IX
LA NUIT, SUR LE PONT... (Suite)
Cette conversation devait se poursuivre les jours suivants. L’après-midi, devant la mer étincelante, on abordait un peu tous les sujets. Rives-Ribière s’exprimait lentement, il ne se compromettait pas. Williams se laissait entraîner par son désir d’éblouir, puis se taisait tout à coup, selon sa tactique. Et cela déconcertait autant Rives-Ribière que Dallène. Celui que je nommais le fonctionnaire en exil et qui s’appelait--comme je l’ai dit--Pierre Sartigues, jouait au pince-sans-rire. C’est un jeu relativement facile:
--J’avais, annonçait-il avec gravité, dans mon cabinet de travail, une gravure qui représentait l’océan. Quatre-vingts centimètres sur cent vingt... Ce n’était pas tout à fait cela--et il montrait le mouvant horizon--mais enfin, ça me suffisait.
Il ajoutait, en me surveillant du coin de l’œil:
--Ah! l’heureux temps où l’on s’asseyait chaque matin devant la même table de travail, dans le même calme décor, car j’ai horreur des voyages.
A ces invitations je me gardais de répondre. Du reste, ce fonctionnaire en exil, je l’avais jugé dès notre première entrevue; ses propos d’aujourd’hui confirmaient l’arrêt que j’avais porté sur lui. Mais l’insistance qu’il affectait à les reprendre m’inquiétait.
Christian Dallène, lui aussi, parlait peu, mais il se montrait un auditeur attentif et plein de bonne volonté; aussi, les orateurs cédaient-ils facilement au plaisir de prendre la parole, à propos de tout, de rien, et notamment d’eux-mêmes. Ils discouraient de leurs caractères respectifs, de leurs travaux, de leurs ambitions, puis, naturellement, des femmes. Parfois, on apercevait à quelque bout de pont, assez loin, Constantin de Henne ou Juchet de Prénonne. Ils regardaient quelques secondes, mais ne s’approchaient pas de notre groupe. On s’habitua, du reste, assez vite, à leur hésitation prudente, si bien que l’on ne prêtait plus attention à leurs allées et venues. Pierre Sartigues et Rives-Ribière faisaient la plupart du temps tous les frais de la causerie, Williams contait de veilles histoires. Le temps glissait...
Mais le soir, après le dîner, ces messieurs restaient au salon, sous prétexte que l’air nocturne était par trop favorable aux bronchites. Ou bien ils allaient sur le pont arrière, et se promenaient quelques instants. Ou bien encore ils se couchaient sous la tente qui nous servait de dortoir.
Alors, à peu près sûrs de n’être plus dérangés, et sans cependant nous concerter d’avance, Christian et moi, nous retournions à notre place habituelle, là où étaient amarrées nos chaises longues. Cela ne se fit pas de suite, quand même et, la première fois, je puis l’avouer, ce nous fut une surprise à l’un comme à l’autre d’avoir eu ensemble la même pensée, sans que l’un de nous l’eût exprimée, de vive voix, auparavant... Le deuxième soir, bien entendu, je m’y attendais un peu; j’espérais du moins que la rencontre de la veille se reproduirait. J’étais accoudé au bastingage. Christian viendrait-il? Je m’affirmais, du reste, que cela n’avait aucune importance, mais, comme Dallène ne paraissait pas, je commençais à m’impatienter. «Encore une minute et je m’en vais»... J’entendis enfin quelqu’un qui s’approchait. Je fis comme si je n’avais rien perçu; mais le cœur me secouait fortement, et je compris alors que c’était bien Christian Dallène que je venais retrouver ainsi, et non, comme je voulais m’obliger à le croire, la beauté du soir, la magie des eaux, la douceur de la nuit, etc... Je ne bougeais pas, je ne parlais point. J’attendis encore... La veille au soir, à la même heure, nous avions échangé quelques mots; nous étions trop surpris pour assembler des phrases. Je ne voulais pas entamer du premier coup, aujourd’hui, ma réserve de conversation. Mais le silence se prolongeait, je me demandais par où je devais commencer, lorsque le bateau me fournit une occasion inattendue. Il se pencha soudain, fortement, sur tribord, d’une façon si violente que je me crus sauvé parce que je m’étais cramponné à temps à la rambarde; au même moment, Christian poussa un cri.
--Vous vous êtes fait mal? Voulez-vous que nous nous mettions à l’abri?
C’est alors que nous plaçâmes nos chaises longues près de l’escalier du salon où se dandinait une lanterne sourde. Nous n’étions pas sous la lumière même, mais simplement protégés contre les vents et parfaitement seuls dans une demi-obscurité. Nous en éprouvâmes aussitôt comme une gêne, et Dallène crut devoir la traduire par cette question:
--Vous ne trouvez pas que nous sommes un peu isolés? S’il nous arrivait quelque chose?
Je me devais de rassurer mon compagnon. Le grand salon, à cette heure-ci, était en effet, désert; nos amis habituels devaient dormir.
--Laissons-les, ajoutai-je. Chacun est bien libre...
--Vous m’assuriez avant-hier que nous ne l’étions pas... Vous avez une opinion différente pour chaque jour.
La causerie, tout de suite, avait pris un tour rapide, autant que le cargo qui s’élevait, roulait sur la masse noire des flots...
--Il faut bien changer. Rappelez-vous nos... nos amis. Ils ont le caractère que nous leur accordons, quand nous les rencontrons. Si vous déclarez à Rives-Ribière, lorsqu’il vous a dit bonjour: «Comme vous paraissez joyeux, ce matin», il se croira obligé de vous conter des histoires gaies. Et, à ce propos, c’est un divertissement facile de constater combien ces gens se trompent sur eux-mêmes, sur leurs caractères, leurs capacités, la somme de leur puissance sympathique.
--Pas tant que vous le croyez, observa doucement Christian Dallène. J’ai même plutôt l’impression que ce qu’ils nous disent si ouvertement n’est pas vrai, pas vrai du tout, vous entendez...
Dallène baissa encore la voix, et c’est à peine si je parvenais à l’entendre tant il semblait parler pour lui:
--On dirait qu’ils cherchent à nous en faire accroire, aussi bien Rives-Ribière que Pierre Sartigues. Ou bien encore, ils se jouent à eux-mêmes une comédie, ils changent de personnalité et d’existence, parce qu’ils ont quitté la terre ferme...
«Tenez, poursuivit Christian, il y a M. Williams. Vous le connaissez bien. Je le connais un peu. Que dit-il? Oh! rien de bien compromettant. Des histoires pas très anciennes et, la plupart, il ne vous les a jamais racontées, à vous, son ami.»
Je fus forcé d’en convenir, mais je ne confiai pas à mon jeune compagnon la tactique de Williams qui était de parler souvent pour ne pas dire grand’chose.
--Et Pierre Sartigues, qu’en pensez-vous? Il s’étend avec complaisance sur son bureau et le malaise que les déplacements, les longs voyages lui procurent. Il y a peut-être du vrai, mais jusqu’à quel point?
A ce moment, quelqu’un qui s’était approché regarda dans notre direction, attendit quatre ou cinq longues minutes, parut écouter. Nous nous taisions. «Sûrement, pensai-je, cet homme que je distingue mal, a quelque chose à nous communiquer. Il nous cherche même...» Enfin, l’importun s’éloigna. Près de la lanterne, à côté du rouf, je reconnus la silhouette de Constantin de Henne. J’en fis part à Christian.
--Vous le connaissez? me demanda-t-il.
--Très peu...
--Vous connaissez Rives?... Comment déjà?
--Rives-Ribière? Non.
--Et Pierre Sartigues, non plus. Juchet de Prénonne, inutile de vous en parler. Et M. Williams? Oui...
--C’est un vieux camarade. Je l’ai connu à la guerre...
Et j’observais que pour Williams seul, Christian faisait précéder son nom du mot «monsieur».
--Quel charmant garçon! répéta Dallène. Discret, réservé, plein de tenue. Et qui paraît si franc, dans sa cordiale brusquerie... Car il faudrait savoir, n’est-ce pas, à quel moment les hommes ont intérêt à mentir?
--Peut-être quand nous ne pouvons agir autrement.
--C’est une de vos boutades. Ils ont une tendance, quand ils parlent d’eux-mêmes, à se montrer sous des airs ou trop sombres ou trop favorables.
--Nous nous trompons nous-mêmes, croyez-le bien.
--Et avec une femme, ils se trompent volontairement.
--Vous m’en demandez trop. On est bien obligé, voyons, de ne présenter qu’une vérité aimable, atténuée, celle que les femmes sont prêtes à accueillir. Chacun de nous estime qu’il doit agir ainsi, sans se le formuler d’une manière aussi expresse. Cela n’est point mentir, je vous l’assure, et les meilleurs d’entre les fils des hommes raisonnent ainsi. Tenez, si Sartigues altère ses sentiments, si Rives-Ribière les transforme en grandeur auprès des femmes, ils sont, l’un et l’autre, assez nets avec nous, pour que nous ayons d’eux une représentation assez juste. Vous allez m’objecter: Tout cela n’est pas la marque de caractères bien définis, ni bien fermes. D’accord, mais on ne peut les contraindre à ne jamais faire allusion à leur amour inaltérable, à leur amitié absolue sitôt qu’ils sont placés en présence d’une femme, et même à ne pas s’étendre sur l’union impossible des âmes et des corps...
Christian Dallène ne me répondit point, et je pensais que ce savant précoce était bien jeune d’expérience pratique; du moins, cette découverte ne me déconcertait pas. Au contraire, elle m’amusait. Christian Dallène, d’ailleurs, se plaisait--j’en suis sûr aujourd’hui encore--à ces conversations, dans la nuit propice aux confidences, où nous disions, le visage dans le masque de l’ombre, bien des choses que nous n’aurions jamais prononcées en plein jour. Et moi aussi, du reste, je m’habituais à cette amitié à ses débuts.
Comme tous les jeunes gens et les femmes, Christian aimait à parler de l’amour, surtout de l’amour romanesque qu’il lui plaisait d’imaginer à son gré. Et il n’y avait pas de malices visibles à l’œil nu qu’il n’employât pour amener nos causeries sur ce sujet... Cependant, je tirais de longues déductions; ce jeune homme si intelligent, selon Williams, d’une science si modeste que jamais il n’y faisait allusion, était sans doute curieux de connaître l’expérience vécue d’un homme parvenu au milieu de son âge. C’était, d’ailleurs, tout ce que je pouvais lui apprendre. Cependant il m’écoutait avec un intérêt qui me flattait et me surprenait à la fois.
--Notez bien, continuai-je, qu’en dépit de nos airs désinvoltes, nous sommes capables de commettre plus de sottises qu’une femme ne le croit généralement. Mais il n’est pas donné à toutes les femmes de savoir nous les faire commettre...
Christian s’agitait sur sa chaise longue. Je pensais qu’il craignait de glisser. Mais il m’interrompit:
--C’est curieux, je ne vous aurais pas cru sentimental.
--On est toujours nostalgique en pleine mer.
Mais je songeais: «C’est l’image de toute la vie; nous sommes ensemble l’un près de l’autre, nous touchons au début d’une bonne amitié. Nous parlons sans contrainte, nous croyons nous comprendre et puis, soudain, à un signe, un mot, une réponse, on s’aperçoit que chacun suit son chemin et sa pensée, derrière sa haie de buissons et de différences...»
--Une fiancée? interrogea Dallène, une femme?... Des maîtresses?...
--Peut-être... Je ne sais plus. Je ne dois plus savoir.
--Excusez-moi si je suis indiscret, mais c’était pour parler.
--Je m’en doutais un peu.
--Enfin, vous avez connu l’amour, le vrai, le grand, l’unique... Qu’y trouvez-vous de remarquable?...
--A quoi?... Je ne comprends peut-être pas très bien...
--A l’amour... Vous croyez que ça existe?...
--Oui, parbleu! Et j’en ai une preuve remarquable sous les yeux.
--Vous en avez une preuve?
--N’êtes-vous pas cette démonstration dont je parle, vous qui fuyez une fiancée à cause d’une autre, ou parce que vous courez à la recherche d’une autre...
--Oh! détrompez-vous sur ce point, je vous prie. Je ne cherche pas une fiancée. Et si je fuis, selon votre expression, ce n’est pas pour découvrir la fleur bleue idéale. L’amour, vous savez, non... C’est la plus réjouissante des duperies. J’y croyais autrefois quand j’étais jeune, en regardant de belles images. L’amour n’est plaisant que sur les gravures...
--C’est bizarre, dis-je, mais en réalité, je pensais: «Comme ce jeune savant est resté enfant, avec toute l’intransigeante affirmation de l’adolescence désabusée d’avance de ce qu’elle ne connaît pas...»
--C’est bizarre? répéta Dallène.
--Oui, je croyais... Vous avez tellement l’air du rêveur d’absolu.
Ainsi, je traduisais poliment ma pensée.
--C’est à mon tour à ne pas très bien comprendre, poursuivit Christian.
Et il paraissait anxieux, non pas de ce que j’allais dire, mais de ce que je pouvais penser.
--Oui, vous avez les yeux profonds et graves, l’air mélancolique et sérieux, quelque chose de langoureux dans l’ensemble...
Je m’arrêtai tout d’un coup. Christian Dallène tourna la tête, comme si mon regard le gênait. Et je pensai que j’étais décidément ridicule de flirter avec ce jeune homme comme s’il n’était pas un jeune homme. Cependant, parce que j’aurais dû me taire, je crus bien faire de continuer ma démonstration superflue.
--Il y a en vous quelque chose qui prouve que vous êtes dans l’erreur, souvent... Tenez, quand vous parlez des femmes... Il faut se souvenir que nos cœurs ne sont pas faits pour loger l’infini. Ce que vous me disiez tout à l’heure le prouve encore... Les barrières qui surgissent toujours, vous les attribuez à de grandes causes, mais c’est la preuve que vous êtes très jeune...
--Je sais. On me l’a déjà fait remarquer.
--... jeune de caractère... Plus tard--vous y arriverez assez vite--vous saurez que ce sont, la plupart du temps, de petites misères physiologiques qui composent le plus net de la mésentente irrémédiable de nos âmes...
Je pouvais continuer longtemps. Christian Dallène m’écoutait sans répondre. Peut-être sommeillait-il? Le cargo marchait de toute sa vitesse. Parfois le pont s’abaissait avec rudesse dans les ombres des eaux bruissantes, puis remontait vers la nuit du ciel immense, au-dessus de nous, et les machines s’essoufflaient.
Nous allions ainsi, comme balancés sur deux mers également mouvantes...
Le silence de ce garçon étendu près de moi ne me surprenait pas trop. J’apercevais assez mal le fin profil de son visage, une petite main sur le bord de la chaise et deux pieds allongés. Parfois une bottine nerveuse s’arc-boutait contre le fer de la rambarde, lorsque le bateau penchait trop fortement de mon côté.
Ces petits détails ne me surprenaient point alors, ni cette conversation interrompue, ni la bouderie songeuse de Christian, ni cette main fragile, ni... et tant d’autres choses que je jugeais sans importance, parce que le professionnel de l’observation que je croyais être avait jugé une fois pour toutes, sur la première impression, ou bien s’était reporté à l’opinion d’autrui et n’avait plus regardé, comme il convient, autour de lui... Ce sont des erreurs qui se payent justement, tôt ou tard... N’en accusons que notre paresse d’esprit...