‹ Sous les murs de BagdadChapitre 12 sur 40 · XI

XI

HENNE REPARAIT...

Une immense gerbe rouge jaillissait à intervalles réguliers du cratère évasé, puis tout semblait s’apaiser: une flamme veillait seule sur le Stromboli fumant; tout d’un coup, le feu se rallumait.

Depuis dix minutes je surveillais cet incendie renaissant, observé au cours des âges, dans des nuits pareilles, par d’autres navigateurs, lorsque j’entendis les planches du pont gémir derrière moi; quelqu’un marchait et ce ne pouvait être que Christian. Je pris sur moi de ne pas me retourner; cette attention lui aurait prouvé qu’en son absence le temps m’avait paru long. A quoi bon, d’ailleurs? La nuit était très épaisse et le matelot de service avait négligé d’allumer la lanterne que l’on accrochait au-dessus de l’escalier pour éclairer cette partie du pont toujours obscure.

--Nous allons entrer dans le détroit de Messine, dis-je. Nous ne verrons pas la ville, ni Reggio, ni l’Etna. Demain, quand il fera jour, nous serons en haute mer...

Je parlais pour rompre un silence qui menaçait de durer, car je devinais près de moi, sur le parapet, une forme accoudée et qui semblait attendre... Cette forme parut se redresser:

--Monsieur Blaze Romerdy, commença-t-elle, j’ai beaucoup de sympathie pour vous. C’est pourquoi j’ai cru qu’il était de mon devoir de faire d’abord cette démarche.

Je ne reconnaissais pas cette voix qui affectait un léger accent britannique, et puis, je me souvins brusquement. A coup sûr, ce n’était point Christian qui se tenait au bastingage, mais le gentleman qui m’aborda à Marseille, après mon essai de querelle avec Prénonne: M. Constantin de Henne.

--Je suis donc venu vous prier de ne plus vous occuper de la personne que vous attendez en ce moment.

--Monsieur, je ne comprends pas...

--Vous comprenez fort bien, au contraire, interrompit Constantin de Henne. Et vous savez de qui je veux parler. Pensez-vous que vos assiduités n’ont pas assez duré? Croyez-moi, elles sont absolument ridicules. Tous les passagers en ont fait la remarque. Je vous l’exprime en face, à haute voix.

Les sentiments les plus divers me bouleversaient. Je me sentais pâlir de colère contenue et de confusion. Ainsi, ma bonne camaraderie avec Christian prêtait aux commentaires les plus sots et les plus grossiers.

--Je n’ai pas de conseils à recevoir de vous, monsieur de Henne, surtout de vous!

--Puisque vous le prenez sur ce ton, laissez-moi vous prévenir: ce n’est point un conseil que je suis venu vous apporter, bien que vous n’ayez pas eu encore occasion de vous plaindre pour m’avoir écouté, le jour de votre embarquement à Marseille.

--Ce n’est pas la même chose. Ce jour-là, vous étiez d’accord avec Prénonne pour me faire revenir sur le cargo.

--Où avez-vous pris ça?

J’avais parlé un peu au hasard. Je fus stupéfait de l’étonnement de Henne et ma conviction s’échafaudait: je ne m’étais pas trompé; Henne avait agi sur le désir de Prénonne.

--Et pourquoi serais-je allé vous chercher?

--Pour éviter un scandale.

Henne se mit à rire. Il reprenait assurance:

--Vous avez raison, somme toute, monsieur Blaze Romerdy. Ce n’est pas la même chose aujourd’hui.--Pour Marseille, croyez ce qu’il vous plaira, mais, pour aujourd’hui, soyez persuadé que c’est un ordre.

--Je ne vous répondrai plus.

--Je ne vous y obligerai pas. Faites seulement ce que je vous demande, bien gentiment, sans vous fâcher. Et, pour tout le reste, croyez-moi toujours à votre service.

--Mais enfin, m’expliquerez-vous ce que cela signifie? m’écriai-je, impatienté.

Je compris, car il convient de marquer les coups, que je venais de commettre une première faute en posant une question qui engageait une controverse où je risquais de ne pas avoir le dernier mot.

--A quoi bon? Imaginez... ce qu’il vous plaira... Cependant s’il vous fallait absolument une explication...

--J’y tiendrais assez.

--Eh bien, soyez certain que cela doit être ainsi parce que cela me plaît ainsi, voilà.

--Je vous répète, monsieur, que je n’ai ni ordre ni conseil à recevoir de vous, affirmai-je, m’efforçant de conserver tout mon calme.

Puis, sans doute parce que l’on se doit de commettre une seconde sottise aussitôt que la première est devenue irréparable, j’ajoutai:

--J’agirai comme il me conviendra.

Phrase malheureuse, superflue encore, puisqu’elle ouvrait de nouveau une discussion finissante, mais j’avais tant de choses sur le cœur.

--C’est ce que nous verrons, assura Henne en s’approchant de moi.

--Quant à votre insolence, monsieur de Henne, elle ne se terminera pas comme vous l’espérez.

--Je vous l’ai dit: tout à votre service...

Il se recula soudain de trois pas parce que je m’étais avancé sur lui, à le toucher des épaules, mais il s’arc-bouta contre les cloisons du rouf, et la main tendue, m’avertit ironiquement:

--Je vous assure que je ne puis aller plus loin... Calmez-vous donc, monsieur. Écoutez mon conseil, qui est bon.

--Gardez vos conseils pour vous...

--Non, repartit cet homme entêté; vous réfléchirez. Vous êtes un garçon intelligent, pondéré...

Il me parlait maintenant d’une voix sourde. Il semblait m’implorer.

--Vous ne ferez pas ça, poursuivait Henne. Comme ce serait imprudent! Je suis si bien renseigné sur vous et vos amis...

--Je me moque des rapports inventés par vos espions.

--Ne vous calomniez pas. Vous avez la mémoire courte... Rappelez-vous ce que vous m’avez confié sur le pont du cargo, à Marseille. Vous ne m’avez pas tout dit; mais j’ai tout reconstitué. Pas malin, du reste. Les gens qui s’embarquent comme géographes, explorateurs, égyptologues occupés de fouilles futures... ne sont pas difficiles à identifier... Non, faites ce que je vous dis, ce sera plus simple, et moins dangereux.

Je me taisais. L’étrange personnage continua:

--Réfléchissez, cher monsieur Romerdy. Sachez que lorsque je veux une chose, je la veux fortement. Ne vous mettez pas sur mon chemin--c’est un conseil, cela, un bon conseil...--car je serais aux regrets d’être obligé...

--S’il ne vous manque qu’un témoin, je suis là, dit quelqu’un que nous n’avions pas entendu lorsqu’il approchait.

J’exultais de joie; j’avais reconnu la voix de Williams qui, profitant de la surprise de Henne, s’était avancé jusqu’à lui:

--Doucement, monsieur Einapopoulos, autrement dit Constantin de Henne, on n’assassine pas les gens en pleine nuit, pour le plaisir de tenir un serment qu’on leur a fait.

--Monsieur, vous me payerez ces injures-là.

--Je n’ai pas de chance avec vous, remarqua Williams conciliant. Vous vous plaignez partout--je le sais--de ma discrétion à votre endroit. Et voilà comment vous accueillez les premières paroles que je vous adresse.

Puis, sans se soucier d’Einapopoulos, Williams me prit par le bras.

--L’air de la mer ne te vaut rien.

De la chambre des machines et des escaliers montait l’odeur écœurante de l’huile chauffée qui soulève l’estomac de l’homme le plus solide. Nous nous dirigions sur l’arrière... Sitôt que nous fûmes seuls et certains de ne pas être espionnés, Williams souffla:

--Pourquoi vas-tu choir dans le premier piège tendu?

--Ça m’a l’air, en effet, machiné à souhait...

--Bien sûr. D’ailleurs, je suis aussi bête que toi, puisque j’ai laissé entendre à ce fils naturel d’une Grecque et d’un Anglais anonyme, que je le connaissais. C’est beaucoup trop tôt pour abattre notre jeu! Tu vois bien que j’avais raison de me méfier. Allons nous coucher. Tu verras que nous serons forcés d’obtenir le silence de ce garçon, comme je te le disais...

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