II
Tout-à-l’heure, comme elle était assise au coin du feu, la tête branlante, le chapelet aux doigts, elle s’est levée parce qu’elle a cru entendre frapper à la porte. Elle se disait:
«C’est peut-être quelqu’un de plus malheureux encore que moi, qui n’a point de gîte pour la nuit?»
Elle a ouvert, mais il n’y avait personne que le vent de cette nuit de Toussaint, un vent dont la barbe blanche est humide de pluie et qui s’est précipité, transi, vers l’âtre, pour souffler sur les tisons et les ranimer. En frissonnant elle vient se rasseoir.
Elle a bien l’habitude des longues soirées. Il y a des maisons où l’on se rassemble autour de la lumière, où l’on mange la soupe en écartant les coudes sur la table. Sans doute les voisins lui disent de temps en temps:
--Mère Saintard, venez donc chez nous, une fois votre soupe mangée. Ça vous changera un peu, vous qui êtes tout le temps seule.
Mais il lui faudrait traverser la cour: c’est trop loin. Elle n’aime pas sortir «en ville», le soir!
Elle préfère rester comme ça, tranquille, au coin de son feu, à ne penser à rien, à réciter son chapelet. Silhouette immobile, elle se tient dans l’ombre. Parfois la flamme sursaute, mais n’éclaire que les arêtes de son visage: la ligne droite du nez, les lignes courbes des pommettes.
Elle prie pour son défunt, en demandant à Dieu qu’il la laisse, elle, longtemps encore sur cette terre, machinalement, par habitude. Telle quelle la vie ne lui déplaît pas. Elle dit avec une certaine fierté:
--Si je ne suis pas la plus vieille d’ici, il ne s’en faut pas de beaucoup. Il n’y a que le père Tharé et la mère Tambour avant moi. Et encore, eux, ils n’ont pas enduré la moitié de mes misères.
Il y a beau temps qu’elle vit seule, son homme mort au travail, écrasé par un arbre, ses enfants partis au hasard, marchant devant eux pour aller n’importe où: la terre est grande.
C’est ainsi dans les petites villes: on meurt, sauf accident, à l’ancienneté. Rien ne vous précipite, avant votre tour que vous pouvez voir venir, dans la tombe. On n’y connaît point la vie fiévreuse de Paris qui vous use, en une seule année, vos forces de vingt ans. A peine si, lors de la moisson ou des vendanges, lorsque l’orage ou les gelées menacent, on se dépêche un peu plus. A peine si deux ou trois fois par an, pour voir la retraite aux flambeaux et le feu d’artifice du 14 juillet, par exemple, on ne se couche guère avant minuit. La nuit est faite pour le sommeil, comme le jour pour le travail.
Six heures du soir. Depuis longtemps les portes de toutes les maisons étaient fermées; celles du cimetière venaient de l’être par Desseneux, le fossoyeur, à qui cette fête de la Toussaint occasionnait bien du dérangement. Il n’était pas fâché qu’il n’y eût, chaque année, qu’une Toussaint et qu’un Jour des Morts. Autrement il n’aurait su où donner de la tête, tant les bourgeois, qui avaient des caveaux de famille, des concessions à perpétuité, l’ennuyaient avec leurs recommandations dès les premiers jours d’octobre. Sans doute, le reste de l’année le cimetière était bien entretenu, mais il fallait que, pour la Toussaint, toutes les allées fussent impeccablement râtissées, que les vieilles boîtes en fer-blanc, les bouquets flétris, les couronnes usées fussent relégués dans leur cimetière à eux, qui est le chemin qui longe le mur du cimetière des hommes.
Elle songeait à son défunt, à Saintard. Elle ne l’appelait jamais, de son vivant, que Saintard, comme si elle-même n’avait pas porté ce nom. C’est une habitude qu’ont beaucoup de femmes des villages et des petites villes, paysannes et femmes d’ouvriers, pour qui leur mari est un homme pareil aux autres. Il part le matin, rentre à midi,--s’il ne travaille pas trop loin dans les bois ou dans les champs,--mange à la hâte, repart, et rentre à la nuit tombante pour manger de nouveau, se coucher et s’endormir aussitôt étendu. Un peu après la quarantaine,--quelquefois même avant,--ce sont deux existences juxtaposées que ne rapprochent plus que les questions d’intérêt. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle l’appelât par son prénom qui était Jean. Il n’y eut pas en elle, ce soir-là, il n’y avait jamais de ces éclairs qui déchirent l’âme jusqu’en ses profondeurs obscures en même temps qu’ils font jaillir en pleine lumière les détails oubliés de la vie. Elle ne se disait pas:
«Je me souviens qu’un soir qu’il rentrait du bois, éreinté, j’ai crié après lui parce qu’il n’avait seulement pas le courage de se mettre à table pour manger la soupe.»
Elle ne regrettait rien. Lui aussi l’avait souvent brusquée. C’était entre eux un échange naturel: ce ne serait pas la peine de vivre ensemble pour se gêner. Un jour on est de bonne humeur, le lendemain on est mal disposé. C’est tout. Mais, depuis dix ans qu’il était mort, elle ne s’était pas complètement habituée à son absence, et elle ne s’y ferait sans doute jamais. Il ne s’écoulait pas un jour qu’elle n’eût pensé à lui, qu’elle n’eût prié pour lui. Chaque mois, depuis dix ans, elle faisait dire pour le repos de son âme une messe basse. Il y avait aussi des messes chantées, mais elles coûtent trois francs, tandis que, pour trente sous, on a une messe basse, et, n’est-ce pas, elles ont toutes la même efficacité. C’est que Saintard devait avoir beaucoup de fautes à expier. C’était un homme pacifique, mais qui n’avait jamais essayé ni de perdre l’habitude de blasphémer, ni de prendre celle d’aller à la messe le dimanche.
Elle se souvenait, pendant que dehors la nuit s’épaississait et qu’ici le feu commençait à baisser. Elle prit une bûche dans le coin de la cheminée,--elle entassait là des provisions de bois pour qu’il séchât peu à peu et pour n’avoir pas besoin d’aller à chaque instant en prendre dans la cave, puisqu’elle n’avait pas de grenier,--et la jeta sur les charbons.
Ailleurs on mangeait autour de tables dont les bougies, dans leurs chandeliers de cuivre, sont le centre vivant et clair. On ne voyait de lampes à abat-jour que chez les gens aisés. Quant aux suspensions, elles étaient un luxe réservé aux gros bourgeois. La petite ville où, la nuit tombée, elle ne serait pas allée pour tout l’or du monde, quelques réverbères l’éclairaient à peine. Leur lumière n’avait même pas le temps, eût-on dit, de dormir sur l’herbe qui borde les chemins, sur les pavés de la grand’rue: le vent tout de suite la balayait, la faisait s’envoler comme en poussière de lueurs vagues.
Elle n’avait allumé ni bougie, ni lampe. Elle n’éprouvait pas plus le besoin de voir clair dans sa maison qu’en elle-même. Sa maison était bien ainsi,--porte et volets clos,--dont elle connaissait les moindres recoins, où elle aurait pu trouver, à la minute, le balai près de l’évier, la clef de la cave accrochée entre l’armoire et la cheminée. Dehors il devait faire froid. Par instants le vent poussait des paquets de pluie qui ruisselaient contre les volets, contre la porte, contre les murs, qui coulaient suivant la pente du toit. C’était encore une chance que, pendant la cérémonie au cimetière, il n’eût pas plu.
La pluie et le vent étaient les maîtres de la terre, en tout cas de cette petite ville si vaste que, pour elle, elle résumait le monde. Elle qui habitait le quartier de la Grange-Billon, elle disait:
--Ma foi, voilà plus de vingt ans que je n’ai été sur la route d’Avallon.
«La route d’Avallon» est un faubourg distant de la Grange-Billon d’à peu près un kilomètre. Encore y a-t-il des raccourcis, par les chemins de traverse.
Tout en continuant de réciter son chapelet, elle se disait:
--Demain matin, il faudra que j’aille à la messe des morts. Mais, avant de partir, je mettrai mon linge à tremper, et j’irai le laver, dans l’après-midi, au lavoir du Préaudon. C’est agréable à cause de l’auvent: on n’y reçoit pas la pluie. Parce qu’avec un temps pareil il ne faut pas compter que demain ça aura changé.
C’est ainsi qu’à la pensée de son défunt se mêlaient les soucis de sa vie quotidienne.
La bûche qu’elle avait jetée sur les charbons commençait à flamber. Des flammes, longues ou courtes, montaient, léchant comme des langues la pierre couverte de suie. Que de fois, les soirs d’automne et d’hiver, il s’était assis devant cette cheminée! Ils avaient chacun sa place, elle à gauche, regardant la route, lui à droite. Il écossait des haricots, et en jetait sur le feu les cosses sèches qui pétillaient.
Son chapelet touchait à sa fin: plus qu’une dizaine. D’ailleurs elle n’alla point jusqu’au bout: à l’avant-dernier grain elle s’endormit.
Elle rêva qu’en face d’elle Saintard était assis, son panier de haricots sur les genoux: elle entendait pétiller les cosses qu’il jetait dans le feu.
Elle se réveilla d’un seul coup: le feu venait de couper la bûche par le milieu en deux morceaux qui, s’étant séparés, se tenaient tout droits en dehors du foyer, chacun de son côté, comme deux torches d’où ne s’échappait plus que de la fumée. Une seconde encore après s’être réveillée, elle crut le voir assis: pourtant sa chaise n’était pas là. Puis il disparut.
Elle n’eut pas peur. Elle trouvait naturel qu’il fût «revenu» puisque c’était la nuit des morts. Elle prit ses pincettes, rapprocha les deux morceaux de la bûche, et acheva son chapelet.
DEUX FRÈRES
J’ai connu deux frères qu’on appelait «les Dégoit». Était-ce leur nom? Était-ce un surnom? Je n’en sais rien. D’ailleurs, dans les petites villes, beaucoup de noms de famille ont des airs de surnoms.
Ils habitaient non loin de l’église, contre le mur du cimetière, une masure sans fenêtre, à porte pleine. Ils couchaient sur un lit de feuilles mortes et de fougères. Misérables, ils l’étaient certainement, mais sages aussi, à leur façon. L’ordre une fois pour toutes établi dans cette petite ville, la seule qu’ils connussent de l’univers, il ne s’agissait pas de vouloir le bouleverser; il fallait laisser le haut du pavé aux riches et à M. Bégassat, le brigadier de gendarmerie. L’un s’appelait Manuel, l’autre Gabriel.
Manuel était une espèce de fou, qui vivait de l’air du temps, et qui passait par les rues tantôt le visage sombre et les mâchoires serrées, tantôt chantant à tue-tête, mais toujours brandissant sa canne, ou plutôt son bâton qu’il avait comme verni à force de le manier. Il n’était pas méchant, mais il avait l’air terrible. On disait de lui:
--C’est les études qui lui ont tourné la tête.
En réalité, Manuel savait tout juste lire, mais de moins pauvres n’en connaissaient pas aussi long que lui, et quand il épelait une phrase de journal ou de livre, c’était avec de telles façons qu’il avait l’air d’en savoir beaucoup plus que l’auteur de l’article ou du livre. Un soir d’été que nous étions trois ou quatre gamins assis sur un banc, il vint près de nous, tira de dessous sa blouse un vieux manuel d’histoire naturelle et, tournant les pages, nous montra des squelettes. J’avais grand’peur des squelettes que je voyais, dans mes rêves, drapés de linceuls, agitant les bras, et lançant du creux de leurs orbites des jets de flammes bleues. De braves mères de famille se récrièrent, disant que c’était immoral de montrer des squelettes à des enfants. Nous ne revîmes point le vieux manuel. Et j’en fus bien heureux, non point parce que cela pouvait être immoral, mais parce que les squelettes m’effrayaient.
Manuel pourtant ne s’en tint point là. Il fallut qu’il révolutionnât le quartier. Il ne voulait pas attenter à l’ordre social, mais ce fut plus fort que lui, quand il eut cette crise dont on parla longtemps. Il tomba amoureux de la Martine. C’était une femme de quarante-cinq ans, qui n’avait guère le loisir de se faire belle: d’ailleurs elle y eût perdu son temps. Elle vivait en concubinage--accabanée, comme on dit chez nous,--avec Bardet, un vieux menuisier dont la vie consistait à toujours manquer de travail, et dont l’établi était installé dans l’unique pièce dont se composât la maison. Manuel savait lire: cela lui suffit pour écrire des chansons à la louange de la Martine. C’est surtout à cette époque qu’on le vit, qu’on l’entendit passer, brandissant son bâton et chantant à tue-tête. La nuit venue, il s’installait non loin de la maison de Bardet sur une grosse pierre, sur une souche, et restait là des heures, soit à rêver aux étoiles, soit à déclamer ses œuvres en faisant de grands gestes. Il ne s’occupait pas des habitants du quartier qui, prenant le frais sur le pas de leurs portes, ne se gênaient ni pour l’interpeller, ni pour se moquer de lui. Ils lui disaient:
--La Martine se fiche pas mal de toi! Elle aime bien mieux Bardet!
En tout cas, chez Bardet on se couchait de bonne heure, porte et volets fermés, et l’on n’avait pas l’air de se soucier beaucoup du lyrisme de Manuel. Il en vint sans doute à se fatiguer de cette indifférence. Il voulut montrer à Bardet qu’il était tout de même quelqu’un avec qui l’on devait compter. Vers une heure du matin, le quartier fut réveillé par des bruits, par des cris: Manuel, à coups de pierres, de bûches, faisait le siège de la maison de Bardet. Il s’attaquait aux volets, à la porte: cela ferait toujours de l’ouvrage pour Bardet, le lendemain et les jours suivants. Mais Bardet ne tenait-il pas à travailler pour son propre compte? Toujours est-il qu’il se leva, prit son pantalon, dit à la Martine:
--Va vite chercher les gendarmes!
et sortit pieds nus, son maillet à la main. Il le fit reculer, d’abord, puis le tint en respect. La Martine, à peine vêtue, échevelée sous le clair de lune, était partie.
Cette nuit-là, Manuel eut affaire à M. Bégassat, le brigadier de gendarmerie.
Il a dû mourir. Depuis plusieurs années, je ne le vois plus dans les rues lorsque je retourne chez nous. Il demeurait si près du cimetière que les porteurs n’ont pas dû se fatiguer beaucoup.
Mais, l’année dernière, j’ai encore vu Gabriel. Autrefois, lorsqu’il était dans la force de l’âge, il travaillait, l’été, du lever au coucher du soleil et arrivait à gagner ses trois francs. On le trouvait toujours prêt à faire n’importe quoi: à décharger des chariots de bois, à transporter des pierres, à travailler sur les routes, à curer les mares et les viviers, à chercher les carpes dans la vase lorsque l’on vidait l’Étang-du-Goulot, ou celui de la route de Marné, pour la pêche.
Maintenant, c’est un vieillard. Propre, sa barbe serait toute blanche. Comme il a beaucoup travaillé pour se nourrir et pour nourrir son frère, c’est une ruine qui de plus en plus penche vers la terre. Il fait ce qu’il peut. On fait pour lui ce que l’on peut. De braves gens lui donnent à couper en quatre du bois de moule qu’ils avaient l’habitude de brûler scié simplement en deux. Il ne va pas vite. Ses bras se sont fatigués. Il ne s’est jamais reposé, que quelques beaux dimanches, autrefois, où, la tête chaude des fumées du vin, il rentrait, triomphant, se jeter sur leur lit de fougères et de feuilles mortes. Maintenant, il n’a même plus sa masure. Il couche dans une écurie. On lui en prête un coin, avec une botte de paille.
Il ne sait pas lire. Ce ne sont pas les études qui auraient pu lui «tourner la tête». Au temps de sa force, ses idées faisaient partie de son corps, solides comme ses bras, ne fléchissant pas plus que sa nuque sous les fardeaux. Maintenant elles s’affaissent, elles aussi. Mais il est toujours prêt à se mettre en quatre pour ceux qui lui donnent un semblant de travail, qui lui font scier du bois en quatre.
C’est un vieil homme qui n’aura pas tenu beaucoup de place dans la vie. Il voudrait n’être à charge à personne. Il se ratatine, se dessèche, se voûte de plus en plus. Il trouve qu’une botte de paille c’est trop pour lui, et qu’un coin dans une écurie, c’est déjà bien beau...
LA GARDEUSE DE CHÈVRES
La Cécile Béraud était, de son métier, gardeuse de chèvres. Cela peut mener loin, à condition d’être jolie et de ne pas rester dans son village. Certainement, parmi les prétendues bergères qu’épousa jadis le Fils du Roi, il y eut plus d’une gardeuse de chèvres; mais être bergère est beaucoup plus distingué. N’en voit-on pas, sur les boîtes de dragées des baptêmes, d’habillées comme de grandes dames et qui portent sur leurs bras un mouton--pardon, un agnelet,--tout frisé, avec un ruban rose autour du cou? Allez donc tenir de cette façon une chèvre turbulente, même un chevreau! Mais je doute que, même bergère, la Cécile Béraud eût pu s’habiller en grande dame, et réussir à se faire épouser, ne fût-ce que par le fils d’un roitelet. On ne pouvait lui donner d’âge. Avait-elle vingt-cinq ou soixante ans? Personne ne l’aurait dit, même pas elle. Elle devait être aussi ancienne que la petite ville dont l’apparition sur la terre ne remontait pas à hier. On ne se souvenait plus de l’avoir vue gamine. Jamais malade, sèche, plate, elle était taillée pour vivre des siècles. Elle devait être là depuis les années qui précédèrent la Révolution, pareille à cette paysanne qu’un voyageur anglais rencontra en Champagne. Même d’assez près, dit-il, on lui eût donné soixante à soixante-dix ans, tant elle était courbée, tant sa figure était ridée et durcie par le travail; elle me dit n’en avoir que vingt-huit. Mais la Cécile Béraud n’aurait pas pu en dire autant. Elle n’était point la seule, ici, à ne pas savoir son âge.
Certains allaient jusqu’à se rappeler, comme ils disaient, «de» son père. De son vivant, ils formaient une famille nombreuse, puissante, qui se sentait les coudes à table, autour du feu, et qui pouvait partir à la conquête du monde. Le père Béraud avait fait la campagne de Russie. Je le voyais bien, vers dix-huit cent cinquante, vivant comme le bûcheron de la fable dans cette chaumine enfumée que la chandelle de suif, les soirs de neige, ne devait pas beaucoup éclairer et dont la porte rafistolée était, sans doute, rudement secouée par le vent des nuits d’hiver. La Cécile avait beau être la fille du père Béraud, elle paraissait, non pas plus vieille, mais plus ancienne que lui. Seulement on ne pouvait plus comparer, puisqu’il avait rencontré la Mort un soir que, bien fatigué pourtant, il ne se décidait pas à jeter à terre son fagot.
Elle vivait dans une pauvre maison moins accueillante qu’une cabane de cantonnier. Il y avait,--si l’on peut ainsi parler,--un lit sans draps, une table en bois blanc, une chaise dont la paille, autrefois, avait dû flamber et une très vieille armoire qui ne servait absolument à rien, mais que jamais on n’avait voulu lui acheter, toute vermoulue et pleine de punaises. Elle portait toujours le même cotillon court qui lui descendait un peu plus bas que les genoux, les mêmes sabots plats qui, bien ferrés, mettent beaucoup de temps à s’user, le même bonnet noir, jamais repassé, qu’elle n’enlevait pas pour dormir. Elle s’en allait le matin, avec ses chèvres à elle et d’autres qu’on lui confiait moyennant quelques sous par mois, parce qu’il faut que tout le monde vive de son travail. Toute la journée, elles erraient, elle et ses chèvres, le long des routes, mais surtout dans les sentiers bordés de haies qui traversent les champs, dans les bois où il lui arrivait de rencontrer la mère Nadée. Quelque temps qu’il fît, elle ne rentrait que le soir. Elle emportait pour midi du pain et du fromage, et buvait, si elle trouvait de l’eau. Elle n’avait peur ni de la pluie, ni du vent, ni du soleil. Seule, la neige l’obligeait à ne pas sortir. Elle se tenait alors devant sa cheminée, occupée à jeter sur son feu assez de brindilles pour que le feu ne mourût pas. A force de vivre avec des chèvres, et parce qu’elle ne se passait un peu d’eau sur la figure que le dimanche, elle sentait fort, mais on y était tellement habitué que l’on trouvait son odeur toute naturelle, comme si l’on eût été près d’une chèvre.
Elle n’était pas riche, et pourtant elle trouvait moyen d’avoir sa chaise à l’église, dans les bas-côtés, au-dessous de la huitième station du chemin de la Croix. Les dames de la ville avaient des prie-Dieu à huit francs, avec leur nom gravé sur une plaque de cuivre que le sacristain nettoyait chaque samedi, et certaines femmes d’ouvriers aisés se payaient des chaises à quatre francs. Elle se contentait d’une chaise à vingt sous. Elle savait que ses prières n’en étaient pas moins agréables à Dieu et n’en montaient pas moins, comme la fumée de l’encens, vers le ciel. Elle ne faisait partie d’aucune confrérie. On la tenait un peu à l’écart--c’était la faute de ses chèvres,--et puis, toujours par les chemins, elle ne pouvait pas être à l’église, aux heures voulues, pour la récitation en commun du chapelet, des prières. Mais elle avait une dévotion toute spéciale pour sainte Solange qui avait, comme elle, gardé des troupeaux. Solange naquit à deux ou trois lieues de la ville de Bourges, en un lieu appelé Villermont. Son père, excellent chrétien, était un vigneron dont Dieu récompensa la piété en lui donnant une fille qui fut dès lors sa consolation et qui plus tard devait être sa gloire. C’était la colombe dont parle le prophète: Qui me donnera des ailes? Et je m’envolerai, et j’irai me reposer. Elle sortait souvent du lieu ordinaire de sa demeure pour aller gémir plus librement et à loisir dans une solitude qu’on appelle encore aujourd’hui, pour cela, le champ de sainte Solange. Son père l’avait chargée de la garde d’un petit troupeau; rien ne convenait mieux aux goûts de Solange. Tout en veillant sur ses moutons, elle pouvait contempler son Céleste Époux qui invite les âmes à venir le trouver dans la solitude.
Elle n’était pas bergère. Elle n’était que gardeuse de chèvres. Mais,--si ce n’est le Fils du Roi,--le fils de Dieu ne dédaigne pas les gardeuses de chèvres, lorsqu’elles ont l’âme pure.
Pour elle aussi, les dimanches étaient de beaux jours. Elle laissait ses sabots se reposer et chaussait une paire de vieilles bottines fatiguées qui n’avaient pas servi qu’à elle. Elle donnait un coup à son bonnet et mettait un tablier noir. Elle ne venait pas à l’église avec un de ces livres de messe bourrés d’images comme en portent les dames qui savent lire, elles, et les petites filles que leurs parents peuvent envoyer à l’école. Du temps où elle était petite, le père Béraud savait que l’on peut vivre et traverser une partie de la terre sans connaître l’alphabet. Elle venait à l’église avec son chapelet dans la poche de son tablier, et, tout le temps que durait la messe, récitait le Rosaire. C’était un très ancien chapelet, à grains de buis, qu’elle tenait de sa mère. Elle ne s’interrompait que pour écouter la lecture de l’Évangile en français qui commence toujours par «En ce temps-là», et le prône. En ce temps-là, Jésus-Christ traversait les plaines de Judée où les moissons étaient abondantes, et montait au sommet du Thabor où l’attendaient, dans une nuée lumineuse, Moïse et Élie. Il était tantôt seul, tantôt suivi par la foule. Il faisait un signe, prononçait une parole, et la tempête s’apaisait, et les paralytiques jetaient leurs béquilles. Elle assistait à certaines scènes, comme quand le troupeau de porcs se précipite dans la mer. Quant au prône, elle écoutait de ses deux oreilles M. le curé qui parlait longtemps sans s’arrêter.
Elle s’efforçait de comprendre tous les mots, mais n’y arrivait pas toujours. Elle n’était pas riche, mais elle s’arrangeait pour pouvoir donner un sou à la quête. En ajoutant aux cinquante-deux dimanches les jours de fêtes comme le Quinze Août, la Toussaint, Noël, cela ne faisait pas loin de trois francs par an.
Puis, elle revenait à son Rosaire. C’est saint Dominique qui distribua les quinze dizaines d’Ave Maria en trois séries de cinq dizaines chacune, et auxquelles il attacha la pensée d’un des mystères de notre rédemption, qui furent tour à tour pour la bienheureuse Vierge un sujet de joie, de douleur et de triomphe.
Elle ne se contentait pas, ce jour-là, de pain et de fromage. Elle allait jusqu’à manger deux œufs. L’après-midi, elle revenait aux vêpres bien avant l’heure. Elle aimait le silence de l’église. En été, la grand’porte restait ouverte, mais le parfum de l’encens persistait. Le soleil projetait sur les dalles grises, sur la paille jaune des chaises, les reflets multicolores, bleus, verts et rouges des vitraux. Une grosse mouche bourdonnait très haut, sous les voûtes. Le sacristain allait et venait, sans faire de bruit, remettant en ordre les chaises qu’on avait dérangées le matin. Il connaissait bien la Cécile Béraud. Leurs pères avaient, ensemble, travaillé dans les bois. Ils étaient même un peu parents. En passant, il faisait un signe de tête pour lui dire bonjour parce qu’il est défendu, à moins de nécessité, de parler à voix haute dans la maison de Dieu. L’hiver, il ne faisait pas chaud dans l’église, bien que la grand’porte fût fermée, mais elle était habituée au froid. On ne se réchauffe pas beaucoup près d’un feu de bouts de fagots.
Quand elle le pouvait, elle suivait les enterrements pour prier pour les morts. Mais elle ne faisait que très peu partie des cortèges parce que les autres femmes avaient beau la connaître: elles trouvaient que, cette odeur, c’était tout de même ennuyeux.
Un jour, elle a laissé ses chèvres. Elle est allée dans son Paradis à elle, qui est situé dans une belle contrée. Sainte Solange y regarde paître des agnelets frisés, pareils à ceux que l’on voit sur les boîtes de dragées des baptêmes; sainte Germaine Cousin, qui fut malheureuse toute sa vie, qui prenait ses repas dans l’étable ou sur un tas de sarments au fond du couloir, n’a plus peur d’être battue, ni que les loups y viennent ravir un des moutons de son troupeau. Elle-même, l’humble gardeuse de chèvres que personne n’a connue, se repose enfin, tandis que ses bêtes, propres, avec des cornes luisantes et un ruban au cou, comme les moutons, s’en vont sans qu’on le leur dise, à six heures du soir, vers la Vierge Marie qui a besoin d’un peu de lait pour son enfant.
LES ŒUFS DE PAQUES
Le village finissait à la route départementale. Il commençait là-bas, dans les champs. Ses maisons se suivaient comme des paysannes qui, le jeudi, jour du marché, s’en vont à la ville, mais s’arrêtaient, comme interdites, au bord de la grand’route blanche, propre, toujours soigneusement balayée par le vent: elles n’osaient pas aller plus loin. Presque toutes couvertes de chaume, toutes, en bordure du chemin sale de bouses et de fumier, elles se ressemblaient. Devant chacune d’elles on retrouvait la même cour avec son hangar, sa charrette ou son tombereau, avec ses toits à poules et à lapins couverts, plus richement qu’elles, de tuiles d’un rouge éclatant, ou sombres. Il ne faut pas oublier non plus le toit des cochons. Pourtant à une fenêtre sans rideaux, à des carreaux cassés, à des gamins à peine vêtus de loques, on reconnaissait des maisons encore plus pauvres que les autres.
C’est dans une de celles-là que vivait le père Louis, depuis que le monde est monde, là-bas, du côté des champs. Il n’avait pas beaucoup de voisins, et ne s’en plaignait pas. Il était à peu près à l’abri de la pluie et du vent; il n’en demandait pas davantage. On ne l’appelait que «le père Louis». On ne s’occupait guère de son nom de famille, puisque, de sa famille, il n’y avait plus que lui au village. Sa femme avait pris le chemin du cimetière. Quand on y est, c’est pour longtemps.
Chaque année, un peu après Pâques, il recevait une lettre de Paris. Il ne recevait que celle-là. N’ayant jamais mis les pieds à l’école, il ne pouvait même pas la lire, mais il savait ce que cela signifiait, et il ne manquait pas de dire:
--Ça, c’est mes œufs de Pâques.
C’était son garçon qui lui envoyait vingt francs.
Trouvant que, dans ces pays, il ne gagnerait que pour manger du pain sec et boire de l’eau,--ce sont de ces idées que l’on rapporte du régiment; nous autres nous sommes restés ici, et nous avons tout de même fait notre vie, mais, n’est-ce pas? chacun voit midi à sa porte,--son garçon était parti, dix années auparavant, pour Paris, où tout de suite, il avait été embauché comme terrassier. On sait, dans les campagnes, que c’est un bon métier avec lequel on ne meurt pas de faim lorsque l’on ne boit pas trop. Mais, par exemple, il faut être bon ouvrier et ne pas chômer. On sait aussi qu’à Paris ce n’est jamais le travail qui manque. Nous avons entendu dire l’autre jour encore qu’on creusait des trous de tous les côtés, et qu’il y a des maisons qui s’éboulent, et des maisons, vous pensez bien, pas comme celles d’ici: des maisons aussi hautes que le ciel! Alors ce n’est pas en un coup de pioche que ça se remet en place! Avec tout ça, le garçon du père Louis ne doit pas manquer d’ouvrage.
Il n’oubliait pas son père. Vingt francs, cela ne se trouve point dans le pas d’un bœuf. Jamais, de toute sa misérable vie, avant que son garçon fût parti, le vieux n’avait changé, pour son compte, un louis. Oh! pour en avoir vu sur les tables des auberges, les jours de foire, et même de ces papiers qui ne lui inspiraient pas confiance et qu’on appelle des billets de banque, il pouvait dire qu’il en avait vu! Il en était même très fier. Pourtant, depuis dix ans que cela durait, il commençait à s’y habituer. C’était devenu ses rentes annuelles. Il ne savait pas lire, mais il savait que ce bout de papier avec des images dessus, qu’il tirait de la lettre, lui représentait quatre pièces de cent sous. La lettre, il se la faisait lire plus tard, par quelqu’un d’instruit, quand il y pensait ou qu’il avait le temps. D’ailleurs son garçon lui disait toujours la même chose:
--Je me porte bien; j’espère que toi c’est de même.
Oui. Le père Louis se portait bien. Il se voûtait chaque année un peu plus, mais ce n’était pas encore demain qu’il toucherait terre, du dos.
Tout de suite, il mettait sa blouse la moins usée et traversait allègrement le village. Ceux qui le voyaient passer lui criaient:
--Eh bien! père Louis, vous allez donc toucher vos rentes?
Comme il marchait à grandes enjambées, il ne prenait même pas le temps de répondre, et se contentait de secouer la tête en s’efforçant de rire, mais il n’en avait pas l’habitude, et son rire devenait une grimace.
C’étaient des matins d’avril où les violettes sentaient bon dans l’herbe fraîche. Quant aux oiseaux, ils chantaient comme des bienheureux.
A la poste, il signait au moyen d’une croix, et toujours il demandait qu’on le payât en pièces de cent sous: un louis était trop petit pour représenter vingt francs. Son argent en poche, il s’en allait chez Derouet, le sabotier. Derouet savait ce que cela voulait dire; le père Louis n’avait pas besoin d’ouvrir la bouche: il n’avait qu’à enfiler une paire de sabots qui lui allaient comme s’ils eussent été faits exprès pour lui. Six mois durant, il ne les mettait que le dimanche, mais, voulant les étrenner immédiatement, il se faisait attacher les vieux avec lesquels il était venu, et, les accrochant par la ficelle au bout de son bâton, il entrait dans une auberge,--toujours la même,--où il demandait une chopine de rouge. Les cafés de la petite ville lui faisaient peur; ils n’étaient que pour le beau monde, et le père Louis ne se considérait pas comme du beau monde.
Invariablement, le patron disait:
--Tiens! Voilà le père Louis avec ses sabots.
Il n’avait pas l’habitude de boire du vin. Aussi retraversait-il la petite ville les joues chaudes, ses sabots neufs aux pieds, ses sabots usés s’entrechoquant derrière son dos. Il arrivait au village quand il arrivait. Il n’était pas pressé. Personne ne l’attendait. Bien qu’il fût déjà vieux, il mettait de côté ce qu’il lui restait des vingt francs pour lorsqu’il serait encore beaucoup plus vieux, lorsqu’il ne pourrait plus du tout travailler, plus du tout bêcher son jardin et son champ, comme s’il avait dû ne jamais mourir.
Mais tout a une fin, et il était écrit que cette année-là serait extraordinaire. D’abord, ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps, on bâtissait une maison à l’entrée du village. Les ouvriers s’y étaient mis au mois de mars, dès la fonte des neiges, et, à ses moments perdus, il allait les voir: cela l’intéressait prodigieusement. Regarder bâtir à cet âge!
Puis Pâques arriva. Les jours d’après Pâques aussi arrivèrent, passèrent. Mais la lettre n’arriva point, le facteur ne passa pas.
--A quoi donc que pense mon garçon? se demanda le vieux. Est-ce qu’il serait mort?
Enfin, il y eut un matin où il écarquilla vainement les yeux: les maçons n’étaient pas à l’ouvrage! Pourtant il faisait un beau temps de soleil et ce n’était pas dimanche. C’était un jour de semaine comme les autres. Il demanda à la mère Voillot, une vieille de son âge:
--Quoi qu’il y a donc, aujourd’hui, que les maçons ne travaillent pas?
Car, pour ces vieux qui n’ont fait, toute leur vie, que travailler, que se courber, de l’aube au crépuscule, sur le sol qu’ils fouillent, il n’y a guère de repos que pour Noël, Pâques, et les jours d’hiver où l’on a de la neige jusqu’aux genoux.
--Est-ce que je sais seulement? répondit la mère Voillot.
Ils vivaient tous les deux, et d’autres avec eux, sans savoir au juste quelle date c’était. Pour eux, tous les jours d’une même saison se ressemblaient. Quand il fallait moissonner, c’était juillet, et le mois d’octobre approchait quand ils se mettaient à arracher les pommes de terre.
Il alla, comme d’habitude, à son champ. Mais malgré son indifférence à tout ce qui ne touchait point sa récolte, il était intrigué. De temps en temps il levait la tête pour regarder. Peut-être les maçons étaient-ils en retard? Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque M. Camusat passa dans le chemin. M. Camusat était un petit rentier qui, justement, se faisait bâtir cette maison à l’entrée du village. Le vieux l’entendit, se retourna, vint vers la haie de son champ, et lui dit:
--Comment que ça se fait donc, monsieur Camusat, que vos maçons ne sont pas venus aujourd’hui?
--Mais, mon père Louis, vous ne savez pas que c’est le Premier Mai, la fête des travailleurs, des ouvriers?
--La fête des travailleurs?... répéta le vieux qui ne comprenait pas. Ainsi les travailleurs avaient une fête à présent? Il en tombait des nues.
Alors, M. Camusat, qui savait lire les journaux, lui expliqua que les ouvriers, mécontents de leur sort, faisaient chaque année, à Paris, en foule, une manifestation, que cela n’allait pas toujours comme on aurait voulu, que, place de la République, il y avait des charges, des bagarres. Le vieux écoutait ahuri, vaguement effrayé. Si son garçon allait se fourrer là-dedans? Et il pensait à ses sabots, à sa chopine de rouge. Bien que ce ne fût qu’aujourd’hui le Premier Mai, il lui semblait que ç’avait été quinze jours plus tôt. Il voyait son garçon piétiné par les chevaux, blessé, tué peut-être: autrement il eût déjà reçu sa lettre habituelle.
--Tout ça, dit-il à M. Camusat, ça ne sert pas à grand’chose, allez!
Il se remit à piocher. Mais il était inquiet. Il le fut de plus en plus, à mesure que les jours passaient. Enfin, il reçut une lettre! Il l’ouvrit, mais il n’en sortit point de papier à images. C’était le comble. Pour le coup, il alla se la faire lire tout de suite. Son garçon lui faisait savoir, de Lariboisière, qu’à la suite d’un accident du travail on avait dû l’amputer de la jambe gauche. Le vieux en leva les bras au ciel.
--Alors, dit-il, à présent le voilà bancal, estropié?
Mais aussitôt il pensa, gardant son idée pour lui:
--Ça ne l’empêchera peut-être pas de travailler? Et il pourra toujours m’envoyer mes vingt francs.
Seulement le lecteur continuait. Le garçon terminait en disant qu’on allait lui faire une pension,--oh! pas grand’chose!--et qu’il reviendrait vivre au pays. Le vieux fut stupéfait.
--Une pension! dit-il. C’est-il vrai?
On crut qu’il était heureux. De l’argent qui vous tombe du ciel, que l’on gagne les bras croisés, c’est le rêve de tous les paysans et de bien d’autres encore. On lui relut la phrase. Il fut convaincu. Ses traits se crispèrent malgré lui. Il fit une grimace, et l’on crut qu’il riait de joie. On lui dit:
--Eh bien! vous voilà content. Votre garçon va vous aider.
Il partit sans rien répondre. Son garçon, une fois revenu, aurait juste de quoi vivre pour lui. Et puis, sans doute, allait-il se marier. C’en était fini du seul luxe de sa vie de misérable, de ses œufs de Pâques, de ses beaux sabots neufs, tout reluisants!
Rentré chez lui, il se mit à pleurer, non sur le malheur de son fils, mais sur le sien propre. Il ne pensait plus à cette jambe de moins, mais aux sabots qu’il ne pourrait plus acheter, à cet argent qu’il ne pourrait plus ajouter à l’autre. Il se tenait debout, près de la cheminée. Et de grosses larmes tombaient une à une sur le nez des deux autres vieux sabots tout usés, tout déteints.
CEUX QUI PASSENT
C’est une plaine qui s’étend sur vingt lieues entre nos montagnes et les collines de «là-bas», derrière lesquelles pas un soir le soleil ne manque de se coucher. Quand je la regardais, de notre jardin, elle m’apparaissait aussi vaste que le monde, puisqu’au delà de ces montagnes et de ces collines je n’apercevais que le ciel. Je ne pensais pas que, de toute une vie, il fût possible d’en sortir: ses routes devaient suffire à user les forces des hommes. Je ne pensais pas que l’on pût désirer, ni avoir besoin d’en sortir: le blé de ses champs, l’eau de ses sources devaient suffire à rassasier la faim et à calmer la soif.
En toute saison des lumières s’y éparpillent dès la tombée de la nuit. Elles palpitent comme autrefois les langues de feu au-dessus des têtes des douze apôtres. L’automne venu, l’on devine de loin le vent qui, se faufilant par la porte entrebâillée ou descendant librement par la large cheminée, les fait trembler, menace même de les éteindre. Montant de bougies placées sur des tables épaisses, elles éclairent des femmes qui doivent soulever, de temps en temps, des couvercles de marmites, des enfants qui viennent de faire quatre kilomètres pour rentrer de l’école du chef-lieu de canton et qui apprennent leur leçon pour le lendemain, des hommes qui, leur journée finie, sont étonnés de se sentir assis, les bras inoccupés. Elles éclairent tous ceux qui se calfeutrent dans le repos des veillées au coin du feu. Vienne l’hiver! On l’attend avec du bois sous les hangars et des fagots dans les greniers. Qu’il se hâte, au contraire! Qu’il ramène les carillons de Noël, le premier Janvier où l’on ne fait que boire la goutte les uns chez les autres, et les nuits où, quand il passe au coin des bois, le vent hurle avec les loups!
Dans la ville les lumières sont groupées. Presque toutes les maisons se touchent, celles surtout de la grand’rue qui forment deux haies imposantes entre lesquelles défilent processions, enterrements, retraites aux flambeaux du quatorze Juillet et cortèges de noces. Elles sont même groupées par quartiers. Il fait plus clair sur la place, où vivent des commerçants et des riches, qu’au Vieux-Château où l’on ne trouve guère que des journaliers, des bûcherons, et des pauvres qui n’ont seulement pas le courage de travailler. Misérables ou rentiers, tous, la nuit venue, se rassemblent par familles autour de la lumière: lampe ou bougie. Tous ceux de la ville, comme ceux des villages et ceux des fermes isolées dans la plaine, trouvent la paix entre quatre murs crépis à la chaux ou lambrissés, sous des plafonds aux solives vermoulues ou enduits de stuc immaculé. Ils ne pensent pas à ceux qui n’ont ni maison ni cabane, dont les pieds s’enfoncent dans la boue, qui font sonner, de leurs bâtons et de leurs sabots, les routes gelées, et qui, l’été, sont tout blancs de poussière.
· · ·
J’en ai connu beaucoup. Par exemple les petits Savoyards que l’on appelle chez nous des «ramonats». Si petits qu’ils fussent, ils me faisaient l’effet de savoir beaucoup de choses parce qu’ils venaient de très loin, peut-être du sommet des collines qui bornent l’horizon occidental? Ils n’avaient pas le même accent que nous, et ils savaient trouver leur chemin dans les obscures cheminées. Ils étaient très grands pour moi, puisqu’ils pouvaient monter très haut.
J’avais peur quand je les voyais entrer, parce qu’ils avaient, quoique tout jeunes, la figure aussi noire que de vieux charbonniers. Et tout le monde sait que les vieux charbonniers ne sortent des bois, avec leurs mulets, que pour faire des rafles d’enfants qu’ils emportent dans des sacs. Deux grands chiens jaunes, tantôt, la langue pendante, marchaient de chaque côté de la colonne, et tantôt aboyaient en mordant au jarret les mulets indisciplinés. Cependant, lorsqu’il était descendu de la cheminée, je faisais mon possible pour que le petit ramonât eût, en plus de son salaire, un verre de vin, du fromage et du pain. Enlevant son bonnet noir de suie, il redevenait un enfant comme moi, mais qui était déjà--si tôt!--obligé de gagner sa vie. Je ne pensais guère alors qu’un jour viendrait où je ferais comme lui. J’en ai connu un qui faisait danser au son de la vielle une marmotte. La marmotte dansait de son mieux, ce qui ne veut pas dire que ce dût être très bien, mais elle faisait ce qu’elle pouvait, et c’était touchant. Brave petite bête qui comprenait que, pour vivre, il faut forcer son talent et danser lorsque l’on aurait peut-être envie de pleurer. Dans les Alpes, tranquille, elle habitait une maison tapissée de mousse et de foin, ne demandant rien à personne, sage qui sait se contenter de peu. Mais un chien l’a dérangée. On l’a prise. On lui a fait traverser des pays dont elle ne saura jamais les noms. La voici devant moi, malheureuse, mais se trémoussant au son de la vielle. Le petit Savoyard qui la fait danser est bien malheureux aussi. C’est plusieurs années après que j’ai lu ces lignes émouvantes du grand Lamartine:
«Je fus distrait de ma rêverie par l’harmonieux grincement de cordes d’un de ces instruments champêtres que les jeunes Savoyards fabriquent dans les soirées d’hiver de leurs montagnes, et qu’ils emportent avec eux dans leurs longs exils en France et en Piémont pour se rappeler, par quelques airs rustiques, par quelques ranz des vaches, des images de leur pauvre patrie. Ils appellent ces instruments des vielles, parce qu’ils jasent plus qu’ils ne chantent, et que les refrains s’en prolongent en s’affaiblissant, en détonnant, et chevrotent comme les voix des femmes âgées dans les veillées de village.»
José, le Savoyard, s’en va.
«Un faible et lointain grincement de l’instrument montagnard se fit entendre et se prolongea en air mélancolique à travers les feuilles des trembles et des chênes... Nous vîmes bien loin le pauvre José debout, adossé contre un des rocs de la route, son chien comme un point blanc près de lui. Il était tourné du côté de la Savoie et, ayant détaché de son cou sa vielle, il en jouait un dernier adieu aux rochers de son pays.»
Je ne pensais guère non plus, quand j’écoutais la vielle du petit ramonat et que je regardais danser la marmotte, qu’un jour viendrait où moi aussi je regretterais les rochers de mon pays.
· · ·
Mais j’ai vu surtout des mendiants. C’était comme s’ils fussent venus des quatre coins de l’horizon, de villes, de villages où le travail et le pain manquaient, les uns avec de grandes barbes blanches, les autres tout jeunes, avec une jambe de bois, un poignet retourné, des yeux qui regardaient sans voir et un bâton qui leur servait beaucoup pour se diriger. Ils avaient dû mettre des mois, des années, pensais-je, pour traverser la plaine, pour arriver ici venant des collines grises et des montagnes violettes. Les uns essayaient de vendre du papier à lettres, des lacets en cuir, des cordons de souliers. Ils portaient, retenu au défaut de l’épaule par une courroie de laine, un sac de toile grossière. Les autres promenaient des corbeilles noires ornées de mousse verte, des paniers en osier. Des femmes, que suivaient de pauvres gamins pieds nus et nu-tête, passaient avec des bottines usées et sans boutons, la tête couverte d’un mouchoir aux couleurs criardes. Elles avaient le teint bistré, des anneaux aux oreilles. Tout le monde disait:
--Ce sont des bohémiennes.
Elles, j’étais bien obligé de croire qu’elles venaient de beaucoup plus loin que les collines et les montagnes, d’un pays bizarre que j’imaginais d’après mes premières lectures. Trop fières pour accepter l’aumône, elles ne demandaient qu’à tirer parti de leur travail. Pourtant elles détournaient la tête quand on appelait un des petits pour lui donner une tartine de fromage.
Elles étaient venues avec leurs hommes dans ces roulottes disloquées qui ne peuvent s’aventurer que sur les grandes routes: elles resteraient en morceaux dans les chemins creux. A l’abri d’une haie, d’un bois, d’un rocher, on installait le petit poêle rouillé. On donnait la liberté aux poules, mais l’âne restait attaché à l’une des roues. Cependant il paraissait assez las pour n’avoir pas envie d’aller gambader aux alentours.
D’autres s’arrêtaient au milieu de la rue et, faisant face aux maisons, ils chantaient des airs tantôt gais, tantôt tristes. Je me souviens de deux d’entre eux qui n’étaient pas des vieillards, il s’en fallait de beaucoup, et qui par une après-midi d’été jouèrent l’un sur un violon, l’autre sur une guitare, un air si magnifiquement simple qu’il ressemblait à la musique des maîtres du XVIIe siècle. Je n’invente rien. Je ne déforme pas. Je sentis qu’il se faisait dehors et en moi-même un grand silence. Il me sembla que cette musique poussait loin d’elle tous les bruits quotidiens dont j’avais l’habitude, et mes quelques pensées familières, qu’elle faisait place nette, comme une grande vague qui arrive du fond de l’horizon et rejette sur le rivage les varechs légers et les lourdes planches goudronnées. Je n’entendais plus bourdonner les mouches ni les guêpes, mais seulement la guitare. Les coqs continuèrent-ils de s’interroger et de se répondre de loin? Je ne m’en souviens pas: je n’écoutais plus que le violon. La cadence des dernières mesures me ravissait. J’y devinais je ne sais quelle force mélancolique. Quand ils furent partis, les guêpes et les mouches se remirent à bourdonner, et les coqs à chanter. Il en est toujours ainsi. Je ne dirai point que j’écoutai longtemps encore se prolonger en moi l’écho de cette musique, mais à vingt-quatre années de distance je me rappelle cette après-midi brûlante où deux errants des grandes routes s’arrêtèrent devant notre maison avec un violon et une guitare.
On les voyait sur les routes tantôt, le soir, comme des formes indistinctes enveloppées de brouillards, tantôt, le matin, nettement éclairés par le soleil levant. Quelques-uns fumaient la pipe. D’où venaient-ils? Personne n’en savait rien. Peut-être eux-mêmes, depuis si longtemps qu’ils étaient partis, ne se le rappelaient-ils plus. Mais ils allaient, libres de s’arrêter où ils voulaient. Les uns, en été, lorsqu’ils trouvaient une de ces sources fraîches comme il n’en existe que dans les bois, y buvaient à longs traits pour se désaltérer d’abord, ensuite pour leur plaisir. C’était bien meilleur que du vin. Les autres,--quelques-uns seulement, ceux sans doute qui étaient assez riches pour fumer la pipe,--entraient dans les auberges. Ils avaient le geste qu’il faut pour se débarrasser brusquement d’un bissac; s’asseyant, ils demandaient du vin ou de l’absinthe. Des aubergistes les faisaient payer avant de les servir: d’ailleurs souvent ils tenaient, en entrant, leurs sous dans le creux de la main. Quand ils étaient partis, la servante venait avec un torchon mouillé et un balai nettoyer la place. On ne sait jamais s’ils n’apportent pas avec eux de la vermine.
Comme dans tous les métiers--car n’est pas mendiant qui veut,--il y en avait de bons et de mauvais.
J’en ai connu deux que tout le monde connaissait aussi: on savait qu’ils n’étaient pas comme les autres.
C’étaient de ces vieux qui passent au moins une fois par mois pour se rappeler à votre bon souvenir, et qui frappent aux portes tout doucement pour que, si on ne veut pas leur ouvrir, on ne puisse pas dire:
--En voilà des mendiants qui font du bruit!
Si on leur donnait quelque chose, que ce fût du pain et du fromage, un ou deux sous, il portait tout de suite la main à sa casquette; elle disait:--Merci bien, madame! Merci beaucoup!
Et ils partaient en traînant leurs sabots. Ils avaient, lui, de lourds sabots creusés à même le hêtre et ferrés, elle, des sabots ferrés aussi, mais moins lourds: des sabots de femme, à nez pointu et à brides. C’était du luxe, parce que, moins épais, ils se cassent plus facilement, mais elle y faisait attention.
Ils ne murmuraient point, ne proféraient pas de sourdes menaces quand on ne leur donnait rien. Ils se disaient alors:
--Il n’y a pas que nous à être malheureux.
Ils n’étaient pas fiers. Ne s’imaginant pas que tout leur fût dû, quand on ne les insultait pas ils étaient contents. Vivant de la charité de deux ou trois cantons, ils gagnaient de quoi ne pas mourir de faim. Mais, à ce métier où l’on gagne sa vie avec ses jambes, on s’use vite. Et l’on dort où l’on peut, souvent sur le bord des routes, dans les taillis. L’hiver, il faut quelquefois chercher longtemps avant de trouver quelqu’un qui veuille vous donner un coin dans une grange. Si c’est dans une écurie, vous faites attention de ne pas déranger les bêtes qui tiennent plus de place, qui ont plus d’importance que vous.
Je sais qu’il leur arrivait d’entrer dans des fermes au moment où tout le monde était à table, et que, dans quelques-unes, on leur disait:
--Allons, mettez-vous donc là! Vous allez bien manger la soupe avec nous?
Mais ils commençaient toujours par refuser. Ensuite, il fallait qu’on leur fît violence, qu’on les forçât à accepter un verre de vin. Ils tenaient moins de place encore au bout de la table que dans la grange ou l’écurie, et ils étaient vraiment confus que la servante se dérangeât pour eux. Avec eux on pouvait être tranquille. Ils n’étaient pas de ceux qui, par vengeance, mettent le feu aux meules de paille.
Pourtant les maisons ne manquaient pas, dans la ville et dans les villages, aux portes desquelles ils savaient qu’il leur serait inutile d’aller frapper. Mais ils savaient aussi que la vie est dure pour tout le monde, que personne n’est obligé de venir en aide aux mendiants.
Pas davantage ils n’étaient de ceux qui peuvent économiser pour s’acheter une petite maison dans un pays qui n’est pas celui où ils demandent l’aumône. Ils ne pouvaient que vivre au jour le jour: c’est déjà bien joli. Je me souviens même que le vieux disait:
--Tant que nous pourrons marcher, nous ne serons pas à plaindre. Il y en a de plus malheureux que nous.
Sont-ils morts ensemble, dans la neige, ou l’un après l’autre? Personne ne s’en est jamais inquiété. Ils étaient de ceux qui passent, auxquels ceux qui demeurent ne pensent que lorsqu’ils les voient.
LA PIÈCE FAUSSE
D’habitude, la diligence s’arrêtait à l’entrée du bourg, devant le bureau même des messageries. Les chevaux venaient de faire seize kilomètres le long d’une route qui monte au milieu des bois: ils en avaient assez. Ils n’étaient pas fâchés de pouvoir se reposer. C’était bien leur tour. Et c’était bien le tour des voyageurs,--quand, toutefois, il y en avait,--de marcher pour se dégourdir un peu les jambes. Ceux qui habitaient à l’autre extrémité de la ville, qu’ils eussent une valise, de lourds paniers, regagnaient à pied leur maison. Ils avaient beau n’être partis que depuis deux jours, que de la veille: c’était comme s’ils fussent revenus d’un très long voyage autour du monde. On les interpellait du seuil des boutiques, dans la grand’rue. On leur disait:
--Eh bien! père Picoche, vous voilà donc revenu?
Le père Picoche répondait:
--Ma foi, oui, allez!
Ou bien:
--Tiens, madame Peuillot, vous étiez donc partie?
Mme Peuillot répondait:
--Ma foi, oui, allez! C’est ma fille qui vient d’avoir un bébé... Vous savez bien, la Louise, qui est mariée à Clamecy... Ils auraient voulu que je reste encore, mais je n’ai pas pu, à cause de Peuillot. J’ai dit à Louise: «Tu connais bien ton père, pourtant. Il n’est pas capable de se faire une soupe ni de balayer la maison.» Allez, madame! Je vais en trouver, une poussière sur la cheminée, et de la saleté partout!
Et Mme Peuillot se hâtait, tout enfiévrée encore de ce changement d’habitudes, vers son balai, vers son plumeau, vers l’eau qu’elle allait jeter dans la marmite.
La diligence ne traversait la ville, en suivant toujours la grand’rue, que lorsqu’elle contenait des voyageurs à qui des malles, des paquets de toutes formes, empilés sous la bâche de l’impériale, donnaient de l’importance. C’était rare. Aussi ces jours-là, tout le monde arrivait-il sur le pas des portes pour tâcher d’apercevoir, de reconnaître, si c’était possible, de face ou de profil, leurs visages, à l’intérieur du coupé. Tantôt on se perdait en conjectures. Comme il y avait beaucoup de châteaux dans les environs,--des châteaux carrés avec tourelles et allée de sapins qui les relie à la grand’route,--on disait:
--Ce sont peut-être des invités du château de Grandpré.
Mais il y avait, un peu plus loin, le château des Granges.
Tantôt, on n’hésitait pas une seconde. C’étaient des enfants du pays que l’on avait connus allant à l’école des frères, jouant sur les promenades, courant par les rues. Ils avaient grandi, s’en étaient allés gagner à Paris beaucoup d’argent.
On citait la Marie-Louise des Voillot, femme de chambre chez des «maîtres» qui ne demeuraient pas loin du Parc Monceau, le Charles des Labussière, cuisinier dans un restaurant des grands boulevards. Ce sont de fameuses situations comme il n’y en a pas ici, où le commerce ne va pas fort, et où beaucoup de petits rentiers ont du mal à vivre sans travailler. Ces voyageurs, tout de suite on les reconnaissait. Eux-mêmes, d’ailleurs, ne se gênaient point pour se mettre à la portière et, quand les chevaux allaient au pas, pour serrer les mains de Dumas, le sellier, de Comte, le charcutier, qui avaient l’obligeance de se déranger de leur travail pour leur demander tout de suite de leurs nouvelles.
· · ·
Dans son jardin où des pelouses, riches en brins d’herbe tous égaux et en géraniums d’un beau rouge, faisaient ronde-bosse entre les allées plates, assis sous une tonnelle où ne pénétraient, de l’été, que la lumière atténuée et l’air rafraîchi par le feuillage épais qui s’agitait un peu, M. Menestreau s’endormait. Seule, une mouche qui persistait à l’agacer l’empêchait de tomber jusqu’au fond du sommeil, comme en quelque puits d’où, tout à l’heure, on remontera d’un seul coup, ou petit à petit, en s’aidant des pieds et des mains. Et ce n’était déjà plus que d’un geste machinal, irraisonné, qu’il chassait, pour quelques secondes de répit, l’acharnée bourdonneuse. Les bruits ne lui arrivaient plus que déformés. Le tic-tac des trois moulins, dont la petite rivière faisait tourner, à peu de distance de sa maison, les trois grandes roues, l’aboiement d’un chien, le chant d’un coq, les gloussements d’une poule, les «coin-coin» d’une bande de canards facilement effarés, n’allaient pas plus loin que son oreille, s’y arrêtaient bruts, n’arrivaient pas à prendre leur signification complète, leur forme parfaite en son âme. Mais nul doute qu’il n’en fût gêné, comme des agaceries de la mouche. Et nul doute qu’il ne répétât son geste de plus en plus machinal pour se débarrasser en même temps, s’il l’avait pu, des trois grandes roues des trois moulins. Puis, on ne sait si la mouche, fatiguée, s’en alla dormir à son tour, si le coq, la poule et les canards, se servant une fois dans leur vie de leurs courtes ailes, s’envolèrent vers de lointains pays, si les trois roues s’arrêtèrent de tourner enfin étourdies, mais M. Menestreau cessa de les entendre et d’essayer de prendre la mouche. M. Menestreau dormait.
Dans la cuisine aux carreaux toujours luisants, la mère Tartrat, la vieille servante au cœur dévoué, ne se sentait pas beaucoup de courage. Quel ennui d’être obligée de faire du feu en plein mois de juillet! Par une chaleur pareille, lorsque l’on allume, sur un simple petit fourneau, du charbon de bois, c’est comme si on allait se suicider. Et la mère Tartrat, tandis que l’eau continuait de bouillir, essuyait, d’une main aujourd’hui paresseuse, des verres, des assiettes et des casseroles. Puis, du coin du même torchon, elle s’essuyait aussi le front, où réapparaissaient tout de suite d’autres gouttes de sueur. Elle allait et venait, à pas comptés, traînant sur les carreaux durs ses savates molles. Elle s’asseyait, se levait... jusqu’au moment où, sans le savoir, elle resta assise, son torchon d’une main, une casserole de l’autre. D’elle, d’un seul coup, le sommeil avait eu raison. La mère Tartrat dormait.
Dans les jardins, on ne voyait pas de jardiniers. On ne voyait pas non plus de maçons occupés à réparer de vieux murs de granges, à faire sortir de terre des maisons. Pourtant, ce n’était qu’un jour de semaine, mais ce devait être à cause du soleil: décidément, il était trop ardent. Toutes les portes, tous les volets étaient fermés. Il n’y avait d’ouvertes que les portes des greniers, parce qu’il n’y a jamais trop de chaleur pour faire sécher les haricots pendus par grosses touffes, depuis l’année dernière, aux solives. Les tilleuls des promenades n’agitaient pas une seule de leurs baguettes. Les tilleuls, les jardiniers, les maçons dormaient.
Les petites rues, qui ne sont guère que des chemins ravinés par les pluies d’automne et des orages, s’étendaient inutilement de tout leur long et sur toute leur largeur: il semblait que personne ne pût se hasarder à les suivre, à les traverser, de peur d’une insolation, faute de ces casques dont les colonies se sont, on ne sait trop pourquoi, réservé l’usage. Les petites rues ne faisaient pas de bruit comme quand les roues d’une charrette, les clous d’une paire de gros sabots écrasent leur gravier. Elles étaient, pour l’instant, bien tranquilles. Les petites rues dormaient.
La grand’rue elle-même... mais nous allons la retrouver tout à l’heure.
Dormirent-ils longtemps, une minute ou des siècles? Ils n’en surent trop rien. Mais, certainement, ils entendirent tout à coup, dans le silence de cette chaude après-midi, rouler à grand fracas, sur le pavé, une voiture et sonner des grelots à des colliers de chevaux, et, par-dessus le marché, claquer un fouet.
Dans chaque maison, quelqu’un se frotta les yeux comme lorsqu’on est réveillé, vers minuit, par la lugubre sonnerie de la générale. Les petites rues sortirent de leur sommeil, parce que déjà des gamins couraient sur elles, pieds nus, ou en sabots plats et légers à force d’avoir servi. Ce n’est qu’en hiver que l’on met des sabots neufs, épais et lourds, qui tiennent chaud. Des portes, des volets, s’entr’ouvrirent. Les jardiniers, les maçons s’étirèrent, bâillèrent, parce qu’il leur allait falloir retourner au travail. La mère Tartrat se leva d’un bond, malgré son âge, et se retrouva les mains embarrassées d’un torchon et d’une casserole qui, si elle était tombée, aurait fait, dans la cuisine, plus de bruit à elle seule que le fouet, les grelots et les roues. Et M. Menestreau, qui s’était si progressivement endormi, remonta, d’un seul coup, du fond du sommeil obscur, en pleine lumière de la vie. Sous sa tonnelle, il maudit ces voyageurs qu’il ne connaissait pas, et qui, par ce temps de canicule, auraient mieux fait de rester chez eux.
C’était le premier samedi de juillet. Et, tout simplement, la diligence remontait la grand’rue. Cela ne lui était pas arrivé depuis l’année dernière, à l’époque des vacances. Il fallait vraiment que les chevaux eussent de la force de caractère, parce que le soleil n’était pas un soleil d’été, mais un soleil d’enfer.
La grand’rue,--c’est ici que nous la retrouvons,--ressemblait à une longue fournaise: on n’y voyait même pas une poule. On sommeillait malgré soi dans les boutiques qu’il n’était pas possible de garder fraîches, malgré les devantures baissées jusqu’au dernier cran, malgré l’eau, tout de suite bue par le soleil, que l’on jetait sur le trottoir, un véritable trottoir qui n’a certainement pas moins de cinquante centimètres de largeur. Et ce fut la grand’rue que le passage de la bruyante diligence dérangea le moins. Pourtant, les deux voyageurs, qui s’épongeaient le front, méritaient que l’on fît attention à eux. Mais tout de suite on avait reconnu le fils Clergot. L’autre voyageur était une voyageuse: sa femme, sans nul doute. Toute la ville savait qu’il s’était marié à Paris. Elle, on aurait voulu la voir un peu mieux, au besoin la dévisager, mais il faisait vraiment trop chaud. La grand’rue, donc, ne sourcilla point. Non qu’elle méprisât «le fils Clergot», comme elle l’appelait, mais elle pensait:
--Son arrivée n’a rien que de naturel. Il y a plus de trois ans qu’il n’est venu ici. Certes, à Paris, on gagne beaucoup d’argent, mais on n’est pas toujours libre. Ses parents l’attendent avec sa femme. Il a dû leur écrire, mais c’est tout de même drôle qu’ils ne soient pas allés les attendre au bureau de la voiture.
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En revanche, les deux vieux Clergot en faillirent tomber à la renverse. Ce n’eût pas été difficile, d’ailleurs, car tous les deux, accroupis, avec deux chapeaux de jonc aussi usés qu’eux-mêmes, s’occupaient à désherber leur jardin. Des allées, ils enlevaient le chiendent et le pissenlit avec des couteaux rouillés dont les manches de bois depuis longtemps n’existaient plus. C’était plutôt pour s’occuper. Même par cette chaleur, ils n’auraient pas pu rester à ne rien faire. Elle et lui, toujours ils bricolaient, été comme hiver, sous le soleil, ou les pieds dans la neige. Ils vivaient, à l’extrémité du faubourg de la Presle, dans une maison composée de deux pièces, comme on dit à Paris. Mais, ici, les maisons se composent, en plus, de «toits»: celui des lapins, celui des poules, celui des cochons. On a vu quelquefois un seul cochon, quatre poules et deux lapins, vivre dans un grand toit, chaque espèce étant bien chez elle une fois la porte fermée, tandis que, dans une maison étroite, s’entassaient un grand-père, une grand’mère, le mari et la femme, et des tas d’enfants. Les vieux Clergot avaient tout de même un peu plus leurs aises. Il s’en fallait de beaucoup qu’ils vécussent de leurs rentes, mais la maison avec ses toits, avec une écurie dont ils ne se servaient plus depuis longtemps, puisqu’ils avaient vendu l’âne, et une grange, leur appartenaient. Ils possédaient aussi ce jardin et deux champs qu’il allait bientôt falloir moissonner. Après les champs, c’étaient les bois de «la ville» qui commençaient, où ils ne se gênaient pas pour ramasser, malgré les gardes, assez de branches mortes pour se chauffer tout l’hiver et pour faire cuire la soupe toute l’année.
Quand ils entendirent les grelots des chevaux, ils pensèrent:
--C’est la voiture qui mène du monde à Grandpré ou aux Granges.
Car la route des châteaux passait d’abord devant d’humbles maisons et devant celle des Clergot. Mais la voiture n’allait pas, aujourd’hui, jusqu’aux châteaux; elle s’arrêta là d’un seul coup. Ils n’en revenaient pas. C’était comme si leur maison fût devenue aussi importante qu’un château!
Ils arrivèrent tous les deux en même temps à la barrière. Et ce fut tout juste s’ils reconnurent leur fils, «le Louis», comme ils l’appelaient. Il avait fameusement changé. S’il n’était pas parti en sabots, c’est qu’il possédait à cette époque une paire de vieux souliers ferrés qui ne valaient sûrement pas de bons sabots, et qui avaient peut-être coûté moins cher, et un complet-veston râpé qu’il portait depuis des années et qui commençait alors à craquer de partout. Il n’était pas assez fort pour travailler la terre. Il n’avait pas d’assez bons yeux pour être déclaré propre au service militaire, sans quoi, tout comme un autre, il eût pu faire son chemin à la caserne. Après vingt-cinq ans de présence, c’est la médaille militaire et c’est la retraite assurée, avec un emploi du gouvernement par-dessus le marché. Allez donc voir si dans nos pays, au bout de soixante années de travail, on peut compter sur une retraite et sur une place du gouvernement! On peut, par exemple, compter sur une place au cimetière.
Il avait débuté comme apprenti chez l’unique coiffeur de la petite ville, mais il ne fallait pas qu’il comptât sur les pourboires: on trouvait que c’était déjà plus que suffisant de payer trois sous pour se faire raser et quatre sous pour les cheveux. On connaissait même le père Lair qui, presque complètement chauve, se refusait à donner plus de deux sous, parce qu’avec son crâne tout déplumé, disait-il, le coiffeur n’avait pas grande besogne. Le Louis s’était vite fatigué de travailler presque pour rien. A vingt-deux ans, il avait pris la diligence, puis le train pour Paris. Il revenait, aujourd’hui, avec des bottines vernies, un pantalon dont le pli vertical était très important, une redingote magnifique, et un «panama» rabattu sur un binocle comme on n’en voit, ici, que sur le nez des riches. De le retrouver ainsi transformé, ce fut, pour les deux vieux, une bien autre stupéfaction que d’avoir entendu s’arrêter la voiture.
--Je ne peux pas croire que ce soit bien toi! disait le vieux Clergot en l’embrassant.
Et la vieille:
--Ma foi, tu ne vas seulement plus vouloir entrer chez nous, maintenant!
Mais, quand il eut donné la main à sa jeune femme pour l’aider à descendre de voiture, et qu’ils la virent là, debout, sur la route, ce fut, pour eux, une troisième surprise, tellement plus forte que les deux autres qu’instinctivement ils reculèrent, comme pour une mise au point, pour mieux admirer, pour mieux garder en eux leur éblouissement.
Non, madame, je vous le jure! vous pouvez m’en croire: il n’y a pas une dame d’ici, et je parle d’une vraie dame, à être aussi bien mise qu’elle, aussi jolie. Et quand je pense que c’est notre bru, la femme de notre garçon!
Elle paraissait très jeune, et elle l’était. Toute de blanc vêtue, avec un chapeau de paille dorée sur lequel le moindre souffle de vent eût fait trembler les beaux bleuets artificiels,--plus beaux que ceux qui poussent dans nos champs au milieu des épis,--elle venait d’ouvrir son ombrelle, et les regardait en souriant. Ils n’osaient pas trop s’approcher.
--Allons! embrassez-vous donc! dit le Louis.
Mais les deux vieux ne s’y décidèrent pas tout de suite.
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Ils venaient passer ici plusieurs mois, deux, trois, quatre ou cinq, ils ne savaient pas au juste. Leur commerce, à Paris, leur laissait assez de liberté pour qu’ils ne fussent obligés de rentrer que quand bon leur semblerait. Le Louis disait:
--Tu comprends, je suis dans les affaires. On fait ce que l’on veut, là-dedans. Dame, s’il fallait que je sois employé de bureau, à gagner cent trente francs par mois, c’est sûr que je ne pourrais pas rester à Paris. Je m’y ennuierais trop.
Les deux vieux étaient bien du même avis. Il leur suffisait de savoir leur fils dans les «affaires»: cela vous donne une haute idée de quelqu’un. Il était impossible que l’intelligence du Louis s’étiolât sur des paperasses, sur de gros registres. Il fallait, à son activité, l’univers qu’est Paris. Le Louis était homme d’affaires. Il était dans les affaires jusqu’au cou. C’est pourquoi il ne manquait pas d’argent. Mais il avait assez travaillé, disait-il, pour avoir le droit de se reposer quelque temps. Et ils avaient besoin de repos, sa femme et lui: on le voyait à leur mine. Tous les deux étaient un peu pâles, de cette pâleur des Parisiens qui, dans des rues fréquentées, dans des maisons percées de trop de fenêtres, ne peuvent pas souvent respirer un peu d’air pur. Ils s’installèrent dans la pièce du fond, celle dont la fenêtre ouvrait sur le jardin, les champs et les bois. Ce ne fut pas peu de chose, puisqu’il fallut déloger un vieux coffre à avoine, une armoire qui tenait trop de place, et installer les deux grandes malles, les sacs de voyage, les cartons à chapeaux. Il fallut aussi prendre l’habitude de vivre à quatre sans se bousculer, sans se heurter.
Comme c’était l’époque de la moisson, et qu’il faisait toujours chaud, le Louis dit à son père:
--Tu ne vas pas tout de même travailler pendant que nous sommes avec vous. Tu vas aller chercher des hommes de journée, qui te couperont ton blé. C’est moi qui les paierai.
Mais le vieux se récria:
--Prendre des hommes! Mais je me ferais trop de mauvais sang, ils me saccageraient ma récolte. Et puis, je mourrais d’ennui s’il fallait que je reste les bras croisés, à les regarder. Non! non! Un dimanche de temps en temps, c’est plus qu’il ne m’en faut.
Le Louis n’insista pas. Mais il ne regardait pas à la dépense. Vraiment, il devait être riche. Il voulut qu’il y eût un tonneau de vin à demeure dans la cave, ce qui ne s’était jamais vu depuis que la maison tenait debout sur ses fondations. Le vieux allait, certains dimanches et les jours de grandes fêtes, acheter un litre chez l’aubergiste le plus proche. Le reste du temps, l’eau n’était pas faite pour les chiens.
Il voulut aussi qu’il y eût tous les jours de la viande sur la table. D’habitude, la vieille n’allait chez le boucher qu’une fois par semaine, pour le pot-au-feu. Elle fut obligée d’y aller chaque matin. D’abord, cela ne l’amusa point, puis elle y prit goût. On mangeait, on buvait que c’en était une bénédiction. Elle ne s’inquiétait pas: son Louis avait toujours les poches pleines d’argent. Elle disait dans la ville:
--Il a rudement bien fait d’aller à Paris!
Quand on insistait pour savoir ce que, tout de même, il y faisait, elle répondait:
--Je sais-t-y beaucoup, moi! Allez donc lui demander! Il est dans le commerce, dans les affaires, pardine!
En effet, quand ils l’avaient interrogé pour avoir des détails, jamais le Louis ne leur avait répondu qu’ainsi:
--Ne vous occupez donc pas de ça! Nous sommes dans le commerce. Nos affaires vont très bien.
Qu’y avait-il d’impossible à ce qu’il eût épousé, là-bas, une jeune fille riche qui lui eût apporté, en guise de dot, une maison en pleine prospérité? On a vu tant de rois épouser des bergères que l’on peut bien voir une petite princesse se marier avec un berger. C’était cela. La mère Clergot en était sûre:
--Allez, madame! Je vous donne ma parole d’honneur que, pour une Parisienne riche, elle n’est pas fière. Elle m’aide à faire la cuisine, et elle ne voudrait pas pour rien au monde que je m’occupe de leur chambre. C’est elle qui la balaie tous les matins. Elle ne veut même pas que j’y entre.
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On la laissait parler; on faisait semblant de penser comme elle, surtout les commerçants chez qui elle laissait de l’argent. Certes, eux, ils ne demandaient pas mieux que «la femme du Louis» ne fût pas fière, ni que le Louis se fût enrichi à Paris, puisqu’il venait ici dépenser une partie de sa fortune. Mais il fallait compter avec les jaloux, avec ceux qui voient, de quelqu’un qui s’élève, l’ombre que, même de loin, il projette sur eux. Ils ne trouvaient pas naturel que le fils Clergot se fût, si vite et si bien, débrouillé à Paris. Pourtant, ils n’auraient pas dû lui en vouloir, car lui non plus n’était pas fier. A chaque personne qu’il rencontrait, c’étaient des coups de chapeau, des poignées de mains à n’en plus finir, et des questions sur la santé et--vous le pensez bien!--sur les affaires. Il semblait pénétré de respect pour les dames d’un certain âge, à qui jamais il ne parlait que chapeau bas. Elles étaient toujours obligées de lui dire:
--Mais, voyons, Louis, couvre-toi donc!
Aussi avaient-elles pour lui beaucoup d’estime.
--Qu’est-ce qu’on ne va pas inventer! disaient-elles. C’est un jeune homme très poli. S’il a eu de la chance, c’est tant mieux pour lui et pour ses parents. Ah! ma chère dame, que les gens sont donc mauvais!
Il lui fut impossible de s’assurer aussi vite les sympathies des messieurs plus âgés que lui, et qui occupaient ce que l’on appelle ici des places. Ils ne se gênèrent pas, tout d’abord, pour le tenir à l’écart, lorsque, dans un des cafés que, par groupes, par nuances d’opinions, ils avaient l’habitude de fréquenter, il venait s’asseoir non loin d’eux. Ils le trouvaient trop bien mis pour un fils d’ouvriers. Il avait beau les saluer: aucun d’eux, ou presque, ne lui tendait la main. M. Menestreau, surtout, lui lançait de ces regards!... Peut-être ne s’était-il pas remis encore de son brusque réveil. Au surplus M. Menestreau était un homme terrible, avec ses moustaches blanches et grosses, et sa canne qu’il portait presque comme une arme. Quand un petit, dans une maison, pleurait, ou ne voulait pas obéir, si M. Menestreau venait à passer dans la rue, la maman n’avait qu’à dire:
--Je vais te faire emmener par le commissaire de police. Le voici, tiens! viens le voir.
Il disait du Louis:
--Peuh! Un que j’ai connu gamin avec des culottes rapiécées, des chaussons toujours percés, et le nez sale! Ça n’avait seulement pas de mouchoir! Et ça vient maintenant faire le fanfaron ici, le monsieur! Un monsieur! Le gamin des Clergot!
On insinuait:
--Mais, Menestreau, savez-vous qu’il a une bien jolie femme?
Menestreau soufflait bruyamment. On savait, par des indiscrétions, que ses soixante ans étaient encore robustes, et qu’il ne «ratait» pas une servante d’auberge.
--Une jolie femme! Une jolie femme! bougonnait-il. Eh bien! il ne lui manquait plus que ça! Mais je serais encore curieux de la voir.
L’inconvénient était qu’elle ne sortît point. Elle restait à la maison des journées entières, en peignoir. Elle se trouvait bien, dans cette chambre où, sans se déranger, elle respirait, par la fenêtre grande ouverte, l’air pur. Le Louis avait beau lui dire:
--Mais, Marguerite, viens donc un peu voir la ville!
Elle répondait:
--Voilà juste une semaine que nous sommes ici. Laisse-moi me reposer un peu. Après, nous verrons.
Plusieurs jours de suite, on vit passer Menestreau sur la route qui mène aux châteaux. C’était vers quatre heures de l’après-midi, au moment où la chaleur commence à devenir supportable. Il faisait un tour de promenade, mais venir ici n’était point dans ses habitudes. Depuis des années, il avait choisi la route de Corbigny qui serpente au milieu des bois. Il lui était pourtant arrivé de passer devant la maison des Clergot, qui n’est qu’une maison pareille aux autres. Mais ce jour-là, sans en avoir l’air, en vieux rusé qu’il était et qui avait plus d’un tour dans son sac, il l’embrassa tout entière, d’un seul coup d’œil, avec sa cour, ses toits, sa porte et ses deux fenêtres. Elle paraissait inhabitée. Les deux vieux étaient dans leurs champs, occupés à moissonner à la faucille, pour couper les épis plus près de la terre, et perdre le moins possible de paille. Le lendemain, il revint un peu plus tard. Il la dépassa de quelque cent mètres, fit demi-tour, et, juste à ce moment, aperçut le Louis qui sortait, fermant la barrière de la cour. Il eut envie de le héler. Il se contenta de presser le pas. Quand il arriva à sa hauteur:
--Eh bien! jeune homme, lui dit-il, on va faire son petit tour de ville?
Ici, sur la route, Menestreau se sentait beaucoup plus à son aise qu’au café. Qu’auraient dit les autres s’ils l’avaient vu brusquement changer, tendre la main à ce mal mouché d’autrefois? Le Louis en resta tout confus. Il ne fallait pas beaucoup de «malice» pour remarquer l’indifférence qu’affectaient à son endroit ces messieurs. Il salua M. Menestreau, en disant:
--Oui. J’allais justement au Café du Commerce, où vous me permettrez, je pense, de vous offrir l’apéritif?
A partir de ce soir-là, il put faire partie du groupe de ceux de ces messieurs qui fréquentaient le Café du Commerce. Quelques-uns d’entre eux,--qui souriaient un peu de la brusque sympathie de Menestreau,--lui demandèrent des détails sur Paris. Il ne s’agissait plus de l’ancien apprenti coiffeur qui les avait rasés, jadis, tant mal que bien, du gamin qui n’était jamais, à l’école, dans les premiers, mais d’un jeune homme mis à la dernière mode, et qui, à Paris, allait souvent au théâtre et connaissait beaucoup de grands cafés.
Il n’était pas fier. Il n’hésitait pas à entrer dans les auberges avec d’anciens camarades qui avaient toujours soif; il ne les laissait pas payer.
--Mon vieux, il faut en profiter, disait-il, pendant que je suis ici. Je ne reviendrai peut-être pas de sitôt une fois parti.
Eux ne demandaient pas mieux. Un verre de vin que l’on ne paie pas est meilleur à boire.
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Depuis deux ou trois jours, les cantonniers plantaient de tous côtés des mâts tricolores auxquels ils clouaient, les hampes cachées par les écussons, des trophées de petits drapeaux également tricolores. Ils tendaient, d’une maison à l’autre, de chaque côté de la grand’rue, d’un tilleul à l’autre, sur les promenades, les fils de fer où accrocher les lampions admirables de formes et de teintes différentes. La veille du «quatorze»,--on ne disait même pas le quatorze juillet, il n’y avait vraiment qu’un «quatorze» dans toute l’année,--il y eut les salves d’artillerie: un tout petit canon, juché sur un tertre planté de sapins autour desquels bourdonnent les hannetons, que l’on bourre jusqu’à la gueule d’un peu de poudre et de nombreuses mottes de terre fraîche, et qui fait son possible pour ébranler, en toussant, les vitres des maisons les plus proches. Un quart d’heure de suite, en même temps, on sonna les trois cloches. Ce fut à n’en plus entendre les hannetons.
Puis, le matin, toute la ville fut en fête. Les pompiers allèrent au tir: ils ne se servent de leurs fusils que ce jour-là. Mais rien que cela suffisait à répandre dans l’air comme une odeur de guerre, d’héroïsme, de gloire. Les messieurs sortirent, de noir vêtus, et coiffés de chapeaux à quelques reflets. Ils se rendaient à la mairie. C’étaient les personnages officiels. On vit le juge de paix, le receveur de l’enregistrement, les deux commis des contributions indirectes que l’on appelle, les autres jours de l’année, les «rats de cave». Des gamins les suivirent. Ils suivirent aussi M. Menestreau, qui ne leur faisait plus peur, parce qu’il n’était pas habillé comme de coutume et qu’il n’avait point sa canne.
Ce fut tout juste si l’on ne fut pas étonné de ne pas voir, parmi eux, le Louis. Le Louis était un enfant du pays, dont la plupart de ses concitoyens pouvaient être fiers. Nous laissons de côté, bien entendu, les mauvaises langues. Le Louis aurait pu aller, lui aussi, devant le buste de la République, présenter ses respects à M. le Maire.
C’était une chaude journée où l’on ne vit, dans le grand ciel bleu, que de minuscules nuages blancs. Des hirondelles passèrent, rapides comme des flèches, mais, avec leurs ailes ouvertes, elles ressemblaient, bien plutôt, à des arbalètes qui soudain, prises du désir fou de voir elles aussi le monde, s’étaient échappées des mains des tireurs.
Il ne put pas encore décider Marguerite à sortir l’après-midi.
--Je suis mieux ici, à l’ombre! dit-elle. Va-t’en donc avec ton père.
Le vieux Clergot mit sa plus belle blouse et ses plus beaux sabots. Il fallait être à la hauteur de la situation. Il se disait:
--Certainement, mon Louis est bien habillé. Mais moi, quand je veux, je ne suis pas mal non plus.
Ils descendirent ensemble la route d’Avallon, et ils arrivèrent aux Promenades.
Si tout le monde avait été vêtu de noir, on aurait pu dire, sans exagération, que les murs de l’enceinte intérieure étaient «noirs de monde». Mais il y avait des jupes, des pantalons de bien des couleurs. Il fallait voir aussi quelques femmes des villages d’alentour qui, n’ayant point d’ombrelles, s’abritaient sous de larges parapluies de cotonnade bleue.
On regardait les pompiers, qui, après deux minutes de manœuvre,--Portez, armes! Présentez, armes! Formez... sceaux!--venaient de se débander. Par petits groupes, ils semblaient se concerter. Ils se tenaient en plein milieu des Promenades, où, les jours de foire, les bœufs sont si serrés que, quelquefois, ils montent l’un sur l’autre. Ils étaient exposés aux rayons du soleil, mais les pompiers sont des héros. Quelques-uns même, risquant une congestion, enlevaient leur casque pour s’éponger le front.
Il y avait des années que le vieux Clergot ne s’était dérangé pour voir la revue du Quatorze. Les casques, les épaulettes, les fusils, tout cela l’impressionnait beaucoup. Et il regardait le Louis, qui devait, lui aussi, pensait-il, trouver cela très beau. Le Louis allait tout doucement, son panama rabattu sur les yeux, une cigarette aux lèvres. Ils ne passèrent pas loin de M. Menestreau, qui s’entretenait avec M. le Maire. Eux aussi, comme les pompiers, semblaient se concerter, et devaient agiter des questions très importantes, car M. Menestreau ne vit même pas le Louis avec son père.
Et puis, il est plus que probable que Marguerite changea d’avis, qu’elle se dit:
--Ma foi, je n’ai jamais vu de Quatorze Juillet dans une petite ville comme celle-ci. Je vais tout de même m’habiller.
Car elle arriva sur les Promenades quelques minutes avant que la fanfare municipale se mît, à son tour, à faire du bruit. Elle portait la même robe, le même chapeau que le jour de leur arrivée. Et il est permis de dire qu’elle fit sensation. Les pompiers en étaient oubliés. Elle en fut gênée, non pour les pompiers, mais pour elle, jusqu’au moment où elle retrouva son mari.
--Tu t’es donc décidée? lui dit-il.
Ils firent ensemble le tour des Promenades. Mais cette fois M. Menestreau vit le Louis. Il devait avoir fini de s’entendre avec M. le Maire au sujet du service d’ordre à organiser pour la retraite aux flambeaux du soir, service qu’il était le seul, avec le garde champêtre, à pouvoir assurer. Il le vit, car il vint à lui. Il serra les mains du Louis et du vieux Clergot, tout confus d’un pareil honneur. Et il s’inclina devant Marguerite, qui lui fit un petit salut. Il cherchait une phrase:
--Ainsi, madame, vous êtes venue voir «notre» revue? Elle est bien peu brillante!
On aurait pu croire qu’il regrettait de n’avoir pas à sa disposition tout un corps d’armée pour l’offrir en spectacle à Marguerite éblouie. Il ne pouvait s’empêcher de la dévisager. Comme elle le transportait loin des servantes en tabliers sales, aux mains graisseuses, cette délicate jeune femme! Elle lui répondit, en souriant:
--Non! Je vous assure qu’ainsi c’est très bien.
Elle eût été embarrassée d’en dire plus long. Heureusement, c’était au tour de la fanfare municipale de faire du bruit. Il y avait des instruments bizarres dont jamais on ne saurait les noms. Des vieux se poussaient du coude, en disant:
--Vous voyez le fils Pillon? Eh bien! c’est du «trombole» à coulisses qu’il joue.
On écoutait. On applaudit. On essayait de lire, sur les cartons des musiciens, les titres des morceaux. Mais presque tous les yeux dévisageaient le chef de fanfare, qui jouait du piston de la main gauche et, de la droite, battait la mesure. Le vieux Clergot dit à son fils:
--J’aurais eu beau étudier toute ma vie. Jamais je ne serais arrivé à en faire autant.
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Ils n’avaient pas le temps de s’ennuyer. Pourtant les jours se suivaient, tous pareils, comme ils en ont l’habitude dans les petites villes où la monotonie et le calme s’assoient sur les vieux bancs de pierre et se promènent, à pas lents, par des chemins silencieux et des ruelles sombres. Mais ils vivaient là, si bien chez eux,--puisque jamais les deux vieux ne pénétraient dans leur chambre,--et tellement en plein air, tout près des bois, qu’ils connaissaient, dans la paix, une béatitude complète. Quelquefois, emportant leur clef et fermant leur fenêtre, ils partaient, pour deux ou trois jours, excursionner dans les environs. Ils voyaient des villages coiffés de toits de chaume et des vieillards, assis au soleil, coiffés, l’après-midi, de bonnets de coton. Tantôt ils escaladaient des rochers, tantôt il fallait qu’ils se retinssent à des buissons pour ne pas glisser dans des ravins au fond desquels flânaient des ruisseaux à écrevisses, bondissait une rivière pleine de truites. Ces jours-là n’étaient pas gais pour M. Menestreau, dont la sympathie pour le Louis n’avait fait que s’accroître. Ses visites étaient devenues presque quotidiennes, et les deux vieux étaient très flattés de recevoir chez eux le commissaire de police. Marguerite disait toujours:
--Le lit n’est même pas fait. Alors, vous voudrez bien, monsieur, vous asseoir ici.
Et c’était dans la pièce des vieux qu’elle lui offrait une chaise. M. Menestreau, peu à peu, perdait de sa gravité, de sa dignité. On avait entendu de lui des phrases bien senties sur Paris, où il avait fait, comme sous-officier de cavalerie, une partie de son service militaire qui n’avait guère duré que vingt-cinq ans. Il en arrivait aux bons mots, aux calembours, et il abordait les grosses plaisanteries à deux sens, mais avec un peu de crainte. Qu’en penserait une jeune femme distinguée comme l’était Marguerite? Car il n’était pas sûr que, comme on a l’habitude de le répéter, «elles fussent toutes les mêmes».
Les deux vieux savaient maintenant en quoi consiste le bonheur. Ils n’avaient pas cessé de travailler, parce que ce n’est pas en se reposant,--lorsque l’on a le goût, le besoin de s’occuper enracinés dans le corps,--que l’on peut être heureux, mais ils pouvaient boire du bon vin, manger de bonne viande, à leur suffisance, défier l’avenir, et attendre en toute confiance la vieillesse définitive qui s’avançait vers eux et n’allait pas tarder à les toucher du bout de son bâton. Jamais le Louis ne les laisserait manquer de rien.
Un matin qu’elle était à la boucherie, la mère Clergot se trouva nez à nez avec la mère Labussière, celle dont le fils était cuisinier à Paris. Elles se connaissaient depuis longtemps, depuis toujours, eût-on pu dire, bien que n’habitant pas le même quartier. La mère Labussière dit:
--Et votre fils, mère Clergot? Il est toujours ici?
--Ma foi, oui! Même qu’il n’a pas envie de s’en aller avant le mois de novembre.
On voyait que la mère Labussière avait autre chose à dire. Elle continua:
--C’est drôle, tout de même, qu’étant dans les affaires, il puisse rester absent si longtemps que ça!
La mère Clergot aurait pu répondre:
--Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde!
Mais dans les petites villes, les habitants, de pères en fils, sont tous si solidaires les uns des autres, et les femmes ont toujours tant de choses à se raconter, que les moindres détails de la vie de chacun sont connus de tous, sans que personne y trouve rien à redire. Elle se contenta donc de riposter:
--Il sait mieux que nous ce qu’il a à faire.
Alors la mère Labussière se soulagea:
--Ma foi, c’est étonnant. Écoutez donc. Mon Charles est allé voir votre fils, l’autre jour, pensant le trouver. C’est bien au 112 de la rue Lafayette, son magasin, n’est-ce pas?
--Oui, c’est bien ça: 112, rue Lafayette.
--Eh bien! il n’a pas vu de magasin. La concierge lui a dit: Monsieur Clergot et sa femme sont partis depuis bientôt deux mois. Mais vous devez vous tromper au sujet du magasin, parce qu’ils restent, au cinquième, dans un logement de quatre cents francs.
En réalité, la mère Labussière avait écrit à son fils d’aller se renseigner. Elle était de celles qui ne pouvaient admettre qu’au bout de si peu d’années on gagnât tant d’argent à Paris. Elle citait en exemple son fils à elle, son Charles, qui était tranquille maintenant, mais qui avait eu tant de mal, ses premières années de Paris, à joindre les deux bouts, à ne pas mourir de faim. Il y avait aussi à la boucherie quatre ou cinq autres ménagères qui écoutaient, qui d’ailleurs avaient l’air d’être au courant de l’histoire et d’attendre ce qu’allait pouvoir trouver à répondre la mère Clergot. Elle ne fut point gênée.
--S’ils ont un logement à quatre cents francs, dit-elle, c’est rudement joli: avec ça, pas besoin de boutique.
Ici, pour cent francs, on a une vaste maison, avec toutes ses dépendances. Il doit en être de même ailleurs, à Paris, partout.
Il était à peu près dix heures du matin. Et l’on vit passer dans la grand’rue, devant la boucherie, le brigadier de gendarmerie, un gendarme, trois messieurs très bien habillés--presque aussi bien que le Louis,--et qui n’étaient pas d’ici, et M. Menestreau avec sa canne. M. Menestreau paraissait très excité. Il était, en tout cas, très rouge--ses moustaches n’en paraissaient que plus blanches,--comme si sa joue eût encore été cuisante du soufflet que lui avait donné, huit jours auparavant, Marguerite. Il n’en avait parlé à personne. C’était une après-midi où justement elle se trouvait seule à la maison.
La mère Labussière eut comme un sourire de satisfaction. Mais la mère Clergot, à la fin des fins, s’anima. Ce n’était pas la première fois qu’on lui parlait ainsi de son Louis à mots couverts avec des intentions malveillantes. Elle cria:
--Eh bien! voulez-vous que je vous dise, moi? Tout le monde, ici, est jaloux de nous deux mon homme et du Louis, et de sa femme. On est jaloux de voir qu’il gagne de l’argent. Mais on peut bien dire ce qu’on voudra. En attendant, madame Philippot, coupez-moi donc quatre biftecks.
Elle jeta sur l’étal une pièce de cinq francs. La bouchère la regarda, la soupesa. Puis elle dit:
--Votre pièce est fausse, madame Clergot.
--Ma pièce est fausse? Et à quoi donc le voyez-vous?
Elle eût été incapable, pour son compte, de distinguer une pièce bonne d’une mauvaise. Elle comptait d’habitude par gros sous. Jamais il ne lui était tant passé d’argent par les mains que depuis l’arrivée du Louis. Mme Philippot fit sonner la pièce.
--Certainement, dit la mère Labussière, elle n’a pas un son naturel. D’ailleurs, depuis quelque temps, c’est effrayant ce qu’il y a de fausse monnaie en circulation ici.
--Eh bien! donnez-moi toujours mes quatre biftecks. Je vous paierai demain.
Mme Philippot fut embarrassée. Elle n’aimait pas faire de la peine aux gens.
--Ma pauvre madame Clergot, dit-elle, je regrette. Mais cela m’est impossible.
La vieille partit, toute confuse, rouge d’indignation. Elle n’y comprenait rien.
A la maison, elle trouva, en plus du Louis et de sa femme.--le vieux était dans ses champs,--le brigadier de gendarmerie, le gendarme, les trois messieurs, et M. Menestreau. Ils venaient de se faire ouvrir la porte de la chambre. Le Louis les regardait avec une grande dignité. Elle fut heureuse de voir que M. Menestreau eût retrouvé le chemin de la maison, où, depuis une semaine, on ne l’avait pas vu. C’était lui qui avait amené ici, certainement, les messieurs et les gendarmes. C’était un grand honneur. Puis l’idée qu’on lui eût refusé de la viande, que la mère Labussière se fût moquée d’eux tous, lui revint. Et tandis que dans la chambre, où pour la première fois M. Menestreau pénétrait,--le lit était fait,--ces messieurs découvraient des moules, des piles, un bain galvanique, des poudres à polir, des brosses, la pauvre vieille se précipita vers son Louis et lui dit:
--Figure-toi que la bouchère n’a pas voulu me servir. Tout le monde nous en veut. Elle aussi. Elle prétend que cette pièce-là est fausse!
TABLE DES MATIÈRES
Pages A mon Père 9 Ceux qui restent 33 Chuchot 51 Le père Lunettes 61 Le Donjon 69 La Cane 83 Les Marius 87 Le Tiercelet 93 La Boîte de Dragées 101 Poitreau 111 Vincent 121 Le Déserteur 131 La Nuit de la Toussaint 139 Deux Frères 153 La Gardeuse de Chèvres 161 Les Œufs de Pâques 171 Ceux qui passent 181 La Pièce fausse 193
Achevé d’imprimer le vingt-huit janvier mil neuf cent treize par l’Imprimerie Nouvelle l’Avenir, association ouvrière de typographes syndiqués, à Nevers.