Chapitre 2 Le Tigre de San Pedro
Une marche de trois kilomètres nous mena devant une haute porte à claire-voie qui ouvrait sur une avenue maussade bordée de noisetiers. Cette avenue aboutissait à une maison basse, sombre, qui détachait sa masse noire contre le ciel ardoisé. Derrière une fenêtre à gauche de la porte, brillait une petite lumière.
« Il y a un agent de faction, nous expliqua Baynes. Je vais frapper au carreau. »
Il traversa une petite pelouse gazonnée et cogna à la vitre. Je distinguai par la fenêtre embuée un homme qui bondit d’une chaise placée à coté du feu, et j’entendis un cri aigu dans la pièce. Une minute plus tard un agent livide, haletant, nous ouvrit la porte ; la bougie tremblait dans sa main.
« Que se passe-t-il, Walters ? » interrogea Baynes d’un ton sec.
L’agent essuya son front avec son mouchoir et poussa un profond soupir de soulagement.
« Je suis bien content que vous soyez revenu, monsieur. La soirée a été longue, et je ne pense pas que mes nerfs soient aussi solides qu’ils l’ont été.
— Vos nerfs, Walters ? Je n’aurai jamais cru que vous aviez des nerfs dans le corps !
— C’est, monsieur, cette maison isolée, silencieuse, et puis cette chose étrange dans la cuisine. Alors quand vous avez tapé au carreau, j’ai pensé que ça recommençait.
— Que quoi recommençait ?
— Le diable, monsieur, j’en suis sûr. C’était à la fenêtre.
— Quoi à la fenêtre ? et quand ?
— Il y a deux heures à peu près. Le jour commençait à faiblir. J’étais assis sur cette chaise en train de lire. Je ne sais pas pourquoi j’ai levé les yeux, mais j’ai vu une tête qui me regardait par le carreau du bas. Mon Dieu, monsieur, quelle tête c’était ! Oh ! je le reverrai dans mes rêves !
— Allons, Walters ! Ce n’est pas un langage digne d’un agent de police.
— Je le sais, monsieur, je le sais ! Mais j’ai été bouleversé, monsieur, et il ne servirait à rien de le nier. Ce n’était pas une tête de nègre, monsieur, ni une tête de blanc, ni une tête d’une couleur que je connais : imaginez une sorte d’argile avec des taches laiteuses. Et puis, sa taille ! Deux fois la vôtre, monsieur. Et son regard ! Des grands yeux fixes à fleur de tête. Et des dents ! Blanches comme celles d’une bête féroce affamée. Je vous le dis, monsieur, je n’ai pas pu bouger un doigt, ni respirer, avant que la tête ait disparu. Alors je me suis précipité dehors et j’ai fouillé les fourrés, mais grâce à Dieu, je ne l’ai pas retrouvée !
— Si je ne savais pas que vous êtes un brave, Walters, je vous infligerais une mauvaise note ! En admettant que le diable en personne soit venu, un agent en service ne devrait jamais rendre grâce à Dieu de n’avoir pu l’attraper. Je suppose que dans cette histoire il n’y pas qu’une hallucination ou l’effet d’une trop grande nervosité.
— La réponse est facile, fit Holmes en allumant sa petite lampe de poche pour examiner la pelouse. Oui, on dirait une pointure de 48. Si la taille de l’individu en question correspond à celle de ses pieds, il s’agit certainement d’un géant.
— Par où s’est-il enfui ?
— Sans doute par les fourrés qu’il a traversés pour regagner la route.
— Bien ! murmura l’inspecteur avec un visage grave et pensif. Quel qu’il soit, quel qu’ait été le but de sa visite, pour l’instant il a disparu, et des contingences plus immédiates nous réclament. Avec votre permission, monsieur Holmes, je vais vous faire faire le tour de la maison. »
Les diverses pièces, chambres ou salons, n’avaient rien révélé à une inspection minutieuse. Selon toutes apparences les locataires n’avaient pratiquement rien apporté de personnel, et l’ameublement se trouvait dans la maison avant leur arrivée. Une grande quantité de vêtements, marqués Marx & Co, High Holborn, avaient été abandonnés. Une enquête télégraphique nous appris que Marx ignorait tout de son client, sauf qu’il avait payé comptant. Des objets insignifiants, quelques pipes, des romans dont deux en espagnol, un vieux revolver, une guitare figuraient eu nombre des biens personnels de Garcia.
« Rien dans tout ça ! déclara Baynes qui furetait de pièce en pièce la bougie à la main. Mais maintenant, monsieur Holmes, je requiers toute votre attention pour la cuisine. »
La cuisine était une pièce obscure à haut plafond, située sur l’arrière de la maison ; dans un angle une paillasse devait servir de lit au cuisinier. La table était couverte de plats à demi vidés et d’assiettes sales : reliefs du dîner de la veille.
« Regardez ! dit Baynes. Que pensez-vous de cela ? »
Il leva sa bougie pour éclairer un objet extraordinaire placé au fond du buffet : un objet si ridé, si rétréci, si desséché qu’il était difficile de l’identifier. Tout ce que l’on pouvait en dire, c’était qu’il était noir et présentait l’aspect du cuir, et aussi qu’il ressemblait vaguement à une silhouette de nain. Au premier coup d’œil je crus qu’il s’agissait d’un bébé nègre momifié ; au deuxième je pensai à un singe tout tordu par les ans ; au troisième je ne savais plus si c’était un animal ou un être humain. Un double rang de coquillages blancs le ceignait en son milieu.
« Très intéressant ! Vraiment très intéressant ! fit Holmes en contemplant cette relique sinistre. Rien de plus ? »
Sans dire un mot, Baynes nous mena vers l’évier et l’éclaira. Les membres et le corps d’un grand oiseau blanc, mis sauvagement en pièces sans avoir été plumé, s’y étalaient en désordre. Holmes désigna la barbe de la tête.
« Un coq blanc, dit-il. Tout à fait intéressant. L’affaire est décidément très curieuse. »
Mais M. Baynes ménageait ses effets. Il alla chercher sous l’évier un seau en zinc qui contenait du sang. Puis il prit sur la table une écuelle où étaient entassés de petits morceaux d’os calcinés.
« On a tué et brûlé quelque chose. Nous avons tout sorti du feu. Le docteur qui est venu ce matin nous a dit qu’il ne s’agissait pas de débris humains. »
Holmes sourit et se frotta les mains.
« Mes compliments, inspecteur ! Vous voici chargé d’une affaire aussi particulière qu’instructive. Si je puis m’exprimer ainsi sans vous offenser, vos qualités me semblent supérieures aux occasions qui vous permettent de les déployer. »
Les petits yeux de l’inspecteur Baynes papillotèrent de plaisir.
« Vous avez raison, monsieur Holmes. En province on s’encroûte. Une affaire de cette taille me donne une chance ; j’espère que je la saisirai. Quelle est votre idée sur ces os ?
— Un agneau, probablement, ou un chevreau.
— Et le coq blanc ?
— Bizarre, monsieur Baynes, très bizarre. Je devrais même dire exceptionnel !
— N’est-ce pas, monsieur ? Cette maison a dû être habitée par de drôles de gens qui avaient de drôles de mœurs. L’un de ses habitants est mort. Ses compagnons l’ont-ils suivi et assassiné ? Dans ce cas nous devrions les capturer, car tous les ports sont alertés. Mais mon point de vus est différent. Oui, monsieur, j’ai une autre opinion.
— Une opinion opposée ?
— Une opinion qui va me guider, monsieur Holmes. C’est à moi seul que je la dois, et je vais m’employer à la vérifier. Votre réputation est établie ; la mienne est à établir. Je serais heureux de pouvoir dire plus tard que j’ai résolu le problème sans votre concours. »
Holmes rit avec bonne humeur.
« Très bien, inspecteur ! suivez votre voie ; je suivrai la mienne. Mes résultats seront toujours à votre service pour le cas où vous voudriez me consulter. Je crois que j’ai vu tout ce qu’il y avait à voir dans cette maison, et je que je pourrai mieux employer mon temps ailleurs. Au revoir, et bonne chance ! »
J’étais sûr (et ma conviction était due à de nombreux petits symptômes qui auraient échappé à quiconque sauf moi-même) que Holmes était sur une piste chaude. Un observateur de hasard n’aurait pas remarqué que son attitude s’était légèrement départie de son impassibilité ; et son ardeur soudain concentrée, une lueur plus intense dans ses yeux clairs, des gestes plus dégagés m’assuraient que le gibier était levé. Selon son habitude il demeura bouche cousue et je ne fis rien pour l’arracher à son mutisme. C’était déjà bien beau que je puisse partager sa chasse et apporter ma modeste contribution à la capture finale ! Je n’avais pas à le distraire par des interruptions futiles. Chaque chose viendrait en son temps.
J’attendis donc, mais avec une déception croissante j’attendis en vain. Les jours se succédaient, et mon ami ne prenait aucune initiative. Il passa une matinée à Londres : j’ai appris par hasard qu’il avait visité le British Museum. En dehors de cette longue promenade, il occupait ses journées par de longues excursions solitaires, à moins qu’il ne bavardât avec des gens du village.
« Je suis sûr, Watson, qu’une semaine à la campagne vous fera un bien considérable, me dit-il. Il est très agréable de voir revenir les premiers bourgeons verts sur les haies et les chatons sur les noisettes. Avec un sarcloir, une boîte en fer-blanc et un manuel de botanique élémentaire, je prévois des journées très instructives. »
Il s’était procuré cet équipement, mais le soir venu il ne rapportait que de rares échantillons de plantes.
Il nous arrivait de rencontrer l’inspecteur Baynes. Quand il saluait mon compagnon, sa grosse figure rougeaude se fendillait de sourires et ses petits yeux luisaient. Il ne nous parlait guère de l’affaire, mais du peu qu’il nous en disait, nous déduisions qu’il n’était pas trop mécontent du cours des événements. J’avoue toutefois que je fus abasourdi quand cinq jours après le crime, j’ouvris mon journal du matin et lus un gros titre :
LE MYSTERE D’OXSHOTT
Une solution
ARRESTATION DE L’ASSASSIN PRESUME
Holmes bondit comme s’il avait été piqué quand je lui fis part de la nouvelle.
« Par Jupiter ! s’écria-t-il. Vous ne voulez pas me dire que Baynes a réussi ?
— Si, sans doute », lui répondis-je.
Et je lui lus l’article suivant :
« Une grande sensation a été causée à Esher et dans les environs quand on a appris tard dans la soirée d’hier qu’une arrestation avait été effectuée en liaison avec le crime d’Oxshott. On se rappelle que M. Garcia, de Wisteria Lodge, avait été trouvé mort sur le pré communal d’Oxshott, que son cadavre portait les stigmates d’une grande violence et que la même nuit ses domestiques avaient disparu, ce qui semblait prouver leur participation au crime. On avait avancé l’hypothèse, qui ne fut jamais confirmée, que le défunt possédait dans sa maison des objets de prix et des valeurs dont le vol pouvait être le mobile du crime. L’inspecteur Baynes, chargé de l’affaire, déploya tous ses efforts pour trouver la cachette des fugitifs ; il avait de solides raisons pour croire qu’ils n’étaient pas partis loin, et qu’ils se dissimulaient dans une retraite préparée à l’avance. Dès le début on pensait bien qu’ils seraient aisément identifiés, car le cuisinier, d’après le témoignage de quelques commerçants qui l’avaient aperçu par la fenêtre, avait le physique tout à fait singulier d’un mulâtre énorme et hideux, avec un visage jaunâtre et un type négroïde prononcé. L’homme avait été vu après le crime : il avait été reconnu et poursuivi le soir même pas l’agent Walters, quand il avait eu l’audace de revenir rôder autour de Wisteria Lodge. L’inspecteur Baynes, considérant que cette audace était inspirée par quelque dessein précis et qu’il se livrerait sans doute à une nouvelle tentative, avait retiré la garde de la maison, mais tendu une embuscade dans les fourrés. L’homme tomba dans le piège ; il fut capturé la nuit dernière après une lutte au cours de laquelle l’agent Downing fut cruellement mordu par ce sauvage. Nous croyons savoir que lorsque le prisonnier sera traduit devant les juges la police sollicitera un renvoi, et que de grands développements suivront probablement cette capture. »
« Il faut absolument que nous voyons Baynes tout de suite ! s’exclama Holmes en prenant son chapeau. Nous avons juste le temps de l’attraper chez lui. »
Nous descendîmes à toutes jambes la rue du village et nous aperçûmes l’inspecteur qui quittait, en effet, son hôtel.
« Vous avez vu le journal, monsieur Holmes ? demanda-t-il en nous en tendant un exemplaire.
— Oui, Baynes, je l’ai vu. S’il vous plaît, ne vous offensez pas si je vous mets en garde.
— En garde, monsieur Holmes ?
— J’ai travaillé l’affaire avec quelque soin. Je ne suis pas persuadé que vous soyez sur la bonne voie. Je ne voudrais pas que vous vous engagiez trop loin, tant que vous n’êtes pas sûr.
— Vous êtes très aimable, monsieur Holmes.
— Je vous assure que je parle ainsi pour votre bien. »
J’eus l’impression que quelque chose comme un clin d’œil agita le visage impassible de M. Baynes.
« Nous étions convenus de travailler chacun de notre côté, monsieur Holmes. C’est ce que je suis en train de faire.
— Oh ! très bien, fit Holmes. Ne vous fâchez pas !
— Non, monsieur. Je crois que vous ne me voulez que du bien. Mais nous avons tous nos méthodes personnelles, monsieur Holmes. Vous avez les vôtres. Après tout j’ai peut-être les miennes aussi.
— N’en parlons plus.
— Je serai toujours aussi heureux de vous communiquer mes informations. Ce mulâtre est un vrai sauvage, aussi fort qu’un cheval de trait et féroce comme le diable. Il a presque arraché le pouce de Downing avant que mes agents aient pu le maîtriser. Il ne connaît pas un mot d’anglais et ne s’exprime que par grognements.
— Et vous croyez que vous détenez la preuve qu’il a tué son maître ?
— Je ne dis rien de tel, monsieur Holmes ! Rien de tel. Nous avons tous nos méthodes. Vous essayez les vôtres, j’essaie les miennes. Nous étions tombés d’accord là-dessus. »
Quand nous nous fûmes éloignés, Holmes haussa les épaules.
« Rien à faire avec lui ! J’ai l’impression qu’il court à la culbute. Eh bien, comme il le dit, nous devons essayer chacun nos méthodes et voir ce qu’il adviendra ! Mais il y a quelque chose chez l’inspecteur Baynes que je ne comprends pas très bien. »
Une fois de retour dans notre appartement au Taureau, Sherlock Holmes m’invita à m’asseoir dans un fauteuil.
« Je vais vous mettre au courant de la situation, car j’aurais peut-être besoin de notre concours ce soir. L’évolution de l’affaire, pour autant que j’aie été capable de la suivre, est très simple dans ses grandes lignes ; mais de surprenantes difficultés se conjuguent pour rendre une arrestation impossible. Il y a encore des trous à combler.
« Reportons-nous au message qui fut transmis à Garcia le soir de sa mort. Écartons l’idée de Baynes que les domestiques de Garcia sont pour quelque chose dans l’affaire. La preuve qu’ils n’y sont pour rien ? C’est Garcia qui avait prémédité la présence de Scott Eccles, à seule fin d’avoir un alibi. C’était donc Garcia qui avait échafaudé un plan, et selon toute apparence un plan criminel, pour la nuit où il fut tué. Je dis criminel, parce que seul un homme ayant des intentions criminelles désire s’assurer un alibi. Qui donc l’a tué ? Sûrement la personne contre qui était échafaudé le plan criminel. Jusqu’ici il me semble que nous nous mouvons sur un terrain solide.
« Quant à la disparition des domestiques de Garcia, elle peut s’expliquer par le fait qu’ils étaient tous complices. S’il avait réussi son crime inconnu, Garcia serait rentré à Wisteria Lodge, et le témoignage de l’Anglais l’aurait mis à l’abri des soupçons : tout aurait été parfait. Mais l’entreprise était dangereuse : si Garcia n’était pas de retour à une certaine heure, cela voulait dire qu’il avait échoué et qu’il y avait perdu la vie. Il avait donc été convenu que dans ce cas ses deux subordonnés se rendraient dans un lieu prévu d’avance où ils échapperaient aux recherches et pourraient ensuite renouveler la tentative. Voilà qui expliquerait pleinement les faits, n’est-ce pas ? »
Tout l’écheveau inextricable semblait à présent se dérouler devant moi. Je m’étonnai, comme cela m’arrivait toujours, de ne pas y avoir pensé plus tôt.
« Mais pourquoi l’un des domestiques est-il revenu ?
— Nous pouvons supposer que, dans leur fuite, ils avaient oublié quelque chose de précieux, ou que le mulâtre voulait récupérer un objet dont il ne voulait pas se séparer. Cela justifierait son obstination, je crois ?
— Ensuite ?
— Ensuite, il y a le message reçu par Garcia à l’heure du dîner. Il témoigne de l’existence d’un complice à l’autre bout de la chaîne. Maintenant, où est cet autre bout ? Je vous ai déjà indiqué qu’il ne peut se situer que dans une grande maison, et que le nombre de ces grandes maisons est restreint. Mes premiers jours dans ce village ont été consacrés à une série de promenades, et, quand mes recherches botaniques m’en laissaient le temps, je faisais une reconnaissance du coté de ces grandes maisons et je me renseignais sur les histoires familiales des occupants. Une maison, une seule, a retenu mon attention. C’est le célèbre manoir de l’époque de Jacques Ier, le manoir de High Gable, à quinze cents mètres d’Oxshott, et à six ou sept mètres du lieu du drame. Les autres demeures appartiennent à des gens prosaïques et respectables qui n’ont pas d’histoire. Mais M. Hendreson, de High Gable, est pour tout le monde un curieux homme à qui de curieuses aventures pourraient fort bien arriver. J’ai donc concentré mon attention sur lui et sa maisonnée.
« Un bizar assemblage, Watson ! Le propriétaire lui-même étant le plus bizarre de tous. Je me suis arrangé pour le voir sous un prétexte plausible, mais il m’a semblé lire dans ses yeux noirs, profondément enfoncés dans les orbites, pensifs, qu’il était parfaitement au courant de mes véritables intentions. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, fort, actif, avec des cheveux gris acier, de grands sourcils noirs en bataille, avec le pas d’un taureau et l’air d’un empereur. Un homme farouche, dominateur, qui derrière un visage parcheminé cache un esprit rougi au feu. Ou c’est un étranger, ou il a vécu longtemps sous les tropiques, car il est jaune et desséché, mais dur comme un manche de fouet. Son ami et secrétaire, M. Lucas, est incontestablement, lui, un étranger : il a la peau chocolat, on le sent rusé, il est suave et doucereux, il parle avec gentillesse empoisonnée. Vous voyez, Watson, nous avons déjà deux bandes d’étrangers : l’une à Wisteria Lodge, l’autre à High Gable. Nos trous commencent à se boucher.
« Ces deux hommes, amis intimes et qui n’ont pas de secrets l’un pour l’autre, sont le centre de la maisonnée ; mais il y a une autre personne qui, dans l’immédiat, peut être encore plus importante. Henderson a deux filles, l’une a treize ans, l’autre onze. Leur gouvernante s’appelle Mlle Burnet ; c’est une Anglaise qui peut avoir quarante ans. Il existe aussi un domestique de confiance. Ce petit groupe constitue la vraie famille, car ils voyagent toujours ensemble : Henderson est un grand voyageur, constamment en déplacement. Il n’est rentré que depuis quelques semaines, après un an d’absence, à High Gable. Je puis ajouter qu’il est immensément riche, et, qu’il peut satisfaire n’importe quel caprice. Pour le reste, sa maison regorge de maîtres d’hôtel, de valets de chambre, de chasseurs, de femmes de chambre.
« J’ai appris tout cela en bavardant au village et aussi d’après mes propres observations. Il n’y a pas de meilleur agent de renseignements qu’un serviteur renvoyé, et j’ai eu la chance d’en rencontrer un. J’appelle cela de la chance, mais si je ne m’étais pas donner la peine de le chercher, il ne serait pas venu tout seul. Comme le dit Baynes, nous avons tous nos petites méthodes. C’est ma méthode personnelle qui m’a permis de découvrir John Warner, récemment encore jardinier à High Gable, chassé dans un mouvement d’humeur par son despote de patron. Il possède des amis parmi les autres domestiques ; la peur et l’aversion que leur maître leur inspire les ont rendus solidaires. Aussi ai-je pu m’initier aux secrets de la maison.
« Des gens bizarres, Watson ! Je ne prétends pas tout connaître encore, mais n’importe : ce sont des gens bizarres ! Le manoir possède deux ailes ; les domestiques vivent dans l’une et la famille dans l’autre. Il n’y a aucune communication entre les deux, sauf par l’intermédiaire du propre domestique de Henderson qui sert à la table de famille. Les plats sont apportés derrière une porte qui forme le seul accès d’une aile à l’autre. La gouvernante et les enfants ne se promènent que dans le jardin. Henderson ne sort jamais seul. Son secrétaire chocolat le suit comme son ombre. Les domestiques chuchotent que leur maître a terriblement peur de quelque chose. “Il a dû vendre son âme au diable contre de l’argent, dit Warner, et il s’attend à ce que son créancier vienne la lui réclamer.” D’où ils sont originaires, qui ils sont, personne n’en a la moindre idée. Ils se montrent très violents. Deux fois Henderson a frappé un domestique avec un fouet à chien, et il a fallu sa grosse bourse et de solides compensations pour qu’il ne passe point devant le tribunal.
« A présent, Watson, jugeons la situation d’après ces nouveaux renseignements. Nous pouvons admettre que le message émanait de cette étrange maison, et qu’il invitait Garcia à exécuter un plan qui avait déjà été projeté. Qui a écrit le message ? Quelqu’un du manoir, et une femme. Qui donc, sinon la gouvernante, Mlle Burnet ? Tous nos raisonnements convergent dans cette direction. En tout cas, nous pouvons envisager une hypothèse et voir les conséquences qu’elle implique. J’ajoute que l’âge et le tempérament de Mlle Burnet réduisent à néant ma première idée, à savoir qu’une intrigue amoureuse était en cours.
« Puisqu’elle a écrit le message, elle était probablement l’amie et la complice de Garcia. Qu’allait-elle donc faire en apprenant sa mort ? S’il avait été tué au cours d’une entreprise scélérate, elle ne soufflerait mot, évidemment ; ce qui ne l’empêcherait pas de nourrir dans son cœur de la haine contre ses meurtriers, comme sans doute de prêter toute l’assistance en son pouvoir à ses vengeurs éventuels. Pouvions-nous donc la voir et essayer de nous servir d’elle ? J’en eus l’idée. Mais voici maintenant un fait inquiétant. Mlle Burnet, depuis la nuit du crime, n’a été vue par personne. Depuis ce soir-là, elle a probablement disparu. Est-elle en vie ? A-t-elle trouvé la mort le même jour où elle avait convoqué son ami ? Est-elle simplement prisonnière ? Voilà le point que nous avons encore à éclaircir.
« Vous mesurez bien la difficulté de la situation, n’est-ce pas, Watson ? Rien ne permet d’obtenir un mandat d’arrêt. Toute notre histoire semblerait de la haute fantaisie si elle était rapportée telle quelle devant un magistrat. La disparition de la demoiselle ne saurait être retenue, puisque dans cette maison extraordinaire, n’importe qui peut demeurer invisible pendant une semaine. Et cependant à cette heure où je vous parle sa vie est peut-être en danger. Tout ce que je peux faire est de surveiller le manoir et de laisser Warner, mon agent, de faction aux grilles. Cette situation ne saurait se prolonger. Si la loi ne peut rien faire, nous devons prendre le risque nous-mêmes.
— Que proposez-vous ?
— Je sais où est sa chambre. Elle est accessible par le toit d’une dépendance. Je vous propose que tous deux nous y montions ce soir afin d’essayer de frapper au cœur du mystère. »
La perspective n’était pas, je dois en convenir, des plus réjouissantes. La vieille maison avec son atmosphère criminelle, ses habitants bizarres et redoutables, les périls inconnus de l’assaut, le fait que nous nous mettrions dans une position fausse aux yeux de la loi, tout cela se combinait pour refroidir mon ardeur. Mais dans la logique glaciale de Holmes quelque chose m’interdisait de me dérober devant une aventure qu’il préconisait ; c’était en effet ce moyen, et par ce moyen seulement, que le problème pouvait être résolu. Silencieusement, je lui serrai la main : les dés étaient jetés.
Mais le destin ne voulut point que notre enquête s’achevât d’une manière aussi téméraire. Vers cinq heures, alors que les ombres d’un soir de mars commençaient à s’étendre, un rustaud très excité se précipita dans notre appartement.
« Ils sont partis, monsieur Holmes. Ils s’en sont allés par le dernier train. La demoiselle s’est échappée et je l’ai amenée en fiacre. Elle est en bas.
— Bravo, Warner ! cria Holmes en bondissant sur ses pieds. Watson, les trous se bouchent très vite ! »
Dans le fiacre se trouvait une femme à demi évanouie sous le coup d’un épuisement nerveux. Son visage aquilin, émacié portait les traces d’une tragédie récente. Elle avait la tête inclinée sur son buste, mais quand elle la releva et tourna vers nous ses yeux ternes, j’aperçus au centre du gros iris gris des points noirs : elle était droguée d’opium.
« J’étais de garde à la grille, comme vous me l’aviez demandé, monsieur Holmes, expliqua le jardinier renvoyé. Quand la voiture est sortie, je l’ai suivie jusqu’à la gare. La demoiselle ressemblait à une somnambule ; mais quand ils ont voulu la faire monter dans le train, elle s’est réveillée et débattue. Ils l’ont poussée dans le compartiment, mais elle continuait à leur résister. Alors, j’ai pris son parti, je l’ai installée dans un fiacre, et nous voici. Je ne suis pas près d’oublier la tête de l’autre à la portière du compartiment quand j’ai emmené la demoiselle ! Je n’aurais pas fait de vieux os s’il avait pu. ce démon jaune. »
Nous la transportâmes chez nous et l’allongeâmes sur le canapé ; deux tasses de café fort dissipèrent les brumes de la drogue. Baynes avait été convoqué par Holmes, et mis rapidement au courant de la situation.
« Eh bien, monsieur, vous m’apportez juste le témoin dont j’avais besoin ! fit l’inspecteur en secouant avec chaleur la main de mon ami. Depuis le début, j’étais sur la même piste que vous.
— Comment ! Vous étiez sur Henderson ?
— Écoutez, monsieur Holmes : pendant que vous vous faufiliez dans les petits bois de High Gable, moi j’étais juché sur l’un des arbres et je vous observais. C’était au premier de nous deux qui obtiendrait le témoin.
— Alors, pourquoi avez-vous arrêté le mulâtre ? »
Baynes pouffa.
« J’étais sûr que Henderson, pour reprendre le nom dont il se faisait appeler, se sentait soupçonné, que donc il allait se tenir tranquille et ne pas bouger tant qu’il se croirait en danger. J’ai arrêté le mulâtre pour lui faire croire que nous ne nous intéressions plus à lui. Je savais qu’il ne tarderait pas à filer et qu’il nous donnerait une chance pour parvenir à Mlle Burnet. »
Holmes posa une main sur l’épaule de l’inspecteur :
« Vous vous élèverez haut dans votre profession ! lui dit-il. Vous possédez l’instinct et l’intuition. »
Baynes rougit de plaisir.
« J’avais mis un agent en civil de faction à la gare depuis le début de la semaine. Où qu’aillent les gens de High Gable, il ne les perdra pas de vue. Mais il a dû être déchiré en deux quand Mlle Burnet s’est échappée. N’importe : votre homme l’a ramassée, tout est bien qui finit bien. Nous ne pouvons pas procéder à l’arrestation sans son témoignage, c’est évident ; aussi plus tôt nous aurons sa déposition, mieux cela vaudra.
— Elle reprend des forces, dit Holmes en jetant un coup d’œil à la gouvernante. Mais dites-moi, Baynes, qui est ce Henderson ?
— Henderson, répondit l’inspecteur, est Don Murillo, jadis surnommé le Tigre de San Pedro. »
Le Tigre de San Pedro ! Toute l’histoire de cet homme me revint d’un trait en mémoire. Il avait mérité ce surnom parce qu’il avait été le tyran le plus ignoble et le plus assoiffé de sang qui eût jamais gouverné un pays sous prétexte de civilisation. Fort, ne reculant devant rien, énergique, il avait pendant dix ou douze ans imposé ses vices odieux à un peuple épouvanté. Son nom répandait la terreur dans toute l’Amérique Centrale. Au bout de ce laps de temps, un soulèvement général avait éclaté contre lui. Mais il était rusé autant que cruel : dès les premiers troubles, il avait secrètement empilé ses trésors à bord d’un navire armé par ses partisans. Les insurgés n’avaient, le lendemain, mis à sac qu’un palais vide. Le dictateur, ses deux filles, son secrétaire, et sa fortune leur avaient échappé. Depuis lors il avait disparu de la circulation, et la presse européenne s’était à maintes reprises demandée sous quelle identité il se dissimulait.
« Oui, monsieur : Don Murillo, le Tigre de San Pedro ! répéta Baynes. Si vous y réfléchissez, vous remarquerez que les couleurs de San Pedro sont le vert et le blanc : celles du message, monsieur Holmes. Il se faisait appeler Henderson, mais je l’avais démasqué et j’avais retrouvé sa trace depuis Barcelone où son navire avait abordé en 1886, par Madrid, Rome et Paris. Ses ex-sujets le cherchaient depuis longtemps pour se venger, mais ils ne l’ont découvert que ces derniers temps.
— Ils l’ont identifié il y a un an, intervient Mlle Burnet qui s’était redressée et qui suivait attentivement la conversation. Une fois déjà il a été l’objet d’un attentat ; mais un démon semblait le protéger. Cette fois c’est le noble et chevaleresque Garcia qui est tombé, et le monstre en a réchappé. Mais un autre viendra, et puis encore un autre, jusqu’à ce qu’un justicier réussisse ; c’est aussi sûr que le lever du soleil pour demain. »
Elle crispa ses mains maigres, et son visage hâve blanchit sous la violence de la haine.
« Mais comment vous trouvez-vous mêlée à l’affaire, mademoiselle Burnet ? demanda Holmes. Comment une Anglaise peut-elle tenir un rôle dans un drame pareil ?
— Je m’en suis mêlée parce que c’était le seul et unique moyen pour que la justice fût faite. La loi anglaise se soucie-t-elle des torrents de sang répandus à San Pedro, ou du navire rempli des trésors que ce bandit a volés ? A vos yeux on dirait des crimes commis sur une autre planète ! Mais nous, nous savons ! Nous, nous avons appris la vérité dans la peine et la souffrance ! Pour nous, il n’y a pas pire démon sans l’enfer que Juan Murillo, et il n’y aura pas de paix sur la terre tant que ses victimes imploreront d’être vengées !
— Certes, répondit Holmes, il était tel que vous le dépeignez. J’ai entendu parler de ses atrocités. Mais comment en avez-vous souffert personnellement ?
— Je vais tout vous dire. Ce bandit avait pour politique d’assassiner, sous tel ou tel prétexte, tous ceux qui avaient de la valeur et qui étaient susceptibles de devenir quelque jour ses rivaux. Mon mari, car mon vrai nom est signora Victor Durando, était ministre de San Pedro à Londres. Nous nous connûmes à Londres et il m’épousa. Jamais plus noble cœur ne battit dans un homme. Malheureusement Murillo apprit ses qualités ; il le rappela et le tua. Pressentant le destin qui l’attendait, il ne m’avait pas emmenée à San Pedro. Ses biens furent confisqués. Je demeurai seule, le cœur brisé et dans la misère.
« Alors survint la chute du tyran. Il s’enfuit comme vous l’avez dit. Mais tous ceux dont il avait ruiné la vie, ou dont les proches avaient été torturés et tués de ses propres mains jugèrent que l’affaire ne pouvait pas en rester là. Ils se constituèrent en association, et ils jurèrent de parvenir à leurs fins. Lorsque nous eûmes découvert que sous le nom de Henderson se cachait le despote déchu mon rôle consista à me faire engager par lui et à tenir mes camarades au courant de ses déplacements. Voilà pourquoi je devins gouvernante. Il ne se doutait guère que la femme assise en face de lui à chaque repas était la femme dont il avait précipité le mari dans l’éternité. Je lui souriais, je m’occupais régulièrement des enfants, je guettais mon heure. Une tentative eut lieu à Paris ; elle échoua. Nous voyageâmes à travers l’Europe en zigzaguant pour semer nos poursuivants, et finalement nous regagnâmes cette maison qu’il avait achetée dès son arrivée en Angleterre.
« Mais ici aussi des justiciers l’attendaient. Sachant que tôt ou tard Murillo retournait à High Gable, Garcia, qui était le fils d’un ancien haut dignitaire de San Pedro, s’était installé dans les environs en compagnie de deux fidèles compagnons d’extraction plus humble, tous trois brûlant de vengeance. Il ne pouvait pratiquement rien tenter de jour, car Murillo s’entourait de toutes les précautions imaginables et ne sortait jamais sans être accompagné de son collaborateur Lucas, qui s’appelait Lopez dans les jours fastes. La nuit toutefois il couchait seul ; le justicier pouvait donc l’atteindre. Un certain soir qui avait été fixé d’avance, j’adressai à mon ami mes dernières instructions, car Murillo était inquiet et changeait constamment de chambre. Je devais veiller à ce que les portes fussent ouvertes, et un signal lumineux vert ou blanc à la fenêtre qui faisait face à l’avenue devait indiquer si la voie était libre ou s’il était préférable de reporter l’attentat à une date ultérieure.
« Mais tout tourna mal. Je ne sais comment j’avais éveillé les soupçons de Lopez, le secrétaire. Il me sauta dessus au moment où je venais de terminer le message. Lui et son maître me traînèrent jusqu’à ma chambre et me déclarèrent traîtresse. Ils auraient bien voulu me poignarder, et ils l’auraient fait s’ils avaient entrevu le moyen de parer aux conséquences de ce crime. Après avoir beaucoup discuté, ils conclurent que me tuer serait par trop dangereux. Mais ils résolurent de se débarrasser de Garcia pour toujours. Ils m’avaient bâillonnée, Murillo me tordit le bras jusqu’à ce que je lui donne son adresse. Je jure que si j’avais compris ce que cela signifiait pour Garcia, il me l’aurait arraché mais je n’aurais pas parlé ! Lopez écrivit l’adresse, cacheta le message avec son bouton de manchette et le lui fit parvenir par l’intermédiaire de José, le domestique. Comment ils l’ont tué, je l’ignore. Je sais seulement qu’il est mort de la main de Murillo, car Lopez était resté près de moi pour me garder. Je crois qu’il a dû attendre dans les genêts que traverse le chemin et qu’il l’a assassiné quand il est passé. D’abord ils avaient songé à le laisser pénétrer dans le manoir et à le tuer comme un cambrioleur surpris en flagrant délit ; mais ils réfléchirent que s’ils étaient mêlés à une enquête judiciaire leur identité serait aussitôt percée à jour et qu’ils seraient exposés à d’autres attentats. La mort de Garcia intimiderait peut-être les autres conjurés.
« Tout aurait été parfait, si je n’avais été au courant de ce qu’ils avaient accompli. Je suis certaine que ma vie n’a souvent tenu qu’à un fil. Ils m’avaient emprisonnée dans ma chambre ; ils proféraient des menaces les plus terribles et m’infligèrent les pires traitements, comme en témoignent cette plaie sur mon épaule et les meurtrissures de mes bras. Une fois j’essayai d’appeler par la fenêtre, mais ils m’enfoncèrent un bâillon dans la bouche. Cet emprisonnement dura cinq jours ; on me donnait à peine à manger. Aujourd’hui on me servit un bon déjeuner, mais à peine l’eus-je dévoré que je compris que j’avais été droguée. Je me rappelle dans une sorte de rêve avoir été moitié conduite, moitié portée dans une voiture ; puis, dans le même état, hissée dans un train. C’est seulement alors, au moment où les roues commençaient à tourner, que je me suis rendu compte que ma liberté était à ma portée. J’ai bondi, ils ont voulu me faire rasseoir, et si je n’avais pas été aidée par ce brave homme qui m’a déposée dans un fiacre, je n’aurais jamais pu m’échapper, Dieu merci, me voici pour toujours hors de leur pouvoir. »
Nous n’avions pas une fois interrompu ce récit extraordinaire. Le premier, Holmes rompit le silence.
« Nous ne sommes pas, au bout de nos difficultés, dit-il en secouant la tête. Notre travail policier est terminé. Notre travail légal commence.
— Exactement ! approuvai-je. Un bon avocat saurait transformer le crime en un acte de légitime défense. Même s’il existe une centaine de crimes à l’arrière-plan, c’est uniquement sur celui-ci qu’ils seront jugés.
— Allons, allons ! fit Baynes avec optimisme. J’ai de la loi une meilleure opinion. La légitime défense est une chose. Attirer quelqu’un de sang-froid dans un guet-apens et le tuer est autre chose, quel que soit le danger que vous redoutiez de sa part. Non ! Nous serons tous applaudis quand nous traduirons les propriétaires de High Gable devant les assises de Guildford à leur prochaine session. »
††††
Un certain temps s’écroula cependant avant que le Tigre de San Pedro payât le prix de ses forfaits. Hardis autant que rusés, lui et son compagnon semèrent le policier qui les filait en pénétrant dans une maison à double issue. Dès lors ils demeurèrent introuvables en Angleterre. Quelque six mois plus tard le marquis de Montalva et signor Rulli, son secrétaire, furent tous deux assassinés dans leur appartement de l’Escurial Hôtel à Madrid. Le crime fut attribué aux nihilistes, et les meurtriers ne furent jamais arrêtés. L’inspecteur Baynes nous rendit visite à Baker Street et nous apporta une description du visage chocolat du secrétaire et des traits dominateurs, des yeux noirs magnétiques et des sourcils touffus de son maître. Nous ne pûmes plus douter alors que la justice, bien que lente, avait enfin fait son œuvre.
« Une affaire chaotique, mon cher Watson ! me dit Holmes par-dessus une pipe du soir. Il ne vous sera pas possible de la présenter dans cette forme cohérente qui vous tient tant au cœur. Elle couvre deux continents, met en cause deux groupes de personnes mystérieuses, se complique de la présence hautement respectable de notre ami Scott Eccles, dont l’inclusion me prouve que feu Garcia avait un esprit inventif et un instinct développé de sa propre conservation. Elle n’est remarquable que par ceci : à savoir qu’au sein d’une jungle de possibilités, nous et notre valeureux collaborateur l’inspecteur Baynes nous avons gardé en main l’essentiel et ne nous sommes égarés sur ce chemin à multiples méandres. Y a-t-il un détail quelconque qui vous embarrasse encore ?
— Pourquoi le mulâtre est-il retourné à Wisteria Lodge ?
— Pour rechercher l’objet bizarre que nous avons vu dans la cuisine. Le mulâtre était un primitif des forêts de San Pedro ; cet objet devait être son fétiche. Lorsque tous deux se sont enfuis vers quelque cachette préparée à l’avance, où sans doute les attendait un complice, le compagnon du mulâtre avait dû le convaincre d’abandonner un motif décoratif aussi compromettant. Mais le mulâtre y tenait ; il revint le lendemain pour trouver l’agent Walters sur les lieux. Il patienta trois jours, puis sa piété ou ses superstitions le poussèrent à commettre une nouvelle tentative. L’inspecteur Baynes qui, avec son habilité coutumière, avait auparavant minimisé devant moi l’incident, en avait réellement compris toute l’importance : d’où le piège où tomba le mulâtre. Autre chose, Watson ?
— L’oiseau déchiqueté, le seau de sang, les os consumés, tout le mystère de cette étrange cuisine ? »
Holmes sourit et chercha quelque chose dans son carnet.
« J’ai consacré une matinée à me rendre au British Museum pour me documenter. Voici une citation tirée d’Eckermann : “Le véritable pratiquant du culte vaudou n’entreprend rien d’important sans certains sacrifices destinés à rendre propices ses dieux immondes. Dans les cas extrêmes ces rites prennent la forme de sacrifices humains suivis de cannibalisme. Les victimes sont d’habitude un coq blanc qui est déchiqueté vivant, ou une chèvre noire dont la gorge est tranchée et le corps brûlé.” Comme vous le voyez, notre sauvage était un vaudou très orthodoxe. Culte grotesque, Watson ! ajouta Holmes en refermant lentement son carnet. Mais comme j’ai déjà eu l’occasion de le remarquer, il n’y a qu’un pas à franchir pour tomber du grotesque dans l’atroce. »
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