XVIII] - CHAPITRE III
Le pensionnat.--Douloureuse séparation. Maladie étrange. Un visible sourire de la Reine du Ciel.
J'avais huit ans et demi lorsque Léonie sortit de pension et je la remplaçai à l'Abbaye des Bénédictines de Lisieux. Je fus placée dans une classe d'élèves toutes plus grandes que moi: l'une d'elles, âgée de quatorze ans, était peu intelligente, mais savait cependant en imposer aux pensionnaires. Me voyant si jeune, presque toujours la première aux compositions, et chérie de toutes les religieuses, elle en éprouva de la jalousie et me fit payer de mille manières mes petits succès. Avec ma nature timide et délicate, je ne savais pas me défendre et me contentais de pleurer sans rien dire. Céline, aussi bien que mes sœurs aînées, ignorait mon chagrin; mais je n'avais pas assez de vertu pour m'élever au-dessus de ces misères et mon pauvre petit cœur souffrait beaucoup.
Chaque soir, heureusement, je retrouvais le foyer paternel; alors mon âme s'épanouissait, je sautais sur les genoux de mon père, lui disant les notes qui m'avaient été données, et son baiser me faisait oublier toutes mes peines. Avec quelle joie j'annonçai le résultat de ma première composition! J'avais le maximum, et pour ma récompense je reçus une jolie petite pièce blanche que je plaçai dans ma tirelire pour les pauvres, et qui fut destinée à recevoir presque chaque jeudi une nouvelle compagne. Ah! j'avais un réel besoin de ces gâteries; il était bien utile à la petite fleur de plonger souvent ses tendres racines dans la terre aimée et choisie de la famille, puisqu'elle ne trouvait nulle part ailleurs le suc nécessaire à sa subsistance.
Tous les jeudis nous avions congé; mais je ne reconnaissais plus les congés donnés par Pauline, que je passais en grande partie au belvédère avec papa. Ne sachant pas jouer comme les autres enfants, je ne me sentais pas une compagne agréable; cependant je faisais de mon mieux pour imiter les autres, sans jamais y réussir.
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Après Céline, qui m'était pour ainsi dire indispensable, je recherchais surtout ma petite cousine Marie, parce qu'elle me laissait libre de choisir des jeux à mon goût. Nous étions déjà très unies de cœur et de volonté, comme si le bon Dieu nous eût fait pressentir qu'un jour, au Carmel, nous embrasserions la même vie religieuse[15].
Bien souvent,--la scène se passait chez mon oncle--Marie et Thérèse devenaient deux anachorètes très pénitents, ne possédant qu'une pauvre cabane, un petit champ de blé, et un jardin pour y cultiver quelques légumes. Leur vie s'écoulait dans une contemplation continuelle; c'est-à-dire que l'un remplaçait l'autre à l'oraison, quand il fallait s'occuper de la vie active. Tout se faisait avec une entente, un silence et des manières parfaitement religieuses. Si nous allions en promenade, notre jeu continuait même dans la rue: les deux ermites récitaient le chapelet, se servant de leurs doigts, afin de ne pas montrer leur dévotion à l'indiscret public. Cependant, un jour, _le solitaire Thérèse_ s'oublia: ayant reçu un gâteau pour sa collation, il fit, avant de le manger, un grand signe de croix; et plusieurs profanes du siècle ne se privèrent pas de sourire.
Notre union de volonté passait quelquefois les bornes. Un soir, en revenant de l'Abbaye, nous voulûmes imiter la modestie des solitaires. Je dis à Marie: «Conduis-moi, je vais fermer les yeux.--Je veux les fermer aussi», me répondit-elle; et chacune fit sa volonté.
Nous marchions sur un trottoir, nous n'avions donc pas à craindre les voitures. Mais, après une agréable promenade de quelques minutes, où les deux étourdies savouraient les délices de marcher sans y voir, elles tombèrent ensemble sur des caisses placées à la porte d'un magasin et les renversèrent du même coup. Aussitôt, le marchand sortit tout en colère pour relever sa marchandise; mais les aveugles volontaires s'étaient bien relevées toutes seules et marchaient à pas précipités, les yeux grands ouverts et les oreilles aussi, pour entendre les justes reproches de Jeanne qui paraissait aussi fâchée que le marchand.
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Je n'ai rien dit encore de mes nouveaux rapports avec Céline. A Lisieux, les rôles avaient changé: elle était devenue le petit lutin rempli de malice, et Thérèse une petite fille bien douce, mais pleureuse à l'excès! Aussi avait-elle besoin d'un défenseur, et qui pourra dire avec quelle intrépidité ma chère petite sœur se chargeait de cet office? Nous nous faisions souvent de petits cadeaux, qui, de part et d'autre, causaient un bonheur sans pareil. Ah! c'est qu'à cet âge nous n'étions pas blasées; notre âme, dans toute sa fraîcheur, s'épanouissait comme une fleur printanière, heureuse de recevoir la rosée du matin; la même brise légère faisait balancer nos corolles. Oui, nos joies étaient communes: je l'ai bien senti au jour si beau de la première communion de ma Céline chérie!
J'avais sept ans alors, et n'allais pas encore à l'Abbaye. Qu'il m'est doux le souvenir de sa préparation! Chaque soir, pendant les dernières semaines, mes sœurs lui parlaient de la grande action qu'elle allait faire; moi j'écoutais, avide de me préparer aussi, et lorsqu'on me disait de me retirer, parce que j'étais trop petite encore, j'avais le cœur bien gros; je pensais que ce n'était pas trop de quatre ans pour se préparer à recevoir le bon Dieu.
Un soir, j'entendis ces paroles adressées à mon heureuse petite sœur: «A partir de ta première communion, il faudra commencer une vie toute nouvelle.» Aussitôt je pris la résolution de ne pas attendre ce temps-là pour moi, mais de commencer une vie nouvelle avec Céline.
Pendant sa retraite préparatoire, elle resta tout à fait pensionnaire à l'Abbaye et son absence me parut bien longue. Enfin son beau jour arriva. Quelle impression délicieuse il laissa dans mon cœur! C'était comme le prélude de ma première communion à moi! Ah! que de grâces j'ai reçues ce jour-là! je le considère comme un des plus beaux de ma vie.
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Je suis retournée un peu en arrière pour rappeler cet ineffable souvenir. Maintenant je dois parler de la douloureuse séparation qui vint briser mon cœur, lorsque Jésus me ravit ma _petite mère_ si tendrement aimée. Je lui avais dit un jour que je voulais m'en aller avec elle dans un désert lointain; elle me répondit alors que mon désir était le sien, mais qu'elle attendrait que je fusse assez grande pour partir. Cette promesse irréalisable, la petite Thérèse l'avait prise au sérieux, et quelle ne fut pas sa peine d'entendre sa chère Pauline parler avec Marie de son entrée prochaine au Carmel! Je ne connaissais pas le Carmel; mais je comprenais qu'elle me quitterait pour entrer dans un couvent, je comprenais qu'elle ne m'attendrait pas!
Comment pourrais-je dire l'angoisse de mon cœur? En un instant, la vie m'apparut dans toute sa réalité: remplie de souffrances et de séparations continuelles, et je versai des larmes bien amères. J'ignorais alors la joie du sacrifice; j'étais faible, si faible, que je regarde comme une grande grâce d'avoir pu supporter sans mourir une épreuve en apparence bien au-dessus de mes forces.
Je me souviendrai toujours avec quelle tendresse ma petite mère me consola. Elle m'expliqua la vie du cloître; et voilà qu'un soir, en repassant toute seule dans mon cœur le tableau qu'elle m'en avait tracé, je sentis que le Carmel était le désert où le bon Dieu voulait aussi me cacher. Je le sentis avec tant de force qu'il n'y eut pas le moindre doute dans mon esprit; ce ne fut pas un rêve d'enfant qui se laisse entraîner, mais la certitude d'un appel divin. Cette impression que je ne puis rendre me laissa dans une grande paix.
Le lendemain, je confiai mes désirs à Pauline qui, les regardant comme la volonté du ciel, me promit de m'emmener bientôt au Carmel pour voir la Mère Prieure, à qui je pourrais dire mon secret.
Un dimanche fut choisi pour cette solennelle visite. Mon embarras fut grand quand j'appris que ma cousine Marie, encore assez jeune pour voir les Carmélites, devait m'accompagner. Il me fallait cependant trouver le moyen de rester seule; et voici ce qui me vint à la pensée: Je dis à Marie qu'ayant le privilège de voir la Révérende Mère, nous devions être bien gentilles, très polies, et pour cela lui confier nos secrets; donc, l'une après l'autre, il faudrait sortir un moment. Malgré sa répugnance à confier des secrets qu'elle n'avait pas, Marie me crut sur parole; et ainsi je pus rester seule avec vous, ma Mère chérie. Ayant entendu mes grandes confidences et croyant à ma vocation, vous me dîtes néanmoins qu'on ne recevait pas de postulantes de neuf ans, et qu'il faudrait attendre mes seize ans. Je dus me résigner, malgré mon vif désir d'entrer avec Pauline et de faire ma première communion le jour de sa prise d'Habit.
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Enfin le 2 octobre arriva! Jour de larmes et de bénédictions où Jésus cueillit la première de ses fleurs, la fleur choisie qui devait être, peu d'années après, la Mère de ses sœurs. Pendant que mon père bien-aimé, accompagné de mon oncle et de Marie, gravissait la montagne du Carmel pour offrir son premier sacrifice, ma tante me conduisit à la messe avec mes sœurs et mes cousines. Nous fondions en larmes, si bien qu'en nous voyant entrer dans l'église, les personnes nous regardaient avec étonnement; mais cela ne m'empêchait pas de pleurer. Je me demandais comment le soleil pouvait luire encore sur la terre!
Peut-être trouverez-vous, ma Mère vénérée, que j'exagère un peu ma peine. Je me rends bien compte, en effet, que ce départ n'aurait pas dû m'affliger à ce point; mais, je dois l'avouer, mon âme était loin d'être mûrie; et je devais passer par bien des creusets avant d'atteindre le rivage de la paix, avant de goûter les fruits délicieux de l'abandon total et du parfait amour.
L'après-midi de ce 2 octobre 1882, je vis ma Pauline chérie, devenue sœur Agnès de Jésus, derrière les grilles du Carmel. Oh! que j'ai souffert à ce parloir! Puisque j'écris l'histoire de mon âme, je dois tout dire, il me semble! eh bien, j'avoue que je comptai pour rien les premières souffrances de la séparation, en comparaison de celles qui suivirent. Moi, qui étais habituée à m'entretenir cœur à cœur avec ma petite mère, j'obtenais à grand'peine deux ou trois minutes à la fin des parloirs de famille; bien entendu, je les passais à verser des larmes et m'en allais le cœur déchiré.
Je ne comprenais pas qu'il eût été impossible de nous donner souvent à chacune une demi-heure, et qu'il fallait réserver les plus longs moments à mon petit père et à Marie; je ne comprenais pas, et je disais au fond de mon cœur: Pauline est perdue pour moi! Mon esprit se développa d'une façon si étonnante au sein de la souffrance, que je ne tardai pas à tomber gravement malade.
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La maladie dont je fus atteinte venait certainement de la jalousie du démon, qui, furieux de cette première entrée au Carmel, voulait se venger sur moi du tort bien grand que ma famille devait lui faire dans l'avenir. Mais il ne savait pas que la Reine du Ciel veillait fidèlement sur sa petite fleur, qu'elle lui souriait d'en haut et s'apprêtait à faire cesser la tempête, au moment même où sa tige délicate et fragile devait se briser sans retour.
A la fin de cette année 1882, je fus prise d'un mal de tête continuel, mais supportable, qui ne m'empêcha pas de poursuivre mes études; ceci dura jusqu'à la fête de Pâques 1883. A cette époque, mon père étant allé à Paris avec mes sœurs aînées, il nous confia, Céline et moi, à mon oncle et à ma tante.
Un soir que je me trouvais seule avec mon oncle, il me parla de ma mère, des souvenirs passés, avec une tendresse qui me toucha profondément et me fit pleurer. Ma sensibilité l'émut lui-même; il fut surpris de me voir à cet âge les sentiments que j'exprimais, et résolut de me procurer toutes sortes de distractions pendant les vacances.
Le bon Dieu en avait décidé autrement. Ce soir-là même, mon mal de tête devint d'une violence extrême, et je fus prise d'un tremblement étrange qui dura toute la nuit. Ma tante, comme une vraie mère, ne me quitta pas un instant; elle m'entoura pendant cette maladie de la plus tendre sollicitude, me prodigua les soins les plus dévoués, les plus délicats.
On devine la douleur de mon pauvre père, lorsqu'à son retour de Paris il me vit tombée dans cet état désespérant. Il crut bientôt que j'allais mourir; mais Notre-Seigneur aurait pu lui répondre: «_Cette maladie ne va pas à la mort, elle est envoyée afin que Dieu soit glorifié._»[16] Oui, le bon Dieu fut glorifié dans cette épreuve! Il le fut par la résignation admirable de mon père, il le fut par celle de mes sœurs, de Marie surtout. Qu'elle a souffert à cause de moi! Combien ma reconnaissance est grande envers cette sœur chérie! Son cœur lui dictait ce qui m'était nécessaire, et vraiment un cœur de mère est bien plus puissant que la science des plus habiles docteurs.
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Cependant la prise d'habit de sœur Agnès de Jésus approchait, et l'on évitait d'en parler devant moi de peur de me faire de la peine; pensant bien que je n'y pourrais pas aller. Au fond du cœur, je croyais fermement que le bon Dieu m'accorderait la consolation de revoir, ce jour-là, ma chère Pauline. Oui, je savais bien que cette fête serait sans nuages, je savais que Jésus n'éprouverait pas sa fiancée par mon absence; elle qui déjà avait tant souffert de la maladie de sa petite fille. En effet, je pus embrasser ma _mère chérie_, m'asseoir sur ses genoux, me cacher sous son voile et recevoir ses douces caresses; je pus la contempler, si ravissante sous sa blanche parure! Vraiment ce fut un beau jour au milieu de ma sombre épreuve; mais ce jour, ou plutôt cette heure, passa vite, et bientôt il me fallut monter dans la voiture qui m'emporta loin du Carmel!
En arrivant aux Buissonnets, on me fit coucher, bien que je ne ressentisse aucune fatigue; mais le lendemain je fus reprise violemment et la maladie devint si grave que, suivant les calculs humains, je ne devais jamais guérir.
Je ne sais comment décrire un mal aussi étrange: je disais des choses que je ne pensais pas, j'en faisais d'autres comme y étant forcée malgré moi; presque toujours je paraissais en délire, et cependant je suis sûre de n'avoir pas été privée un seul instant de l'usage de ma raison. Souvent, je restais évanouie pendant des heures, et d'un évanouissement tel qu'il m'eût été impossible de faire le plus léger mouvement. Toutefois, au milieu de cette torpeur extraordinaire, j'entendais distinctement ce qui se disait autour de moi, même à voix basse, je me le rappelle encore.
Et quelles frayeurs le démon m'inspirait! J'avais peur absolument de tout: mon lit me semblait entouré de précipices affreux; certains clous, fixés au mur de la chambre, prenaient à mes yeux l'image terrifiante de gros doigts noirs carbonisés, et me faisaient jeter des cris d'épouvante. Un jour, tandis que papa me regardait en silence, son chapeau qu'il tenait à la main se transforma tout à coup en je ne sais quelle forme horrible, et je manifestai une si grande frayeur que ce pauvre père partit en sanglotant.
Mais, si le bon Dieu permettait au démon de s'approcher extérieurement de moi, il m'envoyait aussi des anges visibles pour me consoler et me fortifier. Marie ne me quittait pas, jamais elle ne témoignait d'ennui, malgré toute la peine que je lui donnais; car je ne pouvais souffrir qu'elle s'éloignât de moi. Pendant les repas, où Victoire me gardait, je ne cessais d'appeler avec larmes: «Marie! Marie!» Lorsqu'elle voulait sortir, il fallait que ce fût pour aller à la messe ou pour voir Pauline; alors seulement, je ne disais rien.
Et Léonie! et ma petite Céline! Que n'ont-elles pas fait pour moi! Le dimanche, elles venaient s'enfermer des heures entières avec une pauvre enfant qui ressemblait à une idiote. Ah! mes chères petites sœurs, que je vous ai fait souffrir!
Mon oncle et ma tante étaient aussi pleins d'affection pour moi. Ma tante venait tous les jours me voir et m'apportait mille gâteries[17]. Je ne saurais dire combien ma tendresse pour ces chers parents augmenta pendant cette maladie. Je compris mieux que jamais ce que nous disait souvent mon père: «Rappelez-vous toujours, mes enfants, que votre oncle et votre tante ont à votre égard un dévouement peu ordinaire.» Aux jours de sa vieillesse, il l'expérimenta lui-même; et maintenant, comme il doit protéger et bénir ceux qui lui prodiguèrent des soins si dévoués!
Dans les moments où la souffrance était moins vive, je mettais ma joie à tresser des couronnes de pâquerettes et de myosotis pour la Vierge Marie. Nous étions alors au beau mois de mai, toute la nature se paraît de fleurs printanières; seule, _la petite fleur_ languissait et semblait à jamais flétrie! Cependant elle avait un soleil auprès d'elle, et ce soleil était la statue miraculeuse de la Reine des Cieux. Souvent, bien souvent, la petite fleur tournait sa corolle vers cet Astre béni.
Un jour, je vis mon père entrer dans ma chambre; il paraissait très ému, et, s'avançant vers Marie, il lui donna plusieurs pièces d'or avec une expression de grande tristesse, la priant d'écrire à Paris pour demander une neuvaine de messes au sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, afin d'obtenir la guérison de sa pauvre petite reine. Ah! que je fus touchée en voyant sa foi et son amour! Que j'aurais voulu me lever et lui dire que j'étais guérie! Hélas! mes désirs ne pouvaient faire un miracle, et il en fallait un bien grand pour me rendre à la vie! Oui, il fallait un grand miracle, et, ce miracle, Notre-Dame des Victoires le fit entièrement.
Un dimanche, pendant la neuvaine, Marie sortit dans le jardin, me laissant avec Léonie qui lisait près de la fenêtre. Au bout de quelques minutes, je me mis à appeler presque tout bas: «Marie! Marie!» Léonie étant habituée à m'entendre toujours gémir ainsi n'y fit pas attention; alors je criai bien haut et Marie revint à moi. Je la vis parfaitement entrer; mais hélas! pour la première fois, je ne la reconnus pas. Je cherchais tout autour de moi, je plongeais dans le jardin un regard anxieux, et je recommençais à appeler: «Marie! Marie!»
C'était une souffrance indicible que cette lutte forcée, inexplicable, et Marie souffrait peut-être plus encore que sa pauvre Thérèse! Enfin, après de vains efforts pour se faire reconnaître, elle se tourna vers Léonie, lui dit un mot tout bas, et disparut pâle et tremblante.
Ma petite Léonie me porta bientôt près de la fenêtre; alors je vis dans le jardin, sans la reconnaître encore, Marie, qui marchait doucement, me tendant les bras, me souriant, et m'appelant de sa voix la plus tendre: «Thérèse, ma petite Thérèse!» Cette dernière tentative n'ayant pas réussi davantage, ma sœur chérie s'agenouilla en pleurant au pied de mon lit, et, se tournant vers la Vierge bénie, elle l'implora avec la ferveur d'une mère qui demande, qui _veut_ la vie de son enfant. Léonie et Céline l'imitèrent, et ce fut un cri de foi qui força la porte du ciel.
[Illustration: LA VIERGE DE LA CHAMBRE DE THÉRÈSE
O Marie, si j'étais la Reine du Ciel et si vous étiez Thérèse, je voudrais être Thérèse pour vous voir la Reine du Ciel! 8 Septembre 1897
_Dernières lignes écrites par St Thérèse de l'Enfant-Jésus._]
Ne trouvant aucun secours sur la terre et près de mourir de douleur, je m'étais aussi tournée vers ma Mère du ciel, la priant de tout mon cœur d'avoir enfin pitié de moi.
Tout à coup la statue s'anima! la Vierge Marie devint belle, si belle, que jamais je ne trouverai d'expression pour rendre cette beauté divine. Son visage respirait une douceur, une bonté, une tendresse ineffable; mais, ce qui me pénétra jusqu'au fond de l'âme, ce fut _son ravissant sourire_! Alors toutes mes peines s'évanouirent, deux grosses larmes jaillirent de mes paupières et coulèrent silencieusement...
Ah! c'étaient des larmes d'une joie céleste et sans mélange! _La sainte Vierge s'est avancée vers moi! elle m'a souri... que je suis heureuse!_ pensai-je; _mais je ne le dirai à personne, car mon bonheur disparaîtrait_. Puis, sans aucun effort, je baissai les yeux, et je reconnus ma chère Marie! elle me regardait avec amour, semblait très émue, et paraissait se douter de la grande faveur que je venais de recevoir.
Ah! c'était bien à elle, à sa prière touchante, que je devais cette grâce inexprimable _du sourire de la sainte Vierge_! En voyant mon regard fixé sur la statue, elle s'était dit: «Thérèse est guérie!» Oui, la _petite fleur_ allait renaître à la vie, un rayon lumineux de son _doux soleil_ l'avait réchauffée et délivrée pour toujours de son cruel ennemi! «_Le sombre hiver venait de finir, les pluies avaient cessé_[18]», et la fleur de la Vierge Marie se fortifia de telle sorte que, cinq ans après, elle s'épanouissait sur la montagne fertile du Carmel.
Comme je l'ai dit, Marie était persuadée que la sainte Vierge en me rendant la santé m'avait accordé quelque grâce cachée; aussi, lorsque je fus seule avec elle, je ne pus résister à ses questions si tendres, si pressantes. Etonnée de voir mon secret découvert sans que j'eusse dit un seul mot, je le lui confiai tout entier. Hélas! je ne m'étais pas trompée, mon bonheur allait disparaître et se changer en amertume. Pendant quatre ans, le souvenir de cette grâce ineffable devint pour moi une vraie peine d'âme; et je ne devais retrouver mon bonheur qu'aux pieds de Notre-Dame des Victoires, dans son sanctuaire béni. Là, il me fut rendu dans toute sa plénitude; je parlerai plus tard de cette seconde grâce.
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Voici comment ma joie se changea en tristesse:
Marie, après avoir entendu le récit naïf et sincère de _ma grâce_, me demanda la permission de tout dire au Carmel; je ne pouvais refuser. A ma première visite à ce Carmel béni, je fus remplie de joie en voyant ma petite Pauline avec l'habit de la sainte Vierge. Quels doux instants pour nous deux! Il y avait tant de choses à se dire! Nous avions tant souffert! Pour moi, je pouvais à peine parler, mon cœur était trop plein...
Vous étiez là, ma Mère bien-aimée, et de combien de marques d'affection ne m'avez-vous pas comblée? Je vis encore d'autres religieuses, et vous devez vous souvenir qu'elles me questionnèrent sur le miracle de ma guérison: les unes me demandèrent si la sainte Vierge portait l'Enfant Jésus; d'autres, si les anges l'accompagnaient, etc. Toutes ces questions me troublèrent et me firent de la peine; je ne pouvais répondre qu'une chose: «_La sainte Vierge m'a semblé très belle, je l'ai vue s'avancer vers moi et me sourire._»
M'apercevant que les carmélites s'imaginaient tout autre chose, je me figurai avoir menti. Ah! si j'avais gardé mon secret, j'aurais aussi gardé mon bonheur. Mais la Vierge Marie a permis ce tourment pour le bien de mon âme; sans cela, peut-être, la vanité se serait glissée dans mon cœur; au lieu que, l'humiliation devenant mon partage, je ne pouvais me regarder sans un sentiment de profonde horreur. Mon Dieu, vous seul savez ce que j'ai souffert!
[Illustration]
[Illustration: O DIEU TU ES UN AUTRE MOI-MÊME, MON CONFIDENT ET MON AMI, NOUS VIVONS ENSEMBLE DANS UNE DOUCE INTIMITÉ. Ps. LV.]