œuvres; moi, je veux imiter les voleurs, je veux l'avoir par ruse, une ruse d'amour qui m'en ouvrira l'entrée, à moi et aux pauvres pécheurs. L'Esprit-Saint m'encourage, puisqu'il dit dans les proverbes: «_O tout petit! venez, apprenez de moi la finesse._»[155]
· · ·
«Que feriez-vous si vous pouviez recommencer votre vie religieuse?
--Il me semble que je ferais ce que j'ai fait.
--Vous n'éprouvez donc pas le sentiment de ce solitaire qui disait: «Quand même j'aurais vécu de longues années dans la pénitence, tant qu'il me restera un quart d'heure, un souffle de vie, je craindrai de me damner»?
--Non, je ne puis partager cette crainte, je suis trop petite pour me damner, _les petits enfants ne se damnent pas_.
--Vous cherchez toujours à ressembler aux petits enfants, mais dites-nous donc ce qu'il faut faire pour posséder l'esprit d'enfance? Qu'est-ce donc que rester petit?
--Rester petit, c'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, ne pas trop s'affliger de ses fautes; enfin, c'est ne point gagner de fortune, ne s'inquiéter de rien. Même chez les pauvres, tant que l'enfant est tout petit, on lui donne ce qui lui est nécessaire; mais, quand il a grandi, son père ne veut plus le nourrir et lui dit: «Travaille maintenant! tu peux te suffire à toi-même.» Eh bien! c'est pour ne pas entendre cela que je n'ai jamais voulu grandir, me sentant incapable de gagner _ma vie, la vie éternelle!_»
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Afin d'imiter notre angélique Maîtresse, je voulais ne pas grandir, aussi m'appelait-elle «_le petit enfant_». Pendant une retraite elle m'adressa ces délicieux billets:
«Ne craignez pas de dire à Jésus que vous l'aimez, même sans le sentir, c'est le moyen de le forcer à vous secourir, à vous porter comme un petit enfant trop faible pour marcher.
«C'est une grande épreuve de voir tout en noir, mais cela ne dépend pas de vous complètement, faites ce que vous pourrez pour détacher votre cœur des soucis de la terre, et surtout des créatures; puis, soyez sûre que Jésus fera le reste. Il ne pourra permettre que vous tombiez dans l'abîme. Consolez-vous, petit enfant, au ciel vous ne verrez plus _tout en noir_ mais _tout en blanc_. Oui, tout sera revêtu de la blancheur divine de notre Epoux, le Lis des vallées. Ensemble, nous le suivrons partout où il ira... Ah! profitons du court instant de la vie! faisons plaisir à Jésus, sauvons-lui des âmes par nos sacrifices. Surtout soyons petites, si petites que tout le monde puisse nous fouler aux pieds, sans même que nous ayons l'air de le sentir et d'en souffrir.»
«Je ne m'étonne pas des défaites du petit enfant; il oublie qu'étant aussi missionnaire et guerrier, il doit se priver de consolations par trop enfantines. Mais que c'est vilain de passer son temps à se morfondre, au lieu de s'endormir sur le Cœur de Jésus!
«Si la nuit fait peur au petit enfant, s'il se plaint de ne pas voir Celui qui le porte, _qu'il ferme les yeux_: c'est le seul sacrifice que Jésus lui demande. En se tenant ainsi paisible, la nuit ne l'effrayera pas, puisqu'il ne la verra plus; et bientôt le calme, sinon la joie, renaîtra dans son cœur.»
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Pour m'aider à accepter une humiliation, elle me fit cette confidence:
«Si je n'avais pas été acceptée au Carmel, je serais entrée dans un Refuge, pour y vivre inconnue et méprisée, au milieu des pauvres «repenties». Mon bonheur aurait été de passer pour telle à tous les yeux; et je me serais faite l'apôtre de mes compagnes, leur disant ce que je pense de la miséricorde du bon Dieu...
--Mais comment seriez-vous arrivée à cacher votre innocence au confesseur?
--Je lui aurais dit que j'avais fait dans le monde une confession générale et qu'il m'était défendu de la recommencer.»
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«Oh! quand je pense à tout ce que j'ai à acquérir!
--Dites plutôt _à perdre_! C'est Jésus-qui se charge de remplir votre âme, à mesure que vous la débarrassez de ses imperfections. Je vois bien que vous vous trompez de route; vous n'arriverez jamais au terme de votre voyage. Vous voulez gravir une montagne, et le bon Dieu veut vous faire descendre: il vous attend au bas de la vallée fertile de l'humilité.»
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«Il me semble que l'humilité c'est la vérité. Je ne sais pas si je suis humble, mais je sais que je vois la vérité en toutes choses.»
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«Vraiment, vous êtes une sainte!
--Non, je ne suis pas une sainte; je n'ai jamais fait les actions des saints: _je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces..._ Vous verrez au ciel que je dis vrai.
--Mais vous avez toujours été fidèle aux grâces divines, n'est-ce pas?
--Oui, _depuis l'âge de trois ans_, je n'ai rien refusé au bon Dieu. Cependant je ne puis m'en glorifier. Voyez comme ce soir le soleil couchant dore le sommet des arbres; ainsi mon âme vous apparaît toute brillante et dorée, parce qu'elle est exposée aux rayons de l'amour. Si le soleil divin ne m'envoyait plus ses feux, je deviendrais aussitôt obscure et ténébreuse.
--Nous voudrions aussi devenir toutes dorées, comment faire?
--Il faut pratiquer les petites vertus. C'est quelquefois difficile, mais le bon Dieu ne refuse jamais la première grâce qui donne le courage de se vaincre; si l'âme y correspond, elle se trouve immédiatement dans la lumière. J'ai toujours été frappée de la louange adressée à Judith: «_Vous avez agi avec un courage viril et votre cœur s'est fortifié._»[156] D'abord, il faut agir avec courage; puis le cœur se fortifie, et l'on marche de victoire en victoire.»
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Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus ne levait jamais les yeux au réfectoire, ainsi que le veut le règlement. Comme j'avais beaucoup de mal à m'y astreindre, elle composa cette prière qui me fut une révélation de son humilité, car elle y demande pour elle une grâce dont j'avais seule besoin:
«Jésus, vos deux petites épouses prennent la résolution de tenir les yeux baissés pendant le réfectoire, afin d'honorer et d'imiter l'exemple que vous leur avez donné chez Hérode. Quand ce prince impie se moquait de vous, ô Beauté infinie, pas une plainte ne sortait de vos lèvres, vous ne daigniez pas même fixer sur lui vos yeux adorables. Oh! sans doute, divin Jésus, Hérode ne méritait pas d'être regardé par vous; mais, nous qui sommes vos épouses, nous voulons attirer sur nous vos regards divins. Nous vous demandons de nous récompenser par ce regard d'amour, chaque fois que nous nous priverons de lever les yeux; et même, nous vous prions de ne pas nous refuser ce doux regard quand nous serons tombées, puisque nous nous en humilierons sincèrement devant vous.»
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Je lui confiais que je n'arrivais à rien; et je m'en décourageais.
«Jusqu'à l'âge de quatorze ans, me dit-elle, j'ai pratiqué la vertu sans en sentir la douceur; je désirais la souffrance, mais je ne pensais pas à en faire ma joie; c'est une grâce qui m'a été accordée plus tard. Mon âme ressemblait à un bel arbre dont les fleurs tombaient aussitôt qu'elles étaient écloses.
«Faites au bon Dieu le sacrifice de ne jamais cueillir de fruits. S'il veut que, toute votre vie, vous sentiez de la répugnance à souffrir, à être humiliée; s'il permet que toutes les fleurs de vos désirs et de votre bonne volonté tombent à terre sans rien produire, ne vous troublez pas. En un clin d'œil, au moment de votre mort, il saura bien faire mûrir de beaux fruits sur l'arbre de votre âme.
«Nous lisons dans l'Ecclésiastique: «_Il est tel homme manquant de force et abondant en pauvreté, et l'œil de Dieu l'a regardé en bien, et il l'a relevé de son humiliation, et il a élevé sa tête; beaucoup s'en sont étonnés et ont honore Dieu._
«_Confie-toi en Dieu et demeure à ta place, car il est facile au Seigneur d'enrichir tout d'un coup le pauvre. Sa bénédiction se hâte pour la récompense du juste, et en un instant rapide il fait fructifier ses progrès._»[157]
--Mais, si je tombe, on me trouvera toujours imparfaite, tandis qu'à vous, on vous reconnaît de la vertu?
--C'est peut-être parce que je ne l'ai jamais désiré... Mais, qu'on vous trouve toujours imparfaite, c'est ce qu'il faut, c'est là votre gain. Se croire soi-même imparfaite et trouver les autres parfaites, voilà le bonheur. Que les créatures vous reconnaissent sans vertu, cela ne vous enlève rien et ne vous rend pas plus pauvre; ce sont elles qui perdent en joie intérieure! Car il n'y a rien de plus doux que de penser du bien de notre prochain.
«Pour moi, j'éprouve une grande joie, non seulement quand on me trouve imparfaite, mais surtout, quand je sens que je le suis: au contraire, les compliments ne me causent que du déplaisir.»
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«Le bon Dieu a pour vous un amour particulier, puisqu'il vous confie d'autres âmes.
--Cela ne me donne rien, et je ne suis réellement que ce que je suis devant Dieu... Ce n'est pas parce qu'il veut que je sois son interprète près de vous qu'il m'aime davantage: il me fait plutôt votre petite servante. C'est pour vous et non pour moi qu'il m'a donné les charmes et les vertus qui paraissent à vos yeux.
«Je me compare souvent à une petite écuelle que le bon Dieu remplit de toutes sortes de bonnes choses. Tous _les petits chats_ viennent en prendre leur part; ils se disputent parfois à qui en aura davantage. Mais l'Enfant-Jésus est là qui guette! «_Je veux bien que vous buviez dans ma petite écuelle_, dit-il, _mais prenez garde de la renverser et de la casser!_»
«A vrai dire, il n'y pas grand danger, parce que je suis posée à terre. Pour les Prieures, ce n'est pas la même chose: étant placées sur des tables, elles courent beaucoup plus de périls. L'honneur est toujours dangereux.
«Ah! quel poison de louanges est servi journellement à ceux qui tiennent les premières places! Quel funeste encens! et comme il faut qu'une âme soit détachée d'elle-même pour n'en pas éprouver de mal!»
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«C'est une consolation pour vous de faire du bien, de procurer la gloire de Dieu. Que je voudrais me voir aussi privilégiée!
--Qu'est-ce que cela me fait que le bon Dieu se serve de moi, plutôt que d'une autre, pour procurer sa gloire? Pourvu que son règne s'établisse dans les âmes, peu importe l'instrument. D'ailleurs, il n'a besoin de personne.
«Je regardais, il y a quelque temps, la mèche d'une petite veilleuse presque éteinte. Une de nos sœurs y approcha son cierge; et, par ce cierge, tous ceux de la communauté se trouvèrent allumés. Je fis alors cette réflexion: «Qui donc pourrait se glorifier de ses œuvres? Ainsi, par la faible lueur de cette lampe, il serait possible d'embraser l'univers. Nous croyons souvent recevoir les grâces et les lumières divines par le moyen de cierges brillants; mais d'où ces cierges tiennent-ils leur flamme? Peut-être de la prière d'une âme humble et toute cachée, sans éclat apparent, sans vertu reconnue, abaissée à ses propres yeux, près de s'éteindre.
«Oh! que nous verrons de mystères plus tard! Combien de fois ai-je pensé que je devais peut-être toutes les grâces dont j'ai été comblée aux instances d'une petite âme que je ne connaîtrai qu'au ciel!
«C'est la volonté du bon Dieu qu'en ce monde les âmes se communiquent entre elles les dons célestes par la prière, afin que, rendues dans leur patrie, elles puissent s'aimer d'un amour de reconnaissance, d'une affection bien plus grande encore que celle de la famille la plus idéale de la terre.
«Là, nous ne rencontrerons pas de regards indifférents, parce que tous les saints s'entre-devront quelque chose.
«Nous ne verrons plus de regards envieux; d'ailleurs le bonheur de chacun des élus sera celui de tous. Avec les martyrs, nous ressemblerons aux martyrs; avec les docteurs, nous serons comme les docteurs; avec les vierges, comme les vierges; et de même que les membres d'une même famille sont fiers les uns des autres, ainsi le serons-nous de nos frères, sans la moindre jalousie.
«Qui sait même si la joie que nous éprouverons en voyant la gloire des grands saints, en sachant que, par un secret ressort de la Providence, nous y avons contribué, qui sait si cette joie ne sera pas aussi intense, et plus douce peut-être, que la félicité dont ils seront eux-mêmes en possession?
«Et, de leur côté, pensez-vous que les grands saints, voyant ce qu'ils doivent à de toutes petites âmes, ne les aimeront pas d'un amour incomparable? Il y aura là, j'en suis sûre, des sympathies délicieuses et surprenantes. Le privilégié d'un apôtre, d'un grand docteur, sera peut-être un petit pâtre; et l'ami intime d'un patriarche, un simple petit enfant. Oh! que je voudrais être dans ce royaume d'amour!»
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«Croyez-moi, écrire des livres de piété, composer les plus sublimes poésies, tout cela ne vaut pas le plus petit acte de renoncement. Cependant, lorsque nous souffrons de notre impuissance à faire le bien, notre seule ressource c'est d'offrir les œuvres des autres. Voilà le bienfait de la communion des Saints. Souvenez-vous de cette belle strophe du Cantique spirituel de notre Père saint Jean de la Croix:
_Revenez, ma colombe, Car le cerf blessé Apparaît sur le haut de la colline, Attiré par l'air de votre vol, et il y prend le frais._
«Vous le voyez, l'Epoux, _le Cerf blessé_ n'est pas attiré par _la hauteur_, mais seulement par l'_air_ du vol, et un simple coup d'aile suffit pour produire cette brise d'amour.»
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«La seule chose qui ne soit pas soumise à l'envie, c'est la dernière place; il n'y a donc que cette dernière place qui ne soit point vanité et affliction d'esprit. Cependant _la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir_[158]; et, parfois, nous nous surprenons à désirer ce qui brille. Alors, rangeons-nous humblement parmi les imparfaits, estimons-nous de petites âmes que le bon Dieu doit soutenir à chaque instant. Dès qu'il nous voit bien convaincues de notre néant, dès que nous lui disons: «_Mon pied a chancelé, votre miséricorde, Seigneur, m'a affermi_[159]», il nous tend la main; mais, si nous voulons essayer de faire quelque chose de grand, même sous prétexte de zèle, il nous laisse seules. Il suffit donc de s'humilier, de supporter avec douceur ses imperfections: voilà la vraie sainteté pour nous.»
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Je me plaignais un jour d'être plus fatiguée que mes sœurs, parce qu'en plus d'un travail commun j'en avais fait un autre qu'on ignorait. Elle me répondit:
«Je voudrais toujours vous voir comme un vaillant soldat qui ne se plaint pas de ses peines, qui trouve très graves les blessures de ses frères, et n'estime les siennes que des égratignures. Pourquoi sentez-vous à ce point cette fatigue? C'est parce que personne ne la connaît...
«La bienheureuse Marguerite-Marie ayant eu deux panaris, disait n'avoir vraiment souffert que du premier, parce qu'il ne lui fut pas possible de cacher le second qui devint ainsi l'objet de la compassion des sœurs.
«Ce sentiment nous est naturel: mais, c'est faire comme le vulgaire de désirer qu'on sache quand nous avons du mal.»
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«Il ne faut jamais croire, quand nous commettons une faute, que c'est par une cause physique, comme la maladie ou le temps; mais attribuer cette chute à notre imperfection sans jamais nous décourager. _Ce ne sont pas les occasions qui rendent l'homme fragile, mais elles montrent ce qu'il est._»[160]
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«Le bon Dieu n'a pas permis que notre Mère me dît d'écrire mes poésies à mesure que je les composais, et je n'aurais pas voulu le lui demander, de peur de faire une faute contre la pauvreté. J'attendais donc l'heure de temps libre, et ce n'était pas sans une peine extrême que je me rappelais, à huit heures du soir, ce que j'avais composé le matin.
«Ces petits riens sont un martyre, il est vrai; mais il faut bien se garder de le diminuer en se permettant, ou se faisant permettre, mille choses qui nous rendraient la vie religieuse agréable et commode.»
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Un jour que je pleurais, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit de m'habituer à ne pas laisser paraître ainsi mes petites souffrances, ajoutant que rien ne rendait la vie de communauté plus triste que l'inégalité d'humeur.
«Vous avez bien raison, lui répondis-je, je l'avais moi-même pensé, et désormais je ne pleurerai plus jamais qu'avec le bon Dieu; à lui seul je confierai mes peines, il me comprendra et me consolera toujours.» Elle reprit vivement:
«Pleurer devant le bon Dieu! gardez-vous d'agir ainsi. Vous devez paraître triste, bien moins encore devant lui que devant les créatures. Comment! ce bon Maître n'a pour réjouir son Cœur que nos monastères; il vient chez nous pour se reposer, pour oublier les plaintes continuelles de ses amis du monde; car le plus souvent sur la terre, au lieu de reconnaître le prix de la Croix, on pleure et on gémit; et vous feriez comme le commun des mortels?... Franchement, ce n'est pas de l'amour désintéressé. _C'est à nous de consoler Jésus, ce n'est pas à lui de nous consoler._
«Je le sais, _il a si bon cœur_ que, si vous pleurez, il essuiera vos larmes; mais ensuite il s'en ira tout triste, n'ayant pu se reposer en vous. Jésus aime les cœurs joyeux, il aime une âme toujours souriante. Quand donc saurez-vous _lui cacher vos peines_, ou lui dire en chantant que vous êtes heureuse de souffrir pour lui?
«Le visage est le reflet de l'âme, ajouta-t-elle, vous devez sans cesse avoir un visage calme et serein, comme un petit enfant toujours content. Lorsque vous êtes seule, agissez encore de même, parce que vous êtes continuellement en spectacle aux Anges.»
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Je voulais qu'elle me félicitât d'avoir pratiqué un acte de vertu héroïque à mes yeux; mais elle me dit:
«Qu'est ce petit acte de vertu, en comparaison de ce que Jésus a le droit d'attendre de votre fidélité? Vous devriez plutôt vous humilier de laisser échapper tant d'occasions de lui prouver votre amour.»
Peu satisfaite de cette réponse, j'attendais une occasion difficile, pour voir comment sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus s'y comporterait. Cette occasion se présenta bientôt. Notre Révérende Mère nous ayant demande un travail fatigant et sujet à mille contradictions, je me permis malicieusement de lui en augmenter la charge; mais je ne pus un seul instant la trouver en défaut; je la vis toujours gracieuse, aimable, ne comptant pas avec la fatigue. S'agissait-il de se déranger, de servir les autres? elle se présentait avec entrain. A la fin, n'y tenant plus, je me jetai dans ses bras et lui confiai les sentiments qui avaient agité mon âme.
«Comment faites-vous, lui dis-je, pour pratiquer ainsi la vertu, pour être constamment joyeuse, calme et semblable à vous-même?
--Je n'ai pas toujours fait ainsi, me répondit-elle, _mais depuis que je ne me recherche jamais, je mène la vie la plus heureuse qu'on puisse voir_.»
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«A la récréation plus qu'ailleurs, disait notre angélique Maîtresse, vous trouverez l'occasion d'exercer votre vertu. Si vous voulez en retirer un grand profit, n'y allez pas avec la pensée de vous récréer, mais avec celle de récréer les autres; pratiquez-y un complet détachement de vous-même. Par exemple, si vous racontez à l'une de vos sœurs une histoire qui vous semble intéressante, et que celle-ci vous interrompe pour vous raconter autre chose, écoutez-la avec intérêt, quand même elle ne vous intéresserait pas du tout, et ne cherchez pas à reprendre votre conversation première. En agissant ainsi, vous sortirez de la récréation avec une grande paix intérieure et revêtue d'une force nouvelle pour pratiquer la vertu; parce que vous n'aurez pas cherché à vous satisfaire, mais à faire plaisir aux autres. Si l'on savait ce que l'on gagne à se renoncer en toutes choses!...
--Vous le savez bien, vous; c'est ainsi que vous avez toujours fait?
--Oui, je me suis oubliée, j'ai tâché de ne me rechercher en rien.»
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«Il faut être mortifiée lorsqu'on nous sonne, lorsqu'on frappe à notre porte, jusqu'à ne pas faire un point de plus avant de répondre. J'ai pratiqué cela; et je vous assure que c'est une source de paix.»
Après cet avis, lorsque l'occasion se présentait, je me dérangeais promptement. Un jour, pendant sa maladie, elle en fut témoin et me dit:
«Au moment de la mort, vous serez bien heureuse de retrouver cela! Vous venez de faire une action plus glorieuse que si, par des démarches habiles, vous aviez obtenu la bienveillance du gouvernement pour les communautés religieuses, et que toute la France vous acclamât comme Judith!»
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Interrogée sur sa manière de sanctifier les repas, elle répondit:
«Au réfectoire, nous n'avons qu'une seule chose à faire: accomplir cette action si basse avec des pensées élevées. Je vous l'avoue, c'est souvent au réfectoire qu'il me vient les plus douces aspirations d'amour. Quelquefois, je suis forcée de m'arrêter en songeant que, si Nôtre-Seigneur était à ma place, devant les mets qui me sont servis, il les prendrait certainement... Il est bien probable que, pendant sa vie mortelle, il a goûté aux mêmes aliments; _il mangeait du pain, des fruits_...
«Voici mes petites rubriques enfantines:
«Je me figure être à Nazareth dans la maison de la sainte Famille. Si l'on me sert, par exemple, _de la salade, du poisson froid, du vin ou quelque autre chose qui a le goût fort, je l'offre au bon saint Joseph. A la sainte Vierge, je donne les portions chaudes, les fruits bien mûrs, etc.: et les mets des jours de fête, particulièrement la bouillie, le riz, les confitures, je les offre à l'Enfant-Jésus._ Enfin, lorsqu'on m'apporte un mauvais dîner, je me dis gaiement: _Aujourd'hui, ma petite fille, tout cela c'est pour toi!_»
Elle nous cachait ainsi sa mortification sous des dehors gracieux. Cependant, un jour de jeûne, où notre Révérende Mère lui avait imposé un soulagement, je la surpris assaisonnant d'absinthe cette douceur trop à son goût.
Une autre fois, je la vis boire lentement un exécrable remède.
«Mais dépêchez-vous donc, lui dis-je, buvez cela tout d'un trait!
--Oh! non; ne faut-il pas que je profite des petites occasions qui se rencontrent de me mortifier un peu, puisqu'il m'est interdit d'en chercher de grandes?»
C'est ainsi que, pendant son noviciat,--je l'ai su dans les derniers mois de sa vie--une de nos sœurs, ayant voulu rattacher son scapulaire, lui traversa en même temps l'épaule avec sa grande épingle, souffrance qu'elle endura plusieurs heures avec joie.
Une autre fois, elle me donna une preuve de sa mortification intérieure. J'avais reçu une lettre fort intéressante qu'on avait lue à la récréation en son absence. Le soir, elle me manifesta le désir de la lire à son tour et je la lui donnai. Quelque temps après, comme elle me rendait cette lettre, je la priai de me dire sa pensée au sujet d'une chose qui, particulièrement, avait dû la charmer. Elle parut embarrassée et me répondit enfin:
«Le bon Dieu m'en a demandé le sacrifice, à cause de l'empressement que j'ai témoigné l'autre jour; je ne l'ai pas lue...»
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Je lui parlais des mortifications des saints, elle me répondit: «Que Nôtre-Seigneur a bien fait de nous prévenir _qu'il y a plusieurs demeures dans la maison de son Père! Sans cela il nous l'aurait dit_[161]... Oui, si toutes les âmes appelées à la perfection avaient dû, pour entrer au ciel, pratiquer ces macérations, il nous l'aurait dit, et nous nous les serions imposées de grand cœur. Mais il nous annonce _qu'il y a plusieurs demeures dans sa maison_. S'il y a celle des grandes âmes, celles des Pères du désert et des martyrs de la pénitence, il doit y avoir aussi celle des petits enfants. Notre place est gardée là, si nous l'aimons beaucoup, Lui et notre Père céleste et l'Esprit d'amour.»
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«Autrefois, dans le monde, en m'éveillant le matin, je pensais à ce qui devait probablement m'arriver d'heureux ou de fâcheux dans la journée; et, si je ne prévoyais que des ennuis, je me levais triste. Maintenant, c'est tout le contraire: je pense aux peines, aux souffrances qui m'attendent; et je me lève d'autant plus joyeuse et pleine de courage, que je prévois plus d'occasions de témoigner mon amour à Jésus _et de gagner la vie de mes enfants_, puisque je suis mère des âmes. Ensuite je baise mon crucifix, je le pose délicatement sur l'oreiller tout le temps que je m'habille et je lui dis:
«Mon Jésus, vous avez assez travaillé, assez pleuré, pendant les trente-trois années de votre vie sur cette pauvre terre! Aujourd'hui, reposez-vous... C'est à mon tour de combattre et de souffrir.»
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Un jour de lessive je me rendais à la buanderie sans me presser, regardant en passant les fleurs du jardin. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus y allait aussi, marchant rapidement. Elle me croisa bientôt et me dit:
«Est-ce ainsi qu'on se dépêche quand on a des enfants à nourrir et qu'on est obligé de travailler pour les faire vivre?»
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«Savez-vous quels sont mes dimanches et jours de fête?... Ce sont les jours où le bon Dieu m'éprouve davantage.»
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Je me désolais de mon peu de courage, ma chère petite sœur me dit:
«Vous vous plaignez de ce qui devrait causer votre plus grand bonheur. Où serait votre mérite s'il fallait que vous combattiez seulement quand vous vous sentez du courage? Qu'importe que vous n'en ayez pas, pourvu que vous agissiez comme si vous en aviez! Si vous vous trouvez trop lâche pour ramasser un bout de fil, et que néanmoins vous le fassiez pour l'amour de Jésus, vous avez plus de mérite que si vous accomplissiez une action beaucoup plus considérable dans un moment de ferveur. Au lieu de vous attrister, réjouissez-vous donc de voir qu'en vous laissant sentir votre faiblesse, le bon Jésus vous ménage l'occasion de lui sauver un plus grand nombre d'âmes!»
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Je lui demandais si Nôtre-Seigneur n'était pas mécontent de moi en voyant toutes mes misères. Elle me répondit:
«Rassurez-vous, Celui que vous avez pris pour Epoux a certainement toutes les perfections désirables; mais, si j'ose le dire, il a en même temps une grande infirmité: _c'est d'être aveugle!_ et il est une science qu'il ne connaît pas: _c'est le calcul_. Ces deux grands défauts, qui seraient des lacunes fort regrettables dans un époux mortel, rendent le nôtre infiniment aimable.
«S'il fallait qu'il y vit clair et qu'il sût calculer, croyez-vous qu'en présence de tous nos péchés, il ne nous ferait pas rentrer dans le néant? Mais non, son amour pour nous le rend positivement aveugle!
«Voyez plutôt: Si le plus grand pécheur de la terre, se repentant de ses offenses au moment de la mort, expire dans un acte d'amour, aussitôt, sans calculer d'une part les nombreuses grâces dont ce malheureux a abusé, de l'autre tous ses crimes, il ne voit plus, il ne compte plus que sa dernière prière, et le reçoit sans tarder dans les bras de sa miséricorde.
«Mais, pour le rendre ainsi aveugle et l'empêcher de faire la plus petite addition, il faut savoir le prendre par le cœur; c'est là son côté faible...»
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Je lui avais fait de la peine, et j'allais lui demander pardon. Elle parut très émue et me dit:
«Si vous saviez ce que j'éprouve! Je n'ai jamais aussi bien compris avec quel amour Jésus nous reçoit quand nous lui demandons pardon après une faute! Si moi, sa pauvre petite créature, j'ai senti tant de tendresse pour vous, au moment où vous êtes revenue à moi, que doit-il se passer dans le cœur du bon Dieu quand on revient vers lui!... Oui, certainement, plus vite encore que je ne viens de le faire, il oubliera toutes nos iniquités pour ne plus jamais s'en souvenir... Il fera même davantage: il nous aimera plus encore qu'avant notre faute!...»
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J'avais une frayeur extrême des jugements de Dieu; et, malgré tout ce qu'elle pouvait me dire, rien ne la dissipait. Je lui posai un jour cette objection: «On nous répète sans cesse que Dieu trouve des taches dans ses anges, comment voulez-vous que je ne tremble pas?» Elle me répondit:
«Il n'y a qu'un moyen pour forcer le bon Dieu à ne pas nous juger du tout, c'est de se présenter devant lui les mains vides.
--Comment cela?
--C'est tout simple: ne faites aucune réserve, donnez vos biens à mesure que vous les gagnez. Pour moi, si je vis jusqu'à quatre-vingts ans, je serai toujours aussi pauvre; je ne sais pas faire d'économies: tout ce que j'ai, je le dépense aussitôt pour acheter des âmes.
«Si j'attendais le moment de la mort pour présenter mes petites pièces et les faire estimer à leur juste valeur, Nôtre-Seigneur ne manquerait pas d'y découvrir de l'alliage que j'irais certainement déposer en purgatoire.
«N'est-il pas raconté que de grands saints, arrivant au tribunal de Dieu les mains chargées de mérites, s'en vont quelquefois dans ce lieu d'expiation, parce que toute justice est souillée aux yeux du Seigneur?
--Mais, repris-je, si Dieu ne juge pas nos bonnes actions, il jugera nos mauvaises, et alors?
--Que dites-vous là? Nôtre-Seigneur est la Justice même; s'il ne juge pas nos bonnes actions, il ne jugera pas nos mauvaises. Pour les victimes de l'amour, il me semble qu'il n'y aura pas de jugement; mais plutôt que le bon Dieu se hâtera de récompenser, par des délices éternelles, son propre amour qu'il verra brûler dans leur cœur.
--Pour jouir de ce privilège, croyez-vous qu'il suffise de faire l'acte d'offrande que vous avez composé?
--Oh! non, les paroles ne suffisent pas... Pour être véritablement victime d'amour, il faut se livrer totalement. _On n'est consumé par l'amour qu'autant qu'on se livre à l'amour._»
· · ·
Je me repentais amèrement d'une faute que j'avais commise. Elle me dit:
«Prenez votre crucifix et baisez-le.»
Je lui baisai les pieds.
«Est-ce ainsi qu'une enfant embrasse son Père? Bien vite, passez vos mains autour de son cou et baisez son visage...»
J'obéis.
«Ce n'est pas tout, il faut se faire rendre ses caresses.»
Et je dus poser le crucifix sur chacune de mes joues; alors, elle me dit:
«C'est bien, maintenant tout est pardonné!»
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«Quand on me fait un reproche, lui disais-je, j'aime mieux l'avoir mérité que d'être accusée à tort.
--Moi, je préfère être accusée injustement, parce que je n'ai rien à me reprocher, et j'offre cela au bon Dieu avec joie; ensuite, je m'humilie à la pensée que je serais bien capable de faire ce dont on m'accuse.
«Plus vous avancerez, moins vous aurez de combats, ou plutôt vous les vaincrez avec plus de facilité, parce que vous verrez le bon côté des choses. Alors votre âme s'élèvera au-dessus des créatures. Tout ce qu'on peut me dire maintenant me laisse absolument indifférente, parce que j'ai compris le peu de solidité des jugements humains.
«Quand nous sommes incomprises et jugées défavorablement, ajouta-t-elle, à quoi bon se défendre? Laissons cela, ne disons rien, c'est si doux de se laisser juger n'importe comment! Il n'est point dit dans l'Evangile que sainte Madeleine se soit expliquée, quand sa sœur l'accusait d'être aux pieds de Jésus sans rien faire. Elle n'a pas dit: «Marthe! si tu savais le bonheur que je goûte, si tu entendais les paroles que j'entends, toi aussi, tu quitterais tout pour partager ma joie et mon repos.» Non, elle a préféré se taire... O bienheureux silence qui donne tant de paix à l'âme!»
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Dans un moment de tentation et de combat, je reçus d'elle ce billet:
«_Que le juste me brise par compassion pour le pécheur! Que l'huile dont on parfume la tête n'amollisse pas la mienne[162]._ Je ne puis être brisée, éprouvée que par des justes, puisque toutes mes sœurs sont agréables à Dieu. C'est moins amer d'être brisé par un pécheur que par un juste; mais, _par compassion pour les pécheurs_, pour obtenir leur conversion, je vous demande, ô mon Dieu, d'être brisée par les âmes justes qui m'entourent. Je vous demande encore _que l'huile des louanges_, si douce à la nature, _n'amollisse pas ma tête_, c'est-à-dire mon esprit, en me faisant croire que je possède des vertus qu'à peine j'ai pratiquées plusieurs fois.
«O mon Jésus! _votre nom est comme une huile répandue_[163]; c'est dans ce divin parfum que je veux me plonger tout entière, loin du regard des créatures.»
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«Vouloir persuader nos sœurs qu'elles sont dans leur tort, même lorsque c'est parfaitement vrai, ce n'est pas de bonne guerre, puisque nous ne sommes pas chargées de leur conduite. Il ne faut pas que nous soyons _des juges de paix_, mais seulement _des anges de paix_.»
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«Vous vous livrez trop à ce que vous faites, nous disait-elle, vous vous tourmentez trop de vos emplois, comme si vous en aviez seules la responsabilité. Vous occupez-vous, en ce moment, de ce qui se passe dans les autres Carmels? si les religieuses sont pressées ou non? leurs travaux vous empêchent-ils de prier, de faire oraison? Eh bien, vous devez vous exiler de même de votre besogne personnelle, y employer consciencieusement le temps prescrit, mais avec dégagement de cœur.
«J'ai lu autrefois que les Israélites bâtirent les murs de Jérusalem, travaillant d'une main et tenant une épée de l'autre[164]. C'est bien l'image de ce que nous devons faire: ne travailler que d'une main, en effet, et de l'autre défendre notre âme de la dissipation qui l'empêche de s'unir au bon Dieu.»
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«Un dimanche, raconte Thérèse, je me dirigeais toute joyeuse vers l'allée des marronniers; c'était le printemps, je voulais jouir des beautés de la nature. Hélas! déception cruelle! on avait émondé mes chers marronniers. Les branches, déjà chargées de bourgeons verdoyants, étaient là, gisant à terre! En voyant ce désastre, en pensant qu'il me faudrait attendre trois années avant de le voir réparé, mon cœur se serra bien fort. Cependant mon angoisse dura peu: «_Si j'étais dans un autre monastère_, pensai-je, _qu'est-ce que cela me ferait qu'on coupât entièrement les marronniers du Carmel de Lisieux?_» Je ne veux plus me faire de peine des choses passagères; mon Bien-Aimé me tiendra lieu de tout. Je veux me promener sans cesse dans les bosquets de son amour, auxquels personne ne peut toucher.»
[Illustration: Allée des marronniers dans le jardin du Carmel de Lisieux.
(La petite voiture que l'on voit, après avoir servi au père de Sœur Thérèse-de l'Enfant-Jésus, pendant ses années d'infirmité, fut donnée au Carmel.
C'est dans cette voiture que la servante du Dieu, malade, et installée à cette même place, écrivit les dernières pages de sa «Vie».)]
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Une novice demandait à plusieurs sœurs de lui aider à secouer des couvertures, et leur recommandait, un peu vivement, de veiller à ne pas les déchirer, parce qu'elles étaient passablement usées. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus dit:
«Que feriez-vous si vous n'étiez pas chargée de raccommoder ces couvertures?... Comme vous agiriez avec dégagement d'esprit! Et, si vous faisiez remarquer qu'elles sont faciles à déchirer, comme ce serait sans attache! Ainsi, qu'en toutes vos actions ne se glisse jamais la plus légère ombre d'intérêt personnel.»
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Voyant une de nos sœurs très fatiguée, je dis à ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus: «Je n'aime pas à voir souffrir, surtout les âmes saintes.» Elle reprit aussitôt:
«Oh! je ne suis pas comme vous! Les saints qui souffrent ne me font jamais pitié! Je sais qu'ils ont la force de supporter leurs souffrances, et qu'ils donnent ainsi une grande gloire au bon Dieu; mais ceux qui ne sont pas saints, qui ne savent pas profiter de leurs souffrances, oh! que je les plains! ils me font pitié ceux-là! Je mettrais tout en œuvre pour les consoler et les soulager.»
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«Si je devais vivre encore, l'office d'infirmière serait celui qui me plairait davantage. Je ne voudrais pas le solliciter; mais s'il me venait directement de l'obéissance, je me croirais bien privilégiée. Il me semble que je le remplirais avec un tendre amour, pensant toujours à ce que dit Nôtre-Seigneur: «_J'étais malade et vous m'avez visité._»[165] La cloche de l'infirmerie devrait être pour vous une mélodie céleste. Il faudrait passer tout exprès sous les fenêtres des malades, pour leur donner la facilité de vous appeler et de vous demander des services. Ne devez-vous pas vous considérer comme une petite esclave à laquelle tout le monde a le droit de commander? Si vous voyiez les Anges qui, du haut du ciel, vous regardent combattre dans l'arène! Ils attendent la fin de la lutte, pour vous couvrir de fleurs et de couronnes. Vous savez bien que nous prétendons être de _petits martyrs_: à nous de gagner nos palmes!
«Le bon Dieu ne méprise pas ces combats ignorés et d'autant plus méritoires: «_L'homme patient vaut mieux que l'homme fort, et celui qui dompte son âme vaut mieux que celui qui prend des villes._»[166]
«Par nos petits actes de charité pratiqués dans l'ombre, nous convertissons au loin les âmes, nous aidons aux missionnaires, nous leur attirons d'abondantes aumônes; et, par là, nous construisons de véritables demeures spirituelles et matérielles à Jésus-Hostie.»
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J'avais vu notre Mère parler de préférence à l'une de nos sœurs et lui témoigner, me semblait-il, plus de confiance et d'affection qu'à moi. Je racontais ma peine à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, croyant recevoir de sympathiques condoléances, lorsqu'à ma grande surprise elle me dit:
«Vous croyez aimer beaucoup notre Mère?
--Certainement! Si je ne l'aimais pas, il me serait indifférent de lui voir préférer les autres à moi.
--Eh bien, je vais vous prouver que vous vous trompez absolument: ce n'est pas notre Mère que vous aimez, c'est vous-même.
«Lorsqu'on aime réellement, on se réjouit du bonheur de la personne aimée, on fait tous les sacrifices pour le lui procurer. Donc, si vous aviez cet amour véritable et désintéressé, si vous aimiez notre Mère pour elle-même, vous vous réjouiriez de lui voir trouver du plaisir à vos dépens; et, puisque vous pensez qu'elle a moins de satisfaction à parler avec vous qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine lorsqu'il vous semble être délaissée.»
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Je me désolais de mes nombreuses distractions dans mes prières:
«Moi aussi, j'en ai beaucoup, me dit-elle, mais aussitôt que je m'en aperçois, je prie pour les personnes qui m'occupent l'imagination, et ainsi elles bénéficient de mes distractions.
«... J'accepte tout pour l'amour du bon Dieu, même les pensées les plus extravagantes qui me viennent à l'esprit.»
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On m'avait demandé une épingle qui m'était très commode, et je la regrettais. Elle me dit alors:
«Oh! que vous êtes riche! vous ne pouvez pas être heureuse!»
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Etant chargée de l'ermitage de l'Enfant-Jésus, et sachant que les parfums incommodaient une de nos Mères, elle se priva toujours d'y mettre des fleurs odorantes, même une petite violette, ce qui fut matière à de vrais sacrifices.
Un jour qu'elle venait de placer une belle rose artificielle au pied de la statue, notre bonne Mère l'appela. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, devinant bien que c'était pour lui faire enlever la rose, et ne voulant pas l'humilier, prit la fleur et, prévenant toute réflexion, elle lui dit:
«Voyez, ma Mère, comme on imite bien la nature aujourd'hui. Ne dirait-on pas que cette rose vient d'être cueillie dans le jardin?»
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Elle disait un jour:
«Il y a des instants où l'on est si mal _chez soi_, dans son intérieur, qu'il faut se hâter d'en sortir. Le bon Dieu ne nous oblige pas alors à rester en notre compagnie. Souvent même, il permet qu'elle nous soit désagréable, pour que nous la quittions. Et je ne vois pas d'autre moyen de sortir de _chez soi_ que d'aller rendre visite à Jésus et à Marie, en courant aux œuvres de charité.»
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«Ce qui me fait du bien, lorsque je me représente l'intérieur de la sainte Famille, c'est de penser à une vie tout ordinaire.
«La sainte Vierge et saint Joseph savaient bien que Jésus était Dieu, mais de grandes merveilles leur étaient néanmoins cachées, et, comme nous, ils vivaient de la foi. N'avez-vous pas remarqué cette parole du texte sacré: «_Ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait_[167]», et cette autre non moins mystérieuse: «_Ses parents étaient dans l'admiration de ce qu'on disait de lui_[168]»? Ne croirait-on pas qu'ils apprenaient quelque chose? car cette admiration suppose un certain étonnement.»
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«A Sexte, il y a un verset que je prononce tous les jours à contre-cœur. C'est celui-ci: «_Inclinavi cor meum ad faciendas justificationes tuas in æternum, propter retributionem._»[169]
«Intérieurement je m'empresse de dire: «O mon Jésus, vous savez bien que ce n'est pas pour la récompense que je vous sers; mais uniquement parce que je vous aime et pour sauver des âmes.»
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«Au ciel seulement nous verrons la vérité absolue en toutes choses. Sur la terre, même dans la sainte Ecriture, il y a le côté obscur et ténébreux. Je m'afflige de voir la différence des traductions. Si j'avais été prêtre, j'aurais appris l'hébreu, afin de pouvoir lire la parole de Dieu telle qu'il daigna l'exprimer dans le langage humain.»
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Elle me parlait souvent d'un jeu bien connu, avec lequel elle s'amusait dans son enfance. C'était un kaléidoscope, sorte de petite longue-vue, à l'extrémité de laquelle on aperçoit de jolis dessins de diverses couleurs; si l'on tourne l'instrument, ces dessins varient à l'infini.
«Cet objet, me disait-elle, causait mon admiration, je me demandais ce qui pouvait produire un si charmant phénomène; lorsqu'un jour, après un examen sérieux, je vis que c'étaient simplement quelques petits bouts de papier et de laine jetés ça et là, et coupés n'importe comment. Je poursuivis mes recherches et j'aperçus trois glaces à l'intérieur du tube. J'avais la clef du problème.
«Ce fut pour moi l'image d'un grand mystère: Tant que nos actions, même les plus petites, ne sortent pas du foyer de l'amour, la Sainte Trinité, figurée par les trois glaces, leur donne un reflet et une beauté admirables. Jésus, nous regardant par la petite lunette, c'est-à-dire comme à travers lui-même, trouve nos démarches toujours belles. Mais, si nous sortons du centre ineffable de l'amour, que verra-t-il? Des brins de paille... des actions souillées et de nulle valeur.»
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Un jour, je racontais à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus les phénomènes étranges produits par le magnétisme sur les personnes qui veulent bien remettre leur volonté au magnétiseur. Ces détails parurent l'intéresser vivement, et le lendemain elle me dit:
«Que votre conversation d'hier m'a fait de bien! _Oh! que je voudrais me faire magnétiser par Nôtre-Seigneur!_ C'est la première pensée qui m'est venue à mon réveil. Avec quelle douceur je lui ai remis ma volonté! Oui, je veux qu'il s'empare de mes facultés, de telle sorte que je ne fasse plus d'actions humaines et personnelles, mais des actions toutes divines, inspirées et dirigées par l'Esprit d'amour.»
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Avant ma profession, je reçus par ma sainte Maîtresse une grâce bien particulière. Nous avions lavé toute la journée et j'étais brisée de fatigue, accablée de peines intérieures. Le soir avant l'oraison, je voulus lui en dire deux mots, mais elle me répondit:
«L'oraison sonne, je n'ai pas le temps de vous consoler; d'ailleurs je vois clairement que j'y prendrais une peine inutile, le bon Dieu veut que vous souffriez seule pour le moment.»
Je la suivis à l'oraison, dans un tel état de découragement que, pour la première fois, je doutai de ma vocation. «Jamais je n'aurai la force d'être carmélite, me disais-je, c'est une vie trop dure pour moi!»
J'étais à genoux depuis quelques minutes, dans ce combat et ces tristes pensées, quand tout à coup, sans avoir prié, sans même avoir désiré la paix, je sentis en mon âme un changement subit, extraordinaire; je ne me reconnaissais plus. Ma vocation m'apparut belle, aimable; je vis les charmes, le prix de la souffrance. Toutes les privations et les fatigues de la vie religieuse me semblèrent infiniment préférables aux satisfactions mondaines; enfin, je sortis de l'oraison absolument transformée.
Le lendemain, je racontai à ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus ce qui s'était passé la veille; et comme elle paraissait très émue, je voulus en savoir la cause.
«Ah! que Dieu est bon! me dit-elle alors. Hier soir, vous me faisiez une si profonde pitié que je ne cessai point, au commencement de l'oraison, de prier pour vous, demandant à Notre-Seigneur de vous consoler, de changer votre âme et de vous montrer le prix des souffrances. Il m'a exaucée!»
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Comme je suis enfant de caractère, le petit Jésus m'inspira, pour m'aider à pratiquer la vertu, _de m'amuser avec lui_. Je choisis le _jeu de quilles_. Je me les représentais de toutes grandeurs et de toutes couleurs, afin de personnifier les âmes que je voulais atteindre. La boule du jeu, c'était _mon amour_.
Au mois de décembre 1896, les novices reçurent, au profit des missions, différents bibelots pour leur arbre de Noël. Et voilà que, par hasard, il se trouva au fond de la boîte enchantée un objet bien rare au Carmel: _une toupie_. Mes compagnes dirent: «Que c'est laid! A quoi cela peut-il servir?» Moi qui connaissais bien le jeu, j'attrapai la toupie en m'écriant: «Mais c'est très amusant! ça pourrait marcher une journée entière sans s'arrêter, moyennant de bons coups de fouet!» Et là-dessus je me mis en devoir de leur donner une représentation qui les jeta dans l'étonnement.
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus m'observait sans rien dire, et, le jour de Noël, après la Messe de Minuit, je trouvai dans notre cellule _la fameuse toupie_ avec cette petite lettre dont l'enveloppe portait comme adresse:
_A ma petite épouse chérie_,
JOUEUSE DE QUILLES _sur la Montagne du Carmel_.
Nuit de Noël 1896.
MA PETITE ÉPOUSE CHÉRIE,
«Ah! que je suis content de toi! Toute l'année tu m'as beaucoup amusé en _jouant aux quilles_. J'ai eu tant de plaisir que la cour des anges en était surprise et charmée. Plusieurs petits chérubins m'ont demandé pourquoi je ne les avais pas faits enfants; d'autres ont voulu savoir si la mélodie de leurs instruments ne m'était pas plus agréable que ton rire joyeux, lorsque tu fais tomber _une quille_ avec _la boule de ton amour_. J'ai répondu à tous qu'ils ne devaient pas se chagriner de n'être point enfants, puisqu'un jour ils pourraient jouer avec toi dans les prairies du ciel; je leur ai dit que, certainement, ton sourire m'était plus doux que leurs mélodies, parce que tu ne pouvais jouer et sourire qu'en souffrant et en t'oubliant toi-même.
Ma petite épouse bien-aimée, j'ai quelque chose à te demander à mon tour. Vas-tu me refuser?... Oh! non, tu m'aimes trop pour cela. Eh bien, je voudrais changer de jeu: _les quilles, ça m'amuse bien, mais je voudrais maintenant jouer à la toupie_; et, si tu veux, c'est toi qui seras ma toupie. Je t'en donne une pour modèle; tu vois qu'elle n'a pas de charmes extérieurs, quiconque ne sait pas s'en servir la repoussera du pied; mais un enfant qui l'aperçoit sautera de joie et dira: _Ah! que c'est amusant! ça peut marcher toute la journée sans s'arrêter!_...
Moi, le petit Jésus, je t'aime, bien que tu sois sans charmes, et je te supplie de toujours marcher pour m'amuser. Mais, pour faire tourner la toupie, il faut _des coups de fouet_! Eh bien, laisse tes sœurs te rendre ce service, et sois reconnaissante envers celles qui seront les plus assidues à accélérer ta marche... Lorsque je me serai bien amusé avec toi, je t'emmènerai là-haut et nous pourrons jouer sans souffrir.»
Ton petit frère, JÉSUS.
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J'avais l'habitude de pleurer continuellement et pour des riens, ce qui lui causait une peine très grande.
Un jour, il lui vint une idée lumineuse: prenant sur sa table de peinture une coquille de moule, et me tenant les mains pour m'obliger à ne pas m'essuyer les yeux, elle se mit à recueillir mes larmes dans cette coquille. Au lieu de continuer à pleurer, je ne pus alors m'empêcher de rire.
«Allez, me dit-elle, désormais je vous permets de pleurer tant que vous voudrez, pourvu que ce soit dans la coquille.»
Or, huit jours avant sa mort, j'avais pleuré toute une soirée en pensant à son prochain départ. Elle s'en aperçut et me dit:
«Vous avez pleuré.--_Est-ce dans la coquille?_»
Je ne pouvais mentir... et mon aveu l'attrista. Elle reprit:
«Je vais mourir, et je ne serai pas tranquille sur vôtre compte, si vous ne me promettez de suivre fidèlement ma recommandation. J'y attache une importance capitale pour votre âme.»
Je donnai ma parole, demandant toutefois, comme une grâce, la permission de pleurer librement sa mort.
«Pourquoi pleurer ma mort? Voilà des larmes bien inutiles. Vous pleurerez mon bonheur! Enfin, j'ai pitié de votre faiblesse et je vous permets de pleurer les premiers jours. Mais, après cela, il faudra reprendre la coquille.»
Je dois dire que j'ai été fidèle, bien qu'il m'en ait coûté des efforts héroïques.
Quand je voulais pleurer, je m'armais avec courage de l'impitoyable instrument; mais, quelque besoin que j'en eusse, le soin que je devais prendre à courir d'un œil à l'autre distrayait ma pensée du sujet de ma peine, et cet ingénieux moyen ne tarda pas à me guérir entièrement de ma trop grande sensibilité.
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Je voulais me priver de la sainte Communion pour une infidélité qui lui avait causé beaucoup de peine, mais dont je me repentais amèrement. Je lui écrivis ma résolution; et voici le billet qu'elle m'envoya:
«Petite fleur chérie de Jésus, cela suffit bien que, par l'humiliation de votre âme, _vos racines mangent de la terre_... il faut entr'ouvrir, ou plutôt élever bien haut votre corolle, afin que le Pain des Anges vienne, comme une rosée divine, vous fortifier et vous donner tout ce qui vous manque.
«Bonsoir, pauvre fleurette, demandez à Jésus que toutes les prières qui sont faites pour ma guérison servent à augmenter le feu qui doit me consumer.»
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«Au moment de communier, je me représente quelquefois mon âme sous la figure d'un petit bébé de trois ou quatre ans qui, à force de jouer, a ses cheveux et ses vêtements salis et en désordre.--Ces malheurs me sont arrivés en bataillant avec les âmes.--Mais bientôt la Vierge Marie s'empresse autour de moi. Elle a vite fait de me retirer _mon petit tablier tout sale_, de rattacher mes cheveux et de les orner d'un joli ruban ou simplement d'une petite fleur... et cela suffit pour me rendre gracieuse et me faire asseoir sans rougir au festin des anges.»
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A l'infirmerie, nous attendions à peine que ses actions de grâces fussent terminées pour lui parler et lui demander ses conseils. Elle s'en attrista d'abord et nous en fit de doux reproches. Puis bientôt elle nous laissa faire, disant:
«J'ai pensé que je ne devais pas désirer plus de repos que Notre-Seigneur. Lorsqu'il s'enfuyait au désert après ses prédications, le peuple venait aussitôt troubler sa solitude. Approchez de moi tant que vous voudrez. Je dois mourir les armes à la main, _ayant à la bouche le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu_[170].»
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«Donnez-nous un conseil pour nos directions spirituelles. Comment devons-nous les faire?
--Avec une grande simplicité, sans trop compter sur un secours qui peut vous manquer au premier moment. Vous seriez vite forcées de dire avec l'épouse des Cantiques: «_Les gardes m'ont enlevé mon manteau, ils m'ont blessée; et ce n'est qu'en les DÉPASSANT un peu que j'ai trouvé Celui que j'aime!_»[171] Si vous demandez humblement et sans attache où est votre Bien-Aimé, _les gardes_ vous l'indiqueront. Toutefois, le plus souvent, vous ne trouverez Jésus qu'après avoir _dépassé_ toute créature. Que de fois, pour ma part, n'ai-je pas répété cette strophe du Cantique spirituel:
_Ne m'envoyez plus Désormais de messagers Qui ne savent pas me dire ce que je veux._
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_Tous ceux qui s'occupent de vous, sans exception, Me parlent continuellement de vos mille grâces Et tous me blessent encore davantage; Et surtout ce qui me fait mourir_ C'EST UN JE NE SAIS QUOI QU'ILS NE FONT QUE BALBUTIER[172].»
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«Si, par impossible, le bon Dieu lui-même ne voyait pas mes bonnes actions, je n'en serais pas affligée. Je l'aime tant que je voudrais pouvoir lui faire plaisir, sans qu'il sache que c'est moi. Le sachant et le voyant, il est comme obligé de me rendre... je ne voudrais pas lui donner cette peine.»
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«Si j'avais été riche, je n'aurais pu voir un pauvre ayant faim sans lui donner à manger. Je fais ainsi dans ma vie spirituelle: à mesure que je gagne quelque chose, je sais que des âmes sont sur le point de tomber en enfer, alors je leur donne mes trésors et je n'ai pas encore trouvé un moment pour me dire: «Maintenant, je vais travailler pour moi.»
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«Il y a des personnes qui prennent tout de manière à se faire le plus de peine, pour moi c'est le contraire: je vois toujours le bon côté des choses. Si je n'ai que la souffrance pure, sans aucune éclaircie, eh bien, j'en fais ma joie.»
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«Toujours ce que le bon Dieu m'a donné m'a plu, même les choses qui me paraissent moins bonnes et moins belles que celles des autres.»
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«Quand j'étais toute petite, on m'avait mis, chez ma tante, un beau livre entre les mains. En lisant une histoire, je vis qu'on louait beaucoup une maîtresse de pension parce qu'elle savait adroitement se tirer d'affaire sans blesser personne. Je remarquai surtout cette phrase: «Elle disait à celle-ci: Vous n'avez pas tort; à celle-là: Vous avez raison»; et tout en lisant, je pensais: «Oh! moi je n'aurais pas fait ainsi, il faut toujours dire la vérité.»
«Et maintenant je la dis toujours. J'ai bien plus de peine, il est vrai, car ce serait si facile, quand on vient vous raconter un ennui, de mettre le tort sur les absents; aussitôt celle qui se plaint serait apaisée. Oui, mais... je fais tout le contraire. Si je ne suis pas aimée, tant pis! Qu'on ne vienne pas me trouver si on ne veut pas savoir la vérité.»
«Pour qu'une réprimande porte du fruit, il faut que cela coûte de la faire; et il faut la faire sans une ombre de passion dans le cœur.
«Il ne faut pas que la bonté dégénère en faiblesse. Quand on a grondé avec justice, il faut en rester là et ne pas se laisser attendrir au point de se tourmenter d'avoir fait de la peine. Courir après l'affligée pour la consoler, c'est lui faire plus de mal que de bien. La laisser à elle-même, c'est la forcer à ne rien attendre du côté humain, à recourir au bon Dieu, à voir ses torts, à s'humilier. Autrement elle s'habituerait à être consolée après un reproche mérité, et elle agirait comme un enfant gâté qui trépigne et crie, sachant bien qu'il fera revenir sa mère pour essuyer ses larmes.»
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«_Que le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu demeure perpétuellement en votre bouche et en vos cœurs._»[173] Si nous trouvons une âme désagréable, ne nous rebutons pas, ne la délaissons jamais. Ayons toujours «_le glaive de l'esprit_» pour la reprendre de ses torts; ne laissons pas aller les choses pour conserver notre repos; combattons sans relâche, même sans espoir de gagner la bataille. Qu'importe le succès! Allons toujours, quelle que soit la fatigue de la lutte. Ne disons pas: «Je n'obtiendrai rien de cette âme, elle ne comprend pas, elle est à abandonner!» Oh! ce serait de la lâcheté! Il faut faire son devoir jusqu'au bout.»
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«Autrefois, si quelqu'un de ma famille avait de la peine, et qu'au parloir je n'avais pu réussir à le consoler, je m'en allais le cœur navré; mais bientôt, Jésus me fit comprendre que j'étais incapable de consoler une âme. A partir de ce jour, je n'avais plus de chagrin quand on s'en allait triste: je confiais au bon Dieu les souffrances de ceux qui m'étaient chers, et je sentais bien que j'étais exaucée. Je m'en rendais compte au parloir suivant. Depuis cette expérience, quand j'ai fait de la peine involontairement, je ne me tourmente pas davantage: je demande simplement à Jésus de réparer ce que j'ai fait.»
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«Que pensez-vous de toutes les grâces dont vous avez été comblée?
--Je pense que _l'Esprit de Dieu souffle où il veut_[174].»
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Elle disait à sa Mère Prieure:
«Ma Mère, si j'étais infidèle, si je commettais seulement la plus légère infidélité, je sens qu'elle serait suivie de troubles épouvantables, et je ne pourrais plus accepter la mort.»
Et comme la Mère Prieure manifestait sa surprise de l'entendre tenir ce langage, elle reprit:
«Je parle d'une infidélité d'orgueil. Par exemple, si je disais: «J'ai acquis telle ou telle vertu, je puis la pratiquer»; ou bien: «O mon Dieu, je vous aime trop, vous le savez, pour m'arrêter à une seule pensée contre la foi»; aussitôt, je le sens, je serais assaillie par les plus dangereuses tentations, et j'y succomberais certainement.
«Pour éviter ce malheur, je n'ai qu'à dire humblement du fond du cœur: «O mon Dieu, je vous en prie, ne permettez pas que je sois infidèle!»
«Je comprends très bien que saint Pierre soit tombé. Il comptait trop sur l'ardeur de ses sentiments au lieu de s'appuyer uniquement sur la force divine. Je suis bien sûre que s'il avait dit à Jésus: «Seigneur, donnez-moi le courage de vous suivre jusqu'à la mort», ce courage ne lui aurait pas été refusé.
«Ma Mère, comment se fait-il que Notre-Seigneur, sachant ce qui devait arriver, ne lui dit pas: «Demande-moi la force d'accomplir ce que tu veux»? Je crois que c'est pour nous montrer deux choses: la première qu'il n'apprenait rien de plus à ses Apôtres par sa présence sensible, qu'il ne nous apprend à nous-mêmes par les bonnes inspirations de sa grâce; la seconde que, destinant saint Pierre à gouverner toute l'Eglise où il y a tant de pécheurs, il voulait qu'il expérimentât par lui-même ce que peut l'homme sans l'aide de Dieu. C'est pour cela qu'avant sa chute, Jésus lui dit: «_Quand tu seras revenu à toi, confirme tes frères_[175]»; c'est-à-dire raconte-leur l'histoire de ton péché, montre-leur par ta propre expérience combien il est nécessaire, pour le salut, de s'appuyer uniquement sur moi.»
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J'avais beaucoup de peine de la voir malade et je lui répétais souvent: «Oh! que la vie est triste!» Mais elle me reprenait aussitôt, disant:
«La vie n'est pas triste! elle est au contraire très gaie. Si vous disiez: «L'exil est triste», je vous comprendrais. On fait erreur en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du ciel, à ce qui ne doit jamais mourir qu'on doit donner ce vrai nom; et, puisque nous en jouissons dès ce monde, la vie n'est pas triste, mais gaie, très gaie!...»
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Elle était elle-même d'une gaieté ravissante:
Pendant plusieurs jours, elle avait été beaucoup mieux et nous lui disions: «Nous ne savons pas encore de quelle maladie vous mourrez?...
--Mais je mourrai _de mort_! Le bon Dieu n'a-t-il pas dit à Adam de quoi il mourrait? Il lui a dit: «_Tu mourras de mort[176]!_»
--Eh bien, c'est donc la mort qui viendra vous chercher!
--Non, ce n'est pas la mort qui viendra me chercher, c'est le bon Dieu. La mort n'est point un fantôme, un spectre horrible comme on la représente sur les images. Il est écrit dans le catéchisme que _la mort est la séparation de l'âme et du corps_, ce n'est que cela! Eh bien, je n'ai pas peur d'une séparation qui me réunira pour toujours au bon Dieu.»
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«Le _divin Voleur_ viendra-t-il bientôt voler sa petite grappe de raisin?
--Je l'aperçois de loin et je me garde bien de crier: «_Au voleur!!!_» Au contraire, je l'appelle en disant: «_Par ici! par ici!_»
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Je lui disais que les plus beaux anges, vêtus de robes blanches, le visage joyeux et resplendissant, transporteraient son âme au ciel. Elle me répondit:
«Toutes ces images ne me font aucun bien; je ne puis me nourrir que de la vérité. Dieu et les anges sont de purs esprits, personne ne peut les voir des yeux du corps tels qu'ils sont en réalité. C'est pour cela que je n'ai jamais désiré les grâces extraordinaires. J'aime mieux attendre la vision éternelle.
--J'ai demandé au bon Dieu de m'envoyer un joli rêve pour me consoler de votre départ.
--Ah! voilà une chose que je n'aurais jamais faite! Demander des consolations!... Puisque vous voulez me ressembler, vous savez bien que, moi, je dis:
_Oh! ne crains pas, Seigneur, que je t'éveille;_ _J'attends en paix le rivage des cieux..._
Il est si doux de servir le bon Dieu dans la nuit et dans l'épreuve, nous n'avons que cette vie pour vivre de foi.»
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«Je suis bien heureuse de m'en aller au ciel, mais quand je pense à cette parole du Seigneur: «_Je viendrai bientôt et je porte ma récompense avec moi, pour rendre à chacun selon ses œuvres_[177]», je me dis qu'il sera bien embarrassé pour moi: je n'ai pas d'œuvres... Eh bien! il me rendra SELON SES ŒUVRES A LUI!»
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«Certainement, vous ne ferez pas une minute de purgatoire, ou bien alors personne ne va droit au ciel!
--Oh! je ne m'inquiète guère de cela; je serai toujours contente de la sentence du bon Dieu. Si je vais en purgatoire, eh bien! je me promènerai au milieu des flammes, comme les trois Hébreux dans la fournaise, en chantant le cantique de l'amour.»
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«Vous serez placée dans le ciel parmi les séraphins.
--S'il en est ainsi, je ne les imiterai pas; _tous se couvrent de leurs ailes_ à la vue de Dieu, _je me garderai bien de me couvrir de mes ailes_!»
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Je lui montrais une photographie représentant Jeanne d'Arc consolée dans la prison par ses voix. Elle me dit:
«Je suis consolée, moi aussi, par une voix intérieure. D'en haut, les saints m'encouragent, ils me disent: «Tant que tu es dans les fers, tu ne peux remplir ta mission; mais plus tard, après ta mort, ce sera le temps de tes conquêtes.»
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«Le bon Dieu fera toutes mes volontés au ciel, parce que je n'ai jamais fait ma volonté sur la terre.»
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«Vous nous regarderez du haut du ciel, n'est-ce pas?
--Non, _je descendrai_.»
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Citons encore ce trait touchant:
Quelques mois avant la mort de sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, nous lisions au réfectoire la vie de saint Louis de Gonzague, et l'une de nos bonnes Mères fut frappée de l'affection touchante et réciproque du jeune saint et d'un vénérable religieux de la Compagnie de Jésus, le P. Corbinelli.
«C'est vous le petit Louis, dît-elle à notre sainte petite sœur, et moi je suis le vieux P. Corbinelli; quand vous serez au ciel, souvenez-vous de moi.
--Voulez-vous, ma Mère, que je vienne bientôt vous chercher?
--Non, je n'ai pas encore assez souffert.
--O ma Mère, moi je vous dis que vous avez bien assez souffert.»
Et Mère Hermance du Cœur de Jésus de répondre:
«Je n'ose encore vous dire oui... Pour une chose aussi grave, il me faut la sanction de l'autorité.»
En effet, la demande fut adressée à la Mère Prieure; et, sans y attacher d'importance, elle donna une réponse affirmative.
Or, l'un des derniers jours de sa vie, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, ne pouvant presque plus parler en raison de sa grande faiblesse, reçut, par l'entremise de l'infirmière, un bouquet de fleurs cueillies par notre chère Mère, avec prière instante de lui transmettre ensuite, comme remerciement, un seul mot d'affection. Et voici quel fut ce mot:
«_Dites à Mère du Cœur de Jésus que ce matin, pendant la messe, j'ai vu la tombe du P. Corbinelli tout près de celle du petit Louis._
--C'est bien, répondit tout émue notre bonne Mère, dites à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus que j'ai compris...»
A partir de ce moment, elle demeura persuadée de sa mort prochaine qui arriva, en effet, un an après.
Et, suivant la prédiction du _petit Louis, la tombe du P. Corbinelli se trouva tout près de la sienne_.
[Illustration: «Je descendrai»]
[Illustration: _Tombe de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus. (Cimetière de la ville de Lisieux.)_
Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel: mon désir est de travailler encore pour l'Eglise et les âmes; je le demande à Dieu et je suis certaine qu'il m'exaucera.]
[Illustration]
Acte d'offrande de moi-même, comme victime d'holocauste à l'Amour miséricordieux du bon Dieu.
_Cet écrit a été trouvé, après la mort de sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, dans le livre des saints Evangiles qu'elle portait jour et nuit sur son cœur._
O mon Dieu, Trinité bienheureuse, je désire vous aimer et vous faire aimer, travailler à la glorification de la sainte Eglise, en sauvant les âmes qui sont sur la terre et en délivrant celles qui souffrent dans le Purgatoire. Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m'avez préparé dans votre royaume; en un mot, je désire être sainte, mais je sens mon impuissance, et je vous demande, ô mon Dieu, d'être vous-même ma sainteté.
Puisque vous m'avez aimée jusqu'à me donner votre Fils unique pour être mon Sauveur et mon Epoux, les trésors infinis de ses mérites sont à moi; je vous les offre avec bonheur, vous suppliant de ne me regarder qu'à travers la Face de Jésus et dans son Cœur brûlant d'amour.
Je vous offre encore tous les mérites des Saints qui sont au ciel et sur la terre, leurs actes d'amour et ceux des saints Anges; enfin je vous offre, ô bienheureuse Trinité, l'amour et les mérites de la sainte Vierge, ma Mère chérie; c'est à elle que j'abandonne mon offrande, la priant de vous la présenter.
Son divin Fils, mon Epoux bien-aimé, aux jours de sa vie mortelle, nous a dit: «_Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous le donnera._» (Joan., XVI, 23.) Je suis donc certaine que vous exaucerez mes désirs... Je le sais, ô mon Dieu, _plus vous voulez donner, plus vous faites désirer_.
Je sens en mon cœur des désirs immenses, et c'est avec confiance que je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Ah! je ne puis recevoir la sainte communion aussi souvent que je le désire; mais, Seigneur, n'êtes-vous pas Tout-Puissant? Restez en moi comme au Tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie.
Je voudrais vous consoler de l'ingratitude des méchants, et je vous supplie de m'ôter la liberté de vous déplaire. Si par faiblesse je tombe quelquefois, qu'aussitôt votre divin regard purifie mon âme, consumant toutes mes imperfections, comme le feu qui transforme toute chose en lui-même.
Je vous remercie, ô mon Dieu, de toutes les grâces que vous m'avez accordées: en particulier de m'avoir fait passer par le creuset de la souffrance. C'est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour, portant le sceptre de la croix; puisque vous avez daigné me donner en partage cette croix si précieuse, j'espère au ciel vous ressembler, et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre passion.
Après l'exil de la terre, j'espère aller jouir de vous dans la patrie; mais je ne veux pas amasser de mérites pour le ciel, je veux travailler pour votre seul amour, dans l'unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Cœur sacré, et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement.
Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides; car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes œuvres... _Toutes nos Justices ont des taches à vos yeux!_ Je veux donc me revêtir de votre propre Justice, et recevoir de votre amour la possession éternelle de vous-même. Je ne veux point d'autre trône et d'autre couronne que vous, ô mon Bien-Aimé!
A vos yeux, le temps n'est rien; _un seul jour est comme mille ans_[178]. Vous pouvez donc en un instant me préparer à paraître devant vous.
· · ·
Afin de vivre dans un acte de parfait amour, JE M'OFFRE COMME VICTIME D'HOLOCAUSTE A VOTRE AMOUR MISÉRICORDIEUX, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous, et qu'ainsi je devienne martyre de votre amour, ô mon Dieu!
Que ce martyre, après m'avoir préparée à paraître devant vous, me fasse enfin mourir, et que mon âme s'élance sans retard dans l'éternel embrassement de votre miséricordieux amour!
Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon cœur, vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu'à ce que, _les ombres s'étant évanouies_[179], je puisse vous redire mon amour dans un face à face éternel!!!...
MARIE-FRANÇOISE-THÉRÈSE DE L'ENFANT-JÉSUS ET DE LA SAINTE FACE, _rel. carm. ind._
Fête de la Très Sainte Trinité, le 9 juin, de l'an de grâce 1895.
Consécration à la sainte Face.
(Composée pour le noviciat.)
O Face adorable de Jésus! puisque vous avez daigné choisir particulièrement nos âmes pour vous donner à elles, nous venons les consacrer à vous.
Il nous semble, ô Jésus, vous entendre nous dire: «_Ouvrez-moi, mes sœurs, mes épouses bien-aimées, car ma Face est couverte de rosée, et mes cheveux sont humides des gouttes de la nuit._»[180] Nos âmes comprennent votre langage d'amour; nous voulons essuyer votre doux Visage et vous consoler de l'oubli des méchants. A leurs yeux, vous êtes encore «_comme caché... ils vous considèrent comme un objet de mépris!_»[181]
O Visage plus beau que les lis et les roses du printemps, vous n'êtes pas caché à nos yeux! Les larmes qui voilent votre divin regard nous apparaissent comme des diamants précieux que nous voulons recueillir, afin d'acheter, avec leur valeur infinie, les âmes de nos frères.
De votre bouche adorée, nous avons entendu la plainte amoureuse. Comprenant que la soif qui vous consume est une soif d'amour, nous voudrions, pour vous désaltérer, posséder un amour infini!
Epoux bien-aimé de nos âmes! si nous avions l'amour de tous les cœurs, cet amour serait à vous... Eh bien, donnez-nous cet amour, et venez vous désaltérer en vos petites épouses.
Des âmes, Seigneur, il nous faut des âmes! surtout des âmes d'apôtres et de martyrs; afin que, par elles, nous embrasions de votre amour la multitude des pauvres pécheurs.
O Face adorable, nous saurons obtenir de vous cette grâce! Oubliant notre exil, _sur les bords des fleuves de Babylone_, nous chanterons à vos oreilles les plus douces mélodies. Puisque vous êtes la vraie, l'unique patrie de nos âmes, _nos cantiques ne seront pas chantés sur une terre étrangère_[182].
O Face chérie de Jésus! en attendant le jour éternel, où nous contemplerons votre gloire infinie, notre unique désir est de charmer vos yeux divins, en cachant aussi notre visage, afin qu'ici-bas personne ne puisse nous reconnaître... Votre regard voilé, voilà notre ciel, ô Jésus!
Prières.
_Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous le donnera[183]._
Père Eternel, votre Fils unique, le doux Enfant Jésus est à moi, puisque vous me l'avez donné. Je vous offre les mérites infinis de sa divine Enfance, et je vous demande, en son nom, d'appeler aux joies du Ciel d'innombrables phalanges de petits enfants qui suivront éternellement ce divin Agneau.
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_De même que, dans un royaume, on se procure tout ce qu'on désire avec l'effigie du prince, ainsi avec la pièce précieuse de ma sainte humanité, qui est mon adorable Face, vous obtiendrez tout ce que vous voudrez._
N.-S. à Sr MARIE DE ST-PIERRE.
Père Eternel, puisque vous m'avez donné pour héritage la Face adorable de votre divin Fils, je vous l'offre et vous demande, en échange de cette _Pièce_ infiniment précieuse, d'oublier les ingratitudes des âmes qui vous sont consacrées et de pardonner aux pauvres pécheurs.
Prière à l'Enfant Jésus.
O petit Enfant Jésus! mon unique trésor, je m'abandonne à tes divins caprices, je ne veux pas d'autre joie que celle de te faire sourire. Imprime en moi tes grâces et tes vertus enfantines, afin qu'au jour de ma naissance au ciel, les Anges et les Saints reconnaissent en ta petite épouse: THÉRÈSE DE L'ENFANT-JÉSUS.
Prière à la sainte Face.
O Face adorable de Jésus, seule beauté qui ravit mon cœur, daigne imprimer en moi ta divine ressemblance, afin que tu ne puisses regarder l'âme de ta petite épouse sans te contempler toi-même. O mon Bien-Aimé, pour ton amour, j'accepte de ne pas voir ici-bas la douceur de ton regard, de ne pas sentir l'inexprimable baiser de ta bouche, mais je te supplie de m'embraser de ton amour, afin qu'il me consume rapidement et fasse bientôt paraître devant toi: THÉRÈSE DE LA SAINTE FACE.
Prière inspirée par une image représentant la Bienheureuse Jeanne d'Arc.
Seigneur, Dieu des armées, qui nous avez dit dans votre Evangile: «_Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive_[184]», armez-moi pour la lutte; je brûle de combattre pour votre gloire; mais, je vous en supplie, fortifiez mon courage... Alors, avec le saint roi David, je pourrai m'écrier: «_C'est mus seul qui êtes mon bouclier; c'est vous, Seigneur, qui dressez mes mains à la guerre._»[185]
O mon Bien-Aimé! je comprends à quels combats vous me destinez; ce n'est point sur les champs de bataille que je lutterai... Je suis prisonnière de votre amour, j'ai librement rivé la chaîne qui m'unit à vous et me sépare à jamais du monde. Mon glaive c'est l'AMOUR! avec lui _je chasserai l'étranger du royaume, je vous ferai proclamer Roi_ dans les âmes.
Sans doute, Seigneur, un aussi faible instrument que moi ne vous est pas nécessaire; mais Jeanne, votre virginale et valeureuse épouse, l'a dit: «_Il faut batailler pour que Dieu donne victoire._» O mon Jésus, je bataillerai donc pour votre amour jusqu'au soir de ma vie. Puisque vous n'avez pas voulu goûter de repos sur la terre, je veux suivre votre exemple; alors cette promesse tombée de vos lèvres divines se réalisera pour moi: «_Si quelqu'un me suit, en quelque lieu que je sois il y sera aussi; et mon Père l'élèvera en honneur._»[186] Etre avec vous, être en vous, voilà mon unique désir; cette assurance que vous me donnez de sa réalisation m'aide à supporter l'exil, en attendant le radieux jour du face à face éternel.
Prière pour obtenir l'humilité.
(Composée pour une novice.)
O Jésus, lorsque vous étiez voyageur sur la terre, vous avez dit: «_Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes._»[187] Puissant Monarque des Cieux, oui, mon âme trouve le repos en vous voyant, revêtu de la forme et de la nature d'esclave, vous abaisser jusqu'à laver les pieds de vos apôtres. Je me souviens alors de ces paroles que vous avez prononcées, pour m'apprendre à pratiquer l'humilité: «_Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez vous-même ce que j'ai fait. Le disciple n'est pas plus grand que le Maître... Si vous comprenez ceci, vous serez heureux en le pratiquant._»[188] Je les comprends, Seigneur, ces paroles sorties de votre Cœur doux et humble, je veux les pratiquer, avec le secours de votre grâce.
Je veux m'abaisser humblement et soumettre ma volonté à celle de mes sœurs, sans les contredire en rien, et sans rechercher si elles ont, ou non, le droit de me commander. Personne, ô mon Bien-Aimé, n'avait ce droit envers vous, et cependant vous avez obéi, non seulement à la sainte Vierge et à saint Joseph, mais encore à vos bourreaux. Maintenant c'est dans l'Hostie que je vous vois mettre le comble à vos anéantissements. Avec quelle humilité, ô divin Roi de gloire, vous vous soumettez à tous vos prêtres, sans faire aucune distinction entre ceux qui vous aiment et ceux qui sont, hélas! tièdes ou froids dans votre service. Ils peuvent avancer, retarder l'heure du saint Sacrifice, toujours vous êtes prêt à descendre du ciel à leur appel.
O mon Bien-Aimé, sous le voile de la blanche Hostie, que vous m'apparaissez doux et humble de cœur! Pour m'enseigner l'humilité, vous ne pouvez vous abaisser davantage; aussi je veux, pour répondre à votre amour, me mettre au dernier rang, partager vos humiliations, afin «_d'avoir part avec vous_[189]» dans le royaume des Cieux.
Je vous supplie, mon divin Jésus, de m'envoyer une humiliation, chaque fois que j'essaierai de m'élever au-dessus des autres.
Mais, Seigneur, ma faiblesse vous est connue; chaque matin je prends la résolution de pratiquer l'humilité et, le soir, je reconnais que j'ai commis encore bien des fautes d'orgueil. A cette vue, je suis tentée de me décourager; mais, je le sais, le découragement est aussi de l'orgueil; je veux donc, ô mon Dieu, fonder sur vous seul mon espérance: puisque vous pouvez tout, daignez faire naître en mon âme la vertu que je désire. Pour obtenir cette grâce de votre infinie miséricorde, je vous répéterai souvent:
«_Jésus, doux et humble de cœur, rendez mon cœur semblable au vôtre._»
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus
ET DE LA SAINTE FACE
LETTRES
(Fragments.)
«Celui qui enseigne la justice à son frère brillera comme un soleil dans les perpétuelles éternités.»
(DAN., XII, 3.)
LETTRES
De Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus à sa sœur Céline.
Lettre Ire.
Jésus.
J. M. J. T.
8 mai 1888.
MA CÉLINE CHÉRIE,
Il y a des moments où je me demande s'il est bien vrai que je suis au Carmel; parfois, je n'y puis croire! Qu'ai-je donc fait au bon Dieu pour qu'il me comble de tant de grâces?
Déjà un mois que nous sommes séparées! Mais pourquoi dire séparées? Quand l'océan serait entre nous, nos âmes resteraient unies. Cependant, je le sais, tu souffres de ne plus m'avoir, et si je m'écoutais, je demanderais à Jésus de me donner tes tristesses; mais vois-tu, je ne m'écoute pas, j'aurais peur d'être égoïste, voulant pour moi la meilleure part, c'est-à-dire la souffrance.
Tu as raison, la vie est souvent pesante et amère; il est pénible de commencer une journée de labeur, surtout quand Jésus se cache à notre amour. Que fait-il ce doux Ami? Il ne voit donc pas notre angoisse, le poids qui nous oppresse; où est-il? Pourquoi ne vient-il pas nous consoler?
Céline, ne crains rien, il est là, tout près de nous! Il nous regarde; c'est lui qui nous mendie cette peine, ces larmes... il en a besoin pour les âmes, pour notre âme; il veut nous donner une si belle récompense! Ah! je t'assure qu'il lui en coûte pour nous abreuver d'amertume, mais il sait que c'est l'unique moyen de nous préparer à _le connaître comme il se connaît, à devenir des dieux nous-mêmes_! Oh! quelle destinée! Que notre âme est grande! Elevons-nous au-dessus de ce qui passe, tenons-nous à distance de la terre; plus haut, l'air est si pur! Jésus peut se cacher, mais on le devine...
Lettre IIe.
20 octobre 1888.
MA SŒUR CHÉRIE
Que ton impuissance ne te désole pas. Lorsque le matin nous ne sentons aucun courage, aucune force pour pratiquer la vertu, c'est une grâce, c'est le moment de mettre _la cognée à la racine de l'arbre_[190], ne comptant que sur Jésus seul. Si nous tombons, tout est réparé dans un acte d'amour, et Jésus sourit! Il nous aide sans en avoir l'air; et les larmes que lui font verser les méchants sont essuyées par notre pauvre et faible amour. L'amour peut tout faire; les choses les plus impossibles lui semblent faciles et douces. Tu sais bien que Notre-Seigneur ne regarde pas tant à la grandeur des actions, ni même à leur difficulté, qu'à l'amour avec lequel nous les accomplissons. Qu'avons-nous à craindre?
Tu voudrais devenir une sainte, et tu me demandes si ce n'est pas trop oser. Céline, je ne te dirai pas de viser à la sainteté séraphique des âmes les plus privilégiées, mais bien _d'être parfaite, comme ton Père céleste est parfait_[191]. Tu vois donc que ton rêve, que nos rêves et nos désirs ne sont pas des chimères, puisque Jésus nous en a fait lui-même _un commandement_.
Lettre IIIe.
Janvier 1889.
MA CHÈRE PETITE CÉLINE,
Jésus te présente la croix, une croix bien pesante! et tu t'effraies de ne pouvoir porter cette croix sans faiblir; pourquoi? Notre Bien-Aimé, sur la route du Calvaire, est bien tombé trois fois, pourquoi n'imiterions-nous pas notre Epoux?
Quel privilège de Jésus! Comme il nous aime pour nous envoyer une si grande douleur! Ah! l'éternité ne sera pas assez longue pour l'en bénir. Il nous comble de ses faveurs, comme il en comblait les plus grands saints. Quels sont donc ses desseins d'amour sur nos âmes? Voilà un secret qui ne nous sera dévoilé que dans notre patrie, le jour _où le Seigneur essuiera toutes nos larmes_[192].
Maintenant, nous n'avons plus rien à espérer sur la terre, _les fraîches matinées sont passées_[193], il ne nous reste que la souffrance! Oh! quel sort digne d'envie! Les Séraphins dans les cieux sont jaloux de notre bonheur.
J'ai trouvé ces jours-ci cette parole admirable: «_La résignation est encore distincte de la volonté de Dieu, il y a la même différence qui existe entre l'union et l'unité; dans l'union on est encore deux, dans l'unité on n'est plus qu'un._»[194]
Oh! oui, ne soyons qu'un avec Dieu, même dès ce monde; et pour cela soyons plus que résignées, embrassons la croix avec joie.
Lettre IVe.
28 février 1889.
MA CHÈRE PETITE SŒUR,
Jésus est _un Epoux de sang_[195], Il veut pour lui tout le sang de notre cœur! Tu as raison, il en coûte pour lui donner ce qu'il demande. Et quelle joie que cela coûte! Quel bonheur de porter nos croix _faiblement_!
Céline, loin de me plaindre à Notre-Seigneur de cette croix qu'il nous envoie, je ne puis comprendre l'amour infini qui l'a porté à nous traiter ainsi. Il faut que notre père soit bien aimé de Dieu, pour avoir tant à souffrir! Quelles délices d'être humiliées avec lui! L'humiliation est la seule voie qui fait les saints, je le sais; je sais aussi que notre épreuve est une mine d'or à exploiter. Moi, petit grain de sable, je veux me mettre à l'œuvre, sans courage, sans force; et cette impuissance même me facilitera l'entreprise, je veux travailler par amour. C'est le martyre qui commence... Ensemble, ma sœur chérie, entrons dans la lice; offrons nos souffrances à Jésus pour sauver des âmes...
Lettre Ve.
12 mars 1889.
..... Céline, j'ai besoin d'oublier la terre; ici-bas tout me fatigue, je ne trouve qu'une joie, celle de souffrir... et cette joie non sentie est au-dessus de toute joie. La vie passe, l'éternité s'avance; bientôt nous vivrons de la vie même de Dieu. Après avoir été abreuvées à la source des amertumes, nous serons désaltérées à la source même de toutes les douceurs.
Oui, _la figure de ce monde passe_[196], bientôt nous verrons de nouveaux cieux; «un soleil plus radieux éclairera de ses splendeurs des mers éthérées et des horizons infinis...» Nous ne serons plus prisonnières sur une terre d'exil, tout sera passé! Avec notre Epoux céleste, nous voguerons sur des lacs sans rivages; _nos harpes sont suspendues aux saules qui bordent le fleuve de Babylone_[197]; mais au jour de notre délivrance, quelles harmonies ne ferons-nous pas entendre! Avec quelle joie nous ferons vibrer toutes les cordes de nos instruments! Aujourd'hui, _nous répandons des larmes en nous souvenant de Sion, comment pourrions-nous chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère[198]?_
Notre refrain, c'est le cantique de la souffrance. Jésus nous présente un calice bien amer; n'en retirons pas nos lèvres, souffrons en paix! Qui dit _paix_ ne dit pas _joie_, ou du moins joie sentie; pour souffrir en paix, il suffit de bien vouloir tout ce que veut Notre-Seigneur.
Ne croyons pas trouver l'amour sans la souffrance. Notre nature est là, elle n'y est pas pour rien; mais quels trésors elle nous fait acquérir! C'est notre gagne-pain; elle est si précieuse que Jésus est descendu sur la terre tout exprès pour la posséder. Nous voudrions souffrir généreusement, grandement; nous voudrions ne jamais tomber: quelle illusion! Et que m'importe, à moi, de tomber à chaque instant! je sens par là ma faiblesse et j'y trouve un grand profit. Mon Dieu, vous voyez ce que je puis faire si vous ne me portez dans vos bras; et si vous me laissez seule, eh bien! c'est qu'il vous plaît de me voir _par terre_; pourquoi donc m'inquiéter?
Si tu veux supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à toi-même, tu donneras au divin Maître un doux asile; il est vrai que tu souffriras, puisque tu seras à la porte de chez toi, mais ne crains pas: plus tu seras pauvre, plus Jésus t'aimera. Je sais bien qu'il aime mieux te voir heurter dans la nuit les pierres du chemin, que marcher en plein jour sur une route émaillée de fleurs, parce que ces fleurs pourraient retarder ta marche.
Lettre VIe.
14 juillet 1889.
MA SŒUR CHÉRIE,
Mon âme ne te quitte pas. Oh! oui, c'est bien dur de vivre sur cette terre! Mais demain, dans une heure, nous serons au port! Mon Dieu, que verrons-nous alors? Qu'est-ce donc que cette vie qui n'aura pas de fin?... Le Seigneur sera l'âme de notre âme. Mystère insondable! «_L'œil de l'homme n'a point vu la lumière incréée, son oreille n'a point entendu les incomparables mélodies des cieux, et son cœur ne peut comprendre ce qui lui est réservé dans l'avenir._»[199] Et tout cela viendra bientôt! oui, bientôt, si nous aimons Jésus avec passion.
Il me semble que le bon Dieu n'a pas besoin d'années pour faire son œuvre d'amour dans une âme; un rayon de son Cœur peut, en un instant, faire épanouir sa fleur pour l'éternité... Céline, pendant les courts instants qui nous restent, sauvons des âmes; je sens que notre Epoux nous demande des âmes, des âmes de prêtres, surtout... C'est lui qui veut que je te dise cela.
Il n'y a qu'une seule chose à faire ici-bas: aimer Jésus, lui sauver des âmes pour qu'il soit aimé. Soyons jalouses des moindres occasions pour le réjouir, ne lui refusons rien. Il a tant besoin d'amour!
Nous sommes ses lis préférés; il réside au milieu de nous, il y réside en Roi, et nous fait partager les honneurs de sa royauté: son Sang divin arrose nos corolles; et ses épines, en nous déchirant, laissent exhaler le parfum de notre amour.
Lettre VIIe.
22 octobre 1889.
MA CÉLINE CHÉRIE,
Je t'envoie une image de la Sainte Face, je trouve que ce sujet divin convient si parfaitement à la vraie petite sœur de mon âme... Oh! qu'elle soit une autre Véronique! Qu'elle essuie tout le sang et les larmes de Jésus, son unique Bien-Aimé! Qu'elle lui donne des âmes! Qu'elle s'ouvre un chemin à travers les soldats, c'est-à-dire le monde, pour arriver jusqu'à lui!... Oh! qu'elle sera heureuse quand elle verra un jour, dans la gloire, la valeur de ce breuvage mystérieux dont elle aura désaltéré son Fiancé céleste; quand elle verra ses lèvres, autrefois desséchées par une soif ardente, lui dire l'unique et éternelle parole de l'AMOUR! le _merci_ qui n'aura pas de fin...
A bientôt, _petite Véronique_[200] chérie, demain sans doute le bien-Aimé te demandera un nouveau sacrifice, un nouveau soulagement à sa soif; mais «_allons et mourons avec lui_[201]».
Lettre VIIIe.
18 juillet 1890.
MA CHÈRE PETITE SŒUR,
Je t'envoie un passage d'Isaïe qui te consolera. Vois donc, il y a si longtemps! et déjà l'âme du prophète se plongeait comme la nôtre dans les beautés cachées de la Face divine... Il y a des siècles! Ah! je me demande ce qu'est le temps. Le temps n'est qu'un mirage, un rêve; déjà Dieu nous voit dans la gloire, il jouit de notre béatitude éternelle. Que cette pensée fait de bien à mon âme! Je comprends alors pourquoi il nous laisse souffrir...
Eh bien, puisque notre Bien-Aimé _a été seul à fouler le vin_[202] qu'il nous donne à boire; à notre tour, ne refusons pas de porter des vêtements teints de sang, foulons pour Jésus un vin nouveau qui le désaltère, _et, regardant autour de lui[203], il ne pourra plus dire qu'il est seul_, nous serons là pour lui venir en aide.
_Son visage était caché_[204], hélas! il l'est encore aujourd'hui, personne ne comprend ses larmes... «_Ouvre-moi, ma sœur, mon épouse_, nous dit-il, _car ma tête est pleine de rosée, et mes cheveux humides des gouttes de la nuit_[205].» Oui, voilà ce que Jésus dit à notre âme lorsqu'il est abandonné, oublié... _L'oubli_, il me semble que c'est encore ce qui lui fait le plus de peine.
Et notre père chéri! Ah! mon cœur est déchiré; mais comment nous plaindre, puisque Notre-Seigneur lui-même a été considéré _comme un homme frappé de Dieu et humilié_[206]? Dans cette grande douleur, oublions-nous et _prions pour les prêtres_; que notre vie leur soit consacrée. Le divin Maître me fait de plus en plus sentir qu'il veut cela de nous deux...
Lettre IXe.
Mardi, 23 septembre 1890.
O Céline, comment te dire ce qui se passe dans mon âme?... Quelle blessure! Mais je sens qu'elle est faite par une main amie, par une main _divinement jalouse_!...
Tout était prêt pour mes noces[207]; cependant ne trouves-tu pas qu'il manquait quelque chose à la fête? Il est vrai que Jésus avait déjà mis bien des joyaux dans ma corbeille, mais il en fallait un, sans doute, d'une beauté incomparable, et ce diamant précieux, Jésus me l'a donné aujourd'hui... Papa ne viendra pas demain! Céline, je te l'avoue, mes larmes ont coulé... elles coulent encore pendant que je t'écris, je puis à peine tenir ma plume.
Tu sais à quel point je désirais revoir notre Père chéri; eh bien! maintenant, je sens que c'est la volonté du bon Dieu qu'il ne soit pas à ma fête. Il a permis cela simplement pour éprouver notre amour... Jésus me veut _orpheline_, il veut que je sois seule avec Lui seul, pour s'unir plus intimement à moi; et il veut aussi me rendre, dans la Patrie, les joies si _légitimes_ qu'il m'a refusées dans l'exil.
L'épreuve d'aujourd'hui est une douleur difficile à comprendre: une joie nous était offerte, elle était possible, naturelle, nous avançons la main... et nous ne pouvons saisir cette consolation si désirée! Mais ce n'est pas une main humaine qui a fait cela, c'est Jésus! Céline, comprends ta Thérèse! et, toutes deux, acceptons de bon cœur l'épine qui nous est présentée; la fête de demain sera une fête de larmes pour nous, mais je sens que Jésus sera si consolé!...
Lettre Xe.
14 octobre 1890.
MA SŒUR CHÉRIE,
Je comprends tout ce que tu souffres, je comprends tes déchirements et je les partage. Ah! si je pouvais te communiquer la paix que Jésus a mise dans mon âme au plus fort de mes larmes... Console-toi! Tout passe! Notre vie d'autrefois est passée, la mort passera aussi, et alors nous jouirons de la vie, de la vraie vie, pour des millions de siècles, pour toujours!
En attendant, faisons de notre cœur un parterre de délices où notre doux Sauveur vienne se reposer... N'y plantons que des lis, et puis chantons avec saint Jean de la Croix:
Le visage incliné sur mon Bien-Aimé, Je restai là et m'oubliai; Tout disparut pour moi et je m'abandonnai, Laissant toutes mes sollicitudes Perdues au milieu des lis.
Lettre XIe.
26 avril 1891.
MA CHÈRE PETITE SŒUR,
Il y a trois ans, nos âmes n'avaient pas encore été brisées, le bonheur nous souriait ici-bas; mais Jésus nous a regardées, et ce regard s'est changé pour nous en un océan de larmes, mais aussi en un océan de grâces et d'amour. Le bon Dieu nous a ravi celui que nous aimions avec une si grande tendresse; n'est-ce pas afin que nous puissions dire véritablement: «_Notre Père qui êtes aux cieux_»? Qu'elle est consolante cette divine parole! Quels horizons elle ouvre à nos yeux!
Ma Céline chérie, toi qui m'adressais tant de questions lorsque tu étais petite, je me demande comment tu ne m'as jamais fait celle-ci: «Pourquoi donc le bon Dieu ne m'a-t-il pas créée un ange?» Eh bien, je vais te répondre quand même:--Le Seigneur veut avoir ici-bas sa cour comme là-haut, il veut des anges-martyrs, des anges-apôtres; et s'il ne t'a pas créée un ange du ciel, c'est qu'il te veut un ange de la terre, afin que tu puisses souffrir pour son amour.
Céline, ma sœur chérie! les ombres bientôt se seront dissipées, aux durs frimas de l'hiver succéderont les rayonnements du soleil éternel... bientôt nous serons dans notre terre natale; bientôt les joies de notre enfance, les soirées du dimanche, les épanchements intimes nous seront rendus pour toujours!
Lettre XIIe
15 août 1892.
MA CHÈRE PETITE SŒUR,
Pour t'écrire aujourd'hui, je suis obligée de dérober quelques instants à Nôtre-Seigneur; il ne m'en voudra pas, car c'est de lui que nous allons parler ensemble.
Céline! les vastes solitudes, les horizons enchanteurs qui s'ouvrent devant toi, dans la belle campagne que tu habites, doivent élever grandement ton âme. Moi je ne vois pas tout cela, je me contente de dire avec saint Jean de la Croix dans son Cantique spirituel:
J'ai en mon Bien-Aimé les montagnes, Les vallées solitaires et boisées...
Dernièrement, je pensais à ce qu'il m'était possible d'entreprendre pour sauver les âmes; et cette simple parole de l'Evangile m'a donné la lumière. Autrefois, Jésus disait à ses disciples en leur montrant les champs de blés mûrs:
«_Levez les yeux et voyez comme les campagnes sont déjà assez blanches pour être moissonnées_[208]», et un peu plus loin: «_La moisson est abondante, mais le nombre des ouvriers est petit; demandez donc au Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers._»[209]
Quel mystère! Jésus n'est-il pas tout-puissant? Les créatures ne sont-elles pas à celui qui les a créées? Pourquoi s'abaisse-t-il à dire: «_Demandez au Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers?_...»--Ah! c'est qu'il a pour nous un amour si incompréhensible, si délicat, qu'il ne veut rien faire sans nous y associer. Le Créateur de l'univers attend la prière d'une pauvre petite âme pour en sauver une multitude d'autres, rachetées comme elle au prix de son sang.
Notre vocation à nous, ce n'est pas d'aller moissonner dans les champs du Père de famille; Jésus ne nous dit pas: _Baissez les yeux, moissonnez les campagnes_; notre mission est plus sublime encore. Voici les paroles du divin Maître: «_Levez les yeux et voyez_...» Voyez comme dans le ciel il y a des places vides; c'est à vous de les combler... vous êtes mes Moïse priant sur la montagne; demandez-moi des ouvriers et j'en enverrai, je n'attends qu'une prière, un soupir de votre cœur!
L'apostolat de la prière n'est-il pas, pour ainsi dire, plus élevé que celui de la parole? C'est à nous de former des ouvriers évangéliques qui sauveront des milliers d'âmes dont nous deviendrons les mères; qu'avons-nous donc à envier aux prêtres du Seigneur?
Lettre XIIIe.
MA SŒUR CHÉRIE,
Notre tendresse d'enfant s'est changée en union bien grande de pensées et de sentiments. Jésus nous a attirées ensemble, car n'es-tu pas à lui déjà? Il a mis le monde sous nos pieds. Comme Zachée, nous sommes montées sur un arbre pour le voir; arbre mystérieux qui nous élève bien au-dessus de toutes choses; alors nous pouvons dire: _Tout est à moi, tout est pour moi: la terre est à moi, les cieux sont à moi, Dieu est à moi, et la Mère de mon Dieu est à moi._»[210]
A propos de la sainte Vierge, il faut que je te confie une de mes simplicités: parfois je me surprends à lui dire: «Savez-vous, ma Mère chérie, que _je me trouve plus heureuse que vous_? Je vous ai pour Mère, et _vous n'avez pas comme moi de sainte Vierge à aimer_!... Il est vrai que vous êtes la Mère de Jésus, mais vous me l'avez donné; et lui, sur la croix, vous a donnée à nous comme notre Mère; ainsi nous sommes plus riches que vous! Autrefois, dans votre humilité, vous souhaitiez de devenir la petite servante de la Mère de Dieu; et moi, pauvre petite créature, je suis, non pas votre servante, mais _votre enfant_! Vous êtes la Mère de Jésus et vous êtes _ma Mère_!»
Céline, qu'elle est donc admirable notre grandeur en Jésus! Que de mystères il nous a dévoilés en nous faisant monter sur l'arbre symbolique dont je te parlais tout à l'heure! Et maintenant, quelle science va-t-il nous enseigner? Ne nous a-t-il pas tout appris? Ecoutons:
«_Hâtez-vous de descendre, il faut que je loge aujourd'hui chez vous._»[211]
Eh quoi! Jésus nous dit de descendre! Où donc faudra-t-il aller? Autrefois, les Juifs lui demandaient: «_Maître, où logez-vous[212]?_» et il leur répondait: «_Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel leurs nids: et moi, je n'ai pas où reposer la tête._»[213] Voilà jusqu'où nous devons descendre afin de pouvoir servir de demeure à Jésus: _être si pauvres que nous n'ayons pas où reposer la tête_.
Cette lumière m'a été donnée pendant ma retraite. Notre-Seigneur désire que nous le recevions dans nos cœurs; sans doute, ils sont vides des créatures, mais hélas! le mien n'est pas vide de moi-même, et c'est pour cela qu'il m'est commandé de descendre. Oh! je veux descendre bien bas, afin que dans mon cœur Jésus puisse reposer sa tête divine, et que là il se sente aimé et compris.
Lettre XIVe.
25 avril 1893.
MA PETITE CÉLINE,
Je viens te faire part des désirs de Jésus sur ton âme. Rappelle-toi qu'il n'a pas dit: Je suis la fleur des jardins, la rose cultivée, mais: «_Je suis la Fleur des champs et le Lis des vallées._»[214] Eh bien, tu dois rester toujours _une goutte de rosée_ cachée dans la divine corolle du beau Lis des vallées.
Une goutte de rosée, qu'y a-t-il de plus simple et de plus pur? Ce ne sont pas les nuages qui l'ont formée, elle naît sous le ciel étoilé. La rosée n'existe que la nuit; quand le soleil darde ses chauds rayons, les charmantes perles qui scintillent à l'extrémité des brins d'herbe se changent bientôt en vapeur légère. Voilà le portrait de ma petite Céline... Céline est une goutte de rosée descendue du beau ciel, sa patrie. Pendant la nuit de cette vie, elle doit se cacher dans le calice vermeil de _la Fleur des champs_; nul regard ne doit l'y découvrir.
Heureuse petite goutte de rosée, connue de Dieu seul, ne t'arrête pas à considérer le cours retentissant des neuves de ce monde, n'envie même pas le clair ruisseau qui serpente dans la prairie. Sans doute son murmure est bien doux, mais les créatures peuvent l'entendre, et puis le calice de _la Fleur des champs_ ne saurait le contenir. Pour approcher de Jésus, il faut être si petit! Oh! qu'il y a peu d'âmes qui aspirent à être petites et inconnues! «Mais, disent-elles, le fleuve et le ruisseau ne sont-ils pas plus utiles que la goutte de rosée? Que fait-elle? Nous la jugeons propre à rien, sinon à rafraîchir un instant la corolle fragile d'une fleur champêtre.»
Ah! vous ne connaissez pas la véritable _Fleur champêtre_! Si vous la connaissiez, vous comprendriez mieux le reproche de Notre-Seigneur à Marthe. Le Bien-Aimé n'a besoin ni de nos œuvres éclatantes, ni de nos belles pensées; s'il veut des conceptions sublimes, n'a-t-il pas ses Anges, dont la science surpasse infiniment celle des plus grands génies de ce monde? Ce n'est donc ni l'esprit, ni les talents qu'il vient chercher ici-bas... Il ne s'est fait _la Fleur des champs_ qu'afin de nous montrer combien il chérit la simplicité.
_Le Lis de la vallée_ ne demande _qu'une goutte de rosée_, laquelle, pendant une nuit seulement, restera cachée aux regards humains. Mais lorsque les ombres commenceront à décliner, que _la Fleur des champs_ sera devenue _le Soleil de Justice_[215], l'humble compagne de son exil montera jusqu'à lui comme une vapeur d'amour; il arrêtera sur elle un de ses rayons, et, devant toute la cour céleste, elle brillera éternellement, comme une perle précieuse, éclatant miroir du Soleil divin.
Lettre XVe.
2 août 1893.
MA CHÈRE CÉLINE,
Ce que tu m'écris me comble de joie, tu marches par un chemin royal. L'épouse des Cantiques, n'ayant pu trouver son Bien-Aimé dans le repos, se leva, dit-elle, pour le chercher dans la ville, mais en vain... elle ne le put trouver qu'en dehors des remparts[216]. Jésus ne veut pas que nous trouvions dans le repos sa présence adorable, il se cache, il s'enveloppe de ténèbres... Ce n'est pas ainsi qu'il agit à l'égard des foules, car nous lisons dans le saint Evangile que _le peuple était enlevé dès qu'il parlait_[217].
Jésus charmait les âmes faibles par ses divines paroles, il essayait de les rendre fortes pour le jour de la tentation et de l'épreuve; mais combien fut petit le nombre de ses amis fidèles _lorsqu'il se tut_[218] devant ses juges! Oh! quelle mélodie pour mon cœur que ce silence du divin Maître!
Il veut que nous lui fassions la charité comme à un pauvre; il se met, pour ainsi dire, à notre merci; il ne veut rien prendre sans que nous le lui donnions de bon cœur, et la plus petite obole est précieuse à ses yeux divins. Il nous tend la main pour recevoir un peu d'amour, afin qu'au jour radieux du Jugement, ce doux Sauveur puisse nous adresser ces paroles ineffables: «_Venez, les bénis de mon Père; car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger: j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire: je ne savais où loger et vous m'avez donné un asile; j'étais en prison, malade, et vous m'avez secouru._»[219]
Ma Céline chérie, réjouissons-nous de notre part; donnons, donnons au Bien-Aimé, soyons prodigues envers lui, mais n'oublions jamais qu'il est un Trésor caché: peu d'âmes savent le découvrir. Pour trouver une chose cachée, il faut se cacher soi-même; que notre vie soit un mystère. «_Voulez-vous apprendre quelque chose qui vous serve?_ dit l'auteur de l'Imitation, _aimez à être inconnu et compté pour rien[220]... Après avoir tout quitté, il faut encore se quitter soi-même[221]; que celui-ci se glorifie d'une chose, celui-là d'une autre; pour vous, ne mettez votre joie que dans le mépris de vous-même._»[222]
Lettre XVIe.
Tu me dis, ma Céline chérie, que mes lettres te font du bien; j'en suis heureuse, mais je t'assure que je ne me méprends pas. «_Si le Seigneur ne bâtit lui-même la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui l'élèvent._»[223] Tous les plus beaux discours seraient incapables de faire jaillir un acte d'amour, sans la grâce qui touche le cœur.
Voici une belle pêche rosée et si suave que tous les confiseurs ne sauraient composer un semblable nectar. Dis-moi, Céline, est-ce pour la pêche que le Bon Dieu a créé cette jolie couleur et ce velouté si agréable? Est-ce pour elle encore qu'il a dépensé tant de sucre? Mais non, c'est pour nous; ce qui lui appartient uniquement, ce qui fait l'essence de son être, c'est son noyau; elle ne possède que cela.
Ainsi Jésus se plaît à prodiguer ses dons à quelques-unes de ses créatures, dans le but de s'attirer d'autres âmes; mais intérieurement, il les humilie par miséricorde, il les force doucement à reconnaître leur néant et sa toute-puissance. Ces sentiments forment en elles comme un noyau de grâce qu'il se hâte de développer pour le jour bienheureux où, revêtues d'une beauté immortelle et impérissable, elles seront servies sans danger sur la table des cieux.
Chère petite sœur, doux écho de mon âme, ta Thérèse ne se trouve pas dans les hauteurs en ce moment; mais vois-tu, quand je suis dans la sécheresse, incapable de prier, de pratiquer la vertu, je cherche de petites occasions, des riens, pour faire plaisir à mon Jésus: par exemple, un sourire, une parole aimable, alors que je voudrais me taire et montrer de l'ennui. Si je n'ai pas d'occasions, je veux au moins lui répéter souvent que je l'aime; ce n'est pas difficile, et cela entretient le feu dans mon cœur. Quand même il me semblerait éteint ce feu d'amour, je jetterais encore de petites pailles sur la cendre et je suis sûre qu'il se rallumerait.
Il est vrai que je ne suis pas toujours fidèle; mais je ne me décourage jamais, je m'abandonne dans les bras du Seigneur; il m'apprend _à tirer profit de tout, du bien et du mal qu'il trouve en moi_[224], il m'apprend à jouer à la banque de l'amour, ou plutôt c'est lui qui joue pour moi, sans me dire comment il s'y prend: cela c'est son affaire, et pas la mienne; ce qui me regarde, c'est de me livrer entièrement, sans rien me réserver, pas même la jouissance de savoir combien la banque me rapporte... Après tout, je ne suis pas l'enfant prodigue, ce n'est pas la peine que Jésus me fasse un festin, _puisque je suis toujours avec lui_[225].
J'ai lu dans le saint Evangile, que le divin Pasteur abandonne toutes les brebis fidèles dans le désert pour courir après la brebis perdue. Que je suis touchée de cette confiance! Vois donc, il est sûr d'elles! Comment pourraient-elles s'enfuir? elles sont captives de l'amour. Ainsi le bien-aimé Pasteur de nos âmes nous dérobe sa présence sensible, pour donner ses consolations aux pécheurs; ou bien, s'il nous conduit au Thabor, c'est pour un instant... les vallées sont presque toujours le lieu des pâturages, «_c'est là qu'il prend son repos à midi_[226]».
Lettre XVIIe.
20 octobre 1893.
MA SŒUR CHÉRIE,
Je trouve dans les Cantiques sacrés ce passage qui te convient parfaitement: «_Que voyez-vous dans l'épouse, sinon un chœur de musique dans un camp d'armée[227]?_» Par la souffrance, ta vie est en effet un champ de bataille; il y faut un chœur de musique, eh bien! tu seras la petite lyre de Jésus. Mais un concert est-il complet quand personne ne chante? Puisque Jésus joue, ne faut-il pas que Céline chante? Quand l'air sera triste, elle chantera les cantiques de l'exil; quand l'air sera joyeux, elle modulera quelques refrains d'en haut...
Tout ce qui arrivera d'heureux ou de fâcheux, tous les événements de la terre ne seront que des bruits lointains, incapables de faire vibrer la lyre de Jésus; seul, il se réserve le droit d'en toucher légèrement les cordes.
Je ne puis penser sans ravissement à la chère petite sainte Cécile; quel modèle! Au milieu d'un monde païen, au sein du danger, au moment d'être unie à un mortel qui ne respire que l'amour profane, il me semble qu'elle aurait dû trembler et pleurer. Mais non, _tandis que les instruments de joie célébraient ses noces, Cécile chantait en son cœur_[228]. Quel abandon! Elle entendait sans doute d'autres mélodies que celles de la terre, son Epoux divin chantait lui aussi, et les Anges répétaient en chœur ce refrain d'une nuit bénie: «_Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux âmes de bonne volonté._»[229]
La gloire de Dieu! Oh! Cécile la comprenait, elle l'appelait de tous ses vœux, elle devinait que son Jésus avait soif des âmes... C'est pourquoi tout son désir était de lui amener bientôt celle du jeune Romain qui ne songeait qu'à la gloire humaine; cette vierge sage en fera un martyr, et des multitudes marcheront sur ses traces. Elle ne craint rien: les Anges ont promis et chanté la paix; elle sait que le Prince de la paix est obligé de la protéger, de garder sa virginité et de lui donner sa récompense. «_Oh! qu'elle est belle la génération des âmes vierges[230]!_»
Ma sœur chérie, je ne sais trop ce que je te dis, je me laisse aller au courant de mon cœur. Tu m'écris que tu sens ta faiblesse, c'est une grâce; c'est Nôtre-Seigneur qui imprime en ton âme ces sentiments de défiance de toi-même. Ne crains pas; si tu restes fidèle à lui faire plaisir dans les petites occasions, il se trouvera obligé de t'aider dans les grandes.
Les Apôtres, sans lui, travaillèrent longtemps, toute une nuit, sans prendre aucun poisson; leur travail pourtant lui était agréable, mais il voulait prouver que lui seul peut nous donner quelque chose. Il demandait seulement un acte d'humilité: «_Enfants, n'avez-vous rien à manger[231]?_» et le bon saint Pierre avoue son impuissance: «_Seigneur, nous avons péché toute la nuit sans rien prendre[232]!_» C'est assez! le Cœur de Jésus est touché, il est ému... Peut-être que si l'apôtre eût pris quelques petits poissons, le divin Maître n'aurait pas fait de miracle; mais il n'avait _rien_, aussi par la puissance et la bonté divines ses filets furent bientôt remplis de gros poissons!
Voilà bien le caractère de Nôtre-Seigneur: il donne en Dieu, mais il veut l'humilité du cœur.
Lettre XVIIIe.
7 juillet 1894.
MA CHÈRE PETITE SŒUR,
Je ne sais pas si tu te trouves encore dans les mêmes dispositions d'esprit que tu manifestais dans ta dernière lettre; je le suppose, et j'y réponds par ce passage du _Cantique des Cantiques_ qui explique parfaitement l'état d'une âme plongée dans la sécheresse, d'une âme que rien ne peut réjouir ni consoler:
«_Je suis descendue dans le jardin des noyers, pour voir les fruits de la vallée, pour considérer si la vigne a fleuri et si les pommes de grenade ont poussé. Je n'ai plus su où j'étais; mon âme a été troublée à cause des chariots d'Aminadab._»[233]
Voilà bien l'image de nos âmes. Souvent nous descendons dans les vallées fertiles où notre cœur aime à se nourrir; et le vaste champ des saintes Ecritures, qui tant de fois s'est ouvert pour répandre en notre faveur ses plus riches trésors, ce champ lui-même nous semble un désert aride et sans eau; nous ne savons même plus où nous sommes: au lieu de la paix, de la lumière, le trouble et les ténèbres sont notre partage...
Mais, comme l'épouse, nous connaissons la cause de cette épreuve: «_Notre âme est troublée à cause des chariots d'Aminadab._» Nous ne sommes pas encore dans notre patrie, et la tentation doit nous purifier comme l'or à l'action du feu; nous nous croyons parfois abandonnées, hélas! _les chariots_, c'est-à-dire les vains bruits qui nous assiègent et nous affligent, sont-ils en nous ou en dehors de nous? Nous ne savons! mais Jésus le sait; il est témoin de notre tristesse, et dans la nuit soudain sa voix se fait entendre:
«_Reviens, reviens, ma Sulamite, reviens afin que nous le considérions[234]!_»
Quel appel! Eh quoi! nous n'osions plus même nous regarder, notre état nous faisait horreur, et Jésus nous appelle pour nous considérer à loisir... Il veut nous voir, il vient, et les deux autres Personnes adorables de la Sainte Trinité viennent avec lui prendre possession de notre âme.
Nôtre-Seigneur l'avait promis autrefois, lorsqu'il disait avec une tendresse ineffable: «_Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole; et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure._»[235] Garder la parole de Jésus, voilà l'unique condition de notre bonheur, la preuve de notre amour pour lui; et _cette parole_, il me semble que c'est lui-même, puisqu'il se nomme _le Verbe_ ou _Parole_ incréée du Père.
Dans le même Evangile de saint Jean, il fait cette prière sublime: «_Sanctifiez-les par votre parole; votre parole est la vérité._»[236] En un autre endroit, Jésus nous apprend _qu'il est la voie, la vérité et la vie_[237]. Nous savons donc quelle est la _parole_ à garder; nous ne pouvons pas dire comme Pilate: «_Qu'est-ce que la vérité[238]?_»--_La vérité_, nous la possédons, puisque le Bien-Aimé habite dans nos cœurs.
Souvent _ce Bien-Aimé nous est un bouquet de myrrhe_[239], nous partageons le calice de ses douleurs; mais qu'il nous sera doux d'entendre un jour cette parole suave: «_C'est vous qui êtes demeurés avec moi dans toutes les épreuves que j'ai eues, aussi je vous prépare mon royaume, comme mon Père me l'a préparé[240]!_»
Lettre XIXe.
19 août 1894.
C'est peut-être la dernière fois, ma chère petite sœur, que je me sers de la plume pour parler avec toi; le bon Dieu a exaucé mon vœu le plus cher! Viens, nous souffrirons ensemble... et puis _Jésus prendra l'une de nous_, et les autres resteront pour un peu de temps dans l'exil. Ecoute bien ce que je vais te dire: _Jamais, jamais, le bon Dieu ne nous séparera; si je meurs avant loi, ne crois pas que je m'éloignerai de ton âme, jamais nous n'aurons été plus unies_. Surtout ne te fais pas de peine de ma prophétie, c'est un enfantillage! je ne suis pas malade, j'ai une santé de fer; mais _le Seigneur peut briser le fer comme l'argile_...
Notre père chéri nous fait sentir sa présence d'une manière qui me touche profondément. Après une mort de cinq longues années, quelle joie de le retrouver comme autrefois, et plus paternel encore! Oh! comme il va te rendre les soins que tu lui as prodigués! Tu as été son ange, il sera ton ange à son tour. Vois donc, il n'y a pas un mois qu'il est au ciel, et déjà, par son intervention puissante, toutes tes démarches réussissent. Maintenant ce lui est chose facile d'arranger nos affaires, aussi a-t-il eu moins de peine pour sa Céline que pour sa pauvre petite reine!
Depuis longtemps tu me demandes des nouvelles du noviciat, surtout des nouvelles de mon métier; je vais te satisfaire:
Je suis _un petit chien de chasse_, et ce titre me donne bien des sollicitudes, à cause des fonctions qu'il exige, tu en jugeras: toute la journée, du matin jusqu'au soir, je cours après le gibier. Les chasseurs--Révérende Mère Prieure et Maîtresse des novices--sont trop grands pour se couler dans les buissons; tandis qu'un petit chien, ça se faufile partout... et puis ça a le nez fin! Aussi je veille de près mes petits lapins; je ne veux pas leur faire de mal; mais je les lèche en leur disant, tantôt que leur poil n'est pas assez lisse, d'autres fois que leur regard est trop semblable à celui des lapins de garenne... enfin je tâche de les rendre tels que le Chasseur le désire: des petits lapins bien simples, occupés seulement de l'herbette qu'ils doivent brouter.
Je ris, mais au fond je pense bien sincèrement qu'un de ces petits lapins--celui que tu connais--vaut mieux cent fois que le petit chien: il a couru bien des dangers... Je t'avoue qu'à sa place, il y a longtemps que je me serais perdue pour toujours dans la vaste forêt du monde.
Lettre XXe.
Je suis heureuse, ma petite Céline, que tu n'éprouves aucun attrait sensible en venant au Carmel; c'est une délicatesse de Jésus qui veut recevoir de toi un présent. Il sait qu'il est bien plus doux de donner que de recevoir. Quel bonheur de souffrir pour celui qui nous aime à la folie, et de passer pour folles aux yeux du monde! On juge les autres d'après soi-même, et comme le monde est insensé, naturellement il nous appelle de ce nom.
Consolons-nous, nous ne sommes pas les premières! Le seul crime reproché à Notre-Seigneur par Hérode fut celui d'être fou... et franchement c'était vrai! Oui, c'était de la folie de venir chercher les pauvres petits cœurs des mortels pour en faire ses trônes, lui, le Roi de gloire qui est assis au-dessus des Chérubins! N'était-il pas parfaitement heureux en compagnie de son Père et de l'Esprit d'amour? Pourquoi venir ici--bas chercher des pécheurs pour en faire ses amis, ses intimes?
Nous ne pourrons jamais accomplir pour notre Epoux les folies qu'il a accomplies pour nous; nos actes sont très raisonnables en comparaison des siens. Que le monde nous laisse tranquilles! Je le répète, c'est lui qui est insensé, puisqu'il ignore ce que Jésus a fait et souffert pour le sauver de la damnation.
Nous ne sommes pas non plus des fainéantes, des prodigues; le divin Maître s'est chargé de notre défense. Ecoute: Il était à table avec Lazare et ses disciples, Marthe servait; pour Marie, elle ne pensait pas à prendre de nourriture, mais à faire plaisir à son Bien-Aimé, _aussi répandit-elle sur la tête du Sauveur un parfum de grand prix, et, cassant le vase fragile[241], toute la maison fut embaumée de cette liqueur_[242].
Les Apôtres murmurèrent contre Madeleine; c'est encore ce qui arrive pour nous: les chrétiens les plus fervents trouvent que nous sommes exagérées, que nous devrions servir Jésus avec Marthe, au lieu de lui consacrer les vases de nos vies avec les parfums qui y sont renfermés. Et cependant, qu'importe que ces vases soient brisés, puisque Notre-Seigneur est consolé, et que, malgré lui, le monde est contraint de sentir les parfums qui s'en exhalent! Oh! ces parfums sont bien nécessaires pour purifier l'atmosphère malsaine qu'il respire.
A bientôt, ma sœur chérie. Voici ta barque près du port; le vent qui la pousse est un vent d'amour, et ce vent-là est plus rapide que l'éclair! Adieu! dans quelques jours nous serons réunies au Carmel, puis là-haut! Jésus n'a-t-il pas dit pendant sa Passion: «_Au reste vous verre BIENTÔT le Fils de l'homme assis à la droite de Dieu et venant sur les nuées du ciel[243]?_»
Nous y serons!!!
TA THÉRÈSE.
[Illustration: THÉRÈSE ET CÉLINE
AUX BUISSONNETS
_Alors nos voix étaient mêlées,_ _Nos mains l'une à l'autre enchaînées;_ _Ensemble, chantant les noces sacrées,_ _Déjà nous rêvions le Carmel,_ _Le Ciel!_ ]
Lettres à la Rde Mère Agnès de Jésus.
FRAGMENTS
Lettre Ire.
_Quelques mois avant l'entrée de Thérèse au Carmel._
1887.
MA PETITE MAMAN CHÉRIE,
Tu as raison de dire que la goutte de fiel doit être mêlée à tous les calices, mais je trouve que les épreuves aident beaucoup à se détacher de la terre; elles font regarder plus haut que ce monde. Ici-bas rien ne peut nous satisfaire; on ne goûte un peu de repos qu'en étant prête à faire la volonté du bon Dieu.
Ma nacelle a bien de la peine à atteindre le port. Depuis longtemps je l'aperçois, et toujours je m'en trouve éloignée; mais Jésus la guide, cette petite nacelle, et je suis sûre qu'au jour choisi par lui, elle abordera heureusement au rivage béni du Carmel. O Pauline! quand Jésus m'aura fait cette grâce, je veux me donner tout entière à lui, toujours souffrir pour lui, ne plus vivre que pour lui. Oh non! je ne craindrai pas ses coups, car, même dans les souffrances les plus amères, on sent que c'est sa douce main qui frappe.
Et quand je pense que, pour une souffrance supportée avec joie, nous aimerons davantage le bon Dieu toujours! Ah! si au moment de ma mort je pouvais avoir une âme à offrir à Jésus, que je serais heureuse! Il y aurait une âme de moins dans l'enfer, une de plus à bénir le bon Dieu toute l'éternité!
Lettre IIe.
_Pendant sa retraite de Prise d'Habit._
Janvier 1889.
Dans mes rapports avec Jésus, rien: sécheresse! sommeil! Puisque mon Bien-Aimé veut dormir, je ne l'en empêcherai pas; je suis trop heureuse de voir qu'il ne me traite point comme une étrangère, qu'il ne se gêne pas avec moi. Il crible _sa petite balle_ de piqûres d'épingles bien douloureuses. Quand c'est ce doux Ami qui perce lui-même sa balle, la souffrance n'est que douceur, sa main est si douce! Quelle différence avec celle des créatures!
Je suis pourtant heureuse, oui, bien heureuse de souffrir! Si Jésus ne perce pas directement sa petite balle, c'est bien lui qui conduit la main qui la blesse! O ma Mère, si vous saviez jusqu'à quel point je veux être indifférente aux choses de la terré! Que m'importent toutes les beautés créées? Je serais bien malheureuse si je les possédais! Ah! que mon cœur me paraît grand, quand je le considère par rapport aux biens de ce monde, puisque tous réunis ne pourraient le contenter; mais quand je le considère par rapport à Jésus, comme il me semble petit!
Qu'il est bon pour moi Celui qui sera bientôt mon Fiancé! qu'il est divinement aimable en ne permettant pas que je me laisse captiver par aucune chose d'ici-bas! Il sait bien que, s'il m'envoyait seulement une ombre de bonheur, je m'y attacherais avec toute l'énergie, toute la force de mon cœur; et cette ombre il me la refuse!... Il préfère me laisser dans les ténèbres, plutôt que de me donner une fausse lueur qui ne serait pas Lui.
Je ne veux pas que les créatures aient un seul atome de mon amour; je veux tout donner à Jésus, puisqu'il me fait comprendre que lui seul est le bonheur parfait. Tout sera pour lui, tout! Et même quand je n'aurai rien à lui offrir, comme ce soir, je lui donnerai ce rien...
Lettre IIIe.
1889.
· · ·
Oui, je les désire ces blessures de cœur, ces coups d'épingle qui font tant souffrir!... A toutes les extases, je préfère le sacrifice. C'est là qu'est le bonheur pour moi, je ne le trouve nulle part ailleurs. _Le petit roseau_ n'a pas peur de se rompre, car il est planté au bord des eaux de l'amour; aussi, lorsqu'il plie, cette onde bienfaisante le fortifie et lui fait désirer qu'un autre orage vienne à nouveau courber sa tête. _C'est ma faiblesse qui fait toute ma force._ Je ne puis me briser, puisque quelque chose qui m'arrive, je ne vois que la douce main de Jésus.
Rien de trop à souffrir pour conquérir la palme!
Lettre IVe.
_Pendant sa retraite de Profession._
Septembre 1890.
MA MÈRE CHÉRIE,
Il faut que votre petit solitaire vous donne l'itinéraire de son voyage.
Avant de partir, mon Fiancé m'a demandé dans quel pays je voulais voyager, quelle route je désirais suivre. Je lui ai répondu que je n'avais qu'un seul désir, celui de me rendre _au sommet de la Montagne de l'_AMOUR.
Aussitôt, des routes nombreuses s'offrirent à mes regards; mais il y en avait tant de parfaites que je me vis incapable d'en choisir aucune de mon plein gré. Je dis alors à mon divin Guide: Vous savez où je désire me rendre, vous savez pour qui je veux gravir la montagne, vous connaissez Celui que j'aime et que je veux contenter uniquement. C'est pour lui seul que j'entreprends ce voyage, menez-moi donc par les sentiers de son choix; pourvu qu'il soit content, je serai au comble du bonheur.
Et Notre-Seigneur me prit par la main et me fit entrer dans un souterrain où il ne fait ni froid ni chaud, où le soleil ne luit pas, où la pluie et le vent n'ont pas d'accès; un souterrain où je ne vois rien qu'une clarté à demi voilée, la clarté que répandent autour d'eux les yeux baissés de la Face de Jésus.
Mon Fiancé ne me dit rien, et moi je ne lui dis rien non plus, sinon que je l'aime plus que moi, et je sens au fond de mon cœur qu'il en est ainsi, car je suis plus à lui qu'à moi.
Je ne vois pas que nous avancions vers le but de notre voyage, puisqu'il s'effectue sous terre; et pourtant il me semble, sans savoir comment, que nous approchons du sommet de la montagne.
Je remercie mon Jésus de me faire marcher dans les ténèbres; j'y suis dans une paix profonde. Volontiers je consens à rester toute ma vie religieuse dans ce souterrain obscur où il m'a fait entrer; je désire seulement que mes ténèbres obtiennent la lumière aux pécheurs.
Je suis heureuse, oui, bien heureuse de n'avoir aucune consolation; j'aurais honte que mon amour ressemblât à celui des fiancées de la terre qui regardent toujours aux mains de leurs fiancés pour voir s'ils ne leur apportent pas quelque présent; ou bien à leur visage, pour y surprendre un sourire d'amour qui les ravit.
Thérèse, la petite fiancée de Jésus, aime Jésus pour lui-même; elle ne veut regarder le visage de son Bien-Aimé qu'afin d'y surprendre des larmes qui la ravissent par leurs charmes cachés. Ces larmes, elle veut les essuyer, elle veut les recueillir, comme des diamants inestimables, pour en broder sa robe de noces.
_Jésus! Je voudrais tant l'aimer! L'aimer comme jamais il n'a été aimé_...
Atout prix, je veux cueillir la palme d'Agnès; _si ce n'est par le sang, il faut que ce soit par l'_AMOUR...
Lettre Ve.
1890.
L'amour peut suppléer à une longue vie. Jésus ne regarde pas au temps puisqu'il est éternel. _Il ne regarde qu'à l'amour._ O ma petite Mère, demandez-lui de m'en donner beaucoup! Je ne désire pas l'amour sensible; pourvu qu'il soit sensible pour Jésus, cela me suffit. Oh! l'aimer et le faire aimer, que c'est doux! Dites-lui de me prendre le jour de ma Profession si je dois encore l'offenser, car je voudrais emporter au Ciel la robe blanche de mon second baptême, sans aucune souillure. Jésus peut m'accorder la grâce de ne plus l'offenser ou bien de ne faire que des fautes _qui ne l'offensent pas_. qui ne lui fassent pas de peine, mais ne servent qu'à m'humilier et à rendre mon amour plus fort.
Il n'y a aucun appui à chercher hors de Jésus. Lui seul est immuable. Quel bonheur de penser qu'il ne peut changer!
Lettre VIe.
1891.
MA PETITE MÈRE CHÉRIE,
Oh! que votre lettre m'a fait de bien! Ce passage a été lumineux pour mon âme: «_Retenons une parole qui pourrait nous élever aux yeux des autres._» Oui, il faut tout garder pour Jésus avec un soin jaloux; c'est si bon de travailler pour lui tout seul! Alors, comme le cœur est rempli de joie! comme l'âme est légère!...
Demandez à Jésus que _son grain de sable_ lui sauve beaucoup d'âmes en peu de temps, pour voler plus promptement vers sa Face adorée.
Lettre VIIe.
1892.
Voici le rêve d'_un grain de sable_: Jésus seul!... rien que lui! Le grain de sable est si petit que, s'il voulait ouvrir son cœur à un autre qu'à Jésus, il n'y aurait plus de place pour ce Bien-Aimé.
Quel bonheur d'être si bien cachées que personne ne pense à nous, d'être inconnues, même aux personnes qui vivent avec nous! O ma petite Mère! comme je désire être inconnue de toutes les créatures! Je n'ai jamais désiré la gloire humaine, le mépris avait eu de l'attrait pour mon cœur; mais, ayant reconnu que c'était encore trop glorieux pour moi, je me suis passionnée pour l'oubli.
La gloire de mon Jésus, voilà toute mon ambition; la mienne, je la lui abandonne; et s'il semble m'oublier, eh bien! il est libre, puisque je ne suis plus à moi, mais à Lui. Il se lassera plus vite de me faire attendre que moi de l'attendre!
Lettre VIIIe.
28 mai 1897.
_Ce jour-là, tandis que sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus souffrait d'un fort accès de fièvre, une de nos sœurs vint lui demander son concours immédiat pour un travail de peinture difficile à exécuter; un instant, son visage trahit le combat intérieur, ce dont s'aperçut Mère Agnès de Jésus qui était présente. Le soir, Thérèse lui écrivit cette lettre:_
MA MÈRE BIEN-AIMÉE,
Tout à l'heure votre enfant a versé de douces larmes; des larmes de repentir, mais plus encore de reconnaissance et d'amour. Aujourd'hui je vous ai montré ma vertu, mes trésors de patience! Et moi qui prêche si bien les autres! Je suis contente que vous ayez vu mon imperfection. Vous ne m'avez pas grondée... cependant je le méritais; mais en toute circonstance, votre douceur m'en dit plus long que des paroles sévères; vous êtes pour moi l'image de la divine miséricorde.
Oui, mais Sœur ***, au contraire, est ordinairement l'image de la sévérité du bon Dieu. Eh bien, je viens de la rencontrer. Au lieu de passer froidement près de moi, elle m'a embrassée en médisant: «Pauvre petite sœur, vous m'avez fait pitié! Je ne veux pas vous fatiguer, laissez l'ouvrage que je vous ai demandé, j'ai eu tort.»
Moi qui sentais dans mon cœur la contrition parfaite, je fus bien surprise de ne recevoir aucun reproche. Je sais bien qu'au fond elle doit me trouver imparfaite; c'est parce qu'elle croit à ma mort prochaine qu'elle m'a ainsi parlé. Mais n'importe, je n'ai entendu que des paroles douces et tendres sortir de sa bouche; alors je l'ai trouvée bien bonne, et moi je me suis trouvée bien méchante!
En rentrant dans notre cellule, je me demandais ce que Jésus pensait de moi. Aussitôt, je me suis rappelé ce qu'il dit un jour à la femme adultère: «Quelqu'un t'a-t-il condamnée[244]?» Et moi, les larmes aux yeux, je lui ai répondu: «Personne, Seigneur... ni ma petite Mère, image de votre tendresse, ni ma Sœur ***, image de votre justice; et je sens bien que je puis aller en paix, car vous ne me condamnerez pas non plus!»
O ma Mère bien-aimée, je vous l'avoue, je suis bien plus heureuse d'avoir été imparfaite que si, soutenue par la grâce, j'avais été un modèle de patience. Cela me fait tant de bien de voir que Jésus est toujours aussi doux, aussi tendre pour moi. Vraiment, il y a de quoi mourir de reconnaissance et d'amour.
Ma petite Mère, vous comprendrez que, ce soir, le vase de la miséricorde divine a débordé pour votre enfant. _Ah! dès à présent, je le reconnais: oui, toutes mes espérances seront comblées... oui, le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront infiniment mes immenses désirs_...
Lettres à Sœur Marie du Sacré-Cœur.
Lettre Ire.
21 février 1888.
MA CHÈRE MARIE,
Si tu savais le cadeau que papa m'a fait la semaine dernière!... Je crois que si je te le donnais en cent, et même en mille, tu ne le devinerais pas. Eh bien! ce bon petit père m'a acheté un petit agneau d'un jour, tout blanc et tout frisé. Il m'a dit, en me l'offrant, qu'il voulait, avant mon entrée au Carmel, me faire le plaisir d'avoir un petit agneau. Tout le monde était heureux, Céline était ravie. Ce qui surtout m'avait touchée, c'était la bonté de papa en me le donnant; et puis, un agneau, c'est si symbolique! il me faisait penser à Pauline.
Jusqu'ici tout va bien, tout est ravissant; mais il faut attendre la fin. Déjà, nous faisions des châteaux en Espagne, nous nous attendions à voir notre agneau bondir autour de nous, au bout de deux ou trois jours; mais hélas! la jolie petite bête est morte dans l'après-midi. Pauvre petite! à peine née, elle a souffert, puis elle est morte.
Elle était si gentille, elle avait l'air si innocent que Céline a fait son portrait; puis, papa a creusé une fosse dans laquelle on a mis le petit agneau qui semblait dormir; je n'ai pas voulu que la terre le recouvrît: nous avons jeté de la neige sur lui et puis tout a été fini...
Tu ne sais pas, ma chère marraine, combien la mort de ce petit animal m'a donné à réfléchir. Oh! oui, sur la terre il ne faut s'attacher à rien, pas même aux choses les plus innocentes, car elles nous manquent au moment où nous y pensons le moins. Seul ce qui est éternel peut nous contenter.
Lettre IIe.
_Pendant sa retraite de Prise d'Habit._
8 janvier 1889.
Ma sœur chérie, votre _petit agnelet_--comme vous aimez à m'appeler--voudrait vous emprunter un peu de force et de courage. Il ne peut rien dire à Jésus; et surtout, Jésus ne lui dit absolument rien. Priez pour moi, afin que ma retraite plaise quand même au Cœur de Celui qui seul lit au plus profond de l'âme!
La vie est pleine de sacrifices, c'est vrai; mais pourquoi y chercher du bonheur? N'est-ce pas simplement «_une nuit à passer dans une mauvaise hôtellerie_», comme le dit notre Mère sainte Thérèse?
Je vous avoue que mon cœur a une soif ardente de bonheur; mais je vois bien que nulle créature n'est capable de l'étancher! Au contraire, plus je boirais à cette source enchanteresse, plus ma soif serait brûlante.
Je connais une source «_où, après avoir bu, on a soif encore_[245]»: mais d'une soif très douce, d'une soif que l'on peut toujours satisfaire: cette source, c'est la souffrance connue de Jésus seul!...
Lettre IIIe.
14 août 1889.
Vous voulez un mot de votre petit agnelet. Que voulez-vous qu'il vous dise? N'a-t-il pas été instruit par vous? Rappelez-vous le temps où, me tenant sur vos genoux, vous me parliez du Ciel...
Je vous entends encore me dire: «Regarde ceux qui veulent s'enrichir, vois quel mal ils se donnent pour gagner de l'argent; et nous, ma petite Thérèse, nous pouvons à chaque instant, et sans prendre tant de peine, acquérir des trésors pour le Ciel; nous pouvons ramasser des diamants comme avec un râteau! Pour cela, il suffit de faire toutes nos actions par amour pour le bon Dieu.» Et je m'en allais le cœur rempli de joie et du désir d'amasser aussi de grands trésors. Le temps a fui, depuis ces heureux moments écoulés dans notre doux nid. Jésus est venu nous visiter, il nous a trouvées dignes de passer par le creuset de la souffrance.
Le bon Dieu nous dit qu'au dernier jour «_il essuiera toutes les larmes de nos yeux_[246]»; et, sans doute, plus il y aura de larmes à essuyer, plus la consolation sera grande...
Priez bien, demain, pour la petite fille que vous avez élevée et qui, sans vous, ne serait peut-être pas au Carmel.
Lettre IVe.
_Pendant sa Retraite de Profession._
4 septembre 1890.
Votre petite fille n'entend guère les harmonies célestes: son voyage de noces est bien aride! Son Fiancé, il est vrai, lui fait parcourir des pays fertiles et magnifiques; mais la nuit l'empêche de rien admirer et surtout de jouir de toutes ces merveilles.
Vous allez peut-être croire qu'elle s'en afflige? Mais non, au contraire, elle est heureuse de suivre son Fiancé pour Lui seul et non à cause de ses dons. Lui seul, il est si beau! si ravissant! même quand il se tait, même quand il se cache!
Comprenez votre petite fille: elle est lasse des consolations de la terre, elle ne veut plus que son Bien-Aimé.
Je crois que le travail de Jésus, pendant cette retraite, a été de me détacher de tout ce qui n'est pas lui. Ma seule consolation est une force et une paix très grandes; et puis, j'espère être comme Jésus veut que je sois: c'est ce qui fait tout mon bonheur.
Si vous saviez combien ma joie est grande de n'en avoir aucune pour faire plaisir à Jésus! C'est de la joie raffinée, bien qu'elle ne soit nullement sentie!
Lettre Ve.
7 septembre 1890.
Demain je serai l'épouse de Jésus, de Celui dont le «_Visage était caché et que personne n'a reconnu_[247]!» Quelle alliance et quel avenir! Que faire pour le remercier, pour me rendre moins indigne d'une telle faveur?...
... Que j'ai soif du Ciel, de ce séjour bienheureux où l'on aimera Jésus sans réserve! Mais il faut souffrir et pleurer pour y arriver; eh bien! je veux souffrir tout ce qu'il plaira à mon Bien-Aimé, je veux le laisser faire de sa petite balle tout ce qu'il désire.
Ma Marraine chérie, vous me dites que mon petit Jésus est très bien paré pour le jour de mes noces; vous vous demandez seulement pourquoi je ne lui ai pas mis les bougies roses neuves? Les autres m'en disent plus long à l'âme: elles ont commencé à brûler le jour de ma Prise d'habit, alors elles étaient fraîches et roses; papa, qui me les avait données, était là, et tout était joie! Mais maintenant, la couleur de rose est passée..... Y a-t-il encore ici-bas des joies couleur de rose pour votre petite Thérèse? Oh! non, il n'y a plus pour elle que des joies célestes, des joies où tout le créé, qui n'est rien, fait place à l'incréé qui est la réalité...
Lettre VIe.
17 septembre 1896.
Ma sœur bien-aimée, je ne suis pas embarrassée pour vous répondre... Comment pouvez-vous me demander s'il vous est possible d'aimer le bon Dieu comme je l'aime?... Mes désirs du martyre ne sont rien; je ne leur dois pas la confiance illimitée que je sens en mon cœur. A vrai dire, on peut les appeler ces richesses spirituelles _qui rendent injuste_[248], lorsqu'on s'y repose avec complaisance, et que l'on croit qu'ils sont quelque chose de grand... Ces désirs sont une consolation que Jésus accorde parfois aux âmes faibles comme la mienne--et ces âmes sont nombreuses.--Mais, lorsqu'il ne donne pas cette consolation, c'est une grâce de privilège; rappelez-vous ces paroles d'un saint religieux: «Les martyrs ont souffert avec joie et le Roi des Martyrs a souffert avec tristesse!» Oui, Jésus a dit: «_Mon Père, éloignez de moi ce calice._»[249] Comment pouvez-vous penser maintenant que mes désirs sont la marque de mon amour? Ah! je sens bien que ce n'est pas cela du tout qui plaît au bon Dieu dans ma petite âme. Ce qui lui plaît, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde... Voilà mon seul trésor, Marraine chérie, pourquoi ce trésor ne serait-il pas le vôtre?
N'êtes-vous pas prête à souffrir tout ce que le bon Dieu voudra? Oui, je le sais bien; alors, si vous désirez sentir de la joie, avoir de l'attrait pour la souffrance, c'est donc votre consolation que vous cherchez, puisque, lorsqu'on aime une chose, la peine disparaît. Je vous assure que si nous allions ensemble au martyre, vous auriez un grand mérite, et moi je n'en aurais aucun, à moins qu'il ne plaise à Jésus de changer mes dispositions.
O ma sœur chérie, je vous en prie, comprenez-moi! comprenez que pour aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus on est faible et misérable, plus on est propre aux opérations de cet amour consumant et transformant... Le seul désir d'être victime suffit; mais il faut consentir à rester toujours pauvre et sans force, et voilà le difficile, car _le véritable pauvre d'esprit, où le trouver? Il faut le chercher bien loin_[250], dit l'auteur de l'Imitation... Il ne dit pas qu'il faut le chercher parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la bassesse, dans le néant... Ah! restons donc _bien loin_ de tout ce qui brille, aimons notre petitesse, aimons à ne rien sentir; alors nous serons pauvres d'esprit, et Jésus viendra nous chercher, si loin que nous soyons; il nous transformera en flammes d'amour!... Oh! que je voudrais pouvoir vous faire comprendre ce que je sens! C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour... La crainte ne conduit-elle pas à la justice sévère telle qu'on la représente aux pécheurs? Mais ce n'est pas cette justice que Jésus aura pour ceux qui l'aiment.
Le bon Dieu ne vous donnerait pas ce désir d'être possédée par son Amour miséricordieux, s'il ne vous réservait cette faveur; ou plutôt, il vous l'a déjà faite, puisque vous êtes toute livrée à Lui, puisque vous désirez être consumée par Lui, et que jamais le bon Dieu ne donne de désirs qu'il ne veuille réaliser.
Puisque nous voyons la voie, courons ensemble. Je le sens, Jésus veut nous faire les mêmes grâces, il veut nous donner gratuitement son Ciel.
Marraine chérie, vous voudriez encore entendre les secrets que Jésus confie à votre petite fille; mais la parole humaine est impuissante à redire des choses que le cœur humain peut à peine pressentir. D'ailleurs, ses secrets, Jésus vous les confie aussi, car c'est vous qui m'avez appris à recueillir ses divins enseignements; c'est vous qui, en mon nom, avez promis au jour de mon baptême que je ne voulais servir que Lui seul; vous avez été l'ange qui m'a conduite et guidée sur la route de l'exil, c'est vous qui m'avez offerte au Seigneur! Aussi je vous aime comme une enfant sait aimer sa mère; au ciel seulement vous connaîtrez toute la reconnaissance qui déborde de mon cœur.
Votre petite fille,
_Thérèse de l'Enfant-Jésus_.
Lettres à Sœur Françoise-Thérèse[251].
Lettre Ire.
13 août 1893.
CHÈRE PETITE SŒUR _Thérèse_,
Tes vœux sont donc comblés! Comme la colombe sortie de l'arche, tu ne pouvais trouver sur la terre du monde où poser le pied, tu as volé longtemps, cherchant à rentrer dans la demeure bénie où ton cœur avait pour jamais fixé son séjour. Jésus s'est fait attendre, mais enfin les gémissements de sa colombe l'ont touché, il a étendu sa main divine, il l'a prise et l'a placée dans son Cœur, dans le tabernacle de son amour.
Ah! sans doute, ma joie est toute spirituelle puisque désormais je ne dois plus te revoir ici-bas, je ne dois plus entendre ta voix en épanchant mon cœur dans le tien. Mais je sais que la terre est un lieu de passage, nous sommes des voyageurs qui cheminons vers notre patrie; qu'importe si la route que nous suivons n'est pas absolument la même, puisque notre terme unique c'est le Ciel, où nous serons réunies pour ne plus nous quitter. C'est là que nous goûterons éternellement les joies de la famille... Que de choses nous aurons à nous dire après l'exil de cette vie! Ici-bas la parole est impuissante, mais là-haut un seul regard suffira pour nous comprendre et, je le crois, notre joie sera encore plus grande que si jamais nous ne nous étions séparées.
En attendant, il nous faut vivre de sacrifices, sans cela la vie religieuse serait-elle méritoire? Non, n'est-ce pas! Comme on nous le disait dans une instruction: «Si les chênes des forêts atteignent une si grande hauteur, c'est parce que, pressés de tous côtés, ils ne dépensent pas leur sève à pousser des branches à droite et à gauche, mais s'élèvent droit vers le ciel. Ainsi, dans la vie religieuse, l'âme se trouve pressée de toutes parts par sa règle, par l'exercice de la vie commune, et il faut que tout lui devienne un moyen de s'élever très haut vers les Cieux.»
Ma sœur bien-aimée, prie pour ta petite Thérèse afin qu'elle profite de l'exil de la terre et des moyens abondants qu'elle a pour mériter le Ciel...
Lettre IIe.
Janvier 1895.
CHÈRE PETITE SŒUR,
Comme l'année qui vient de s'écouler a été fructueuse pour le Ciel!... Notre père chéri a vu ce que «l'œil de l'homme ne peut contempler», il a entendu l'harmonie des anges... et son cœur comprend, son âme jouit des récompenses que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment!... Notre tour viendra aussi; oh! qu'il est doux de penser que nous voguons vers l'éternel rivage!
Ne trouves-tu pas, comme moi, que le départ de notre père bien-aimé nous a rapprochées des Cieux? Plus de la moitié de la famille jouit maintenant de la vue de Dieu, et les cinq exilées ne tarderont pas à s'envoler vers leur Patrie. Cette pensée de la brièveté de la vie me donne du courage, elle m'aide à supporter les fatigues du chemin. «Qu'importe un peu de travail sur la terre, nous passons et n'avons point ici de demeure permanente[252]!»
· · ·
Pense à ta Thérèse pendant ce mois consacré à l'Enfant-Jésus, demande-lui qu'elle reste toujours petite, toute petite!... Je lui ferai pour toi la même prière, car je connais tes désirs et je sais que l'humilité est ta vertu préférée.
Laquelle des _Thérèse_ sera la plus fervente? Celle qui sera la plus humble, la plus unie à Jésus, la plus fidèle à faire toutes ses actions par amour. Ne laissons passer aucun sacrifice, tout est si grand dans la vie religieuse... Ramasser une épingle par amour peut convertir une âme! C'est Jésus qui seul peut donner un tel prix à nos actions, aimons-le donc de toutes nos forces...
Lettre IIIe.
12 juillet 1896.
MA CHÈRE PETITE LÉONIE,
J'aurais répondu à ta lettre dimanche dernier, si elle m'avait été donnée; mais tu sais qu'étant la plus petite, je suis exposée à ne voir les lettres que bien après mes sœurs, ou même pas du tout... Ce n'est que vendredi que j'ai lu la tienne, ainsi pardonne-moi si je suis en retard.
Oui, tu as raison, Jésus se contente d'un regard, d'un soupir d'amour. Pour moi, je trouve la perfection bien facile à pratiquer, parce que j'ai compris qu'il n'y a qu'à prendre Jésus par le cœur. Regarde un petit enfant qui vient de fâcher sa mère, soit en se mettant en colère ou bien en lui désobéissant; s'il se cache dans un coin avec un air boudeur et qu'il crie dans la crainte d'être puni, sa maman ne lui pardonnera certainement pas sa faute; mais s'il vient lui tendre ses petits bras en disant: «Embrasse-moi, je ne recommencerai plus», est-ce que sa mère ne le pressera pas aussitôt sur son cœur avec tendresse, oubliant tout ce qu'il a fait?... Cependant elle sait bien que son cher petit recommencera à la prochaine occasion, mais cela ne fait rien, et, s'il la prend encore par le cœur, jamais il ne sera puni.
Au temps de la loi de crainte, avant la venue de Notre-Seigneur, le prophète Isaïe disait déjà en parlant au nom du Roi des Cieux: «Une mère peut-elle oublier son enfant?... Eh bien! quand même une mère oublierait son enfant, moi, je ne vous oublierai jamais[253].» Quelle ravissante promesse! Ah! nous qui vivons sous la loi d'amour, comment ne pas profiter des amoureuses avances que nous fait notre Epoux? Comment craindre Celui _qui se laisse enchaîner par un cheveu qui vole sur notre cou_[254]? Sachons donc le retenir prisonnier, ce Dieu qui devient le mendiant de notre amour. En nous disant que c'est un cheveu qui peut opérer ce prodige, il nous montre que les plus petites actions faites par amour sont celles qui charment son Cœur. Ah! s'il fallait faire de grandes choses, combien serions-nous à plaindre! Mais que nous sommes heureuses, puisque Jésus se laisse enchaîner par les plus petites!... Ce ne sont pas les petits sacrifices qui te manquent, ma chère Léonie, ta vie n'en est-elle pas composée? Je me réjouis de te voir en face d'un pareil trésor et surtout en pensant que tu sais en profiter, non seulement pour toi, mais encore pour les pauvres pécheurs. Il est si doux d'aider Jésus à sauver les âmes qu'il a rachetées au prix de son sang, et qui n'attendent que notre secours pour ne pas tomber dans l'abîme.
Il me semble que, si nos sacrifices captivent Jésus, nos joies l'enchaînent aussi; pour cela il suffit de ne pas se concentrer dans un bonheur égoïste, mais d'offrir à notre Epoux les petites joies qu'il sème sur le chemin de la vie, pour charmer nos cœurs et les élever jusqu'à lui.
Tu me demandes des nouvelles de ma santé. Eh bien, je ne tousse plus du tout. Es-tu contente? Cela n'empêchera pas le bon Dieu de me prendre quand il voudra. Puisque je fais tous mes efforts pour être un tout petit enfant, je n'ai pas de préparatifs à faire. Jésus doit lui-même payer tous les frais du voyage et le prix d'entrée au Ciel!
Adieu, ma sœur bien-aimée, n'oublie pas, près de lui, la dernière, la plus pauvre de tes sœurs.
Lettre IVe.
17 juillet 1897.
MA CHÈRE LÉONIE,
Je suis bien heureuse de pouvoir m'entretenir avec toi, il y a quelques jours je ne pensais plus avoir cette consolation sur la terre; mais le bon Dieu paraît vouloir prolonger un peu mon exil. Je ne m'en afflige pas, car je ne voudrais point entrer au Ciel une minute plus tôt par ma propre volonté. L'unique bonheur ici-bas, c'est de s'appliquer à toujours trouver délicieuse la part que Jésus nous donne; la tienne est bien belle, ma chère petite sœur. Si tu veux être une sainte cela te sera facile, n'aie qu'un seul but: faire plaisir à Jésus, t'unir toujours plus intimement à lui.
Adieu, ma sœur chérie, je voudrais que la pensée de mon entrée au Ciel te remplît de joie, puisque je pourrai plus que jamais te prouver ma tendresse. Dans le Cœur de notre céleste Epoux, nous vivrons de la même vie, et pour l'éternité je resterai
Ta toute petite sœur,
_Thérèse de l'Enfant-Jésus_.
A sa cousine Marie Guérin.
Lettre Ire.
1888.
Avant de recevoir tes confidences (_à propos des scrupules_), je pressentais tes angoisses; mon cœur était uni au tien. Puisque tu as l'humilité de demander des conseils à ta petite Thérèse, elle va te dire ce qu'elle pense. Tu m'as causé beaucoup de peine en laissant tes communions, parce que tu en as causé à Jésus. Il faut que le démon soit bien fin pour tromper ainsi une âme! Ne sais-tu pas, ma chérie, que tu lui fais atteindre ainsi le but de ses désirs? Il n'ignore pas, le perfide, qu'il ne peut faire pécher une âme qui veut être toute au bon Dieu; aussi, s'efforce-t-il seulement de lui persuader qu'elle pèche. C'est déjà beaucoup; mais, pour sa rage, ce n'est pas encore assez... il poursuit autre chose: il veut priver Jésus d'un tabernacle aimé. Ne pouvant entrer, lui, dans ce sanctuaire, il veut du moins qu'il demeure vide et sans maître. Hélas! que deviendra ce pauvre cœur!... Quand le diable a réussi à éloigner une âme de la communion, il a tout gagné, et Jésus pleure!...
O ma petite Marte, pense donc que ce doux Jésus est là, dans le Tabernacle, exprès pour toi, pour toi seule, qu'il brûle du désir d'entrer dans ton cœur. N'écoute pas le démon, moque-toi de lui, et va sans crainte recevoir le Jésus de la paix et de l'amour.
Mais je t'entends dire: Thérèse pense cela parce qu'elle ne sait pas mes misères... Si, elle sait bien, elle devine tout, elle t'assure que tu peux aller sans crainte recevoir ton seul Ami véritable. Elle a aussi passé par le martyre du scrupule, mais Jésus lui a fait la grâce de communier toujours, alors même qu'elle pensait avoir commis de grands péchés. Eh bien, je t'assure qu'elle a reconnu que c'était le seul moyen de se débarrasser du démon; s'il voit qu'il perd son temps, il nous laisse tranquille.
Non, il est impossible qu'un cœur dont l'unique repos est de contempler le Tabernacle--et c'est le tien, me dis-tu--offense Nôtre-Seigneur au point de ne pouvoir le recevoir. _Ce qui offense Jésus, ce qui le blesse au Cœur, c'est le manque de confiance._
Prie-le beaucoup, afin que tes plus belles années ne se passent pas en craintes chimériques. Nous n'avons que les courts instants de la vie à dépenser pour la gloire de Dieu; le diable le sait bien; c'est pour cela qu'il essaie de nous les faire consumer en travaux inutiles. Petite sœur chérie, communie souvent, bien souvent, voilà le seul remède si tu veux guérir.
Lettre IIe.
1894.
Tu ressembles à une petite villageoise qu'un roi puissant demanderait en mariage, et qui n'oserait accepter sous prétexte qu'elle n'est pas assez riche, qu'elle est étrangère aux usages de la cour. Mais son royal fiancé ne connaît-il pas mieux qu'elle sa pauvreté et son ignorance?
Marie, si tu n'es rien, oublies-tu que Jésus est tout? Tu n'as qu'à perdre ton petit rien dans son infini tout, et à ne plus penser qu'à ce tout uniquement aimable.
Tu voudrais voir, me dis-tu, le fruit de tes efforts? C'est justement ce que Jésus veut te cacher. Il se plaît à regarder tout seul ces petits fruits de vertu que nous lui offrons et qui le consolent.
Tu te trompes, ma chérie, si tu crois que ta Thérèse marche avec ardeur dans le chemin du sacrifice: elle est faible, bien faible; et, chaque jour, elle en fait une nouvelle et salutaire expérience. Mais Jésus se plaît à lui communiquer la science de _se glorifier de ses infirmités_[255]. C'est une grande grâce que celle-là, et je le prie de te la donner, car dans ce sentiment se trouvent la paix et le repos du cœur. Quand on se voit si misérable, on ne veut plus se considérer; on regarde seulement l'unique Bien-Aimé.
Tu me demandes un moyen pour arriver à la perfection. Je n'en connais qu'un seul: L'AMOUR. Aimons, puisque notre cœur n'est fait que pour cela. Parfois, je cherche un autre mot pour exprimer l'amour; mais sur la terre d'exil, _la parole qui commence et finit_[256] est bien impuissante à rendre les vibrations de l'âme; il faut donc s'en tenir à ce mot unique et simple: AIMER.
Mais à qui notre pauvre cœur prodiguera-t-il l'amour? Qui donc sera assez grand pour recevoir ses trésors? Un être humain saura-t-il les comprendre? et surtout, pourra-t-il les rendre? Marie, il n'existe qu'un Etre pour comprendre l'amour: c'est notre JÉSUS; Lui seul peut nous rendre infiniment plus que nous ne lui donnerons jamais...
A sa cousine Jeanne Guérin.
(Mme La Néele.)
Août 1895.
Il est bien grand, ma chère Jeanne, le sacrifice que Dieu t'a demandé en appelant au Carmel ta petite Marie; mais souviens-toi «qu'il a promis le centuple à celui qui, pour son amour, aura quitté son père, ou sa mère, ou _sa sœur_[257].» Eh bien, puisque tu n'as pas hésité, pour l'amour de Jésus, à te séparer d'une sœur, chérie au delà de tout ce qu'on peut dire, il se trouve obligé de tenir sa promesse. Je sais qu'ordinairement ces paroles sont appliquées aux âmes religieuses; cependant, je sens au fond de mon cœur qu'elles ont été prononcées aussi pour les généreux parents, qui font à Dieu le sacrifice d'enfants plus chers qu'eux-mêmes.
Aux deux missionnaires
ses Frères spirituels.
FRAGMENTS
Lettre Ire.
26 décembre 1895.
Notre-Seigneur ne nous demande jamais de sacrifice au-dessus de nos forces. Parfois, il est vrai, ce divin Sauveur nous fait sentir toute l'amertume du calice qu'il présente à notre âme. Lorsqu'il demande le sacrifice de tout ce qui est le plus cher au monde, il est impossible, à moins d'une grâce toute particulière, de ne pas s'écrier comme lui au jardin de l'Agonie: «_Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi_...» Mais empressons-nous d'ajouter aussi: «_Que votre volonté soit faite et non la mienne._»[258] Il est bien consolant de penser que Jésus, le divin Fort, a connu toutes nos faiblesses, qu'il a tremblé à la vue du calice amer, ce calice qu'il avait autrefois si ardemment désiré.
Monsieur l'Abbé, votre part est vraiment belle, puisque Notre-Seigneur vous l'a choisie et que, le premier, il a trempé ses lèvres à la coupe qu'il vous présente. Un saint l'a dit: «_Le plus grand honneur que Dieu puisse faire à une âme, ce n'est pas de lui donner beaucoup, c'est de lui demander beaucoup._» Jésus vous traite en privilégié; il veut que, déjà, vous commenciez votre mission et que, par la souffrance, vous sauviez des âmes. N'est-ce pas en souffrant, en mourant, que lui-même a racheté le monde? Je sais que vous aspirez au bonheur de sacrifier votre vie pour lui; mais le martyre du cœur n'est pas moins fécond que l'effusion du sang; et, dès maintenant, ce martyre est le vôtre. J'ai donc bien raison de dire que votre part est belle, qu'elle est digne d'un apôtre du Christ.
Lettre IIe.
1896.
Travaillons ensemble au salut des âmes; nous n'avons que l'unique jour de cette vie pour les sauver, et donner ainsi au Seigneur des preuves de notre amour. Le lendemain de ce jour sera l'éternité; alors Jésus vous rendra au centuple les joies si douces que vous lui sacrifiez. Il connaît l'étendue de votre immolation, il sait que la souffrance de ceux qui vous sont chers augmente encore la vôtre; mais Lui-même a souffert ce martyre pour sauver nos âmes. Il a quitté sa Mère, il a vu la Vierge Immaculée debout au pied de la Croix, le cœur transpercé d'un glaive de douleur; aussi j'espère que notre divin Sauveur consolera votre bonne mère, et je le lui demande instamment.
Ah! si le divin Maître laissait entrevoir à ceux que vous allez quitter pour son amour la gloire qu'il vous réserve, la multitude d'âmes qui formeront votre cortège au Ciel, ils seraient déjà récompensés du grand sacrifice que votre éloignement va leur causer.
Lettre IIIe.
24 février 1896.
Je vous demande de faire chaque jour pour moi cette petite prière qui renferme tous mes désirs:
«_Père miséricordieux, au nom de votre doux Jésus, de la sainte Vierge et des saints, je vous demande d'embraser ma sœur de votre Esprit d'amour, et de lui accorder la grâce de vous faire beaucoup aimer._»
Si le Seigneur me prend bientôt avec Lui, je vous supplie de continuer chaque jour la même prière, car je désirerai au Ciel la même chose que sur la terre: AIMER JÉSUS ET LE FAIRE AIMER.
Lettre IVe.
· · ·
La seule chose que je désire, c'est de voir le bon Dieu aimé; et j'avoue que si, dans le ciel, je ne pouvais plus travailler pour sa gloire, _j'aimerais mieux l'exil que la Patrie_.
Lettre Ve.
21 juin 1897.
Vous pouvez chanter les divines miséricordes! elles brillent en vous dans toute leur splendeur. Vous aimez saint Augustin, sainte Madeleine, ces âmes auxquelles beaucoup de péchés ont été remis, parce qu'elles ont beaucoup aimé; moi aussi, je les aime, j'aime leur repentir et surtout leur amoureuse audace. Lorsque je vois Madeleine s'avancer devant les nombreux convives de Simon, arroser de ses larmes les pieds de son Maître adoré, qu'elle touche pour la première fois, je sens que son cœur a compris les abîmes d'amour et de miséricorde du Cœur de Jésus, et que, non seulement il est disposé à lui pardonner, mais encore à lui prodiguer les bienfaits de son intimité divine, à l'élever jusqu'aux plus hauts sommets de la contemplation.
Ah! mon frère, depuis qu'il m'a été donné de comprendre, moi aussi, l'amour du Cœur de Jésus, j'avoue qu'il a chassé de mon cœur toute crainte. Le souvenir de mes fautes m'humilie, me porte à ne jamais m'appuyer sur ma force qui n'est que faiblesse; mais, plus encore, ce souvenir me parle de miséricorde et d'amour. Comment, lorsqu'on jette ses fautes, avec une confiance toute filiale, dans le brasier dévorant de l'amour, comment ne seraient-elles pas consumées sans retour?
Je sais qu'un grand nombre de saints passèrent leur vie à faire d'étonnantes mortifications pour expier leurs péchés, mais que voulez-vous! «_Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste_[259]...» Jésus l'a dit, et c'est pour cela que je suis la voie qu'il me trace: je tâche de ne plus m'occuper de moi-même en rien; et ce que Jésus daigne opérer dans mon âme, je le lui abandonne sans réserve.
Lettre VIe.
1897.
Sur cette terre où tout change, une seule chose reste stable: la conduite du Roi des Cieux à l'égard de ses amis. Depuis qu'il a levé l'étendard de la Croix, c'est à son ombre que tous doivent combattre et remporter la victoire. «_Toute vie de missionnaire est féconde en croix_», disait Théophane Vénard; et encore: «_Le vrai bonheur est de souffrir, et, pour vivre, il nous faut mourir._»
Mon frère, les débuts de votre apostolat sont marqués du sceau de la croix: réjouissez-vous! C'est bien plus par la souffrance et la persécution que par de brillantes prédications que Jésus veut affermir son règne dans les âmes.
Vous dites: «Je suis encore un petit enfant qui ne sait pas parler.» Le Père Mazel, qui fut ordonné prêtre le même jour que vous, ne savait pas parler non plus; cependant, il a déjà cueilli la palme... Oh! que les pensées divines sont au-dessus des nôtres!... En apprenant que ce jeune missionnaire était mort, avant même d'avoir foulé le sol de sa mission, je me suis sentie portée à l'invoquer; il me semblait le voir au Ciel dans le glorieux chœur des martyrs. Sans doute, aux yeux des hommes, il ne mérite pas le titre de martyr; mais, au regard du bon Dieu, ce sacrifice sans gloire n'est pas moins fécond que ceux des confesseurs de la foi.
S'il faut être bien pur pour paraître devant le Dieu de toute sainteté, je sais, moi, qu'il est infiniment juste; et cette justice qui effraie tant d'âmes fait le sujet de ma joie et de ma confiance. Etre juste, ce n'est pas seulement exercer la sévérité envers les coupables, c'est encore reconnaître les intentions droites et récompenser la vertu. J'espère autant de la justice du bon Dieu que de sa miséricorde; c'est parce qu'il est juste «_qu'il est compatissant et rempli de douceur, lent à punir et abondant en miséricorde. Car il connaît notre fragilité, il se souvient que nous ne sommes que poussière. Comme un père a de la tendresse pour ses enfants, ainsi le Seigneur a compassion de nous[260]!_...» O mon frère! en entendant ces belles et consolantes paroles du Roi-Prophète, comment douter que le bon Dieu ne veuille ouvrir les portes de son royaume à ses enfants qui l'ont aimé jusqu'à tout sacrifier pour lui, qui, non seulement, ont quitté leur famille et leur patrie, pour le faire connaître et aimer, mais encore désirent donner leur vie pour lui!... Jésus avait bien raison de dire qu'il n'est pas de plus grand amour que celui-là! Comment donc se laisserait-il vaincre en générosité? Comment purifierait-il, dans les flammes du purgatoire, des âmes consumées des feux de l'amour divin?...
Voici bien des phrases pour exprimer ma pensée, ou plutôt pour ne pas arriver à le faire. Je voulais simplement vous dire que, selon moi, tous les missionnaires sont martyrs par le désir et la volonté; et que, par conséquent, pas un ne devrait aller en purgatoire.
Voilà, mon frère, ce que je pense de la justice du bon Dieu; ma voie est toute de confiance et d'amour, je ne comprends pas les âmes qui ont peur d'un si tendre Ami. Parfois, lorsque je lis certains traités où la perfection est montrée à travers mille entraves, mon pauvre petit esprit se fatigue bien vite, je ferme le savant livre qui me casse la tête et me dessèche le cœur, et je prends l'Ecriture Sainte. Alors tout me paraît lumineux, une seule parole découvre à mon âme des horizons infinis, la perfection me semble facile, je vois qu'il suffit de reconnaître son néant et de s'abandonner, comme un enfant, dans les bras du bon Dieu. Laissant aux grandes âmes, aux esprits sublimes les beaux livres que je ne puis comprendre, encore moins mettre en pratique, je me réjouis d'être petite, puisque «_les enfants seuls et ceux qui leur ressemblent seront admis au banquet céleste._»[261] Heureusement que le Royaume des Cieux est composé de plusieurs demeures! car, s'il n'y avait que celles dont la description et le chemin me semblent incompréhensibles, certainement je n'y entrerais jamais...
Lettre VIIe.
13 juillet 1897.
Votre âme est trop grande pour s'attacher aux consolations d'ici-bas! C'est dans les Cieux que vous devez vivre par avance, car il est dit: «_Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur._»[262] Votre unique trésor, n'est-ce pas Jésus? Puisqu'il est au Ciel, c'est là que doit habiter votre cœur. Ce doux Sauveur a, depuis longtemps, oublié vos infidélités; seuls vos désirs de perfection lui sont présents pour réjouir son cœur.
Je vous en supplie, ne restez plus à ses pieds; suivez ce premier élan qui vous entraîne dans ses bras; c'est là votre place, et je constate, plus encore que dans vos autres lettres, qu'il vous est interdit d'aller au Ciel par une autre voie que celle de votre petite sœur.
Je suis tout à fait de votre avis: le Cœur de Jésus est bien plus attristé des mille petites imperfections de ses amis que des fautes, même graves, que commettent ses ennemis. Mais, mon frère, il me semble que c'est seulement quand les siens se font une habitude de leurs indélicatesses et ne lui en demandent pas pardon, qu'il peut dire: «_Ces plaies que vous voyez au milieu de mes mains, je les ai reçues dans la maison de ceux qui m'aimaient._»[263]
Pour ceux qui l'aiment et qui, après chaque petite faute, viennent se jeter dans ses bras en lui demandant pardon, Jésus tressaille de joie. Il dit à ses anges ce que le père de l'enfant prodigue disait à ses serviteurs: «_Mettez-lui un anneau au doigt et réjouissons-nous._»[264] Ah! mon frère, que la bonté et l'amour miséricordieux du Cœur de Jésus sont peu connus! Il est vrai que, pour jouir de ces trésors, il faut s'humilier, reconnaître son néant, et voilà ce que beaucoup d'âmes ne veulent pas faire...
Lettre VIIIe.
1897.
_Ce qui m'attire vers la Patrie des Cieux, c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui le béniront éternellement._
Jamais je n'ai demandé au bon Dieu de mourir jeune: cela m'aurait paru de la lâcheté; mais lui, dès mon enfance, a daigné me donner la persuasion intime que ma course ici-bas serait courte.
Je le sens, nous devons aller au Ciel par la même voie: la souffrance unie à l'amour. Quand je serai au port, je vous enseignerai comment vous devez naviguer sur la mer orageuse du monde: avec l'abandon et l'amour d'un enfant qui sait que son père le chérit, et ne saurait le laisser seul à l'heure du danger.
Oh! que je voudrais vous faire comprendre la tendresse du Cœur de Jésus, ce qu'il attend de vous! Votre dernière lettre a fait tressaillir doucement mon cœur. J'ai compris jusqu'à quel point votre âme est sœur de la mienne, puisqu'elle est appelée à s'élever à Dieu par _l'ascenseur de l'amour_, et non à gravir le rude escalier de la crainte. Je ne m'étonne pas de voir que la familiarité avec Jésus vous semble difficile: on ne peut y arriver en un jour; mais j'en suis sûre, je vous aiderai beaucoup plus à marcher dans cette voie délicieuse, quand je serai délivrée de mon enveloppe mortelle; et bientôt vous direz, comme saint Augustin: «_L'amour est le poids qui m'entraîne._»
Lettre IXe.
26 juillet 1897.
Quand vous lirez ce petit mot, peut-être ne serai-je plus sur la terre. Je ne connais pas l'avenir; cependant, je puis dire avec assurance que _l'Epoux est à la porte_. Il faudrait un miracle pour me retenir dans l'exil, et je ne pense pas que Jésus le fasse, car il ne fait rien d'inutile.
O mon frère, que je suis heureuse de mourir! Oui, je suis heureuse, non parce que je serai délivrée des souffrances d'ici-bas: la souffrance unie à l'amour est, au contraire, la seule chose qui me paraît désirable en cette vallée de larmes; je suis heureuse de mourir parce que, bien plus qu'ici-bas, je serai utile aux âmes qui me sont chères.
Jésus m'a toujours traitée en enfant gâtée... C'est vrai que sa croix m'a accompagnée dès le berceau; mais cette croix, il me l'a fait aimer avec passion.
Lettre Xe.
14 août 1897.
Au moment de paraître devant le bon Dieu, je comprends plus que jamais qu'il n'y a qu'une chose nécessaire: travailler uniquement pour Lui, et ne rien faire pour soi ni pour les créatures. Jésus veut posséder complètement votre cœur; pour cela, il vous faudra beaucoup souffrir... mais aussi quelle joie inondera votre âme quand vous serez arrivé à l'heureux moment de votre entrée au Ciel!...
Je ne meurs pas, j'entre dans la vie... et tout ce que je ne puis vous dire ici-bas, je vous le ferai comprendre du haut des Cieux...................
[Illustration]
[Illustration: Poésies de Sœur Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Ste Face]
[Illustration: _Portrait de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus d'après un tableau de «Celine»._
_Ce qui m'attire vers la patrie des cieux c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui les béniront éternellement._]